CHAPITRE PREMIER IJ
« Aujourd'hui », écrivait, eu janvier 1848, le comte de Morny, « Tabsolutisme et le radicalisme sont aux prises en Europe. Le communisme mine sourdement la base des sociétés et des gouvernements. Des concessions modérées, des réformes intelligentes, une étude consciencieuse des questions financières et sociales, le zèle pieux des classes riches en façenr des classes pauvres en même temps qu'une résistance courageuse aux factions empêcheront-ils les maux qui nous menacent? » Voilà la véritable question. « Que les maux des classes pauvres soient étudiés avec ferveur : qu'on crée des caisses d'épargnes, des crèches, des salles d'asile, des écoles gratuites, des tontines, des ateliers de travail, des conseils de prud'liommes, c'est là qu'est la solution du problème ^ . »
En dehors des Cliambres, les conseils amicaux ne manquaient pas. L'un des fonctionnaires que l'enquête de 1840 avait éclairés sur l'étendue du mal, Villeneuve-Bargemont, réclamait, dans son Economie politique chrétienne , une nouvelle organisation du travail, une législation pour prévenir l'indigence, une organisation officielle et publique de la charité. Les gouvernements sont les « ministres visibles de la Providence ». Ils ont pour but « d'assurer à tous les membres de la société justice, protection, liberté». Ils doivent étendre leurs soins « aux pauvres bien plus qu'aux riches, aux faibles plus encore qu'aux puissants». Il faut créer une administration publique de la charité, où le gouvernement a tout à faire. Il faut détruire la féodalité financière... plus despotique, plus oppressive, plus dure mille fois que la féodalité du moyen âge*.
Le sage Gérando lui-même, philanthrope officiel, pair de France et membre de l'Institut, pousse, en 1889, un cri d'effroi. « Nous ne nous alarmons ni des accroissances de la population, ni de Fessor de l'industrie, ni du développement
î. Cité par Véron, Mémoires iVun bourgeois de Parisy t. V, p. 182 et i85. 2. Cité par Henry Michel, Vidée de VEtat, p. 265.
(17) BibUothèque ithistoire moderne, — UI. a
i8 l'assistanck i>k 1848 A i85i
des grandes cités, ni de Tinégalité des conditions, mais nous pensons que les nouvelles circonstances sociales, nées des progrès de l'industrie, des richesses, de Tavancement même de la civilisation, ont fait naître des nécessités nouvelles, imposent à la société de nouveaux devoirs... Le développement, le perfectionnement de la bienfaisance publique, dans des vues éclairées et généreuses, est Tune des principales améliorations qui deviennent aujourd'hui indispensables.... C'est en vain qu'on demanderait aux lois, aux pouvoirs publics, dont l'autorité d'ailleurs s'affaiblit, de prévenir par leurs seules forces les déchirements qui se préparent. Pour obtenir la sécurité, de grandes obligations sont tracées à la société, aux riches, aux pauvres eux-mêmes...' »
En dehors des partis classés, des conseils hardis partent des prisons politiques. En 1844» Louis-Napoléon Bonaparte, détenu à Ham, publie sa brochure sur l'extinction du paupérisme. Quand il fut aux Tuileries il la maintint dans le recueil de ses œuvres complètes. Ce rêveur était hanté de conceptions sociales mal digérées. Pour détruire la misère, il suiFisait de prendre aux propriétaires neuf millions de terres incultes et de les distribuer aux associations ouvrières; l'Etat leur consentirait 3oo millions d'avances. Ces colonies agricoles seraient des déversoirs de population et des réservoirs de travail. Les familles pauvres y cultiveraient la terre, les ouvriers « flottants » y trouveraient un refuge contre le cliômage. Des prud'hommes élus à raison d'un par dix ouvriers serviraient d'intermédiaires entre le pouvoir et la masse. Dans des tableaux mathématiques le prétendant développe les conséquences de son utopie : l'Etat sauvera de la misère 206,400 familles et entretiendra i53,i()6 ouvriers; il y aui'a pour lui 87 millions de profils annuels et au bout de dix ans 8 millions d'impôt foncier sur les terres mises en valeur. Le prisonnier de Ham se rapproclie de l'idée des ateliers-sociétaires de Louis Blanc. La classe ouvrière devient
I. Gcrando, De la bien/aisance publique, introduction, p. G5.