‹ L'Association Communale AgricoleChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'association communale développera les facultés individuelles. — Toute institution, qu’elle émane de l'État ou de l'initiative privée, doit viser avant tout au développement des facultés physiques, intellectuelles et morales de l'individu. L’association communale remplira-t-elle cette condition ? Évidemment. L'instructionet l'éducation que l'on confond quelquefois dans la langue courante sont absolument distinctes : l'instruction se recoit sur les bancs de l’école, l'éducation ne se cultive que par le contact de la famille ou de la société. Or, notre institution, rendant plus intenses les rapports sociaux, contribuera puissamment à l'éducation individuelle. Ainsi: hygiène, santé, nourriture, fêtes, amusements, danses, sans parler d’institution d'exercices physiques que l’Association communale peut établir, pourront être l’objet des délibérations du comité agricole, puis se répandre dans nos campagnes par un simple effet de la loi de l’imitation. L'éducation intellectuelle et morale commencée à l’école et dans la famille se complétera dans ces veillées, conférences, réu-

nions, què provoquera l'association, et par la bibliothèque ou les journaux qu’elle mettra à la disposition de tout le monde. Elle se développera encore dans ces rapports privés qui deviendront plus fréquents et plus intimes. et qui par cela même permettront de détruire l’égoisme, de susciter la bienveillance et de créer des amitiés. Le langage aussi y gagnera, étant donné qu'ils liront davantage, qu'ils entendront moins parler le patois et parleront davantage leur langue nationale. C'est ainsi que l'association communale, par la culture des facultés intellectuelles et morales, contribuera fortement à leur donner conscience de leur personnalité et de leur responsabilité. Elle leur rendra cette dignité dont nos campagnes font trop souvent un privilège de la fortune parce qu'elles ignorent que l’accomplissement du devoir suffit pour faire de chacun de nous un homme digne du respect de ses semblables. (11 y a, dit Wollemborg, des misères profondes à qui convient seule la charité aux ailes d'ange, incarnée dans quelqu’une de ces saintes créatures pour qui le sacrifice est un besoin plutôt qu’un devoir. Il y a des infirmités exceptionnelles, des malheurs temporaires que la bienfaisance peut adoucir par ses élans momentanés. Mais quand une classe tout entière demande le salut, quand le besoin est général et permanent, toute espèce de subvention, qu’elle vienne de l'État ou des parti- : culiers, est non seulement impuissante, mais encore pernicieuse ; car toute mesure quia le caractère de la gratuité ou de la demi-gratuité agit doublement dans un sens mauvais sur l’âme de ceux dont on veut soulager l’infortune. D'une part, elle les habitue à compter sur les secours extérieurs, et rend terrible l’heure où fatalement ils viendront à

manquer et d'autre part, elle étouffe le sentiment de la responsabilité personnelle et peu à peu l’éteint complètement. La charité est un acte sublime, elle bénit deux . fois, dit Shakespeare, et celui qui reçoit et celui qui donne, mais toutes les fleurs qu’elle fait éclore ne deviennent pas fruits, et quand son imprévoyance amène au paupérisme elle se change en malédiction qui se transmet et s'aggrave de génération en génération. Le sentiment de la dignité personnelle est la condition de tout progrès moral et économique. Relever le peuple avili, délivrer les hommes de l’abjection, c'est presque les créer une seconde fois, maïs c est plus qu’une entreprise matérielle, il faut cultiver les qualités morales, les seules qui méritent et préparent le succès (1). »

M. Leroy-Beaulieu dans la séance publique annuelle du 2 décembre 1893, disait à l’Académie des sciences morales et politiques : « Il ne suffit pas de jeter sans cesse à tous les échos de l’univers le mot sacré de pitié ; il faut susciter, entretenir, rendre de plus en plus efficace, par la réunion de tous les moyens extérieurs propices, ce germe de relèvement, l’énergie morale. » A cela je réponds avec M. Eugène Rostand : « Pour remédier au mal là où malgré tout il est apparu, il n’existe pas de force plus saine et plus active que le sentiment du devoir social et de la solidarité ni d’instrument plus solide que l’association (2). » Ce n’est donc pas exagérer l'importance de l'association communale que de prétendre qu’elle développera toutes les facultés physiques, intellectuelles et

(1) WorcewBorG : l’Ordinamento delle casse di prestiti, p. 10. Cité par L. Duran», op. cit., p. 277.

(2) L'Action sociale par l'initiative privée, préface, XIV.

morales de nos paysans, en leur montrant également que c'est dans ce développement que réside le véritable but de la vie.

L'association communale complétera l'instruction professionnelle. — « Ce que les agronomes réclament le plus instamment de nos campagnes, c’est un meilleur agencement de l'exploitation, l'amélioration du sol par les amendements et les labours profonds, un aménagement des terres mieux approprié à leur constitution, l’usage des outils et des instruments perfectionnés, l'emploi prudent des machines, la variété et la diversité des cultures, enfin et surtout, une culture rendue plus intensive par l'usage de fortes fumures (1). » Mais tout cela ne peut s’obtenir que par un bon enseignement agricole, enseignement réclamé dès le xvi° siècle par Bernard de Palissy et Olivier de Serres; au xvin' siècle notamment par Fr. de Neufchâteau qui demandait en f1803 l'enseignement agricole à l’école primaire, à l’école normale, dans les universités et proposait la création de plusieurs écoles spéciales d'agriculture; au siècle dernier par tous les savants qui se sont occupés de questions agricoles : création d'écoles d'agriculture à Roville (1819), Grignon (1829), Grandjouan (1833), par l'initiative privée; loi du 3 octobre 1848 portant création de l’Institut agricole de Versailles, etc. « Associons-nous, dit M. Baudrillart, aux vœux qui réclament un enseignement scientifique pour ceux qui forment comme la tête de colonne de l’agriculture, et un autre moins fort et moins complet, mais qui dépasse les notions acquises jusqu'à l’âge de

(1) Du crédit agricole mobilier, thèse par J. JEANNENEY.

douze à treize ans. Demandons pour la masse des propriétaires et des fermiers un enseignement agricole moyen pour ainsi dire en rapport avec la situation qu’eux- .mêmes occupent dans la culture... Hâtons-nous de sortir de l’état actuel où le jeune agriculteur suit le plus souvent la routine et ne se décide au progrès que lorsqu'il n’y a pas moyen de faire autrement (1). »

Ce programme, inspiré par la sagesse, a-t-1l été exécuté par notre troisième République dont la législation sur l’enseignement agricole est, il faut le reconnaitre, très abondante ? C’est ce que nous allons voir. Dans un rapport au président de la République française (Journal officiel, 27 mai 1898), le ministre de l’Agriculture donne exactement l’état de l’enseignement agricole en France, état qui n’a guère été modifié depuis. Nous en extrayons quelques passages :

« Nous avons en effet actuellement : 1° un enseignement supérieur des sciences appliquées à l’agriculture qui correspond à l’enseignement des Facultés; 2° un enseignement secondaire représenté par trois écoles nationales d'agriculture, une école nationale des industries agricoles et une école nationale d’horticulture; 3 un enseignement du 3° degré; ce sont les écoles pratiques au nombre de quarante-quatre, lesquelles correspondent dans l’ordre universitaire aux collèges et aux écoles primaires supérieures; 4° un enseignement du 4° degré constitué par les écoles d'apprentissage et comprenant quatorze fermesécoles, deux écoles d’aviculture, deux écoles de laiterie pour filles et une magnanerie-école; 5° un enseignement

(1) Les Populations agricoles de la France, p. 189.

spécial donné dans les écoles normales primaires, collèges,

écoles primaires supérieures et dans les centres agricoles par deux cent cinquante-six professeurs départementaux et spéciaux, sous forme de cours d'adultes où conférences appuyées de démonstrations pratiques sur. le terrain...

Pris dans son ensemble, notre enseignement agricole, tel qu’il fonctionne actuellement, ne compte pas moins de quatre-vingt-deux écoles de tous dégrés, ainsi qu'un enseignement nomade qui s'appuie sur plus de deux mille champs de démonstration et dont les conférences sont suivies par plus de 200.000 cultivateurs (sur 6 millions

et demi). » Ce rapport fait ensuite l'éloge et à la fois une critique sincère mais assez dure « de cette œuvre immense d'instruction et d'éducation agricole entreprise depuis trente ans ». Il semblerait en effet qu'avec un tel cadre, l’enseignement agricole dût être répandu à profusion. Rien n’est moins vrai, et depuis cette

vaste organisation, des plaintes nombreuses ont fait

voir l'insuffisance de cet enseignement. M. Le Play,

au Sénat interpelle le gouvernement sur l'insuffisance,

de l’enseignement agricole : « C'est, dit-il, le petit cultivateur, le métayer ou même le simple ouvrier des champs qu'il faut instruire ; c’est la couche la plus pro-

fonde de la population rurale qu'il faut atteindre » (1), et il préconise un meilleur enseignement agricole à l’école primaire et partant à l'école normale primaire ; il propose un certificat d’études rural distinct du certificat d’études urbain. C’est M. d’Estournelles à la Chambre qui apporte les mêmes arguments. « À ne consulter que vos publica-

(1) Journal officiel, Sénat, 4 juin 1897, p. 934, col: 3.

tions officielles, vous avez fait des choses complètes. Mais tout n’est pas là. Votre enseignement est monumental, soit, mais esé-il pratique? et quels résultats nous donne-t-il? (1)» C’est encore M. Plissonnier à la discussion générale du budget qui propose « l’augmentation de nos rendements par l’enseignement de l’agriculture à tous nos ruraux, dans ceux qui sont le nombre, mais auxquels on n’apprend rien des progrès réalisés par la science agricole expérimentale » (2). C’est donc pour ainsi dire à l'unanimité qu'on trouve défectueuse l’organisation de notre enseignement agricole. On répète sans cesse ce que de Tocqueville disait : Il faut que l’enseignement agricole s'adresse à {ous (3). Pour cela l'association communale remplit toutes les conditions, il suffit de nous en rappeler l’organisation : réunions du comité, veillées, conférences, réunions générales, bibliothèque, publications. N'est-ce

pas là de l’enseignement ? la presse notamment, qui prend

(1) J. off. Ch. des députés, 6 novembre 1897, p. 2311, col. 2.

(2) J. off. Ch. des députés, 16 février 1898, p. 698, col. 3.

(3) On dit et on répète de plus en plus que l’agriculture doit devenir industrie. S'il en est ainsi, il est temps que le cultivateur ne se laisse plus guider par les prescriplions d’une routine aveugle, qu'il adopte franchement les procédés de l'industriel et du commerçant, qu'il devienne calculateur, qu'il produise les yeux tournés vers le marché; qu'il n’entreprenne plus rien sans avoir par des calculs de prévision, reposant sur des données justes, des faits bien observés, reconnu la possibilité et les avantages de l'entreprise. Mais pour cela il faut que le cullivateur s'instruise, qu'il acquière les connaissances techniques et économiques du sonart, qu'il ne méprise plus autant que par le passé la science, ou ce qu'il nomme avec un dédain non déguisé, la théorie; qu'il reconnaisse de bonne foi, qu'aussi bien en agriculture qu’en industrie, les plus grands progrès sont dus aux sciences physiques, chimiques, mécaniques, etc., qui ne sont plus des sciences purement spéculatives mais aussi des sciences appliquées, (Pirer, op. cit., p. 59.)

nee

tous les jours un rôle plus important, même en matière économique, sera appelée par l'intermédiaire de l’association à tranformer l’agriculture ; attentive à ne rien laisser ignorer de toutes les améliorations agricoles et de toutes les institutions qui germeront dans le cerveau humain ou seront réalisées dans le plus petit coin de terre, la presse agricole répandra dans toutes nos campagnes les résultats de la science et de l’expérience, mettra de l’émulation entre les différentes régions qu’elle fera mieux connaître, en un mot fera l'éducation professionnelle des agriculteurs. De plus, l’association communale étant en relations constantes par son Président avec le professeur départemental d'agriculture, on pourra prendre l'initiative d’un plan géologique et économique de la commune (1), déterminer la nature et la quantité des amendements et engrais nécessaires, les systèmes de culture, à employer, etc. Mais pour rendre ce concours effectif 1l faut modifier les travaux de ce fonctionnaire. En Italie on a beaucoup mieux compris le rôle du professeur d'agriculture. « Dans un milieu où il trouve de puissantes institutions pour prendre en main la cause du développement agricole, le professeur,

(1) M. L. Passy à M. Chevreul, séance de son centenaire, 30 août 1886: « Vous avez toujours soutenu que l’art de l’agriculture ne consistait pas à faire douner à la terre le maximum de produits

Si l’on ne parvenait pas au minimum de dépenses. Le maximum de produits et le minimum de dépenses ne peuvent être atteints que par une connaissance scientifique de la terre que chacun cultive etla préparation de la terre a été l'objet de vos méditations.. L’agriculture ne comportant jamais de résultats absolus et étant condamnée à progresser par des expériences successives que des faits nouveaux modifient sans cesse, vous trouviez dans cette étude le champ le plus vaste et le plus naturel pour y semer vos saines pensees et vos sévères calculs. »

organe actif de ces institutions, pénétré de leur esprit, est conduit naturellement, non seulement à enseigner les bonnes méthodes culturales, à conseiller les pratiques améliorantes, mais aussi à peser de toute son influence pour les faire appliquer, à en offrir même le moyen en se faisant le promoteur, l'intermédiaire de la coopérative et du crédit... Enseigner le progrès agricole est peu de chose auprès de la fonction qui consiste à le réaliser en quelque sorte par une collaboration intime et constante avec le cultivateur, par le conseil précis qui ne lui fait jamais défaut lorsqu'il en a besoin. Ainsi comprise, l’importance sociale du rôle de la chaire d'agriculture devient considérable ; elle est la cheville ouvrière du relèvement et du mieux-être des masses rurales ; elle acquiert une puissance d'action qui la rend merveilleusement apte à propager la coopération et le crédit agricoles non moins qu’à instruire les cultivateurs et à perfectionner les méthodes d'exploitation du sol (1). » En |France, disent les mêmes auteurs, les professeurs ne sont pas, ils ne peuvent être, sauf en des cas exceptionnels, des hommes de propagande capables de transformer pratiquement les habitudes des populations rurales. Or, tout notre enseignement agricole, « cette œuvre immense », restera sans effet tant que nous ne le mettrons pas à la portée non pas de 200.000 cultivateurs, mais des 6 millions 1/2 de paysans que compte la France. En effet, si l’agriculteur, dit M. Zolla, est forcé de connaître toutes les questions scientifiques relatives au sol, à la plante et aux animaux domestiques, qui ne voit l'utilité du développement

(4) MM. MaBiLLEAU, RAYNERI, DE ROGQUIGNY, 0p. cit., p. 234.

de son instruction professionnelle (1)? Sans doute nous admettons un enseignement supérieur, un enseignement secondaire et un enseignement primaire ; le premier est à peu près complet, le deuxième devra occuper une large place dans la réorganisation des collèges qui me paraissent en partie remplacer les écoles primaires supérieures ou professionnelles dans tous les centres importants où celles-ci n'existent pas: le troisième, dont se plaint beaucoup M. le Play et qui est devenu obligatoire par la loi de 1879, pourra prendre un caractère scientifique, si l'on veut enfin admettre que le bagage que nos enfants emportent de l’école primaire est tout à fait insuffisant (2). Mais cet enseignement à trois degrés doit être complété par une direction dans la pratique et c’est cette mission qui doit incomber à nos professeurs départementaux d'agriculture. En se fondant sur l'association communale, qui devra être secondée, peut-être même dirigée dans les débuts, il faudrait un professeur par 50 communes avec 150 journées par an de présence dans les champs ou les maisons agricoles. Encore des fonctionpaires à Créer, va-t-on dire, oui, mais on n’a pas besoin d'augmenter les crédits du budget de l’agriculture ; en examinant bien, on peut, en diminuant ou supprimant certains articles, trouver la somme nécessaire. M. Darbot,

(1) Les Questions agricoles d'hier et d'aujourd'hui, 2? série intr. U.

(2) Quant aux écoles spéciales d'agriculture, je ne vois pas quels avantages on en tire. Comme Royer et M. Piret, je crois que l'élève agriculteur ne peut y acquérir la pratique manuelle des travaux agricoles. D'ailleurs, depuis leur création en France, un certain nombre ont disparu elles autres ne sont guère florissantes.

lib

au Sénat (12 mars 1897), disait avec raison : « C’est ainsi que les faveurs de nos barrières fiscales et les dépenses pour l’enseignement agricole et pour les concours. vont surtout à la grande culture et l'institution des haras avec ses millions à une poignée d’éleveurs d'élite, ceux qui font le cheval d'hippodrome. » Et, quand on donne encore 250 millions de primes à l’industrie, nos petits paysans sont en droit de demander à l'État 2 ou 3 millions pour pouvoir eux aussi soutenir la concurrence contre les puissances étrangères. |

L'association communale et la famille. — Au point de vue de la famille, l'association communale sera encore très utile. On n’ignore pas que la parenté s'efface de plus en plus dans nos mœurs: la famille se réduit à la ligne directe. Mais l’individualisme, bon dans son principe, ne doit pas être poussé à l’extrême; l'esprit de famille peut être aussi une force économique et ne doit-on pas regretter cette tendance à rompre les derniers liens qui unissent les membres d’une même famille et les isolent devant la majestueuse puissance de l'État? Aussi crois-je que l’association communale pourra en partie remédier à cet isolement tout en évitant le caractère exclusif et le principe d'autorité de l'association domestique. Notre institution pourra aussi se servir de l'esprit de famille pour exercef plus efficacement son rôle éducateur auprès de ceux qui seraient indifférents ou réfractaires à l'esprit d'association. Maïs dans la famille directe elle-même, par suite de l’activité intellectuelle qu’engendre toute association de personnes, les rapports seront meilleurs, aux plaisirs grossiers du cabaret succéderont les jouissances intel-

lectuelles et morales de la vie de famille. L'autorité morale des parents sera plus grande et facilitera leur tâche pendant l’adolescence des enfants qui devrait être une période d'instruction. J’estime en effet que de cette période dépend leur avenir et qu'on doit s’efforcer en même temps de créer quelque chose qui soit la suite de l’école primaire et l'apprentissage de leur métier de cultivateur.

L'association communale et la terre. — Dans les cahiers de 1484, on trouve cette observation : « Que nos laboureurs travaillent de nuict par crainte d’être prins et appréhendés pour les tailles. » Aujourd hui nos paysans ne sont pas moins laborieux mais leur ténacité légendaire recoit quelques exceptions : nous avons vu le phénomène de l’émigration vers les villes ; nous avons même prétendu que nos très petits propriétaires n'étaient plus tant attachés à leur petit et modeste héritage. est possible que ce mouvement économique s'arrête, mais, si on ne fait rien, il aura causé un grand mal à notre industrie nationale ét combien de misères humaines. Aussi faut-il se hâter d'associer toutes ces forces qui, isolées, ne peuvent rien mais qui, réunies, peuvent résoudre les difficultés de la misère. « Le seul moyen, dit M. Lecouteux, de diriger la population vers les champs, c’est de constituer un état de choses qui, là plus qu'ailleurs, lui procure l’aisance par le travail. » (Op. cit., p. 129.) Cet état de choses, l'association communale pourra le constituer, car en intéressant le paysan à son métier, en lui faisant connaître la terre dans tous ses éléments, elle l’attachera à cette terre. « Elle est, dit M. le comte d'Haussonville,

le véritable placement du paysan, l’objet de ses désirs constants, sa passion dominante, sa maîtresse disait Michelet ; c’est pour lui la caisse d'épargne par excellence, celle qui garde le plus fidèlement l’argent reçu et qui tôt ou tard en rend l'intérêt (1). »

En attachant le paysan à sa terre, l’association commu: nale lui fera aussi aimer le pays natal. « Charme du pays natal ! charme de la patrie ! puissance des lieux où s’est écoulée notre enfance ! magie du Coin de terre où nos yeux se sont ouverts à la lumière, » (J. Sandeau.)

L'association communale au point de vue social. — En envisageant le côté social, l'association communale nous représente bien l'idéal de la coopération, c'est-àdire la coopération de tous pour le bien de tous. Bossuet dit que la société est tenue de rendre la vie commode à tous, mais qu'est-ce donc que la société, sinon l’expression la plus complète de la vie humaine ? Or, l'association communale n’est pas autre chose que la forme perfectionnée de la société; c’est, en quelque sorte, un fluide venant activer le fonctionnement du tissu social. Par le frottement des diverses classes rurales et même sociales, un sentiment de respect pour le malheureux comme pour le bourgeois remplacera l'envie, la calomnie et autres sentiments pervers qui dégradent notre être et déchirent notre société. La haine des classes tendra à disparaître car, comme le dit de Tocqueville (2), en s’associant chacun s’apercevra qu'il n'est pas aussi indépendant de ses

(1) Revue des Deux Mondes, «Le Combat contre la misère », juillet 4885. (2) Op.cit., t'IIT, p.206.

semblables qu'il se le figurait d’abord et que pour obtenir leur appui il faut souvent leur prêter son concours. € Solidarité et individualité, dit M. Worms (1), ne sont pas incompatibles, agir par solidarité avec nos semblables, c'est les amener à agir par solidarité avec nous. » La solidarité, ce « roc de la cité », comme l'appelle M. Izoulet (2), est bien «une dette de l’homme envers l’homme (3), une obligation quasi contractuelle, une obligation morale même si l’on veut, mais d’une telle nécessité désormais que celui qui voudra s’y soustraire sera considéré comme indigne de faire partie de l'humanité. Ainsi donc l'association communale, tout en satisfaisant l'intérêt personnel de nos paysans, sera aussi une institution réalisant la solidarité entre eux, puisque son but; nous l’avons vu, est de tendre aussi à améliorer le sort des faibles. La civilisation, dit M. Carey, est caractérisée par l'élévation et l'égalité des conditions physiques, morales, intellectuelles et politiques, et par la tendance à l’union et l'harmonie parmi les hommes et les nations. La plus haute civilisation est Caractérisée par l’individualité la plus parfaite et par la tendance la plus prononcée à l’union, soit entre les hommes, soit entre les nations (4).

Il n’est pas douteux aussi que sous l'influence de l’association communale, les mœurs se modifieront, l'échange continuel de vues et d'idées qu'elle provoquera changera leursmanières en certains endroits encore un peu rustiques

(1)NOp Not pa72, (2) La Cité moderne, p. #8.

(3) Solidarité, par Léon BourGrois, p. 155.

(4) Carey: The Past, the Present and the Future, 2°. édition, p. #15, 416.

et leur donnera cette politesse que Voltaire appelait « la grâce de l’esprit et la douce image de la bonté du cœur ».

L'association communale et la propriété. — Mais, par la solidarité que l'association communale avec toutes ses institutions annexes établira entre les habitants de nos campagnes, ou peut concevoir qu’ils se familiariseront avec les notions de droit et de devoir qui sont les bases fondamentales de notre civilisation. [ls constateront qu’il y à en dehors d'eux d’autres « moi » qui ont des droits semblables aux leurs et envers qui ils peuvent avoir des devoirs, et ils seront conduits par là même à délimiter leurs propres droits et à ne pas exagérer les devoirs des autres. C’est ainsi que la propriété assise sur cette double base de droit et de devoir résistera aux attaques des sectes socialistes et révolutionnaires, et que la propriété paysanne trouvera dans l'association communale son plus ferme appui, soit pour sa sécurité, soit pour son développement. Car, re l’oublions pas, si nous laissons aller la propriété aux sociétés capitalistes ou aux gros propriétaires terriens, c’en est fait de la propriété privée, du moins sans une révolution dont les conséquences seraient terribles. Les socialistes n’ignorent pas la force de la petite propriété dans notre organisation sociale et politique (1); elle est le plus grand obstacle à la réalisation de leur rêve, et si bien que, pour accaparer les masses

(1) Partout où aujourd’hui la petite propriété domine exclusivement, -une grande propriété aura la plus grande peine à se former, quelque tombée que soit la petite propriété foncière, quelque supérieure que soit la grande exploitation (Kaursky, op. cit., 218). On sait que pour eux la concentration des fortunes et de la propriété, c'est la préparation la plus sûre à la révolution qu'ils attendent.

Joseph Bouraup. 10

rurales, ils ont’ dû en faire la concession. Mais cette petite propriété, qui la forme? Ce ne sont pas les petits rentiers qui préfèrent placer leurs capitaux dans le commerce et l’industrie pour en retirer un meilleur revenu. Ce sont uniquement les paysans. Il faut donc leur faciliter l’acquisition de cette petite propriété, il faut les maintenir dans les campagnes pour que leurs petits héritages ne puissent pas reformer la grande propriété. Or, avec la crise économique qui atteint si lourdement l’agriculture sans que l’on en puisse prévoir la fin, nous n'avons plus à compter sur eux, si on ne leur donne pas cette organisation nouvelle du travail que l’on promet toujours mais dont on ne s'occupe jamais. Eh bien ! j'estime que l'association communale peut donner cette organisation du travail; nous avons vu qu'elle pouvait coopérer largement à l'éducation professionnelle de nos paysans ; elle peut aussi faire leur instruction économique. De Cavour ne demandait pour combattre le socialisme que deux choses : la publicité et la science. Je suis parfaitement de cet avis, malheureusement on ne fait ni l’une ni l’autre et nos paysans n’ont pas plus de connaissances en économie populaire et en économie rurale qu’à l’époque où Rossi (1) se plaignait qu’on négligeât « cette partie si essentielle de l’économie populaire ». Je crois donc avoir démontré le lien étroit qui peut rattacher notre propriété privée avec l'institution de l'association communale (2).

(1) Cours d'économie politique, t. Il, p. 126.

(2) Voir l’intéressante étude de Fusrez pe COULANGE, sur la propriété en Grèce, où il montre qu'à Sparte, malgré toutes sortes de mesures, la petite propriété à disparu dans l'espace de cinq siècles tandis qu'à

L'association communale et la justice. — Avant de voir les rapports qu’il y a entre l’idée de justice et notre association communale, je vais montrer comment celle-ci peut développer chez nos paysans l’idée de deux droits, la liberté et l'égalité, qui ne sont d’ailleurs que deux formes de la justice. Nous avons vu de quelle manière, par son organisation même, l'association communale entendait respecter la liberté de tous ses membres. Sous toutes ses formes leur liberté ne sera entravée par rien puisqu'elle fera simplement appel à leur intérêt, à leur bon sens, à leur raison. L'association communale se servira uniquement de l'exemple et de la persuasion pour imposer les réformes qu’elle jugera nécessaires. C’est pure utopie. diront les partisans du régime autoritaire. N'oublions pas, répondrai-je, notre propre histoire où pendant quinze siècles chaque étape vers la liberté a été marquée par un progrès jusque dans l’amélicration des systèmes de culture. La liberté croît avec la raison et plus nous nous sentons indépendants et libres, et plus nous: recherchons les moyens d'augmenter cette liberté par le travail, soit manuel, soit intellectuel. En adhérant librement à une initiative de l’association communale, les paysans sentiront naître en eux-mêmes une force uouvelle qui les pous-

Athènes Ja petite propriété s'est développée en même temps que le gouvernement s'est déimocratisé. (Nouvelles Recherches sur quelque problèmes d'histoire.)

On sait aussi qu'à Rome c’est par les possessions de l'ager publicus que se sont formées les grandes fortunes immobilières, que la dépopulation et la stérilité en furent les conséquences, que ces vastes latifundia, couverts de marais et d’étangs pestilentiels, out perdu ‘l'Italie sous la domination romaine. Voilà le testament que laissa cette vieille äristocratie latine à l'Italie du moyen àge.

sera à entrer hardiment dans la voie qu’elle leur aura ainsi ouverte ; de même ils sentiront tout le prix de leur liberté en constatant que c'est par leur propre volonté qu'ils sont parvenus à s'entendre. C’est ainsi, comme le dit fort bien M. Izoulet (1), que l’association transforme l'individu et le dote de deux prérogatives supérieures, la raison et la liberté. « L'association seule, dit encore M. Rougier (2), permet à l’homme d'atteindre cette indépendance dont il n’a pas toujours une vision distincte et sereine mais dont il ressent un besoin instinctif et incessant.

Examinons maintenant si l'association communale peut donner une notion exacte de l'égalité. Dans l’introduction nous avons justement regretté que l’idée de l'égalité soit trop souvent faussée. Il est vrai qu'une école, les socialistes, veut l’égalité absolue qui se nomme de son vrai nom l’égalitarisme et qui serait probablement le comble des inégalités. Mais passons, l'idée d'égalité qui s'impose comme la vraie, la meilleure, est celle qui se dégage de notre Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, tenant compte de la valeur de chacun pour les sanctions, mais reconnaissant les mêmes droits à {ous (3).

(1) Op. cit. p.104

(2) Les Associations ouvrières, p. 22.

(3) Les idées égalitaires sont pour nous des idées pratiques postulant la valeur de l’humanité et celle de l’individualité — comme telles, tenant compte des différences des hommes en même temps que de leurs ressemblances, leur reconnaissant par suite non les mêmes facultés réelles, mais les mêmes droits, — et réclamant enfin qu'à leurs actions diverses des sanctions soient distribuées non uniformes, mais proportionnelles. (Les Idées égalitaires, étude sociologique, par M. BouGré, 1899, p. 28.)

DE

Or, peut-on concevoir en dehors du système politique une meilleure organisation que l’association communale pour inspirer à nos paysans cette idée de l'égalité des droits? Elle n’exclut personne de son œuvre éducatrice et réformatrice et, nous le verrons plus loin, réparatrice. Mais une notion d'égalité qui se restreindrait à différentes classes de la population agricole serait encore insuffisante. Nos paysans, nous l’avons dit, ont encore le préjugé de considérer le fonctionnaire, le commerçant même comme étant d’une essence supérieure. Ce sont les bourgeois, disent-ils. Croyez-vous que l'association communale, en obligeant tous les agriculteurs à penser, à s’instruire, à faire de la culture raisonnée, à conquérir en un mot ce qui les séparait des bourgeois, ne les élèvera pas à leurs yeux et aux yeux de la société ? Ilest certain qu'ils acquerront une plus juste idée de leur valeur, qu’ils prendront conscience de leur être; et les progrès qu’ils apporteront à leur méthode de culture grâce à leur connaissance des faits économiques, leur démontreront que les classes de la société ne se fondent plus sur les professions, mais sur les services que chacun rend à ses semblables. M. Baudrillart (1) dit que l'ennemi à combattre est la fausse instruction. M. Leroy -Beaulieu (2) attribue l'encombrement des carrières libérales ou commerciales à la diffusion soudaine de l'instruction. Tous les deux ont raison, et c'est un des reproches que j'adre.se au certificat d’études d'avoir fait sortir de la culture un nombre considérable de bras et d’avoir ainsi donné plus de force

(1) Conférence citée.

(2) Le Collectivisme, p. 407.

au préjugé de l'inégalité des classes. Espérons donc que l'association communale, plus heureuse, parviendra à faire comprendre qu’il faut plus de culture intellectuelle pour diriger une exploitation qui demande un progrès continu que pour répéter tous les jours la même opération dans un magasin ou un bureau.

Nous arrivons à la question que nous nous sommes posée, à savoir quels rapports il peut y avoir entre l'idée de justice et notre association communale. Or, cette idée de. justice doit-elle être celle qui est inscrite dans nos Codes? Nous ne saurions nous en contenter et il semble même que nos prétoires commencent à en trouver la formule par trop étroite. Nous voulons une justice plus large, une justice qui satisfasse aux droits d'autrui. Mais comme ces droits augmentent avec la civilisatiou, il s'ensuit que la justice n’est pas une formule fixe, mais doit suivre la marche du progrès: « La justice, dit M. Fouillée, n'échappe pas plus que tout le reste à la grande loi de l’évolution et du progrès(1).» Je crois qu'elle doit synthétiser deux idées essentielles pour assurer ce progrès : l’idée d'ordre et l’idée de fraternité (2). Comme pour l'égalité, c’est la Révolution qui en a donné sinon une définition exacte et précise, du moins nous en a révélé l'idéal. Mais cet idéal ne se trouverait-il pas dans

(4) La Science sociale contemporaine, p. 324.

(2) La fraternité n’est qu’une justice plus haute, plus complète. La réduire à une sympathie plus ou moins passive comme celle des posilivistes utilitaires, ou à une pitié dédaigneuse comme celle de Schopenhauer, ou à une charité mystique comme celle des théologiens, c'est en méconnaitre le fond qui est le droit même de l'homme, sa valeur et son idéale dignité (FouicLér : la Science sociale contemporaine p. 378.

cé passage du romancier de génie qui nous a donné dans ces dernières années une preuve éclatante de sa passion pour la Justice. « Alors, j'ai eu l’idée d’une justice. Mais le glaive, les balances. Ah! non! Ce n'était pas cette justice-là, vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m’enflammait. J'étais hanté passionnément par l'autre, celle que les petits, que les souffrants attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de bonheur parmi nous. Et Je l’ai vue ainsi, toute nue, toute simple, toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d'harmonie et de force, parce que le soleil est l’unique justice, brûlant au ciel pour tout le monde, donnant du même geste au pauvre comme au riche sa magnificence, sa lumière, sa chaleur qui sont la source de toute vie (1). »

M. Lapie dans une étude de morale sociale veut la justice par l'État : « L'État est l'instrument de la justice, la justice est l'idéal de l’État (2). » Cette tâche ainsi donnée à l'État n’est elle pas trop lourde ou trop délicate? Mais je suis d'accord avec le même auteur quand il dit : «Il n’y a d'ordre véritable que l’ordre qui repose sur la justice, et l'État qui réprime pour réprimer, qui subordonne la justice à l’ordre et fait de l’ordre son idéal suprême, s'expose au crime sans même avoir pour excuse le prétexte du salut public (8). » Je crois donc que l'État doit en matière de justice ne plus se contenter de maintenir l’ordre. M. H. Michel (4) est beaucoup moins

(1) Émile ZoLa : Paris.

(2) La Justice par l'État, p. 37.

(3) Op cit. p. 2».

(4) L'idée de l'État. Essai critique sur l'histoire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution. Conclusions, p. 647 ets.

absolu, il déclare bien que tousles membres de la cité ont deux droits absolus, celui de vivre et celui de recevoir la culture intellectuelle et morale (1), mais peu lui importe que ce soit l’État ou des associations, que ce soit aussi par tels ou tels moyens pourvu que ces deux droits soient satisfaits. Et il laisse aux économistes et aux hommes politiques le soin de résoudre le problème. En créant un organisme basé sur l’association libre. il est tout naturel de se demander si dans le rôle qu’on lui donne, il peut remplacer l'État ou simplement lui aider. Je me hâte de répondre que, dans une question aussi étendue, qui comprend tous les services publics, étatisés ou non, notre association communale ne sera qu'un adjuvant. Mais cette aide qu'apportera notre institution pour tendre à la réalisation de notre idéal de justice peut être tres grande. La base démocratique sur laquelle nous la construisons donne une garantie sérieuse qu’elle s’occupera de tout le monde et qu’elle n’oubliera pas les déshérités, les humbles. Et n’avons-nous pas dit que, si nous ne voulions exclure personne de l’association, c'est que nous considérions chaque paysan, quel que soit son rôle dans l'exploitation de la terre, comme une unité économique susceptible de progrès et qui, avec le concours de l’association communale, devait mettre en œuvre toutes ses aptitudes dans son intérêt et à la fois dans celui de la société. Il parait donc bien difficile de contester que

(1) M. Worms veut qu'on assure à tous les individus une certaine dose de bien-être matériel, d'instruction individuelle, d'éducation morale qui constitue entre eux un lien permanent et vivace ; il faut, dit-il, que les hommes puissent sentir l'unité fondamentale de leur constitution physique, intellectuelle et morale. (Op. cit. p. 374.)

l'association communale peut être pour l'État un précieux instrument pour la réalisation de son idéal de justice.

Et cet idéal, en cherchant à le réaliser autour d'elle, elle l’inspirera à nos paysans. Leur esprit éclairé par la science et l’expérience saura le limiter dans les bornes de la raison. Et ils y trouveront un puissant mobile pour acquérir « cette égalité d’âme que rien ne peut troubler, qu'aucun désir n’enflamme » et que Boileau appelle la sagesse, et pour prendre cette habitude de « vivre selon la raison » que Bossuet appelle la vertu.

L'association communale fera l'éducation politique de nos paysans. — Je compte également sur l'association communale pour faire l'éducation politique de nos braves paysans qui ne se laissent pas trop gagner par les formules comme cela arrive souvent chez les ouvriers, mais qui ne s'occupent pas assez de politique pour pouvoir agir par eux-mêmes. On peut aussi leur adresser ce mot de Mirabeau : « Ne mettez jamais en balance un homme et la patrie. » L'enseignement civique de nos écoles primaires n'a pas répondu aux vœux du législateur, il y a là une réforme urgente à faire : il faut inspirer à tous les citoyens un certain attachement aux affaires publiques, il faut les intéresser à la chose publique. Mais, avonsnous dit, la politique doit être rigoureusement interdite dans tout acte, toute réunion de l'association communale. Comment alors concevoir que celle-ci devra faire l’éducation politique des paysans? Nous n'avons qu'à nous demander quel est l’objet, la fin de la politique. « La fin normale de la politique, dit Courcelle-Seneuil, est d’entretenir par l'observation de la justice la concorde entre

les citoyens, de réaliser peu à peu à l’heurè convenue les changements devenus nécessaires dans les arrangements sociaux et par conséquent d’éviter les révolutions. » Voilà tout le programme de l'association communale. Nous venons de voir comment notre institution, par son organisation absolument démocratique, respectera la liberté, consacrera l'égalité et pratiquera la fraternité, réalisant ainsi la devise de la République. Gambetta disait que la République devait être gouvernementale, éducative et réparatrice ; or, l'association communale sera aussi gouvernementale mais gouvernementale par persuation car la force doit rester à l’État; elle sera aussi, nous l'avons vu, pleinement éducatrice et nous allons indiquer comment elle sera réparatrice. Une telle analogie entre la République et l'association communale ne montre-t-elle pas que le développement de cette institution fera l'éducation politique des travailleurs du sol? « Il n'y a pas de pays, dit de Tocqueville, où les associations soient plus nécessaires pour empêcher le despotisme des partis ou l’arbitraire du prince que ceux où l’état social est démocratique. » (Op. cit. II, p. 35.) |

L'association communale réparatrice. — Nous avons indiqué le rôle important qu’aura l'association communale agricole dans l’éducation de nos cultivateurs. Cette mission, essentielle pour moi, est par avance critiquée, car on n’a pas craint de dire qu'une institution n'était bonne qu'en tant qu'elle pouvait donner des résultats pécuniaires immédiats. Oh! je ne me dissimule pas que la création de ces associations sera difficile, que le maintien

en sera encore plus pénible, que l'énergie ‘inlassable

d'hommes dévoués à l’agriculture sera nécessaire pour les fonder et leur donner de la vigueur ; mais ce serait bien mal juger nos paysans sion les supposait incapables de comprendre le progrès. On dit qu'ils sont défiants à l'égard de toute idée nouvelle, de tout instrument de travail nouveau. Peut-être, mais cette défiance est toujours vaincue par la persévérance que l’on met à détruire leurs préjugés et la méthode claire et simple que l’on doit toujours employer quand on s'adresse à leur initiative. Or, quoi de plus simple que cette institution de l’association communale ? C’est un organisme nouveau dans la société, mais qui emprunte sa forme et ses éléments à des choses parfaitement connues de nos paysans.

D'ailleurs, elle doit être aussi, avons-nous dit, réparatrice, en employant ce terme dans son sens le plus large, c'est-à-dire qu'ayant fondé notre organisation sociale et économique sur la liberté du travail et de la concurrence, nous lui demanderons sou intervention chaque fois qu’il s'agira de réparer un mal causé par l’abus même de cette liberté. L'association communale sera la sentinelle vigilante de l’agriculture et de même que le soldat à son poste de garde appelle ses camarades pour résister à l'ennemi qui approche de la citadelle, de même l association communale, devant les crises agricoles, se renforcera d’autres associations : &« La société économique, dit M. Leroy- Beaulieu, telle qu’elle est constituée, reposant sur la liberté individuelle et la libre concurrence commerciale, a cet incomparable mérite de permettre aux organismes les plus divers de se constituer, de vivre et de se développer à la seule condition qu'ils soient efficaces, c’est-àdire qu'ils ne gaspillent pas le capital ou le travail. Notre

organisation sociale est on ne peut plus favorable à l’épanouissement de toutes les associations et de tous les groupements (1). » C’est par la fondation de ces groupements que notre nouvelle institution donnera l’exemple de la justice réparant les iniquités sociales et rétablissant l'harmonie des forces économiques partout où elle sera troublée. Pour accomplir cette œuvre de réparation qui est le côté pratique de l’association communale, deux moyens s'offrent : création d'associations, d'institutions, d'œuvres spéciales par l'association communale elle-même et union de deux ou plusieurs associations communales pour fonder d’autres institutions communes. On voit à quelle variété de combinaisons on peut aboutir à l’aide de l'association, et on voit aussi quel réseau d'institutions de toutes sortes couvrirait la France le jour où l’association communale agricole fonctionnerait dans toutes les communes, qui alors rivaliseraient de zèle, d'intelligence, pour le plus grand bonheur de tous, pour le développement le plus complet de la vie dans l'humanité » (2) et non seulement pour the greatest good (or happiness) of the greatest number comme disent les Philosophical Radicals : Bentham, Both Mill, Hume, Ricardo, Fawcett, J. Morley, Courtney, etc., (8). L'extension de l'union

(41) L'Économiste PARA 4 août 1900.

(2) CourCELLE-SENEUIL : Préparation à l'étude. du droit, App. 2, p. 371-396.

(3) L'État à venir, dit M. Fouillée, sera une association d'associations, une centralisation libre résultant de la décentralisation même, où il y aura harmonie entre l'intérêt de tous et l'intérêt de chacun, entre la liberté de tous et la liberté de chacun. L'organisme contrac-

tuel dans sa perfection est la conciliation de ces deux chosesen apparence contradictoires : individualité et collectivité, décentralisation et

d'associations demande une observation avant de passer à la seconde partie de cette étude. M. de Rocquigny dans son ouvrage déjà cité ici, nous montre l’organisation des syndicats à trois degrés .. J’admets parfaitement les unions de deux ou trois associations communales ou encore les unions cantonales, c'est-à-dire des associations de canton, communales ou autres ; J'accepterai même les unions régionales, c’est-à-dire des associations commu nales ou autres d’un arrondissement, d’un département, ou mieux d’une région limitée par la différence des principaux produits, en tout cas ne dépassant pas l’étendue d’une petite province (1). Mais je combats énergiquement l'union centrale, autrement dit le fédéralisme, terme consacré qui fait le sujet de plusieurs ouvrages, parce qu'il présente plus de dangers que d'avantages. « Combien la décentralisation économique ou professionnelle nous semble plus opportune et plus rationnelle. Il y a danger que la possibilité pour chaque groupe, pour chaque classe de la société d'exploiter à son profit, au détriment des “autres, les pouvoirs publics, n’amène une situation semblable à celle des sociétés anciennes dans certaines périodes

centralisation, liberté des parties et cohésion du tout. (La Science sociale contemporaine, p. 180.) Des libertés coordonnées peuvent produire elles-mêmes. par voie de suffrage et de division des fonctions, une subordination sociale, d’autant plus parfaite qu'elle est consciente et voulue. (Id., p. 182.)

(1) C'est aussi l'avis de M: Launay : « Nous pensons toutefois, dit-il, qu’il eùt été plus sage de créer des Unions moins vastes avec des coopéralives moins importantes. » (Op. cit., p. 179.) Et plus loin il recommande la décentralisation, p. 189, en montrant que «plusieurs Unions régionales végètent ou n’ont qu’une existence nominale ». Il y à plus, dit-il, même dans les parties les plus solides, on peut apercevoir des signes inquiétants de ruine (p. 190).

de leur histoire (1). » Chaque lutte politique se transformerait en une lutte économique; chaque divergence économique d'intérêts prendrait l'aspect d’un antagonisme politique. Ce serait la haine réciproque des classes luttant les unes contre les autres, haine qui a ruiné la société ancienne, qui à fait disparaitre sa civilisation et qui aujourd’hui encore aurait les mêmes conséquences (2)». M. Charles Roux disait à la Chambre des députés dans la discussion de la loi du cadenas faite pour satisfaire au syndicat économique agricole de France: « Je trouvé essentiellement dangereuse cette politique qui consiste à entretenir cette sorte de haîne, d’animosité entre deux forces qui sont indispensables à la prospérité de notre pays et que vous paralysez... On ruine le commerce et la richesse nationale au nom de l'agricultur , non seulement sans profit pour elle mais à son grand détriment (3). » Cette organisation synthétique peut être suppléée très largement par la presse politique, économique et surtout agricole ; cette dernière apportera dans tous les villages, organisés en associations communales, les informations les plus diverses de tous les points de la France. Un mode de centralisation moins dangereux, qui est très employé et spécialisé est celui des Congrès, soit régionaux, soit généraux. Quant à la représentation des intérêts que s’est attribuée le syndicat économique de France (4), elle existe

(4) Paul Boncour, 0p. cil., p. 344.

(2) Lujo BrENrANO : la Question ouvrière, p. 176. Cité par Paul Boncour, op. cit., p. 346.

(3) Séance du 18 juin 1897, J. off. Ch. des dép.

(4) Mais cette représentation officieuse, outre qu'elle est incomplète, car elle poursuit plus particulièrement la défense des intérêts des grands propriétaires, offre le désavantage considérable de ne pouvoir

par le suffrage universel fondé sur le principe de la souveraineté nationale, elle existera encore par les unions des associations communales et ces associations elles mêmes; elle se complétera par la création des chambres d’agriculture départementales ; alors seulement elle sera réellement démocratique. Celles-ci, en rapports constants avec nos associations communales, ayant comme elles un fondement démocratique, rendront les plus grands services à nos paysans. Elles compléteront admirablement le tissu agricole si l’on en juge par le dévouement et la capacité qu'on rencontre chez nos conseillers généraux pour traiter les affaires départementales.

donner des résultats qu'en entretenant dans les campagnes une agitation pour ainsi dire continue et souvent hors de proportion avec le but à atteindre (Launay, op cit., p. 164.)

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