N°1. — LETTRE DE LETOURNEUX CONCERNANT LES SOCIÉTÉS D’'AGRICULTURE
Paris, le 3 floréal an VI de la République française, une et indivisible.
L2 Ministre d: l'Intérieur Aux Administrations centrales d2 département :t aux Commissaires du Directoire :xécutif près desdites administrations.
Citoyens, il appartient au Gouvernement républicain qui a triomphé de ses ennemis, d’employer tous les moyens que le retour de la paix met en son pouvoir, pour consolider les bases de la liberté publique et de sa puissance.
Tous nos maux provenaient de l’oppression et du découragement de l’agriculture; notre force et nos richesses ne reposent désormais que sur elle.
C’est en perfectionnant cet art nourricier qui conserve les mœurs, multiplie les hommes, et appelle ou maintient la liberté politique, que
nous redonnerons une nouvelle vigueur à nos manufactures et à notre commerce, que nous élèverons au plus haut degré possible l’abondance des productions de notre sol et de notre industrie, et que nous rendrons les peuples des deux mondes tributaires de la grande nation.
La nature a tout fait pour la France. Placée au milieu de la zone tempérée, également à l'abri des froids trop rigoureux et des chaleurs excessives, entourée de ports de mer, percée de tous côtés par de grandes routes, arrosée par des fleuves bienfaisants qui facilitent ses communications, entrecoupée par des canaux que son industrie rendra bientôt plus nombreux, elle à presque tous les sols et tous les climats favorables à la végétation et à l'éducation des animaux les plus utiles.
Il manquait à tous ces bienfaits celui de la liberté, qui devait assurer leur influence: la révolution l’a fixée parmi nous, et ses premiers avantages ont été sentis par les habitants des campagnes. Rendus par elle à une existence digne de l'utilité de leurs travaux, délivrés de ces impôts odieux qui paralysaient leurs efforts et avilissaient leurs personnes, ‘ débarrassés en même temps des chaînes flétrissantes du régime féodal, et du voile épais de la superstition, qui perpétuaient leurs maux et les prétentions de
leurs oppresseurs ; favorisés, d’ailleurs, par l’heureuse obscurité de leurs occupations journalières» par la simplicité de leurs mœurs, par leur éloignement des asiles ordinaires de intrigue et des factions. ils ont pu jouir les premiers, du bonheur d’être libres.
Aussi avons-nous vu le cultivateur, au milieu de la tourmente révolutionnaire, des obstacles multipliés que des circonstances difficiles renouvelaient sans cesse, des contrariétés, des besoins et des secousses de tout genre, déployer une activité dont on ne l'aurait pas cru susceptible, étendre et varier ses récoltes, adopter des méthodes et des cultures nouvelles. Il n’est peutêtre pas un seul point de la République où lon ne puisse citer une amélioration plus ou moins considérable depuis Pépoque de la révolution.
Cependant, il nous reste une immense carrière à parcourir avant que l’agriculture française soit parvenue au degré de perfectionnementqui triplera les richesses nationales, qui répandra la vie et l'abondance dans les parties de la République les plus languissantes et les plus inactives.
Que de branches de l’économie rurale ont été stériles jusqu’à présent! L'éducation des bestiaux forme-t-elle, comme il serait à désirer la principale base de cette économie dans toutes les contrées de la République ? Nos bêtes à laine
sont-elles aussi nombreuses et aussi perfectionnées qu’elles pourraient l’être ? Nous avons les plus belles manufactures de laine qui existent et nous sommes tributaires de l’étranger poux ces matières premières, tandis qu’il devrait s’en approvisionner chez nous !
Les chevaux sont si utiles à nos armées, à notre commerce, à notre culture ; nous sommesnous occupés de les multiplier et d’en améliorer l’espèce ! Combien peu de cultivateurs, même parmi ceux qui en ont les moyens, sont assez amis de leur intérêt particulier et du bien public pour se livrer à cette éducation !
Celle des bêtes à corne, à quelques exceptions près, est-elle mieux soignée ?
Le cultivateur est-il suffisamment éclairé sur les moyens de conserver la santé, de prévenir ou de guérir les maladies des animaux qui l’enrichissent? L’empirisme et l'ignorance ne dominent-ils plus dans nos campagnes ?
L'éducation des abeilles n'est-elle pas généralement dans l’enfance parmi nous ? N’est-elle pas honteusement négligée et même ignorée dans des pays où elle ajouterait beaucoup à l’aisance du cultivateur ?
Les stériles jachères ne nous privent-elles pas des deux tiers du produit du sol dans quelques localités ?
Les prairies artificielles, cette source intarissable de prospérité agricole, ont-elles, sur la surface de la République, toute l'extension qu’elles doivent avoir ?
Sait-on profiter partout des engrais que la nature à donnés ? Une économie bien entendue les multiplie-t-elle selon les besoins ?
Les labours et les instruments de labour sontils partout adaptés aux localités ? N’est-il pas fâcheux que les cultivateurs de certains dépar. tements, ne connaissent pas les instruments de culture employés avec succès dans leur voisinage et dont l’adoption faciliterait leurs travaux et augmenterait leurs récoltes ?
Les cultures les plus usitées ne sont-elles pas, presque dans tous les départements, susceptibles de perfectionnement ?
S’occupe-t-on de multiplier, dans les contrées qui leur conviennent le mieux, les espèces et les variétés les plus estimables des plantes de grande culture ?
Combien de plantes économiques appellent en vain le zèle et lJ’intérêt du cultivateur ?
Les plantes potagères même, et les arbres à fruits, ne sont-ils pas généralement abandonnés à une culture routinière, qui, sans s'occuper de perfectionner les espèces, ou d’en acquérir de nouvelles, se contente d’entretenir bien ou mal
celles qu’en possède, et provoque, par négligence ou par ignorance, la dégénération de celles qu'une culture soignée aurait pu relever ?
Je ne m’arrêterai pas davantage, citoyens, à des détails que je pourrais étendre, si je ne voulais rien omettre ; mais cette légère esquisse des besoins de notre agriculture suffit, sans doute, pour engager des magistrats amis ae la République, à seconder le Gouvernement de tout leur pouvoir dans ses rues bienfaisantes pour Pamélioration du premier des arts.
Il a déjà prouvé sa sollicitude à cet égard, quoi qu’il fut sans cesse détourné par les circonstances les plus difficiles, et il sent vivement tout ce qu’il lui reste à faire encore.
Il ne négligera donc aucun des moyens d’instruction et d'encouragement que sa position lui permettra d’emplover.
Il s’est entouré et il s’entourera des lumières de tous ceux à qui une longue expérience donne le droit de défendre les bons principes d’économie, pour les propager dans les départements ; il ordonnera les essais utiles qu’il ne devrait point attendre de l’industrie particulière ; il placera l’agriculture au nombre des connaissances indispensables à tout citoyen ; il favorisera par des primes ceux qui se sont distingués dans quelques-unes de ses branches ; il offrira aux culti-
vateurs zélés des moyens faciles d'améliorer les races de leurs animaux ; il servira enfin de point central à la correspondance agricole qui, sous le régime de la liberté, doit empêcher que les cultivateurs des différents départements ne soient étrangers les uns aux autres.
Mais, (Citoyens, le Gouvernement seul ne peut opérer l’amélioration de l’agriculture : il faut que l’esprit public soit dirigé vers cette amélioration ; il faut que tous les bons citoyens v concourent, soit par leurs conseils, soit par leur exemple ; il faut que chaque citoyen français sente limportance de Pagriculture, et lui assigne le premier rang parmi les sources de la prospérité nationale.
Tous vos efforts doivent tendre à l’instruc tion du cultivateur, vous ne devez négliger aucun moyen d'y parvenir.
Un de ceux qui peuvent vous paraître les plus utiles, et qu’il vous sera le plus facile d’employer, c’est la formation d’une Société libre d'agriculture dans le chef-lieu de votre arrondissement.
Pourriez-vous, en effet, ne point accueillir avec enthousiasme et même ne pas provoquer une réunion de citoyens dont les efforts auraient un but aussi louable que l'avancement du premiers des arts ! L’esprit public a com-
mencé à se former dans ces sociétés politiques nombreuses qui ont contribué à létablissement de la liberté et à l’affermissement de: la République : mais aujourd’hui qu’une constitution devenue le modèle de toutes les autres, et qu’un gouvernement sage, prudent, ferme, défenseur zélé de cette constitution et de la liberté publique, rendent ces associations moins nécessaires, et qu’elles peuvent même devenir dangereuses, pourquoi ne dirigeriezvous pas l’élan généreux de véritables amis de leur patrie vers les grands objets de la prospérité publique !
C’est là, Citoyens, la tâche honorable qui vous est imposée par le vœu de vos administrés : c’est à vous d'éclairer le zèle, de stimuler l'indifférence, de populariser les idées d’économie politique, qui désormais ne doivent être étrangères à aucun citoyen français.
La Société d'agriculture que vous formeriez, composée des éléments que vous offrent déjà les écoles centrales, de cultivateurs et de propriétaires animés du même zèle et mettant en commun leurs efforts et leurs lumières, contribuerait à l’avancement de l’art agricole, par des exemples, par des encouragements, et seconderait sans doute les vues bienfaisantes du Gouvernement.
Par elle se propagerait les bons principes dans toute l’étendue de votre arrondissement ; elle indiquerait les modifications dont les localités les rendent susceptibles ; elles feraient connaître les améliorations désirables ; elles répandraient le résultat des expériences dont ses membres donneraient eux-mêmes l’exemple sur leurs propriétés ; elles vous mettraient à même d'envoyer au Gouvernement des dessins ou des modèles des instruments aratoires en usage dans le département, de lui faire passer une description historique et détaillée de la culture, de la situation, de l’exposition du sol de chaque localité, de Tui communiquer les dénominations usitées dans le pays.
La constitution établit des fêtes nationales ; il en est une spécialement consacrée à Pagriculture, f.xée au 10 messidor. Cette fête ne serait plus bornée à une vaine cérémonie ; l'existence de la Société libre d’agriculture pourrait lui imprimer un caractère et lui donner un intérêt dont elle n’a pas été susceptible jusqu’à présent. Les membres de cette Société en feraient le plus bel ornement, et formeraiert un jury qui vous guiderait dans la distribution des récompenses et des encouragements que peut-être ils multiplieraient eux-mêmes.
Le Gouvernement, à son tour, répandrait dans
toute la République les connaissances précieuses que cette réunion de bons citoyens lui procurerait, et lui donnerait les instructions et les facilités dont elle pourrait avoir besoin.
Le succès de ces établissements libres me paraît d'autant plus certain que le Gouvernement a déjà, dans presque tous les départements des correspondants pour l’agriculture, qui, satisfaits de l'honneur d’être utiles à leur pavs, ne cessent de donner des preuves du zèle le plus pur et le plus désintéressé.
Déjà aussi plusieurs sociétés libres se sont formées dans quelques départements, et elles s’annoncent de la manière la plus avantageuse. Je citerai celle du département du Gers, où l’agriculture à toujours eu des amis nombreux, et qui vient de publier un programme digne d’être pris pour modèle : celles de la Creuse, de la Seine-Inférieure, du Haut-Rhin, de Meillant, dans le département du Cher, qui a donné un volume de ses Annales ; enfin celle de Boulognesur-Mer, qui m'a adressé une description agricole très bien faite du ci-devant district du même nom, et dont j'ai ordonné la publication dans la. Feuille du Cultivateur.
J’en appelle donc, Citoyens, à cet amour du bien public qui doit distinguer les magistrats du peuple ; et j’ai la confiance intime que vous
vous hâterez de favoriser de pareils établissements et d'inviter vos administrés à y concourir.
Vous m'instruirez exactement du succès de vos soins, et je mettrai moi-même le plus grand empressement à publier les résultats qui pourraient augmenter la masse de nos connaissances rurales ou exciter l’émulation.
Nous devons tout faire pour l’agriculture, parce qu’elle seule peut vivifer toutes les branches de l’industrie nationale, parce qu'elle seule peut nous assurer les richesses que notre situation nous permet, la force, qui est le fruit néces saire et les mœurs, qui sont la sauvegarde des Républiques.
Salut et fraternité.