‹ L'association des idéesChapitre 63 sur 83 · On pourra alléguer que l’association n’est pas étrangère · texte numérisé non relu

On pourra alléguer que l’association n’est pas étrangère

de fixer l’origine biologique, mais dont on peut comprendre qu’elle a pu être, chez les animaux où elle a apparu, suffisamment utile pour être protégée par la sélection, — de même que la notion de substance est pratiquement utile à l’individu. Quant à savoir à quel moment cette réaction a apparu dans la série animale, c’est une question étrangère à Fassociation, une question de même nature que celle de savoir, par exemple, à quel moment et pourquoi a apparu la fonction visuelle. On n’a jamais prétendu, je suppose, que les sensations tactiles ou olfactives, à force de s’additionner, de s’associer et de se transmettre par hérédité, ont fini par devenir des sensations visuelles? Pourquoi donc voudrait-on qu’un tel miracle se fût réalisé en faveur du sentiment de substance ou d’extériorité 1 ?

Ce qui semble donner quelque probabilité à cette manière de voir, c’est ce trouble pathologique, accusé par certains neurasthéniques qui assurent que les objets extérieurs ont perdu leur consistance, leur réalité, ou encore, que ces objets ne semblent faire qu’un avec eux. Il pourrait s’agir là d’une altération

à ces réactions primitives. Certes toute réaction suppose, en fait, l’association de deux processus: excitation, mouvement. Mais il ne s’agit pas là d’une association acquise par suite d’une présentation plus ou moins fréquente des deux termes associés, mais d’une coexistence de deux processus, coexistence qui est la condition même de toute vie organique, qu’elle soit impliquée par l’existence même de la matière vivante, ou qu’elle ait pris naissance plus tard, par variation. Une telle coexistence n’a rien de oommun avec l’association dans le sens où nous avons pris ce mot.

i. Cf. dans Spik, 102- i 5, l’exposé et la critique de la théorie de St. Mill.

Claparède. 19

l’aSSOCTATION DES IDEES

de ces réactions intimes de l’organisme et, par suite, de la modification des états de conscience qui en sont le concomitant.

Ces réserves faites, voyons maintenant le rôle positif de l’association dans la perception : il est considérable, plus même qu’on ne le croirait. La perception est le processus par lequel l’esprit complète une impression des sens par une escorte d’images. (Sully, a, i53 ; Binet, a, i3). Et cette escorte d’images ne peut être évoquée que si elle a été préalablement associée à l’impression grâce à l’expérience.

Quelles sont ces images associées ? Ce sont d’abord des images homologues (appartenant au même sens que l’impression présente) : lorsque je regarde le ciel, j’ai l’impression d’une étendue bleue, même dans la partie du champ visuel correspondant à la projection de ma tache aveugle, partie égale, on le sait, à douze fois le diamètre de la lune. Ce premier effet de l’association correspond à Y assimilation, de Herbart. Lorsqu’il s’agit de perceptions spatiales, c’est-à-dire impliquant la présence d’éléments moteurs, l’assimilation comprend aussi des images spatiales. Ainsi, en regardant une orange, je n’ai sous les yeux qu’une demi-sphère, et pourtant je la perçois sphérique. J’ai proposé (a et c, 77) d’appeler ce premier stade de la connaissance extérieure, c’est-à-dire la connaissance de la forme, la perception au premier degré, ou perception simple.

Après les images homologues, ce sont les images disparates qui sont éveillées dans la perception. L’orange que nous avons sous les yeux nous paraîtra « tendre », « succulente », bien que nous ne la tou-

chions ni ne la goûtions. C’est alors la perception au second degré ou perception compliquée ( complication , de Herbart). Les images d’assimilation et de complication sont l’objet d’une évocation simultanée, ce qui leur permet de bénéficier, pour ainsi dire, du sentiment d’extériorité évoqué par l’impression et qui les enveloppe, elles aussi ; par suite, nous les localisons dans l’objet, et nous croyons même les percevoir.

En d’autres termes, la perception est le résultat d’une interprétation : nous y mettons du nôtre. Aristote l’avait déjà remarqué : « Nous voyons un objet blanc : rien autre que sa blancheur n’affecte nos sens, malgré cela, cependant, nous jugeons que l’objet que nous voyons blanc est le fils de Diarès. » Ceci est frappant, par exemple, lorsque nous regardans une caricature : ce zigzag évoque l’idée d’une main, ce point est un œil, ce gribouillage, une perruque : l’impression est alors comme un symbole abréviatif de nos souvenirs.

On comprend que, de la perception à Y illusion, il n’y ait qu’un pas : tandis que celle-là est une interprétation reconnue juste, celle-ci est une interprétation fautive de l’impression sensible. Lorsque nous entendons parler quelqu’un à distance, il se peut que nous comprenions ce qu’il dit, bien que les sons qu’il profère ne parviennent pas jusqu’à nous dans leur intégrité : nous complétons du dedans les lacunes du dehors, de sorte que nous entendons, somme toute, le discours tel qu’il a été prononcé. Au contraire, quand un malade a des bourdonnements d’oreilles, et qu’il perçoit dans ces bruits des voix qui l’accablent d’injures ou de reproches, son inter-

prétation va trop loin, et l’expérience montre qu’elle est fautive.

L’éveil des images associées par l’impression sensible implique, comme toute évocation, une identification. Wernicke a appelé identification primaire celle qui conduit à la perception simple, à la reconnaissance sensorielle, pourrait-on dire ; Y identification secondaire conditionne la perception compliquée, la reconnaissance intellectuelle, la compréhension de l’objet. Le schéma suivant fera saisir les deux degrés de ce mécanisme :

A imp. sensible. \

Identifie, pri- I . f Assimilation.

maire (a)-b-c-d imaSes homo~ i Percept. simple.

Identifie, se- logues- J

condaire / | \

X y Z im. disparates.

Ces deux degrés de la perception sont d’ailleurs dans une dépendance réciproque, et il est souvent impossible de les délimiter. Leur distinction est cependant de nature à faciliter l’étude des cas pathologiques.

Nous venons de parler de la compréhension. En quoi consiste-t-elle ? Comprendre la signification d’un objet, c’est savoir à quoi il sert, et en quoi il nous intéresse; c’est donc associer à la perception qu’il nous donne une foule d’autres images se rapportant à son usage, à son milieu naturel, à ses causes, ses effets, à la manière de s’en servir, etc. Comme nous jugeons surtout les objets d’après l’intérêt qu’ils ont pour nous, les images motrices se rapportant aux attitudes que leur emploi a provoquées constituent sans doute une bonne part de l’escorte d’images asso-

Complication.

Percept. compliquée.

ciées1. C’est ce que nous montrent les cas pathologiques d 'apraxie, encore trop rares pour qu’il soit possible d’analyser plus profondément le phénomène de la compréhension. — Mais, dans la compréhension, il y a autre chose que les images associées et l’attitude automatiquement esquissée : il y a encore le sentiment que l’on comprend , que l’on sait que l’objet a un sens pour nous2. Or, si l’association des images est la condition préalable et sine qua non de l’éclosion de ce sentiment, elle ne le constitue pas. La question de savoir quels sont les fondements physiologiques ou biologiques de ce sentiment n’a pas à être débattue ici : si la compréhension implique une adaptation, on peut se représenter que le sentiment de comprendre plus ou moins bien est la conscience de la plus ou moins complète adaptation qui s’est produite. Il y aurait à faire dans cette direction, me semble- t-il, une étude intéressante.

Espace. — On comprend que nous ne puissions entrer avec quelque détail dans la question délicate et encore obscure de la perception de l’espace. Deux mots seulement pour relever, une fois de plus, l’erreur de l’associationisme, qui a cru pouvoir tirer cette connaissance d’éléments ne la contenant pas. Condillac lui-même avait avoué que nous ne saurions

1. Cf. Bergson, p. g4et s. : savoir se servir d’un objet « c’est déjà esquisser les mouvements qui s’y adaptent, c’est prendre une certaine attitude... »

2. Ce sentiment est proche parent du sentiment du déjà-vu, mais, tandis que le sentiment du déjà-vu est surtout la récognition de la forme ou des propriétés sensibles, la compréhension est plutôt la récognition des rapports entre l’objet et les souvenirs qui s’y rattachent.

l’association des idées

faire de l’étendue qu’avec de l’étendue. Les associationistes du xixe siècle ont cependant tenté le tour de force de faire de l’étendue avec autre chose. St. Mile et surtout Bain ont prétendu que l’idée de l’espace existant entre deux points de la peau A et B n’est que le souvenir de la série des sensations musculaires par lesquelles nous avons passé pour mouvoir notre main de A à B. Mais, à supposer qu’une telle association d’images évoquées puisse créer un fait psychique de qualité nouvelle, ce fait nouveau serait la conscience de quelque chose de successif, et non de quelque chose d’obstinément simultané comme l’espace. L’effort que Spencer a tenté, pour répondre à cette dernière objection, d’expliquer cette transformation du successif en simultané par la possibilité de l’ordre renversé de nos sensations tactiles ou musculaires, nous prouve que, une fois que l’on a admis un miracle, il ne coûte plus rien d’en admettre un second pour faire croire au premier. D’ailleurs Lotze n’avait-il pas montré que nous pouvons monter et descendre la gamme des tons musicaux sans jamais en retirer une impression spatiale? — Quant à l’essai de Wundt, d’expliquer l’espace par une synthèse de sensations optiques ou tactiles avec des sensations d’innervation, il est passible de toutes les objections formulées contre la chimie mentale.

Il faut donc admettre, pour le moment, — si l’on veut rester sur le terrain de la science, — que l’intuition d’espace est le corrélatif psychologique d’un processus physiologique encore inconnu, dont le fonctionnement semble impliqué par celui des fonctions optiques, tactiles et musculaires, mais qui ne se con-

fond pas avec la fonction motrice elle-même. Peutêtre la pathologie nous renseignera-t-elle un jour sur son compte.

Une fois la sensation ou le sentiment d’espace admis comme un fait de conscience irréductible, rien n’empêche d’admettre, avec W. James (II, i45),que c’est par un double travail de discrimination et d’association que nous parvenons à démêler les diverses directions de l’étendue, que nous apprenons à mesurer celle-ci. L’association explique alors suffisamment que telle sensation rétinienne, telle impression tactile ou kinesthésique (non spatiales en elles-mêmes) évoquent l’image d’une certaine distance, d’une certaine profondeur : c’est ainsi que, sur un tableau, certaines lignes, disposées suivant les lois de la perspective, nous donneront l’intuition de la profondeur; c’est ainsi que, d’après la coloration d’une montagne, dans le lointain, nous percevrons, en quelque sorte, son éloignement (perspective aérienne'), sans que cette image spatiale soit évoquée par l’intermédiaire des sensations de convergence ou d’accommodation. L’association explique de même certaines illusions d’optique (Associationstüuschungen de Wundt, etc. *), caractérisées par des erreurs dans l’appréciation de la longueur, de la direction ou de la courbure des lignes. (Par contre, le contraste simultané des couleurs ne saurait être attribué, comme le voulait Helmoltz, à des inférences inconscientes : la modification mutuelle

Ide couleurs juxtaposées tient à une modification di-

i. Cf. Lautenbàch. Die geomelrisch-optischen Tâuschungen und ihre psychologische Bedeutung. Z. f. Hypn., VIII, 1899, 28.

recte des processus rétiniens correspondant aux couleurs juxtaposées.)

Lorsque nous projetons l’image consécutive rétinienne d 'un cercle sur un plan incliné, nous percevons une ellipse, bien que l’image imprimée sur la rétine n’ait pas cessé d’être circulaire. L’association, certes, n’est pas étrangère à ce résultat : c’est l’expérience, en effet, qui nous a appris à tenir compte des déformations dues à l’inclinaison d’un plan, et nous voyons la forme qu’aurait l’objet correspondant à l’image si le plan était perpendiculaire à notre ligne de regard. Mais, ce que l’association n’explique pas, c’est la modification elle-même de l’impression sensible, brute. Il faut admettre, en effet, ou bien que l’impression sensible est supprimée et remplacée par l’image évoquée, ou bien que l’impression sensible est modifiée sous l’influence de cette dernière. Dans la première hypothèse, l’association explique pourquoi c’est telle image plutôt que telle autre qui remplace l’impression, mais non pourquoi il y a remplacement ; la cause de celui-ci esta chercher dans la préférence, dans l’intérêt que nous accordons à la forme des objets vus dans une certaine position, que nous appelons normale (W. James, II, 237), mais cette préférence n’a nullement son origine dans l’association. Dans l’autre hypothèse, qui pourrait d’ailleurs s’accorder avec la première, l’association occasionnerait le processus cérébral modificateur, mais ne le constituerait pas : l’image perçue, par opposition à l'impression rétinienne, est quelque chose de nouveau.

On pourrait faire les mêmes réflexions à propos du fait que nous percevons comme ne variant pas de

hauteur un homme qui s’éloigne, bien que l’image qu’il forme alors sur la rétine diminue sans cesse : la grandeur objective est fonction à la fois de la grandeur rétinienne et de la distance à laquelle est l’objet. De même, le poids objectif est fonction h la fois de la tension musculaire et de la notion de position ou de vitesse du membre l.

Il est impossible de passer en revue tous les nombreux faits de perception dans lesquels l’association joue un rôle. Signalons cependant une fonction qui a fait et qui mérite de faire encore l’objet de recherches expérimentales : c’est la localisation , qui est aisément expliquée par l’association, une fois admis les « signes locaux » ; quant à la nature (visuelle, motrice, kinesthésique, etc.) des images associées, elle paraît varier suivant les cas et suivant les individus 2.

La perception des positions des membres paraît reposer sur l’association : chaque impression articulaire, indifférente par elle- même, n’a de valeur pour nous qu’autant qu’elle se complique d’une image visuelle ou kinesthétique qui la situe et lui donne un sens. Au contraire, la sensation du mouvement est immédiate et se suffit à elle-même (cf. Claparède, d). C’est, du moins, ce que semblent confirmer les observations pathologiques, certains malades pouvant indiquer si l’on meut ou non leur bras, alors qu’ils

1 . Mais cette association correctrice est moins forte que pour les perceptions visuelles, d’où les illusions de poids. Cf. Claparède, Expériences sur la vitesse du soulèvement des poids, A.rch. de Psychol., 1, 1901, 83 et ss.

2. Cf. V. Henri. Ueber die Raumwahrnehmungen des Tastsinnes. Berlin, 1898, ch. m et iv.

q' 334 l’association des idées

sont incapables de percevoir la position dans laquelle on le place.

Temps. — L’associationisme, avec Bain et St. Mill, a essayé de fabriquer la notion du temps, de la succession, par l’association ou la synthèse d’éléments non successifs. La critique de cette méthode est exactement la même que pour la perception d’espace ; il est inutile d’y revenir \ — Pourquoi ne pas admettre que le temps est l’objet d’un sentiment ou d’une sensation spécifique? C’est l’opinion de Mach ( j 5g), et elle est fort vraisemblable. Une fois cette sensation admise comme une donnée immédiate, rien n’empêche de la faire entrer, par association, dans des constellations plus ou moins complexes.

§ 2. — La mémoire.

Cette faculté comprend diverses fonctions : la conservation des états de conscience, leur reproduction, leur reconnaissance et leur localisation dans le passé. On y ajoute quelquefois l’acquisition, ou fixation des souvenirs, dont dépend souvent la conservation ellemême. Nous avons dit déjà que le problème de la mémoire coïncidait en partie avec celui de l’association ; voyons donc brièvement ce que celle-ci y explique et ce qu’elle n’y explique pas.

Les lois de Y acquisition sont en grande partie celles de la création de la connexion (v. le chapitre 111); il va sans dire que l’association n’explique pas le

Page 1