CHAPITRE HUITIEME I
rAssemblée'. Mais sa philosophie sociale ne se haussait pas au dessus de celle de Victor Cousin : elle était dominée par sa politique — et rampait à terre sous la terreur du socialisme d'État. Pour lui, comme pour Adam Smith et pour Victor Cousin, le gouvernement n'a d autres fonctions que celles d'un commissaire de police. Sa mission se borne à maintenir Tordre, à conseiller les citoyens, à leur fournir les moyens de conserver et de développer leur vie intellectuelle et physique. Il n'y a guère de devoirs sociaux qu'à l'égard des enfants et des malades*.
L'assistance n'est donc pas un devoir, encore moins une obligation, c'est une vertu; elle ne se distingue pas de la bienfaisance. L'individu doit donner le plus possible ; l'État doit examiner si, en donnant aux uns, il ne prend pas aux autres. « Proclamer des droits mensongers, avait dit Cousin, c'est mettre en péril des droits certains : on peut rappeler aux particuliers et à l'Etat le saint devoir de la Charité, sans conférer à la misère de prétendus droits qu'elle accueille avec ivresse et revendique le glaive à la main. »
La loi doit enfermer l'action de l'Etat dans d'infranchissables limites.
L'homme est chargé par Dieu de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille au moyen de ses ressources acquises ou transmises. S'il a des infirmités physiques, il en est dédommagé par ses qualités morales : a la sympathie, la bonté, la bienfaisance, peu importe le nom donné à cette vertu, vertu charmante, qui, à l'aspect de son semblable ou souffrant ou menacé, ou impuissant, porte l'homme à s'émouvoir, à courir à son secours, soit pour lui donner les
1. Le 2 décembre i85i, quand les commissaires du coup d*£tat conduisirent M. Thiers à Mazas, il y relrouva, au greffe de la prison, Valentin et Nadaud, qui venaient aussi d'être arrêtés. Leur surprise lut extrême: « Oh, mon Dieu ! M. Thiers aussi ! Mais M. Thiers est un conservateur, un défenl seur de l'ordre, un des premiers de ce pays. » (A.-F. Vivien : Une çisite au fort du Uam, Revue de Paris^ i5 août igo5, p. 753.)
2. V. Cousin : a Justice et charifé », dans la coUection des Petits traités*
Qoo i/assistance de 1848 A l85l
aliments qui lui manquent, soit pour le protéger contre une violence, soit pour ctancher son sang qui coule, compensation qui fait de la famille et de la société un noble et touchant échange de secours. Les principes de la bienfaisance publique dérivent de ceux de la bienfaisance privée. L*Etal sera un honnête homme, en même temps qu'un homme juste et sage. Il ne faut pas voir en lui un être froid, insensible, sans cœur. L'Etat, c'est la manière abstraite et politique de considérer la nation. Or, la nation tout entière a un cœur aussi. Elle peut avoir des vertus et des vices, des qualités et des défauts. Il y a des maux généraux affectant des classes entières auxquels il faut appliquer la bienfaisance collective et puissante de tous... L'Etat est libre et prudent dans sa bonté... Il voudra que nos cités ne soient pas des repaires de vices... 11 sera aussi fier d'épargner aux étrangers le spectacle de mendiants mourant de faim que jaloux de leur montrer des monuments d'art et de gloire, la colonne de la place Vendôme aussi bien que l'hôtel des Invahdes. » Ne disputez pas sur le mérite de chaque bienfaisance, elles se complètent « celle qui sort du cœur de l'individu est charmante, celle que la religion inspire est efficace et vénérable, celle de l'Etat sera puissante et éclairée ».
... Rivalisez, soit, mais ne vous jalousez pas et ne vous contrariez pas. « Laissez le riche oisif qui cherche une noble occupation, l'Iiomme pieux qui croit servir Dieu, l'homme autrefois jeune et qui ne l'est plus, la femme autrefois belle et qui a cessé de l'être, celui qui a failli et qui dans le secret de son cœur offre à la justice suprême un moyen de rédemption, laissez-les tous, à leur manière, suivant leur penchant, se créer ou des jouissances ou des dédommagements ou des consolations ou des mérites aux yeux de Dieu, et tous faire ,1e bien par les motifs qui leur sont propres. »
Ces généralités devaient faire sourire Armand de Melun ; elles ne servaient qu'à orner le même thème, la prédilection presque exclusive pour l'assistance privée.