CHAPITRE PREMIER
De lPassociation. — C'est à l'association que depuis longtemps tout le monde demande le salut de l'agriculture. Les pouvoirs publics seuls, absorbés par l’idée d’une protection immédiate, n’y ont pas attaché l'importance qu’elle mérite : tandis qu'ils ont largement accordé l’association à l’industrie et au commerce, avec toutes les conditions nécessaires pour la rendre bienfaisante, il a fallu que le hasard permiît d’en faire bénéficier nos agriculteurs. Mais comme la loi de 1884 n'avait pas été faite pour eux, elle ne leur a pas rendu les mêmes services. On commence aujourd'hui à s’en apercevoir. En effet la dispersion des membres des syndicats qui les empêche de se connaître, de se réunir fréquemment et de discuter en commun, est une grande cause de faiblesse pour ces asso-
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ciations agricoles. Et quand on considère que malgré cela il s’en est créé plus de 2.000 en moins de vingt ans, on est en droit de s’étonner du reproche que l'on fait aux paysans de ne pas avoir l'esprit d'association.
Avant d'aller plus loin, il faut s'entendre sur ce qu’on entend exactement par association. [l n’est pas de terme qui soit plus employé par la littérature politique et économique, par les sciences abstraites même, d’où les nombreux sens qu’on peut lui attribuer. Tout est association, a-t-on dit maintes fois. Mais le socialisme moderne nous a rendu l'immense service de développer cette idée d’association et de montrer tous les avantages que l’on pouvait en tirer. Il est vrai que pour eux elle aboutit presque toujours au communisme. Ainsi Fourier, qui admet dans son système plusieurs théories individualistes, dit: «Il y a association là où tous les individus qui composent cette association sont tellement solidaires que l'intérêt privé de chacun fait partie trtégrante de l'intérêt public sans pourtant se confondre et où chacun est rétribué proportionnellement à son concours, son travail, capital ou talent. » Pour nous, la notion d'association s'explique par les deux idées sur lesquelles elle doit être fondée : l’idée de personnes se réunissant pour s'occuper de choses qui leur sont communes, et l'idée de liberté, c’est-à-dire de libre consentement. « Les sentiments et les idées, dit de Tocqueville, ne se renouvellent, le cœur ne s'agrandit et l'esprit humain ne se développe que par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres. » Mais si de la discussion jaillit la lumière, il faut croire que l'association ainsi entendue est le meilleur moyen pour développer chez nos paysans ces idées-forces
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qui doivent leur permettre de résoudre eux-mêmes le problème agricole. « On ne rencontrera jamais, dit encore - de Tocqueville (1), quoi qu’on fasse, de véritable puissance parmi les hommes que dans le concours libre des volontés. l’action des forces individuelles se joignant à l’action des forces sociales, on en arrive souvent à faire ce que l’administration la plus concentrée et la plus énergique serait hors d'état d'exécuter. » L'association doit donc être en principe un contrat par lequel chacun apporte soi-même au fonds social son savoir et l’activité de ses facultés intellectuelles et morales (2).
Historique. — L'histoire de l'association, c’est l’histoire de l’humanité car dans tous les pays et à toutes les époques on s’est plus ou moins associé : « L'homme est un animal politique », a dit Aristote. Mais il faut arriver au régime féodal pour constater de véritables associations agricoles. Cependant les communautés d'habitants, origine de notre commune rurale avec ses communaux et son domaine public communal, ont beaucoup d’analogie avec les corporations du Bas-Empire, ayant comme elles la personnalité civile, l'approbation de l’autorité publique, et pourraient bien être aussi anciennes.
Les capitulaires de Louis le Débonnaire, dit Dareste de la Chavanne, font mention de ligues et d'associations
(4) De: la démocratie en Amérique, par ne TocovEvizce, 12e édition, t. I, p. 150 et p. 152.
(2) « Elle est, disait M. Allain Targé dans son rapport sur la loi de 1884, une liberté si nécessaire à l’industrie, au commerce et au travail que les lois faites à son préjudice ont été violées dans tous les temps et souvent avec impunité. » (Ch. Doc. parl. J. Off. 1881, p. 362.)
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armées, conjurées pour leur défense commune. Les chartes sont l'effet de cette révolution lente mais assurée qui depuis plusieurs siècles et surtout depuis le christianisme poussait les, populations inférieures vers le progrès de la liberté, de la propriété et de tous les droits civils (1).
Avec le fief du x° siècle renaît l'association patriarcale qui groupe, pour ainsi dire dans une même famille, suzerains, vassaux, roturiers, serfs et vilains. C’est alors qu’à l'ombre de ces manoirs, pour des causes civiles et économiques ou pour soutenir l’organisation politique du fief, s'établit une institution agricole dont les dernières traces n’ont disparu qu’au siècle dernier (2). La communauté, dit M. Doniol (3), ne présente que l’application à la vieagricole du principe d'association d'où la féodalité était sortie... En formant les grérages du Nord, les ainesses, les vavassoreries, les masures de Normandie, les fréresches d'Anjou, du Maine, de Touraine, les pageries du Centre, etc., la législation féodale avait voulu conjurer l'effet de la division de la propriété. Les seigneurs firent tout leur possible pour maintenir cette communion entre les main-mortables car « les terres de la seigneurie sont mieux cultivées et les sujets plus en état de payer les droits du seigneur quand ils vivent en commun que s'ils faisaient autant de ménages » (4).
Ces communautés que l'on divise généralement en communautés serviles et communautés taisibles ne sont, sous
(1) Histoire des classes agricoles en France, p. 189 et 191. (2) La famille Jault (Nièvre) ne s’est dispersée qu’en 1846. (3) Histoire des classes rurales de France, p. 82.
(4) Dunon: Traité de la main-morte, p. 90.
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des formes variées, que la continuation les unes des autres, et paraissent obéir au même principe économique. . On remarque encore au moyen âge d’autres communautés, origine de nos « associations syndicales », formées pour l'exécution et l'entretien de travaux d’un intérêt collectif. On cite même que les communautés d' « Arrosants » remontent à l’époque des Visigoths.
« Tous les besoins, dit M. Rougier, tous les intérêts eurent en même temps recours à l'association pour obtenir la satisfaction qu'ils désiraient. C’est là la caractéristique de l’époque féodale (1). » M. Troplong dit de même : « Le besoin d’émancipation donne naissance aux communes et aux bourgeoiïsies ; le besoin d’indépendance politique, “aux associations du baronnage contre la royauté et le clergé ; le besoin de sécurité dans les moyens de travail, aux corporations marchandes et ouvrières ; le sentiment religieux, aux ordres monastiques et aux congrégations. En un mot l'esprit humain procédait alors par voie d'association. On s'associait pour tout, pour les grandes choses et pour les petites, pour résister aux brigands qui désolaient les campagnes et pour se livrer à ses plaisirs (2). » Enfin sous l’ancien régime mais spécialement sous la monarchie absolue, se développent les corporations dont l’histoire est bien connue et qui ne nous intéressentici que pour avoir retardé de près d’un siècle la solution de la question sociale. Nées avec l’affranchissement des communes, elles ont eu à la fois un rôle politique et économique mais leur despotisme, conséquence de leur règlementation
(1) Les Associations ouvrières, p. 44.
(2) TropLonc : Du contrat de société, préface, LIL.