CHAPITRE Y
§ 1. — Psychométrie, but et méthodes.
La psychométrie est la mesure de la durée des phénomènes psychiques; mais c’est aussi une méthode générale de la psychologie, car la comparaison des durées permet d’inférer d’autres qualités de ces phénomènes, leur composition, leur complexité, la plus ou moins grande facilité avec laquelle ils s’exécutent, et par suite, les effets de l’habitude, de la fatigue, de l’entraînement, etc. Lorsqu’on mesure un temps d’association 1 ce n’est pas que cette durée soit intéressante en elle-même 1 2 d’une façon absolue ; mais la comparaison de ces mensurations permet d’arriver à certaines conclusions sur les circonstances (fa-
1 . A noter ici un troisième emploi du mot association ; il vaudrait mieux dire temps d’évocation. A proprement parler, le temps ou la vitesse d’association serait la durée que comporte la création d’une association. .
2. Savoir quelle est la vitesse absolue de propagation de la force nerveuse est certes intéressant, mais surtout pour la physiologie. D’après Binet ( Introd . à la ps. expér., 1896, 125), la pensée a la vitesse du vol de l’aigle. Nous voilà loin de la vitesse d’une dépêche télégraphique!
tigue, etc.), dans lesquelles se produisent ces associations, ou à analyser le mécanisme de leur complexité.
Il va sans dire qu’on ne peut pas inférer immédiatement de la plus ou moins grande durée d’une association la présence ou l’absence de tel facteur que nous venons d’indiquer ; ou, tout au moins, on ne pourrait le faire qu’au prix de diverses hypothèses — en admettant, par exemple, que la fatigue doit ralentir la vitesse de l’évocation, etc. — Mais de telles hypothèses ne sont nullement évidentes a priori. C’est donc empiriquement qu’il faudra déterminer le rapport entre les vitesses d’association et l’action des divers facteurs qui peuvent l’influencer; ce n’est qu’une fois cette détermination empirique achevée que l’on pourra se servir de la psychométrie comme moyen d’analyse.
La psychométrie a donc deux phases à parcourir : d’abord, une phase de déterminations empiriques ; c’est ensuite, seulement, qu’on pourra entrer dans celle des applications pratiques.
Pour mesurer la durée d’une association, il faudra avoir un appareil tel que soit enregistré le moment où a lieu la présentation et le moment où s’accomplit l’évocation, et de telle sorte que, cela va sans dire, puisse être mesurée la durée séparant ces deux moments. — Passons tout d’abord en revue les appareils qui permettent cette mensuration. Nous verrons ensuite cpmment peuvent être réalisés les deux premiers desiderata.
Chronomètres. — La simple montre à secondes est à peu près inutilisable : le cadran des secondes demande une
l’association des idées
certaine attention pour être lu. Il s’ajouterait donc au temps d’association que l’on mesure chez le sujet le temps de réaction de l’observateur, relativement considérable. — Cependant, chez certains malades réagissant très lentement et mettant plusieurs secondes pour associer deux mots, la simple montre peut rendre des services. Elle en rendra aussi dans le cas où le sujet aura à écrire une série d’associations ; dans une telle expérience, l’erreur provenant de l’observateur sera faible relativement à la longueur du temps mesuré.
La simple montre à secondes indique en réalité une fraction de seconde : chaque saccade de l’aiguille des seconde correspond approximativement à i/3 de seconde. Mais il faut avoir une bonne vue et une certaine habitude pour compter ces saccades. Avec une loupe, par contre, on les distingue très bien, et il me semble que, dans certains cas, et comme pis aller, la simple montre pourrait être ainsi utilisée. En outre, à chacune des saccades de l’aiguille à seconde correspond un tic-tac, c’està-dire un double bruit. On a donc six bruits simples par seconde. Mais il est bien difficile de les compter ; sinon on pourrait mesurer ainsi le 1/6 de seconde.
On peut aussi employer le métronome , qui peut être réglé de façon que chaque battement corresponde à une fraction de seconde. L’emploi de cet instrument, qui peut rendre des services lorsque l’on n’en a pas d’autre sous la main, est fatigant pour l’observateur, qui doit continuellement compter le nombre des battements qui se succèdent entre la question et la réponse. Le métronome pourra être plus facilement employé dans les expériences avec des malades dont les réactions sont longues. C’est avec le métronome que Wresciiner a pris la durée des associations de son idiote. Cet auteur recommande de placer l’instrument en dehors de la fenêtre, ou dans une armoire vitrée, afin de ne pas être gêné par le bruit.
On a aussi utilisé le nombre de mouvements respiratoires survenant entre la question et la réponse pour mesurer la durée de l’association. Ce moyen, assez grossier, peut cependant rendre des services.
Le compteur à secondes (ou chronomètre de poche) donne le i/5 de seconde. La simple pression sur un bouton permet de faire partir ou d’arrêter net l’aiguille, en sorte que la durée de la réaction demandée à l’observateur peut être aisément négligée. Cet instrument convient parfaitement à toutes les expériences d’association successive, et lorsqu’il ne s’agit pas d’avoir une détermination du temps absolu des processus. Le bas prix de ce chronomètre est aussi un avantage à considérer.
Le chronomètre de Münsterberg est un instrument du même genre, mais de dimensions beaucoup plus grandes (sorte d’horloge cubique de 20 a 25 centimètres de côté). En appuyant sur un levier on peut faire partir ou arrêter l’aiguille courant sur un grand cadran, et qui donne le i/iooe de seconde. Il est très pratique aussi pour les expériences d’association. Il a l’avantage de ne pas nécessiter l’emploi de l’électricité, comme c’est le cas pour les appareils dont nous allons parler maintenant.
Les autres appareils qui permettent de mesurer le temps sont tous fondés sur le principe suivant : la présentation de l’inducteur correspond à l’ouverture (ou à la fermeture, suivant les chronoscopes) d’un courant électrique, passant par le système d’horlogerie, de telle sorte que l’aiguille soit mise en marche dès que le courant est rompu (ou dès qu’il passe) et jusqu’au moment où ce courant est de nouveau rétabli (ou coupé) par une pression sur un commutateur, pression qui doit coïncider exactement avec la fin du phénomène psychologique que l’on mesure et, dans le cas particulier, avec l’apparition du second terme du processus associatif.
Le chronoscope de Hipp donne le millième de seconde.
l’association des idées
11 peut être réglé à volonté pour la fermeture ou pour l’ouverture. Dans le premier cas, l’aiguille du chronoscope partira si la présentation de l’inducteur coïncide avec une fermeture du courant, et s’arrêtera lorsqu’on ouvrira celui-ci. Dans le second cas, ce sera l’inversé. — L’emploi de cet appareil demande beaucoup de soin : il faut le vérifier avant chaque expérience au moyen de 1* « appareil de chute » 1 II, . Il faut le remonter très souvent ; il fait du bruit en marchant. Ces petits inconvénients suffisent pour faire rejeter l’emploi de cet appareil dans les cas où il n’est pas absolument indispensable, c’est-à-dire dans la plupart des expériences d’associations d’idées ; il est, en effet, superflu d’avoir un appareil donnant le millième de seconde lorsque les conditions mêmes dans lesquelles on expérimente impliquent tout au plus une approximation à 1/100 ou même à 1/10 de seconde; la plus ou moins grande facilité avec laquelle le mot-inducteur est perçu, sa plus ou moins grande longueur, le temps plus ou moins long qu’il faut pour le prononcer, les erreurs tenant au fonctionnement des appareils de présentation ou de réaction, impliquent des variations probables de plusieurs centièmes de seconde au moins. Il est donc parfaitement superflu de mesurer des erreurs de plusieurs centièmes de seconde à un millième de seconde près.
Dans la pratique courante, ce chronoscope sera remplacé avantageusement par celui de d' Arsonval, qui est d’un emploi plus fréquent en France, tandis que le Hipp est répandu surtout en Allemagne. Le chronoscope d’Arsonval, qui donne le centième de seconde, est beaucoup plus léger, facilement portatif et moins délicat. Il est mis en marche par l’ouverture du courant, et arrêté par la fermeture. D’une exactitude notablement moins
1. Cf. pour les détails sur l’emploi de ce chronoscope Wündt,
II, 322 et s., Sommer, a 1899 p. 157-162, Ziehen, 6 11, 20.
grande que le chronoscope de Hipp, à la précision duquel il ne saurait être comparé, il suffit cependant amplement pour les expériences sur les associations *. Il a l’inconvénient de n’avoir pas de cadran où l’on puisse lire le nombre de tours laits par l’aiguille, lorsque la réaction dure plus d’une seconde.
Signalons encore le chronoscope à pendule, employé par Scripture 1 2, et donnant le millième de seconde.
On peut aussi mesurer le temps par la méthode graphique : le moment de la présentation et celui de la réaction sont enregistrés sur un cylindre de Marey, sur lequel inscrit en même temps la pointe d’un chronographe ou d’un diapason dont le nombre de vibrations par seconde est connu. Le calcul du nombre de vibrations enregistrées entre le moment de la présentation e* celui de la réaction donne donc le temps d’association. Cette méthode donne des résultats très exacts ; mais le maniement des cylindres enregistreurs est toujours long et ennuyeux. Aussi, dans la plupart des cas, l’emploi des chronomètres proprement dits sera-t-il préférable.
Enregistrement de la présentation. — Si l’inducteur est présenté par la voie auditive, il faudra un système tel que le chronomètre soit mis en marche au moment précis où ce mot-inducteur est prononcé par l’expérimentateur. Cette mise en marche peut être obtenue de deux façons : ou bien ce sera l’expérimentateur luimême qui la produira, en pressant un bouton en même temps qu’il prononce le mot (Trautscholdt), — ou bien il introduira dans sa bouche une sorte de commutateur
1 . Voir pour les détails sur l’emploi et la vérification de cet appareil, Dr Philippe, Technique du chronomètre de d’Arsonval, Thèse de méd., Paris, Carré et Naud, 1899.
2. Scripture. The new \Psychology, 1897, p. 157, et Stud. from the Yale Laborat., III, 98.
(clef labiale ) tel que le courant électrique qui le traverse soit interrompu au moment où le mot est prononcé (c’est-à-dire au moment où, les lèvres s’entr’ouvrant, les deux branches de l’appareil se séparent sous l’action d’un ressort). — Cattell (cl*. Wundt, a, II, 337) et Scripture (d) ont fait construire dans le même but des clefs vocales (Schallschlüssel ; Voice Key), sortes de cornets de téléphone, dont la membrane vibrante est en relation électrique avec le chronomètre. Ces appareils offrent certaines causes d’erreur (temps perdu par le mécanisme de la clef, etc.) et certains inconvénients (parler très fort ; le chronomètre part avant que le mot ait pu être compris du sujet). Ils ont été critiqués par Kraepelin (c 17) Ziehen (6, II, 22) et Müller et Pilzecker (5-7).
Lorsque l’inducteur est visuel1, il est plus facile de faire partir le chronoscope au moment de la présentation ; il suffit d’un dispositif tel qu’un contact électrique s’établisse ou s’interrompe au moment où s’ouvre l’appareil qui permet la visibilité du test. Roemer a construit un « optischen Reizapparat » composé d’une plaque rectangulaire, sur laquelle est fixé l’inducteur, et qui accomplit (si l’on presse un bouton) une brusque rotation de 1200 autour d’un axe horizontal, de telle sorte que l’in-
1. Vaut-il mieux que le test soit acoustique ou optique? Cordes (4i) préconise l’excitant optique, qui présente les avantages suivants : i°, la carte sur laquelle figure le test peut s’illuminer brusquement, ce qui attire et fixe l’attention du sujet; le test se présente donc avec plus de vivacité. — 20 On peut plus facilement associer une représentation à un mot vu qu’à un mot entendu. Dans la vie journalière, en effet, il nous arrive souvent de rencontrer des mots isolés écrits (étiquettes, enseignes), mais nous ne sommes pas habitués à entendre un seul mot isolé. — 3° La constance de l’excitant est plus facile à obtenir avec les tests visuels ; on peut retrouver plus tard le test écrit, ce qui peut être utile ; tandis qu’un excitant acoustique est à tout jamais disparu.
ducteur apparaît tout à coup aux yeux du sujet ; cette rotation ferme en même temps un courant électrique, ce qui permet d’enregistrer le moment de la présentation1. Sommer (i63) reproche à cet appareil le bruit qu’il fait au momentoù la plaque vient butter contre le contact. C’est pour éviter cet inconvénient que Alber a construit l’appareil dont la figure est reproduite cidessous, et grâce auquel une série de cartes, portant les mots ou dessins devant servir d’inducteurs, peu- ^1G- ~ L’optischer Reizapparat
. , d’ÂLBER
vent etre présentes successivement et très rapidement au sujet.
A défaut de ces appareils, chacun pourra imaginer lui-même un dispositif spécial : un simple écran percé d’une fenêtre et muni d’un volet disposé de façon à pouvoir s’ouvrir et se fermer rapidement, tout en établissant un contact électrique, sera suffisant pour la plupart des cas, surtout lorsqu’il s’agit moins de déterminer la valeur absolue des durées que d’avoir des données comparatives.
Enregistrement de la réaction. — Dans les expériences d’association, la réaction consiste toujours à prononcer un mot. Ou bien l’observateur pressera le bouton (qui doit arrêter le chronoscope) au moment où il entendra le sujet prononcer ce mot. Ou bien le sujet pressera lui-même le commutateur tout en prononçant f sa réponse. Ou encore, il sera muni d’une clef labiale, ou parlera dans un téléphone disposés de façon à inter-