I. — La question de savoir si un sentiment peut être
le produit d’une association d’idées, peut être constitué par un groupement d’idées, ne nous retiendra pas longtemps, bien que la psychologie associa tionis te ne se soit pas fait faute de recourir à de telles constructions, pour expliquer la genèse de certains sentiment. Pour J. Mile, par exemple, nous l’avons vu, l’émotion de la peur n’est autre que 1’ « idée » d’unesensation pénible associée à 1’ « idée » de sa reproduction future; H. Spencer professe une opinion analogue. On a de même cherché à expliquer Yamour comme étant le résultat de l’association de l’idée d’agréable avec la représentation de l’objet capable de produire cette idée; Y ambition, la bienveillance, le sentiment moral ou de V obligation (S. Mill), le sentiment religieux, etc., seraient, de même, le produit d’association ou de combinaison d’états de conscience ne les contenant pas. Il est inutile de revenir sur la critique de cette conception.
Fechner a montré que l’association jouait un grand rôle dans le sentiment esthétique. Si une joue rose nous plaît mieux, dans un visage juvénile, qu’une joue pâle, ce n’est pas simplement parce que le rose vif a, en soi, plus de charme pour l’œil que pour toute autre teinte. Une main rouge, ou un nez enluminé, ne nous procure, en effet, aucun plaisir esthétique. Une joue rose nous plaît parce qu’elle signifie pour nous santé, joie, etc. — Il est indéniable que les représentations associées sont, dans un grand nombre de cas, la condition de la naissance de l’émotion du beau; ce sont elles (ou leurs rapports avec l’objet) qui déclenchent la réaction émotive ; mais elles ne constituent pas, par leur présence seule,
l’association des idées
l’émotion du beau (à moins, bien entendu que, parmi ces représentations associées, il s’en trouve qui soient déjà esthétiques par elles-mêmes, ce qui ne fait que reculer le problème).
Il n’y a guère de sensation, de perception, qui n’évoque en nous quelque état affectif de joie ou de peine, d’attrait ou de répugnance. Toute image, toute idée, a-t-on coutume de dire, possède un certain ton affectif. On peut se demander si l’évocation de cet élément affectif est la conséquence du jeu d’une association. Nous avons déjà touché à cette question (v. p. 160); rappelons que deux cas sont à considérer : tantôt l’émotion produite est primaire; elle est la conscience d’une réaction fondamentale, probablement utile à la vie de l’individu ou de l’espèce, réaction qui a été de tous temps une propriété des plasmas vitaux, ou qui a apparu par variation, mais qui n’est pas le résultat d’une création due à l’expérience, même héréditaire. — De telles réactions affectives ne sont pas des phénomènes associatifs : il ne s’agit pas là de liaisons créées empiriquement au cours de la vie de l’individu ou de l’espèce, mais de répercussions dynamiques originelles.
Tantôt l’émotion provoquée est secondaire ; l’excitant est, comme tel, indifférent; mais l’expérience l’a enrichi d’une tonalité affective. Ainsi le mot « torture » est, phonétiquement parlant, à peu près indifférent, mais, grâce à l’expérience, qui en a déterminé le sens, il est accompagné d’un sentiment de peine. Les émotions secondaires apparaissent donc par association. On désigne sous le nom de transfert {Verschiebung ) ce phénomène de déplacement, d’extension
d’un sentiment à des représentations neutres par ellesmêmes, et Ton a distingué un transfert par contiguïté et un transfert par ressemblance , dont les lois ont été formulées ainsi par Ribot (c 176) :
« Lorsque des états intellectuels ont coexisté, et que l’un d’eux a été accompagné d’un sentiment particulier, l’un quelconque de ces états tend à susciter le même sentiment. » Exemple: « La jalousie, la haine, exercent leur rage sur les objets inanimés qui appartiennent à l’ennemi », etc.
« Lorsqu’un état intellectuel a été accompagné d’un sentiment vif, tout état semblable ou analogue tend à susciter le même sentiment. » Exemple : « Une mère peut ressentir une brusque sympathie pour un jeune homme qui ressemble à son fds mort, et qui simplement est du même âge, » etc.
Ces cas de transfert s’expliquent par le mécanisme ordinaire de l’association, et nous n’avons pas à y insister.
On a souvent invoqué contre la théorie des émotions de James et Lange le fait que certains objets, comme un fusil, par exemple, provoquent la peur, bien qu’il soit impossible d’admettre que l’émotion soit la conscience des réactions innées déclenchées par la perception du fusil. Si cette arme effraie, dit-on, c’est qu’on en a appris l’usage et les dangers : l’émotion a donc pour base des éléments représentatifs. Cette argumentation ne tient pas compte de ce que, dans ce cas, l’émotion est secondaire. C’est en effet, par association d’éléments représentatifs que le fusil évoque les souvenirs de danger, de blessure, de détonation; mais c’est grâce à une faculté innée de
réaction que ces dernières sont douées d’une tonalité affective. La théorie de James et Lange n’est donc pas touchée par cette objection apparente.
C’est aussi au transfert que l’on doit cette propriété qu’a l’intérêt de s’attacher à des objets dont, seule, l’expérience a pu démontrer l’utilité pour nous. Le fait qu’un marchand s’intéresse à la qualité d’une étoffe ne contredit pas cette hypothèse que l’intérêt est une réaction aux excitants utiles à la conservation ou aux besoins de l’individu ; il montre simplement que l’intérêt peut se transférer à des représentations ou à des relations que l’expérience acquise a montrées être les symboles de certains objets, de certains excitants qui importent à l’individu.
IL — Abordons maintenant le second problème: quel est le rôle du sentiment dans l’enchaînement des idées? Ici, trois cas bien distincts se présentent, suivant qu’il s’agit de l’évocation des idées, de leur combinaison, ou de leur enchaînement logique, systématique en vue d’une certaine fin.
i° Évocation : Le sentiment joue ici le rôle d’un élément psychique ordinaire, et satisfait aux lois de l’association. Lorsque deux états de conscience ont été accompagnés d’un même état affectif, ils tendent à s’associer. L’état affectif lui-même, qui joue le rôle de ciment, peut rester conscient ou, au contraire, disparaître. C’est par une association affective de ce genre que Flournoy a expliqué clairement les phénomènes d’audition colorée.
Le caractère principal de l’association affective est d’être particulièrement tenace ; on le remarque dans
LES SENS, LA MEMOIRE ET LES SENTIMENTS 3 /| g
certains cas pathologiques. Un élément psychique qui a contracté une alliance avec une émotion a de la peine à entrer dans de nouvelles combinaisons associatives ; c’est ainsi qu’un individu, dit-on, ne voulait plus laver sa main parce que son souverain l’avait touchée; dans ce cas, l’élément affectif en relation avec cette main a empêché celle-ci d’entrer dans d’autres relations1. Breuer et Freud ont expliqué par ce phénomène les tics, les contractures et autres accidents des hystériques.
C’est également grâce à une soudure affective que tous les éléments psychiques appartenant à un même objet sont si fortement liés ensemble. Le sentiment qui cœxistait à leur perception était un sentiment d’unité; ils ont été embrassés, pour ainsi dire, dans une même réaction d’intérêt.
2° Combinaison : il y a certains phénomènes psychiques qui sont indubitablement sous l’influence du
(sentiment, et qui ne paraissent pas pouvoir être ramenés à un processus associatif.
Pour que cela ait un sens d’expliquer l’apparition d’une idée par l’association, il faut que l’idée évoquée ait été une fois au moins en coexistence immédiate (contiguïté) ou médiate (ressemblance) avec la représentation qui la suggère. Or, dans un très grand nombre de cas, que la psychologie moderne ‘feint d’ignorer bien qu’ils soient très usuels, il ne semble pas qu’une coexistence antérieure puisse être invoquée.
Si je vous montre une ligne d’une certaine longueur, et que je vous invite à vous représenter men-