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voulu le dire (1). On voit par là que nous revenons à cette organisation nouvelle du travail qu'il s’agit d'établir sans retard pour améliorer notre agriculture. Pour cela que doit faire l’État ? C’est ce que nous allons examiner. Nous n'avons pas à discuter ici quel doit être le rôle de l’État. Il faudrait entrer dans le détail de ses attributions car il n’est pas rare de voir employer les mêmes formules par des hommes qui sont loin de s'entendre. Je dirai simplement que le socialisme d’État d’un Bismarck (2) ou d’un Napoléon IIT ne me paraissent guère convenir à un État démocratique comme le nôtre. Aussi faut-il regretter de voir nos paysans se tourner constamment vers l'État, résultat de nos mœurs électorales ; ce qui les empêche de
(1) Toutefois des débats récents (interpellation sur la mévente des vins, novembre 1901) sembleraient prouver qu'il y a eu excès de production dans nos vignobles du Midi, mais nous nous trouvons ici devant une véritable crise due à l'extension trop considérable de celte culture depuis quelques années. Cela est si vrai que cette crise se produit au lendemain du vote de la loi si longtemps attendue du dégrèvement de l'impôt sur les boissons hygiéniques (loi du 29 décembre 1900), loi qui a presque doublé la consommation du vin. Ce sont en somme les débouchés extérieurs qui ont manqué, aussi les propriétaires viticoles n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes car ils ont largement contribué à nous doter de ce beau régime protecteur que des hommes avisés leur conseillaient de repousser.
(2) L'homéopathie ou socialisme d'État ne satisfait plus aujourd’hui la plupart des ouvriers allemands ; ils s’imaginent qu'ils arriveraient à plus de bien-être, pour moins de peine, au moyen d'une organisation nouvelle. Quant aux institutions patronales, c'est à peine s'ils les acceptent avec reconnaissance ; ils n’y voient que des sacrifices consentis de mauvaise grâce, destinés à détourner leur pensée ou à les endormir dans un bien-être relatif pour leur faire oublier ce qu'ils considèrent comme des droits. C’est par l’organisation des syndicats qu'ils espèrent arriver à leurs fins. (Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociales. «Les syndicats ouvriers en Allemagne », par G. BLonpek, janvier 1902.)
compter avant tout sur eux-mêmes et de chercher les moyens de vaincre les difficultés, soit individuellement, soit en s’associant. « La vraie mission de l'État, dit M. Villey, est bien plutôt, lorsqu'il en est besoin, de stimuler l'individu à agir que de le paralyser en agissant à sa place », et j'ajoute en distribuant des subventions au hasard des influences politiques assez puissantes et assez heureuses pour les obtenir. M. Secrétan (1) exprime parfaitement mon opinion quand il dit: « Pour conjurer l'orage et pour résoudre graduellement les difficultés sociales, je compte sur les progrès de l'instruction populaire et sur l'association coopérative de consommation et de défense, de crédit et de production », et plus loin: « Le seul progrès véritable consisterait dans l’amélioration des volontés. » Et comme l'association communale agricole doit être avant tout éducatrice, il n’est pas sans intérêt de savoir jusqu'où doit aller le rôle de l’État en matière d'instruction et d'éducation.
Presque tous les économistes de l'école classique, depuis les physiocrates et Adam Smith jusqu'à M. Leroy- Beaulieu, reconnaissent que l’État doit s'occuper de l'éducation des citoyens et même y est plus apte que l'initiative privée. Cet aveu de plusieurs chefs de l’école libérale ne saurait nous surprendre : dans l’état de notre civilisation peut-on concevoir un État laissant à chacun la liberté de s’instruire ou de faire instruire les siens ? (2)
(1) Du rôle de l'État dans l'ordre économique. Mon utopie. Nouvelles études morales et sociales, Paris, Alcan, 1892, p. 155 à 204.
(2) Toutes les fonctions sociales sont enchevêtrées les unes avec les autres, donc solidaires. Le pays qui aura la plus grande activité intellectuelle aura la plus grande production économique. Un sur-
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Mais les divergences se produisent quand il s’agit de déterminer dans quelle mesure l’État doit être éducateur. Je n’hésite pas à dire qu’il doit l'être pour toute la vie de l'individu. Tout d’abord je me demande pourquoi nous sommes dès l'enfance divisés en deux camps. Cette dualité d'enseignement est, on ne peut le nier, une des grandes causes de ces luttes intérieures ‘qui épuisent nos forces au détriment du pays et de chacun de nous en particulier. De plus, j'estime qu’un enseignement intégral commun à tous les Français est la meilleure base de l'édifice social sous un régime démocratique. Je ne partage donc pas l’opinion de ceux qui trouvent notre enseignement trop uniforme et, comme M. Baudrillart, je pense que la € connaissance des procédés et des opérations d’un métier, même compliqué, d’une profession, même élevée ne dote l'esprit ni d'idées générales, ni de sentiments moraux, ni même de la faculté d’en acquérir ». Mais je ne verrais aucun inconvénient à la suppression du certificat d'études primaires. C’est dire que le certificat d’études agricoles créé dans certaines écoles congréganistes des syndicats de la région de Lyon me parait absolument superflu et d'aucune utilité au point de vue économique. On a encore objecté que le programme de nos écoles primaires laïques est: trop chargé. A cela je réponds par deux vœux. Celui de voir
croit de richesse produira une plus forte natalité et une plus faible mortalité, donc une croissance plus rapide de. la nationalité. Or, que signifie avoir une plus grande activité mentale? Pouvoir assimiler le plus d'idées dans le temps le plus court. De même l’activité’ économique signifie l'emploi du minimum de temps pour la production du maximum d’utilités. (Novicow : Les (raspillages des sociétés modernes, p-325.)
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reculer jusqu’à quatorze ans (1) la fréquentation de l’école primaire (2) et augmenter par suite ce minimum de connaissances et de développement nécessaire à tout individu pour pouvoir affronter les mille vicissitudes de la vie. Thiers, dans un rapport en 1844, admet la liberté de l’enseignement mais à condition que tous les régimes d'éducation d’un pays soient animés de l'esprit commun de la constitution du pays, tous conformes au génie de la nation. « L'État a Le droit, dit-il, de faire élever l'enfant d'une manière conforme à la Constitution (3). » Or, cette Constitution est basée sur des principes qui sont ignorés et méconnus de la moitié de notre population française grâce à ce dualisme qui s’est formé dans l’enseignement
(1) Dans les deux dernières années on pourrait diminuer le nombre des heures de classe et supprimer les devoirs faits en famille, surtout en été, pour permettre aux enfants de commencer à s'associer au travail des champs.
(2) Ce qu'on devrait enseigner, outre les principes élémentaires et pratiques des sciences comprenant ce qu’un lettré même ne peut: ignorer, ce sont les principes les plus spéculatifs et les résultats les plus généraux des sciences, en un mot leur philosophie: . Il faut développer la philosophie, c'est indispensable pour toute démocratie, aujourd'hui on en est à l’étude des caractères et à l’observation des mœurs. Tout dépendra de notre instruction philosophique, morale et sociale. » (Ea Propriété sociale et la Démocratie, par M. Fouirée.)
(3) I faudrait, dit Rovyer-Collard, prouver que l'instruction publique et, avec elle, les doctrines religieuses, philosophiques et politiques qui en sont l'âme sont hors des intérêts généraux de la société, qu’elles entrent naturellement dans le commerce comme les besoins privés, qu'elles appartiennent à l’industrie comme la fabrication des étoffes. (De Baranre : Vie et opinions de Royer-Collard, t. I, p.320)
M. Renouvier pose encore comme principe que l'État doit veiller à ce que « les familles n’inculquent pas abusivement aux enfants des croyances incompatibles avec la justice dont il est le représentant », (Science de la morale, t. I, p. 601.)
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national. Le second vœu est celui de voir enfin l’obligation qui est inscrite dans la loi devenir effective, au risque de blesser quelques susceptibilités. Et pour faciliter cette obligation on pourrait alléger les familles nécessiteuses de l’entretien et de la nourriture des enfants, car enfin la gratuité bien comprise consiste à lever les obstacles qui pourraient empêcher certains enfants d'acquérir le bagage scientifique qu’on a reconnu nécessaire pour tous les citoyens. Voilà résumé le problème de l'instruction publique, problème violemment attaqué par toute une école au nom de la liberté : ne pouvant invoquer la liberté de l’enfance, on s'attache à démontrer qu'il ya une liberté sacrée, celle du père de famille. Il nous est facile de répondre en rappelant qu’il y a quelque chose de plus sacré qui impose ce sacrifice, que nous ne pouvons découvrir, c’est l’avenir de chacun de nous, c’est l'avenir de la France. Il ne suffit pas, dit M. Fouillée, de modifier subitement le système social pour supprimer du coup les maux de la société : c’est la nature humaine qu’il faut modifier peu à peu en l’éclairant par la science, en la moralisant par l'éducation (op. cit.). Il faut vouloir être aveugle pour ne pas s’apercevoir combien nos paysans sont en retard pour l'instruction, malgré le zèle et le dévouement de tout le personnel enseignant de l'État ; mais dans cette étude, chaque fois que nous relevons un défaut de notre organisation sociale, en cherchant au fond des choses, on trouve qu'il est dû au manque d’instruction et d'éducation. Aujourd’hui plus que jamais l'agriculture demande des hommes éclairés, des hommes qui aient appris à réfléchir, à raisonner, des femmes qui puissent les seconder dans leurs travaux et dans la direc-
tion de l'exploitation, qui sachent apporter dans le ménage cette douceur, cette sentimentalité qui séduisent l'homme. Si donc la liberté d’enseignement est actuellement insuflisante à nous donner ce qu’exige notre civilisation, pourquoi s'arrêter à un système hybride qui a tous les défauts des deux seules solutions logiques sans en avoir aucun avantage ? Mais le rôle de l’État ne doit pas sarrêter à l'instruction primaire. Nos paysans ont des loisirs occasionnés par les rigueurs hivernales, l’État doit en profiter pour augmenter leurs connaissances par des cours d'adultes qui devraient étre obligatoires dans chaque commune ou mieux dans chaque école primaire. Enfin l'État a le devoir de rechercher, d'encourager et même d'établir toutes les institutions qui permettent de mettre directement à la portée de tout le public, et non d’une partie seulement, tout ce qui peut compléter son instruction et développer son éducation. Ainsi l'association communale agricole qui, nous le verrons plus loin, n’est pas autre chose qu’un instrument d'éducation, est une institution dont la création peut être imposée par l’État. Une circulaire ministérielle du 24 décembre 1885 dit en ce sens que « le gouvernement peut beaucoup pour aider les agriculteurs ; il a pour sa part une grande tâche à remplir. I doit travailler à étendre et fortifier l’instruction agricole, 1l doit vivifier et développer l'esprit d’entreprise et de perfectionnement ; il doit éclairer la route à suivre par les agriculteurs pour diminuer leurs prix de revient, accroître leur production et pour vaincre par la qualité de leurs produits la concurrence dont ils souffrent aujourd’hui ». Cette circulaire,due à M. HippolyteGomot,
recommandait précisément la pratique des champs Joseph Bouraun. 4
d'expérience qui n’a pas réussi parce qu'ici comme ailleurs on à voulu essayer de construire sans fondement.
En revanche l'État s’est fait le protecteur de la grande industrie, du grand commerce et de la grande culture. Ici M. Paul Leroy-Beaulieu a raison d’être sévère. € Il y à encore en France, cela est triste à dire, des industries considérées comme nobles et d’autres regardées comme roturières, taxables et corvéables à merci. Aux premières on veut accorder des faveurs, ce sont les raffineries, les filatures de coton, les hauts-fourneaux. On traite au contraire les secondes avec rigueur comme des personnes de peu noble condition et de peu de conséquence (1). »
On a cru devoir abandonner les principes libéraux qui avaient dirigé notre législation de 1860 (2) et on s’est jeté à corps perdu dans la voie opposée et, à mon sens, contraire aux vrais intérêt de la production française. Or, M. Zolla s'est attaché et a réussi à nous démontrer ce qu'il appelle une vérité fondamentale, à savoir que ce ne sont pas toujours les importations étrangères qui font baisser les prix, et, chiffres à l’appui, il a établi que la période de 1850 à 1873 se marque par une hausse générale de tous les produits et une importation qui fait plus que tripler, tandis que dans la période postérieure, il y a baisse générale et diminution d'importation. Cependant le but du législateur de 1892 est bien clair ; il veut dimi-
(4) Science des finances, 6° éd., t. 1, p. 764.
(2) Voir la Liberté commerciale, la Douane et les lraités de commerce, par Paul RouGier, Paris, Guillaumin.
« I résulte pour nous de l'étude attentive du commerce extérieur que l'économie générale aussi bien que la constitution intime des importations spéciales n’ont pas été profondément troublées par le
# régime libéral inauguré en 1860. » (ZoLLa, op. cit., p. 310.)
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nuer les importations, c’est-à-dire ressusciter le mercantilisme, mais, dit M. Leroy-Beaulieu, « si vous réduisez l'importation, vous réduisez du même coup l’exportation. Comment voulez-vous développer le commerce extérieur quand votre idéal serait qu'il n’entrât rien en France de ce que le sol français, ou les mains françaises seraient à la rigueur aptes à produire ?.. Si vous voulez commercer, il faut échanger et si vous tenez à échanger, il faut bien acheter aux autres, c’est-à-dir importer (1). » Le régime douanier inauguré le 11 jan7 cr 1892, ce régime de cherté sur tous les objets destinés à l'alimentation publique (2), a-t-il empêché la baisse des prix? À force de torturer les statistiques, on est parvenu à trouver que pour certaines périodes il y a eu une légère hausse. Mais il n’est pas rare d'entendre affirmer que les droits protecteurs n’ont apporté aucun soulagement à l’agriculture tandis qu'ils ont empêché le consommateur de profiter de cette baisse qui par contre avait atteint Les produits industriels aussi bien que les denrées agricoles, les matières minérales comme les matières animales. € La plupart du temps, dit Zolla (op. cit. p. 83), une taxe établie à la frontière agit sur les prix à la façon d’un barrage construit au travers d’une rivière, dont il exhausse le niveau en amont sans empêcher toutefois le cours d’eau de couler et de débiter en somme le même volume par unité de temps. » Sans doute un régime de liberté absolue d’un libre échange unilatéral ne sauraitsatisfaire nos intérêts nationaux mais « une prospérité basée seulement sur des droits protecteurs, sur l'isolement des nations, serait bien f1) Éconcmiste fiane:i, k juin 1598.
(2) CL JANNET, op. cit,
précaire Car il est manifeste que la tendance générale de l'humanité est au contraire d'augmenter les relations d’affaires, les échanges entre les peuples » (1). Il est done impossible d'approuver les variations si nombreuses de notre régime douanier dans ces quinze dernières années. Les auteurs de ce bouleversement auraient dû relire un des leurs, Thiers, disant en 1834: «Employé comme représailles, le système restrictif est funeste ; comme encouragement à une industrie exotique qui n’est pas importable, il est impuissant et inutile. Employé pour protéger un produit qui à chance de réussir, 1l est bon, mais il est bon temporairement, 1l doit finir quand l'éducation de l’industrie est finie, quand elle est adulte. » C’est dans le même sens que M. Roscher dit: « Avec un système protecteur bien dirigé, le sacrifice momentanément imposé à l’économie nationale pourrait avoir aussi le sens de frais d'éducation créant pour toute la vie des forces et des conditions très profitables.. Un droit protecteur de branches spéciales de l’agriculture peut être exceptionnellement et temporairement utile, là où une transformation considérable du régime de l’économie rurale est de nécessité absolue, quand il s’agit de passer de l’intensité du travail à celle du capital ou d’un anneau externe à un anneau interne dans le régime des zones de T'hünen et que, soit la pauvreté et l’état obéré,soitle découragement ou en général la faiblesse de la population rurale empê-
chent la réalisation de ce qui est devenu nécessaire (2). »
(4) M. P.-P. DexairaiN, Conférence à l'exposition de 1889 : la Culture rémunératlrice du blé.
(2) Trailé d'économie politique, par G. Roscuer, traduit par VoceL, p. 667, Paris, Guillaumin, 1588.