‹ L'assistance publique à Poitiers jusqu'à l'an vChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les épidémies de peste à Poitiers et les mesures prises pour isoler la ville.

D'après Pierre André, maître chirurgien à Poitiers, la peste « est un phlegmon venimeux et contagieux duquel, si le sang est aduste ou incinéré, est faict anthrax ou carbo, en vulgaire charbon. Et, à la peste ou charbon, le plus souvent est adjouté la fièvre continue (I) ». C'est encore un venin dont l'effet cesse de se faire sentir au bout de 14 jours. Ceux dont le corps se recouvre de taches de couleur pourpre succombent rapidement. Enfin, l'évolution du mal a lieu bien plus rapidement en été qu'en hiver.

Les causes principales du fléau, d'après tous nos chirurgiens,se résument toujours dans ces quelques mots: « faim,

(1) André (Pierre), né au Dorât, chirurgien à Poitiers, Traictê de la peste et la cure d'icelle, avec la -préparation de l'antimoine et les vertus et propriétés d'icelluy, servent grandement à la curation de la dicte peste. Plus un petit traicté de dissentérie et de ses remèdes. Le tout mis par bon ordre et rédigé en sommaire po.r Pierre André. — Poictiers. Nicolas Logeroys, 15S3. — Le chirurgien Pierre André était marié à Catherine-Anne Rivière, dont il eut Pierre, me chirurgien marié, à Suzanne Augeois : il exerça à Poitiers à partir de 1558. Sa femme est dite veuve en 1001 (Min. Guyonneau, Chaigneau et Bourbeau — Bibl. Poitiers, cart. 40).

fatigue, fruit, femme, froid, frayeur » . Celles qui sont simplement adjuventes se produisent par l'infection de l'air, des égoûts et des matières putrides. En réalité, le mal devient très violent à la suite d'hivers rigoureux, surtout quand la famine fait en même temps son apparition (l).On est d'accord, à Poitiers, pour constater que les indigents sont toujours les premières victimes du fléau et qu'ils lui payent ensuite le plus lourd tribut.

Nos archives poitevines n'ont pas gardé le souvenir des grandes épidémies du moyen âge, ni de celles, plus récentes, de 1348, 1360, 1373 et 1382. La cause doit en être attribuée aux nombreuses guerres qui désolèrent pendant un siècle notre province. Les grandes mortalités de 14-02 et 1414 sont vraisemblablement dues à la peste. C'est elle qui, sans aucun doute, frappa la ville en 1420, comme l'indique un mémoire présenté au maire par l'apothicaire Guillaume de Vaux (2). Elle se continue l'année suivante, si bien que le Parlement, après avoir abandonné Paris, doit encore, le 8 août de cette même année, se retirer de Poitiers pour aller à Châtellerault (3). En 1484, le chapitre de Saint-Hilaire fait brûler, selon l'usage, un cierge devant la statue de la Vierge dans le but d'obtenir la fin du mal (4). Le souvenir de l'épidémie qui sévit en 1505 ne nous a été conservé que par une note du chirurgien Denis Vincent (5). Il en parle dans le journal, depuislongtempségaré, qu'il écrivit en 1631 .

Pour la première fois, le 20 juillet 1515, la mairie de Poitiers se préoccupe de la peste qui vient d'éclater dans

(1) On ne semble pas à Poitiers croire h l'infeclion. — (2) Bibl. Poitiers, cart. 29. — (3) Arch. nat., ms. ff. n. acq.,nJ 2371. — (4) Arch. Vienne, G. 1339. — (5) Athénée de Poitiers, an XIII, p. 26.

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une maison de la paroisse de Sainte-Radegonde, dont la populalion était alors fort misérable. Le 25 août suivant, d'autres quartiers sont atteints. Le mal, après avoir diminué au début de l'hiver, reprend en janvier 1516 pour se continuer jusqu'après le mois de mai, car à cette date succombe une femme qui demeure devant l'hôtel Saint-Jacques, très fréquenté par les pèlerins (1). Le fléau semble avoir duré quelque temps encore avec une intensité variable.

En 1521 et 1522, il frappe si durement Poitiers que le maire refuse, en 1523, de lever, pour cette raison, une taxe imposée par le roi. « La mortalité, dit-il, qui a esté l'année passée, au moyen de laquelle les aucuns sont absentez et leur a amené vendre la plupart de leurs meubles pour vivre (2). Et, ceulx qui sont demeurez en la ville sont la plupart décédez, et de présent y a grand nombre de femmes vefves et pupilles. »

Le 2 septembre 1531, quand la famine bat son plein, le maire annonce « qu'il y a bruict qu'il y a grand dangier de peste en ceste ville (3) ». Pendant deux années, les habitants de Poitiers sont fortement atteints par le mal. En 1537, il ne dure pas longtemps. En 1546, on le voit débuter au mois de décembre, puis gagner, en janvier 1547, les rues de Paille et de Sainte-Opportune, pour se répandre ensuite un peu partout (4). Le 6 mars 1548, un enfant, atteint de la maladie, est abandonné dans la rue et, le 4 avril suivant, Guillaume Béga, de la paroisse de INotre-Dame-la-Petite, est mis dans l'obligation de sortir de chez lui pour aller se

(1) Reg. dél. mun., no 15, pp. 10, 63, 111. — (2)Reg. dél. mun.,nol7, p. 628. — (3) Reg. dél. mun., no 19, p. 43. Le 12 suivant, lesmagistrats des grands jours confirment ce bruit après avoir consulté les curés et les médecins. Ils ajoutent : « et ont lesd. médecins dit eux-mêmes ne vouloir aller voir ne visiter les malades estans en ceste ville »(Arcli. Vienne, F. 8).— (4) Reg. dél. mun., no 28, pp. 50, 54,232, 247.

soigner à la campagne (1). Enfin, le 24 mai, la ville est envahie.

Le 17 octobre 1552, le bruit court que la peste est au Marché de la Regratterie. Ordre est aussitôt donné aux poissonnières du Marché-Vieil de cesser d'y aller un jour par semaine, selon la coutume (2). Après avoir décru pendant l'hiver, le mal reprend dès les premiers mois de l'année suivante. Un échevin émet l'avis « qu'il ne faut pas trop décrier la ville, quand bien mesmes plusieurs maisons seroient contaminées (3)». Le 30 avril 1554, un de ses collègues déclare qu'elle ne contient pas de pestiférés, mais, le 25 juin, une femme meurt dans la paroisse de Saint-Michel. L'épidémie augmente avec tellement d'intensité que l'hôpital chargé de recevoir les malades reste ouvert jusqu'en mai 1555 (4). L'année suivante, ordre est donné, le 2 mai, d'y conduire encore des pestiférés. Le lendemain, « plusieurs personnes, dit un échevin, sont venues par devers luy, faisant plainctes et clameurs du dangier de peste qu'on dict estre en ceste ville ». Le fléau se prolonge pendant quatre ans avec une intensité variable.

En 1563, les habitants de la paroisse de la Résurrection déclarent à la Dominicale qu'une femme atteinte de la peste vient de mourir dans le logis de la Rarre. Ils invoquent la nécessité de pourvoir à la nomination du barbier et de l'apothicaire chargés de visiter les malades (5). Quanta l'épidémie de 1567. elle semble avoir été de peu d'importance, au dire du chirurgien Pierre André. Il raconte même qu'il y eut plus de peur que de mal.

(1) Reg. dél. mun.,n° 29, pp. 111,171, 238. —(2) Reg. dél. mun., n° 32, p. 131. — (3) Reg. déL mun.,!!» 32, pp. 437, 4y4,o37.— (4) Reg. dél. luui!., n" 33, pp. 07 seq. — lo) Bibl. Poitiers, cart. 44.

Le 17 juillet 1573, le chanoine Louis Rogier prévient son frère que la peste s'est déclarée dans la maison de la Chanterie (1). Le mal ne dut point faire de progrès, car on n'en parla plus au Conseil municipal.

En 1582, le fléau règne dans toute la France. Le 26 novembre de cette même année, le maire annonce « que beaucoup de villes circumvoisines etnaême les villes de Nantes, La Rochelle et Bourges » en sont atteintes (2). Poitiers évite la maladie, mais pas pour bien longtemps. Le 28 octobre 1584, il est dit au Conseil que le mal a frappé plusieurs femmes du quartier du Pont-Joubert (3). C'est le début d'une épidémie qui se continuera pendant longtemps. L'année 1685 voit « une grande multitude de pauvres malades (4) ». En 1586 et 1587,1e fléau occasionne de nombreux décès, d'autant plus que la famine etla guerre aggravent encore la situation.

Un début de peste fait son apparition le 20 octobre 1588, dans le logis de l'Abbaye près de Montierneuf, mais le mal est arrêté sur place, grâce aux précautions immédiatement prises par le maire (5). Il en est de même de celle qui commence le 30 août 1592. Un pauvre homme, atteint près de la porte de Saint-Lazare, reçoit de la Dominicale l'aumône d'un écu, avec ordre de se tenir enfermé chez lui. C'est ainsi que, grâce à cette mesure, la ville de Poitiers put, par deux fois, échapper au fléau.

Au dire d'Etienne Thevet, maître chirurgien, l'hiver de 1602à 1603, ayant été fort rigoureux, la peste fut signalée le 25 juillet à iMoussac et dans quelques autres localités voi-

(1) Arch. Vienne, G. 1591. — (2) Reg. dél. mun., no 44, p. 81. — (3) Bibl. Poitiers, cart. 53, reg. 4. — (4) Reg. dél. niun., n» 45, p. 152. — (5) Reg. dél. mun., n» 48, p. 46.

sines. Le même jour, des malades habitant la Tranchée sont déclarés atteints, mais on ne sait quelle décision prendre^ « car le chapitre de Sainl-Hylaire ne veut soufîrir l'intervention de la mairie ». Le 25 août, c'est le Procureur flscal de Vivonne qui tombe frappé du mal dans l'hôtellerie de la Forest (1). L'épidémie gagne de plus en plus du terrain, puis cesse pendant Ihiver, pour recommencer l'année suivante.

Le 27 juillet 1604, le maire annonce au Conseil que la peste qui règne à Châlellerault^ La Rochelle et Blaye, a fait son apparition à Poitiers. Le maître de l'hôtel de l'Aigle en est le premier atteint. Elle se continue pendant les années 1605 et 1606. Le 7 avril 1607, il est déclaré au Conseil qu'il y a une « grande maladie dans la ville (2) ». Un témoin oculaire, le chirurgien Etienne Thevet, nous a fait savoir qu'elle ne prit point d'extension (3).

Le H mars 1607, la contagion est signalée au logis de la demoiselle de Beaumont. Les 7 et 22 avril, elle est annoncée à Thouars et dans certains villages voisins de Poitiers (4). Grâce aux précautions prises, la ville put être encore une fois préservée.

Le 12 novembre 1612, un cas de peste est reconnu dans la maison de la Botte et, le 20 du même mois, les médecins chirurgiens et apothicaires déclarent que d'autres viennent de faire leur apparition rue des Hautes-Treilles (5). Le 19 juin de l'année suivante, un novice en ayant été frappé au

(1) Reg.dél. mun.,n" 61, pp. 22,26, 29, 35.— (2) Reg.dél.mun., no62, p. 27. — (2) Traicté de la peste, préservation, ordre et règlement qu'il 7 faut observer, avec plusieurs choses remarquées contré {''opinion commune. Ensemble, la ciiration d'icelle et du bubon et charbon. — Par Estienne Thevet, Angoumoisin, chir^irgien de Monseigneur le prince de Conty, et juré d Poitiers (Poitiers, 1613). — (3) Reg. dél. mun., n" 62, pp. 71 et seq. — (4) Reg. déL mun., iio6S, pp. 62, 64.

couvent des Carmes, les relig-ieux reçoivent l'ordre se tenir renfermés {i). Trois ans plus tard, le 29 février 1616, un échevin annonce que Chasseneuil est contaminé. Le 20 avril, le mal est signalé à Ghauvigny et à Montmorillon (2). Enfin, le 5 août 1619, arrive la nouvelle que l'épidémie rèp^ne à Paris, « dont, pour ce, l'on a chassé et mis hors grand nombre de femmes impudiques et autres personnes de néant, qui se retirent à présent en divers endroits (3) ». Les mesures que l'on prend aussitôt empêchent le mal de gagner la ville.

En temps de guerre, les troupes de passage laissaient généralement, autrefois, des épidémies après leur départ, dans les localités qu'elles traversaient. C'est ce qui advint à Poitiers, en 1628, quand arrivèrent un grand nombre de soldats allant au siège de la Rochelle. Le 3 avril, le maire annonce que la contagion vient d'apparaître au faubourg de Saint-Saturnin, où généralement ils font étape (4). Le 7 du même mois, le receveur de la ville « donne espérance que, moyennant l'assistance divine et le soing qu'il se propose de prendre, le mal ne fera pas grand progrès (5) ». Par malheur, son espoir est déçu. L'épidémie, qui d'abord sévit assez durement, s'arrête pendant l'hiver. L'année suivante, le maire annonce que plusieurs villes du Poitou et de la Guyenne en sont atteintes. Malgré toutes les précautions ordinairement prises, le faubourg de Montbernageest contaminé (6). Le fléau perd un peu de terrain en hiver, puis reprend avec intensité à partir de février 1630, pour battre son plein en mars.

(1) Reg. dél. mun., n" 68. p. 116.— (2) Reg. dél . mun., no 70,pp. 129, 163.— (3) Reg. dél mun., no 74,p. 24— (4)Reg. dél. mnn.,n"68,pp. 155, 170, 213,222. — (r,) Arch. Vienne, H^ 18. — (6) Reg. dél. mun., no 80, pp. 12, m, 118, 127, 1Î18, 163.

La peste de 1631 est une des plus cruelles de toutes celles que dut subir la ville de Poitiers. Comme il arrive souvent, le mal décroît pendant l'hiver pour recommencer au printemps d'une façon plus active (1). Lafamine vient encore l'augmenter, si bien qu'en mai l'hôpital des pestiférés abrite à lui seul 400 malades.

La cause de la contagion doit être attribuée, au dire du maire, « à certaine trouppe de caïmans, femmes impudiques et autres étrangers habituez pour la plus grande partie au bourg Saint-Hilaire, à veu et sçu du Chapitre et de ses officiers qui ne se seroient mis en aucun devoir de les chasser, dont toute la ville auroit été infectée à la grande désolation et tellement abandonnée, même de la part dudit Chapitre, que, n'eust esté le maire et les échevins qui l'assistoient, tout est perdu et la ville exposée au pillage de ceux même qui estoient affligez de contagion et des autres pauvres de la ville (2) ». La juridiction de l'échevinage et celle des chanoines ayant souvent maille à partir entre elles, la police est mal faite, de sorte que toutes les précautions restent sans effet. Le 20 septembre 1606, Henri IV veut conciher la Mairie et le Chapitre, mais n'est point écouté.

La dernière des épidémies de peste qui afflige Poitiers est celle de 1638. Le 15 mars de cette même année, on annonce la mort de plusieurs personnes, et en particulier celle d'un clergeon de Saint-Hilaire. De plus, la ville de Lussac et d'autres localités voisines passent pour être contaminées. En avril, trois malades sont signalés en ville. Un enfant de chœuryippartenant à l'église de Notre-Dame-la-Grande, se trouve au nombre de ceux qui succombent (3). Le fléau,

(1) Reg. dél.mun., n» 81, p. 177.— (2) Reg. dél. mun., n° 82, p. 21.— (3) Reg. dél. mun., n* 88, pp. 128, 198. Antoine Denesde raconte qu'à

sans être aussi violent qu'en 1622, n'en frappe pas moins assez durement la population.

Telles sont les épidémies de peste qu'il nous a été donné d'enregistrer d'une façon certaine à Poitiers. Elles n'ont point eu toutes la même intensité; Quelques-unes ne firent qu'effleurer en quelque sorte la ville. Il ne faut pas oublier qu'elle renfermait un grand nombre de pauvres qui constituaient-à eux seuls un terrain favorable à l'éclosion du fléau. Il est également nécessaire de tenir compte de la malpropreté de ses rues, de la qualité médiocre de son eau potable, et enfin du manque presque complet d'hygiène de ses habitants.

La police sanitaire de Poitiers reste entre les mains du maire et des échevins jusqu'en 1699. Aussi, pendant les grandes pestes des xv«,xvf et xvif siècles, c'est à eux seuls qu'incombe le soin de prendre toutes les mesures prophylactiques nécessaires pour éviter d'abord la venue du fléau, puis ensuite pour lecombattre quand il commence ses ravages. Afin de remplircette lourde tâche, la Municipalité marche d'accord, au début, avec la Dominicale dont elle ne fait souvent qu'exécuter les décisions. Plus tard, quand le péril augmente, elle institue une Commission spéciale dans laquelle figurent les délégués des grandes corporations avec ceux des paroisses.

Aussitôt que de vagues rumeurs annoncent la présence de la peste soit au loin, soit auprès, on commence par se renseigner d'une façon exacte. Le maire se charge seul

partir du 8 août moururent trois clergeons de Notre-Dame-la-Grande, le serviteur du sacristain et deux autres personnes ( Arch. hist. du Poitou, t. XV).

d'en prendre le soin. Ainsi, le 26 novembre 1582^ est-il invité à interroger les voyageurs qui viennent de Nantes (1). En 1640, sur l'annonce que la contagion règne à Chinon, il procède aussitôt à une enquête (2). Si le mal est dans une localité voisine, le chirurgien de l'hôpital des pestiférés y est délégué dans le but de s'assurer de la véracité du fait. Le 12 février 1607, on l'envoie « dans les endroictz voysins où l'on dict estre la peste pour y visiter les malades (3) ». Le 29 février 1616, il est prié de se transporter à Chasseneuil et là, « de s'enquérir et veoir ce que c'est dud. faict et en faire son rapporta M. le maire afin d'y pourvoir promptement ».

Quand les menaces apparaissent réelles, ce qui arrive presque toujours, la première précaution prise consiste à isoler la ville. Si la nécessité s'impose d'arrêter tout trafic avec les endroits contaminés, il n'en faut pas moins pourvoir à son alimentation^ ce qui est un problème toujours difficile à résoudre.

Les gens de la campagne qui se réfugient dans l'enceinte de Poitiers ou dans ses faubourgs augmentent sensiblement sa population. En 1587, le maire se plaint de ce que beaucoup d'étrangers, surtout des Limousins, l'encombrent (i). 11 conclut en demandant leur renvoi immédiat.

Nous avons déjà parlé, à propos des mendiants et des vagabonds^de certaines mesures prises aux portes pour les empêcher d'entrer. On a toujourssoin de les chasser quand le danger apparaît menaçant. Le 28 juillet 1607, il est dit au Conseil municipal « qu'au lieu et ville de Moussac,

(1) Reg. dél. mun., u*' 44, p. 81. — (2) Reg.dél. mun., no 90,p.l86; id.,no 91, p. 7. — (3) Reg. dél. mun., no G7, p. 73 ; id., no 70, p. 139. — (4) Reg. dél. mun., n" 46, pp. 149, 335, 345.

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lieulx el villages circumvoisins aud. lieu, que uultres lieulx etendroictz près ceste ville y avoir du mal contagieux lequel est si véhément que les habitans quittent lieulx de leurs demeures el habitudes et se retirent et viennent en ceste ville, eulx, leurs femmes et familles, y amènent des commoditez, ce quipourroit apporter ung mauvois hair en ceste ville (i). Pour à quoy obvier a led. maire, renouvelé qu'il seroit requis quelques personnes d'honneur aux portes, pour empescher à ceulx qui viendront desd. lieulx, villes et bourgades qui seroientatteintsdud. mal contagieulx, entrassent en la ville ».

Les échevins décident qu'il y sera mis des portiers «pour eulx tenir auxd, portes et avoir l'œil que aulcunes personnes venant desd. endroictz infectez entrent en lad. ville. Ordonnent que nulles personnes de lad. ville retiennent en leurs maisons de celles qui pourroyent venir en ceste ville des lieulx affligez dud. mal contagieulx. Led. Conseil est d'advis que cry et proclamation accoustumés à faire et criées publiques par la trompette et huche de lad. ville, non retirer aulcune personne venant en cested. ville desd. lieulx contaminez et endroictz, à peine de punition telle que le cas requerera » .

Les ordonnances de ce genre se rencontrent souvent dans les registres des délibérations municipales. En 1586, les quatre portiers touchent chacun 3 1. par semaine pour arrêter les mendiants. En 1604, tout commerce est suspendu avec Châtellerault et la Rochelle. L'année suivante, ce sont les habitants de Thouars, auxquels il est interdit de s'introduire dans Poitiers, et des gardes spéciaux sont char-, gés d'y veiller à raison de 7 s. par jour. Le 20 avril 1616,

(1) Reg. dél. mun^, no Gi, p. 22.

ils ont l'ordre de rechercher les gens qui arrivent de Montmorillon et de Chauvigny, dans le but « de bien s'enquérir sy le fléau est véritablement et y prendre soin et mesme garde »^.

En 1629, la contagion ayant été signalée en Guyenne, les mêmes précautions sont prises, mais la Dominicale doit payer, comme d'habitude, la moitié des frais qu'elles occasionnent. En 1638, les bourgs d'Iteuil, Montamisé et Charassé étant contaminés, les médecins déclarent que l'épidémie, encore à son début, provient des pauvres qui viennent de ces endroits « tous gastez et infectez de peste (1) ». Le 18 octobre de la même année, il est prescrit de ne plus recevoir les habitants des paroisses voisines. Ils seront chassés « a coup de pierres et harquebutez o.

Le 1" octobre 1668, apparaissent, pour la première fois, les billets de santé. Une délibération municipale déclare qu'il y a des maladies populaires à la Rochelle et ailleurs. Elle ajoute que, « pour ceste raison, iln'est presque aucune ville où il n'y ait des gardes aux portes afin d'empescher les caïmants d'y entrer et s'enquérir des autres personnes d'où elles viennent et leur en faire montrer les certificats que l'on qualifie de billets de santé».

Le Conseil décide aussitôt « qu'il sera préposé au mesme dessein que dans les autres villes, à chaque porte de cellecy, trois ou quatre notables citoyens, lesquels en seront avertis par écrit, signé de monsieur le maire qui est aussi prié de faire imprimer des billets de santé pour ceux qui auront quelque voyage à faire pour certifier aux autres villes que celle-cy, grâce à Dieu, n'est affligée d'aucun mal con-

(1) Reg. dél. mun., n" 61, p. 187 ; id.,n" 62, pp. 14, 95; id., n» 70, p. 113 ; id., n<^88, p. 128; id., n» 81, pp. 84, 87,92 ; id., n" 80, pp. 12, 114 ; id. ,Bihl. Poitiers, cart. 55,

tiigieiix el de faire publier une ordonnance dans laquelle il soit enjoinct aux hôteliers de caste ville et autres personnes qui logent des étrangers de luy apporter les noms de ceux qui logent en leurs maisons, leur qualité et leur dernière demeure (1) ». Les gardes placés aux difTérentes entrées de la ville y restent trois semaines et ne sont retirés que le 22 octobre suivant.

La peste qui dépeuple Marseille, en 1 720, ne semble pas beaucoup émouvoir les habitants de Poitiers. Il n'en est pas de même l'année suivante, quand elle gagne l'Auvergne. Le 1" novembre 1721, le maire annonce son apparition dans le Gévaudan. Le Conseil ordonne aussitôt à la milice bourgeoise de fournir des soldats pour aller, au nombre de trois, garder chacune des portes de la ville (2). Vers le 13 septembre, on les met en plus grand nombre, comme l'indique le curé de Sainte-Radegonde. «Ils sont là, dit-il, afin d'empêcher les étrangers d'entrer dans cette ville sans un certificat de santé^ et les marchandises plombées et certifiées en forme. Le clergé a choisi la porte Saint-Cyprien et l'évêque est actuellement au corps de garde pour commencer, et, après lui, les cinq Chapitres et les curés passeront à leur tour pour commander les quatre bourgeois. iM. J. B. de Latour des Gallois, intendant, est à Pont-Joubert, M. Poignant de Lorgère, maire, est à la Tranchée, et Jehan Derazes^ lieutenant général, à Saint-Lazare. »

Les personnes qui fuient les endroits contaminés sont accueillies avec défiance, même quand elles se présentent en bonne santé. Le 30 juillet 1382, le maire dit au Conseil « qu'il avoit esté adverty que grand nombre

(1) Reg. dél. mua., ir ll'J, pp. 58, 62. — (2) Arch. hist. du Poitou^ t. XV.

3î)4 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A POITIERS

d'escolliers venant de Bourges, lieu à présent pestifféré et voulloient demeurer en ceste ville s'il est besoing de les laisser entrer et, y a ung messagier dud. Bourges, nommé Mestreau qui apporte les hardes desd. escolliers, s'il est besoing de parler à luy (1). » Il est décidé de le faire venir pour l'interroger, mais, « quant aux hardes et habitz qui seront aportez dud. Bourges, on y aura l'œil à ce qu'ilz soient esventez et qu'ils ne puissent apporter quelque infection » .

Les étrangers qui peuvent pénétrer dans la ville se voient aussitôt découverts, mis en quarantaine. Le 9 septembre 151 9, les échevins ordonnent « que les portes de Estienne Morin et Ouvrât, estrangiers, seront clouses pour le dangier de peste qui est en icelle ville et autres oii y aura dangier (2) ».

Telles sont les précautions spécialement prises contre les gens du dehors quand la peste semble menacer. Nous ne rappelleronspas les nombreuses ordonnances municipales concernant les hôteliers et les logeurs. Les mendiants et les vagabonds hébergés par eux sont des proies certaines offertes au fléau. Ils constituent de la sorte une menace constante partout où ils s'arrêtent. Les Municipalités sont dans l'obligation d'employer tous les moyens pour les chasser^ car leur renvoi s'impose comme cas de force majeure, pour la préservation de la santé publique.

Les marchandises importées des pays contaminés peuvent également constituer un réel danger d'infection. Aussi, le Conseil municipal de Poitiers se voit-il parfois dans l'obligation de prendre certaines précautions à cet égard. En septembre 1580, ordre est donné à ceux qui en

(1) Reg. déh mun., n" 44, i)p. 3, 5. — Reg. dél. mun., n° 17, p. 23.

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l'uni venir de Paris^ oii règne la pesle, de les déposer dans une maison hors les murs et de ne les introduire en ville qu'avecla permission du maire (1).

Le 26 novembre 1582, afin d'éviter, autant que possible, « le mal contagieux et aer pestillencieul, dont sont surprises beaucoup de villes », il est interdit « aux poissonniers, et aultres, sur peine de grandes amandes et de punitions corporelles, tant que le mal contagieux sera esd. villes, de n'y aller ne fréquenter avec les habitants d'icelles et n'achapter poissons d'eulx ne aultres marchandises, pouricelles apporter vendre et débiter en ladicte ville (2). Et aussy, a esté ad visé que, pour obvier aud. ayr dangereulx, que par cy après, les marchands de pourceaulx ne les mèneront vendre à la place Notre-Dame-la-Grande de ceste ville, mais les mèneront et les conduyront pour vendre en la place appelée la Retumbe en faubourg de Pont-à-Joubert et près ladite porte, à peine semblablement de grosses amendes ».

Le 6 décembre suivant, cette ordonnance est renouvelée contre ceux qui font des achats à La Rochelle, Nantes, Bourges et autres endroits contaminés. En plus des amendes, ils seront obligés « de les jecter hors cested. ville et leurs maisons cadenées, de n'aller èsd. villes ne fréquenter avec habitans d'icelles, ne achapter poissons d'eulx ou aultres marchandises pour apporter en lad. ville ».

En 1628, la peste sévit à Mirebeau, où se tient le principal marché aux grains qui alimente Poitiers. Malgré cela.

(1) Rcg. dél. mun., n" 43, p. 55. Le 22 juillet 1554, plainte est portée contre la femme de Léger Négrier qui, malgré les défenses de la mairie avait fait décharger du sel dans sa maison. On la met à l'amande avec menace du fouet si elle recommence [id.,no 32, p. 435). — (2) Reg. dél mun., n" 44, pp. 81, 93.

défense est faite aux boulangers de le fréquenter comme à l'habitude, pour y acheter du blé, sous peine de voir leurs marchandises confisquées et eux-mêmes mis en quarantaine (1), Quelques années plus tard, les 20 avril et 17 septembre 1647^ l'Intendant du Poitou défend aux hôteliers de recevoir non seulement les voyageurs qui viennent de Bordeaux et d'Angoulême, villes infectées, mais encore les roulliers, les coches, et toutes les marchandises qui peuvent en provenir (2). Le tout, sous peine d'amende la première fois et de punition corporelle, la seconde.

Le 1" septembre 1721, pour obéira un arrêt du Conseil du roi, ordre est donné de n'admettre désormais aucune marchandise à Poitiers, sans qu'elle ne soit plombée, afin d'en pouvoir connaître le lieu d'origine (3).

Les précautions de ce genre continuent par la suite à être prises régulièrement, en cas de besoin, par les Intendants, sur avis du ministre.

Lesordonnances municipales ne restentpointlettre morte. Le 25 octobre 1604, le droguiste Jacques Frappier reçoit l'ordre de tenir sa boutique fermée tant que le maire ne lui aura point accordé la permission de l'ouvrir (4). Il est accusé d'avoir violé une décision prescrivant « de non traficquer avecq aulcuns marchans de villes infectées ».

Tel est l'ensemble des mesures destinées à isoler la ville de Poitiers des localités atteintes de la peste. Elles sont excellentes, mais par malheur ne semblent point avoir été fort efficaces, tout au moins jusqu'au milieu du xvii* siècle. Elles laissèrent surtout à désirer au point de vue de

(1) Reg. dél mun., n» 79, p. 104.— (2) Reg. déL mun., no 99, pp. 68, 78, 173. — (3) Reg. dél. mun., no 139. — (4) Reg. déL mun., no 61, p. 221.

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leur application. On ne connaissait guère exactement la provenance des voyageurs et des marchandises qu'ils apportaient. Plus difficile encore était de renvoyer, même sous la menace du fouet, la multitude des paysans, chassés de chez eux, non seulement par la famine, mais encore par le fléau. La ville restait le seul refuge dans lequel ils avaient encore quelque espoir de rencontrer des secours et d'échapper à une mort certaine.

GHAPITRR II

L'isolement des malades dans les maisons parculières, les huttes, les tours des remparts et sous les rochers des faubourgs.

Pendant les épidémies, l'isolement est prescrit à diverses personnes qu'il est possible de diviser en trois catégories : 1° celles qui restent en contact direct avec les malades ; 2° les pestiférés en cours de maladie; 3° les convalescents.

Au début du fléau, la première précaution que doivent prendre les particuliers consiste pour eux à s'en aller à la campagne. C'est une habitude tellement passée dans les mœurs qu'on ne la considère point comme une lâcheté. Les médecins et les chirurgiens sont généralement de cet avis. Quand ces derniers refusent de soignerles pestiférés, ils ont bien soin de ne jamais mettre en avant la peur qu'ils pourraient avoir du danger.

Selon Pierre André^ chirurgien de la peste en 1563, « il est proverbe que l'on allègue souvent, lequel dit : fuis tost, loin et tart venir. Combien qu'il soit véritable et contient en soi plus de terreur que de conseil et sert plus à ceulx qui sont à leur liberté et timides qu'à ceulx qui sont subjectés (1)». Thevet son confrère répète, en 1603, qu'il est

(1) André (Pierre), loc. cit. — Le médecin Jehan GoytarJ déclare que la maladie s'attache aussi bien à ceux qui vont aux champs qu'à ceux qui restent (De febre purpura cpidemiali et contagiosa lihri duo, Vans, lljlS).

inutile de fuir malgré le proverbe sans cesse répété : « d/o, tarde, lonf/ue (1). » Il peut servir àtninquilliser les fuyards sans leur apporter aucune garantie contre le mal.

Quand les pauvres paysans viennent se réfugier dans les villes, celles-ci sont alors abandonnées par leurs plus riches habitants, qui vont s'isoler dans les maisons qu'ils possèdent à la campagne. En 1519 et 1532, les chanoines de Sainte- Radegonde obtiennent, pour la plupart, l'autorisation de s'absenter de la sorte (2). En 1541 , ceux de Notre-Dame-la- Grande en font autant, mais sont tenus de se cotiser avant de partir pour le paiement d'une somme de 10 L destinée à la caisse des pestiférés (3). Ces départs présentent divers inconvénients au point de vue de l'intérêtgénéral, comme le fait remarquer le maire au Conseil tenu le 25 juillet 1631(4). 11 déclare c que plusieurs personnes et la plus grande part de gens de qualité s'absentoient de ceste ville pour aller faire leur demeure dans les champs au grand et notable préjudice du service du roy et du bien public. En ce temps où il se parle de guerres civiles, la ville demereroit pour leur absence en péril de tomber es mains des perturbateurs publics » .

Un autre inconvénient bien plus grave encore, comme nous le verrons plus loin, est que la masse des pauvres reste à peu près complètement isolée, sans autre espoir que les maigres secours provenant des marchands, des maîtres des métiers et des travailleurs. Encore en est-il parmi ces derniers qui ne gagnent leur vie qu'avec bien de la peine au cours des longues épidémies,

(1) Thevet (Etienne), loc. cit. En 1630, la femme d'un parcheminier sort de la ville et va mourir aiï Moulin-à-Parent (Min. Marrot). — (2) Arch. Vienne, G. 1583-1584.— (3) Arch. Vienne, G. 1293.— (4) Bibl. Poitiers, Reg. dél. mun., i)>> 82, p. 35.

Les précautions prises à l'égard de ceux qui au début de la peste restent au contact des malades consistent tout d'abord à les isoler. Dans la première moitié du xvi' siècle, on les fait simplement sortir de la ville. Le 7 janvier 1516, Jehanne Rivière, au logis de laquelle est mort un pestiféré, ne voulant pas « vuyder pour quelque chouse qu'on luy dict » reçoit l'ordre de s'en aller immédiatement (1). Le 4 avril 1547, Jehan Goislard est prié de renvoyer Guillaume Béga chez lui à Ligugé, et en cas de refus^ de le mettre en prison (2). Le 25 juin 1555, les habitants d'une maison dans laquelle une femme vient de succomber sont aussitôt forcés de partir sous peine de fouet (3). [Cette manière d'agir est plus spécialement suivie à l'égard de ceux qui possèdent des propriétés à la campagne. C'est ainsi que l'on peut éviter, le cas échéant, d'encombrer par trop la ville de malades.

Les personnes peu aisées ont le choix entre le départ ou l'obligation de rester renfermées pendant quarante jours chez elles. Le 27 avril 1515, sur l'annonce que plusieurs habitations peuvent être considérées comme contaminées, le maire charge le Procureur delà ville de visiter, en compagnie d'un sergent, «les lieux où se trouvera quelque dangier et ordonner aux habitans de clore leurs maisons ou de s'en aller (4) ». Le 10 avril 1638, le tailleur Lorin reçoit l'or-

(1) Reg. dél. mun., no 15, p. m. — En 1012, ordre est donné, le :> avril, de fermer une maison près de Sainte-Radegonde, dans laquelle sont six ou sept femmes « qui pourroient infr-ctionner la ville s'il n'y estoit pourvu » (/d.,n°H,p. 151). De rnème, le 21 mai 1516, le nommé Bastien est obligé de partir sous prétexte qu'une couturière est morte de la peste dans samaison {Id., n° 15, p. 63). — Le 16 février 1517, les fabriciens reçoivent l'ordre de faire vider les logis dans lesquels il y aura « dangier de peste » (Jd.. p. 257). — (2) Reg. dél. mun., n» 28, p. 171. — (3) Reg. dél. mun., n° 32, p. 454. — (4) Reg. dél. mun., n" 15, pp. 10, 111."

dre de s'absenter 40 jours de suite ou de rester le môme laps de temps renfermé chez lui (1). Cependant, un le! choix n'est point toujours laissé aux personnes qui ont été au contact des contagieux. Ainsi, le 10 octobre 1588, le fermier du logis de l'Abbaye est mis dans l'obligation de ne laisser sortir ses locataires qu'avec une expresse permission (2). Le 29 juin 1613, les Carmes, à la suite du décès d'un de leurs novices, sont priés de vouloir bien se tenir renfermés (3). En réalité, les mesures de ce genre paraissent n'avoir été employées qu'à l'égard d'un petit nombre d'habitants.

L'ordre de « cadener » les logements des pestiférés est toujours, en principe, la première et la principale précaution prise au début de toute épidémie. Le 2 juin 1628, pour empêcher la contagion de se propager, le maire propose de « séquestrer du commun » les personnes qui demeurent dans les maisons contaminées. « On a remarqué, ajoutet-il, que, jusqu'à présent, ceux qui ont pris le mal, ce a esté par le commerce, la communicquation qu'ilz ont eu avec les malades et ceux qui ont demeuré dans les logis »• De plus, les gens « qui auront des logis spacieux oii les nécessités requises se trouvent et les commoditez pour se faire traicter, pourront demeurer et se retirer dans lesd. logis, moyennant qu'ilz n'ayent aucune communicquation avec les habitans de la ville et ceux qui les traitent (4) ». Nombreuses sont les ordonnances municipales qui prescrivent ainsi de fermer les demeures particulières. Quand l'épidémie bat son plein, les Intendants et les Prévôts de santé ont le devoir de les désigner.

(1) Reg. dél. mun., n" 88, p. 198. — (2) Reg. dél. mun., no 48, p. 46. — (3) Reg. dél. mun., n» 68, p. 149.— (4) Arch. Vienne, H» 18.

Un serrurier, appelé cadenacçuier, cadenier ou daveurier^ est chargé de mettre des cadenas aux portes et aux fenêtres des maisons. Le 18 avril 1630, le maire invite les maîtres du métier à désigner eux-mêmes le compagnon qui accomplira cette besogne (1). Ils lui répondent par un simple refus.

En temps de peste, le serrurier est logé gratuitement et, sans aucun doute, à part. Le 13 juillet 1628, celui qui remplit cette fonction étant mort au faubourg Saint-Saturnin, le propriétaire du logis qu'il habite réclame une partie du loyer échu, sur le prix de 56 1. par an. On lui accorde ce qu'il demande, plus une indemnité de trois mois (2). Le 3 août suivant, son remplaçant demeure au faubourg du Pont-Joubert. La ville paye 18 1. par an la location de sa maison.

Le 23 avril 1548, Guillaume Cormenyere reçoit 22 s. 6 d. pour avoir « habillé et mis troys cadenatz », soit 9 s. 6d. pour chacun d'eux (3j. Ce prix augmente quelques années plus tard. Le 24 juillet 1554, le serrurier les compte 25 s. pièce (4j. Le « claveurier » de 1563 réclame 10 s. tournois pour avoir cadené une maison (5). Lors de la peste de 1585, les cadenas sont payés 21 s. 8 d. chacun, au mois de juillet, et ensuite^ 1 1. 13 s. 4 d. (6). Le 2 mai 1586, leur prix est de 1 1. 10 s. quand l'épidémie bal son plein et, l'année suivante, de 1 1. 10 s. 4 d. (7). Pierre RouUeau reçoit 3écus pour ceux fournis « à l'hospital des pestifîerez et poussez es portes de certaines maisons contagieuses «.En ce qui concerne ces derniers, il fournira

(l)Reg. déL mun., no 80, p. J58. — (2) Arch. Vienne, H* 18. — (3) Reg. déL mun., n° 29, p. 13d. — (4) Reg. dél. mun., no 32, p. 469. — (3) BibL Poitiers, cart. 54. — (6) Bibl. Poitiers, cart. 55. — (7) Ribl. Poitiers, cart. 55.

un mémoire « pour après répéter sur les particuliers propriétaires des maisons, sinon led. Roulleau en sera responsable (1)». Au siècle suivant, ils deviennent moins coûteux, car, le 17 avril 1613, le nommé Pierre Grollier, qui en a placé 10, dont 2 à la Botte-Royale, rue des Gordeliers, reçoit en tout3 l. 4 s. (2). Chacun d'eux revient alors en moyenne à 6 s. 4 d.

A partir de 1628, et jusqu'à la fin des épidémies de pestC;, le serrurier est aux gages de la ville. En 1633, il demande à être payé à la fois de ses gages et des cadenas qu'il a posés. (3). Les dépenses de ce genre, pour la part qui en incombe au Bureau de la peste, sont parfois assez élevées. Le 8 avril 1628, il est dit au Conseil qu'il en a conté 219 1. depuis huit jours pour leur achat et leur pose (4). Il faut ajouter qu'une partie de ces dépenses est réclamée aux habitants aisés qui en ont eu de placés chez eux. Ainsi, le 14 décembre 1585, on demande h Caillaud, a somme de 32 s. pour un cadenas mis à la porte de son logis. Les réclamations de ce genre sont d'un usage courant.

Ces cadenas n'inspirent point toujours une salutaire terreur aux Poitevins. Parfois, ils disparaissent, enlevés par ceux auxquels la réclusion pèse trop, ou encore, le plus souvent, par de simples voleurs. Le 19 décembre 1547, le serrurier déclare que plusieurs « ont esté prins et levez desd. maisons et ne sçait quy a ce faict (5) ». Le Prévôt de santé^ ayant été prié de faire des recherches, et ne découvrant point les coupables, il fallut, le 3 janvier 1548, les remplacer par des nouveaux.

(l)Ref^. dél. mun., no 49, pp. 47, 82. — (2) Reg. dél. mun., n» 6:^, p. 29, — ici., no 68, pp. 57, 92.— (3) Reg. dél. mun., n» 85, j). 147.— (4)Bibl. Poitiers, cart. 55. — (5) Reg. dél. mun.,n° 29, pp. 71, 96.

La cause la plus habituelle de la disparition des cadenas est le désir qu'ont les voleurs de piller les logis abandonnés parleurs propriétaires. Le 15 juillet 1547, le Conseil constate qu'à la suite de certains vols « il est bruyt et assemblées de maulvoys garçons, volleurs, larrons et pilleurs de maisons. Et pour y obvier, on visitera les maisons suspectes de retenir des maulvois garçons et, si l'on en trouve, que l'on doibt mettre en prison. Aussy, l'on droissera un guet la nuict (1) ». Le 19 juin 1628, le Procureur à la police déclare avoir remarqué que des vagabonds avaient ôté des cadenas de leur propre autorité au mépris de celle du maire et au grand scandale des habitants (2). Malgré toutes les recherches, les voleurs échappent facilement à la justice en temps d'épidémie.

Généralement, les Poitevins acceptent avec un grand déplaisir l'obligation de rester renfermés pendant 40 et même 60 jours, comme il arrive en 1628 (3). On a beau, le 23 juillet 1554, menacer du fouet ceux qui enlèveront les cadenas mis à leursportes, cette punition ne semble pas les effrayer (4). 11 est promis de faire des aumônes à ceux d'entre eux qui sont pauvres et de nourrir dans un local h part les enfants qu'ils ont, mais rien ne peut prévaloir contre l'horreur, ou plutôt l'ennui de la réclusion.

En 1603, le chirurgien Etienne Thevet s'élève contre

cette habitude, qu'il considèrecomme inhumaine. «Cadener

les gens, dit-il, cadener et barrer leursportes et fenêtres,

c'est les enterrer, à bien dire, avant qu'ils ne soient morts. »

(1) Reg. dél. raun., n" 28, p. 269. — (2) Reg. dél. mun., no 78, p. 270. — (3) Arch. Vienne, II* 18. Comme exception, les meuniers de Chasseigne demandent, le 27 février 1517, à rester chez eux pendant toute l'épidémie (Reg. dél. mun., no 15, p. 150). — En 1638, on les tient cadenés du H août au 25 décembre (/d., no 89, p. 43). (4) Reg. dél. mun., no 32, p. 478.

JUSQU'A l/AN V 305

Le résultat de cette détestable pratique « est que plusieurs cèlent et dissimulent le mal, au grand danger de leurs domestiques parents et amis, car, craignant telle rigueur, ils aiment mieux endurer leur mal sans y parvenir et meurent ainsi, craignant de mourir avec trop de rigueur (1) ». Pour ne pas être inquiétées, certaines familles les enterrent clandestinement.

Le 8 mai 1628, les enfants et les serviteurs de Martin^ mort de la peste, sont accusés de se promener dans les rues malgré les défenses à eux faites, après avoir rompu les cadenas (2). Il leur est prescrit de rentrer et de ne fréquenter d'autres personnes que celles chargées de les nourrir. Le 13 septembre 1638, le nommé Latreille et plusieurs autres individus sont condamnés à 25 1. d'amende pour avoir rompu les cadenas apposés aux portes des maisons qu'ils habitent, puis « vagué par la ville et fréquenté le monde ». Les corbeaux sont chargés de réclamer cette amende et d'enlever les meubles qu'ils possèdent pour les porter à l'Hôpital des pestiférés, (3). On les reçoit fort mal et c'est les armes à la main que les coupables les empêchent de pénétrer chez eux. Les faits de ce genre ne semblent pas avoir été très rares pendant les épidémies de peste.

Le 15 mai 1628, une délibération municipale nous indique pourquoi nombre de miséreux ne peuvent rester longtemps renfermés (4). Il y est dit que, depuis deux mois, beaucoup de précautions ont été prises sans résultat pour arrêter le fléau. Certaines personnes qui logent dans des masures fort étroites et peu aérées ne veulent pas qu'on y mette des cadenas. Elles invoquent le manque d'air qui en serait la consê-

(l)Thevet (Etienne), loc. cit. — (2) Heg. dél. mun., n» 78, p. 243. — (3) Reg. dél. mun., n» 89, p. 69. — (3) Reg. dél. mun., no 78, p. 24o.

quence, d'accord en cela avec leurs voisins, qui prétendent qu'en agissant de la sorte on aurait la certitude de les rendre malades. Il est alors ordonné de les envoyer à l'Hôpital des pestiférés ou à la maison de la Barre, destinée à recevoir les convalescents. Cette décision n'est que la reproduction de celle prise en \d3\, qui leur prescrivait également d'aller soit à l'hôpital, soit à la campagne. On laissait donc, à ce point de vue, quelque latitude aux Poitevins, tout en les obligeant à suivre diverses prescriptions sanitaires.

Au cours des épidémies, certaines personnes cherchent à cacher la présence de la peste dans leurs maisons. Elles vont même jusqu'à enterrer en secret les victimes du fléau. Un nommé Lajeunesse est condamné à 600 1. d'amende pour u s'estre emploie d'avoir enterré sa femme déceddée de contagion en son logis clandestinement, au grand et notable préjudice du public, attendu qu'il est hostellier et loge les passans (1) ». Lajeunesse^ étant mort, le maire ordonne, le 2 octobre 16.31,1a saisie de tous ses biens pour le paiement de cette amende. Un fait du même genre se produit, le 24 mai 1638. Les deux Gharret, qui demeurent en face le Pont-Jûubert,sont accusés d'avoir enterré en cachette une servante qui avait succombé au fléau, puis renvoyé un domestique également atteint (2). Ordre est aussitôt donné de cadener leurs maisons sans préjudice d'une amende de 25 1. qu'ils devront verser.

La contagion venant àaugmenter, la nécessité s'impose de chercher des locaux isolés pour y mettre les malades qui ne veulent ou ne peuvent rester chez eux. Ces locaux sont choisis surtout quand, à cause de leur trop grand nombre, il devient impossible de soigner les pestiférés à domicile. Le

(1) Reg. dél mun.,n» 83, p. 77. — (2) Reg. dé), mun.. no 88, p. 201.

8 octobre 1520, le maire, après avoir recherché divers endroits, ajoute qu'en attendant mieux « il a eslu des tours de ceste ville èsquelies y a chambres et chemynées où il convient mettre des lits et eslire personnaiges pour les pauvres ». Ces lits, avec les draps qui les accompagnent, sont empruntés à l'aumônerie de Téchevinage (I). C'est la première fois que nous voyons les tours utilisées spécialement pour y mettre des hôpitaux temporaires.

Le 26 juillet 1587, il est encore dit au Conseil que « la plupart des tours, tourettes et sentinelles d'aultourles murailles de la ville sont pleines de pauvres gens affligés de contagion qui sy sont retirés (2) )>. Il est prescrit de les en chasser pour permettre aux rondes de passer. En somme, il est nettement établi qu'elles servirent maintes fois à loger des malades atteints de la peste.

Le 26 juillet suivant, on veut les obliger à sortir de là, « sous peine de hard ». La ville se trouvant à cette époque en état de siège, ses remparts doivent être laissés libres. Une autre ordonnance du même genre prescrit à ceux qui logent dans les huttes construites au Pré-1'Abbesse d'avoir à les abandonner. Ils sont si nombreux que la procession du lundi de Pâques faite autour des murailles ne peut avoir lieu par crainte de la contagion.

Le 5 mai 1631, on défend aux pestiférés de loger dans les tours (3). Ordre est donné de les chasser et, après leur départ, de les désinfecter en y brûlant de la paille, puis ensuite les faire murer. Le 16 juin suivant, il est prescrit de

(1) Reg. dél.mun., no 17, p. 248.-(2) Reg. dél. mun., no47, pp. 43-93. - (3) Reg. clél. mun., no 47, pp. 43-97. - Cette procession avait été instituée en souvenir de la levée du siège de Poitiers par les Anglais, au xiiie siècle. - (4) Rég. dél. mun., no 81, p. 183

ruiner et de brûler les cabanes élevées au Pré-l'Abbesse après en avoir renvoyé les habitants. Les personnes qui résident dans les autres tours, près de Cbasseigne, en sont également expulsées (1). La ténacité poitevine a raison de toutes les ordonnances municipales et le 1*'' septembre suivant, c'est là qu'on les trouve de nouveau quand il faut aller les secourir.

Les pauvres occupent ces mêmes logements lors de l'épidémie de 1638. Denesde nous raconte que le mal contagieux « ayant augmenté depuis le carême prenant, Messieurs de la mairie de la Maison de ville ont fait amener les malades dans les tours du Pré-l'Abbesse tant qu'ils ont pu, pour éviter le scandale que causerait l'ouverture de rOspital (2) ». La Municipalité en arrive à prendre ellemême le parti de les mettre dans ces locaux, dont jadis elle les avait à maintes reprises chassés.

Cette fois, c'est Flandrine de Nassau, abbesse de Sainte- Croix, qui proteste contre une telle mesure. Le 26 juillet 1638, elle se plaint du passage des malades devant son moulin de Bajon . Ils peuvent de la sorte « infecter les farines et autres choses et linges qu'elle y envoie laver et les personnes et officiers de son monastère pourroient apporter le mal à ses religieuses (3) «.Cette observation est cause que les contagieux sont invités à ne plus sortir de leur enclos ni des casemates avant d'être parfaitement guéris. Un petit mur sera édifié sur le parapet des remparts afin de les enripêcher de passer du côté du moulin.

Après avoir obtenu du maire une telle réponse, l'Abbesse récrimine de nouveau, le 2 août suivant, contre les malades

(1) Rég. dél. mun., u" 81, p. 201.— (2i Arch. hist.du Poitou, t. XV. — (3) Reg.déL mua., n» 89, p. 29.

.U'SOlî'A L'AN V 369

qui lial)ileiil les casemates el les tourelles près de sou pré, (( pour l'infection qu'ils pourront donner à l'herbe dud. pré et à ceux qui l'iront faucher et fener et laquelle doibt faire mener dans son monastère pour la nourriture de quantité de vaches dont on tire du lait pour la nourriture des religieuses qui pourroient en être malades (1) ». Elle termine en rappelant le préjudice qu'un tel voisinage cause h son moulin, tout en priant le Conseil d'envoyer les pestiférés à l'hôpital. Cette fois, il est décidé que le maire ira la visiter el lui donnera « tout le contentement qu'il se pourra à cet égard ».

En dehors des huttes, tours et tourelles des remparts, il existe à Poitiers des refuges bien connus des mendiants et des vagabonds. Ce sont des excavations placées sous les roches du faubourg de Saint-Saturnin, près du Communeau. On y porte nombre de malades, au début des épidémies. Le 23 août 1632, une femme, frappée de contagion, rue du Minage, est logée par ordre du Conseil « dans les roches, hors la ville », où sa mère aura la charge de l'assister à l'aide des aumônes de la Dominicale. Son mari, devra s'en aller à la campagne en quarantaine sous peine du fouet (2). Deux jours plus tard, il est prescrit d'envoyer les pestiférés dans « les roches et les huttes (3)». Ces excavations rendent de grands services en recevant ainsi les pauvres de la ville et du dehors, pendant les pestes et les famines.

L'horreur de la quarantaine occasionne la création d'hôpitaux particuliers qui, selon les circonstances^ sont tolérés ou non par le maire. Le 15 juillet 1587, la veuve Filleau

(1) Reg. dél. mun.,no89, p. 3G. — (2) Reg.dél. mun., n-S:^, pp. 29,32. — (3) Arch. Ant. Ouest.

propriétaire du jeu de paume des Quatre- Vents, loge des pestiférés dans une tannerie attenante à la maison qu'elle possède au Pré-TAbbesse. Comme elle se trouve dans l'endroit réservé pour l'installation des huttes, il ne lui est fait aucune observation (J). Les échevins se montrent beaucoup moins indulgents à l'égard de Martine Sabion, surnommée la « Mallapris ». Sortie, depuis le 12 septembre 1587, de l'hôpital des pestiférés, elle s'est installée, avec des hardes volées lors de son départ, dans un petit appenti situé rue des Basses-Treilles, au milieu de plusieurs maisons particulières. Elle y retire des malades atteints de la peste que soigne un chirurgien de l'hôpital et se permet en outre de sortir sans porter de verge blanche, contrairement aux prescriptions. Plusieurs témoins racontent lui avoir entendu dire« qu'elle ne se soucioit du reillement ne ordonnance, ne des voisins (2) «.Ils ajoutent qu'elle agissait de propos délibéré dans le but « de donner le mal à chascun et qu'elle ne désisteroit de ce faire, toutes les remontrances qu'on luy sçauroit faire». Il est immédiatement prescrit d'envoyer tous les malades qui sont dans son appenti à l'hôpital des pestiférés et avec eux les vêtements et les meubles qui s'y trouvent. Les portes en seront fermées, mais la veuve Sabion pourra l'habiter ou s'en aller, comme bon lui semblera.

Telles sont les dispositions prises au début de la peste, quand il existe encore un peu d'espoir d'en arrêter les progrès. Par malheur, cet espoir ne se réalise que bien rarement. II faut alors aviser à prendre des moyens autrement énergiques pour grouper les malades et les soigner dans de plus vastes établissements.

(1) Rég. dél. mun., ri'^ 47, p. 48. — (2) Rég. déL raun., n» 47, p. 128.

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