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L’INTELLIGENCE

§ 1. — Dissociation, attention.

C’est un fait reconnu de tous que les animaux, aussi bien que l’homme, ne voient dans le monde extérieur que ce qui les intéresse, comme la plante ne puise dans le sol que les substances dont elle a besoin. Le résultat en est une dissociation des éléments présentés. Cette dissociation, ou concentration de l’esprit sur un point de préférence, est un des actes préliminaires de toute opération intellectuelle. Sa cause^est l’intérêt provoqué par la chose à dissocier ; son mécanisme psycho-physiologique est, nous l’avons dit, des plus obscurs. Ce phénomène, lui-même étranger au mécanisme de l’association, ou qui ne peut qu’indirectement être provoqué par elle, est cependant, comme son nom l’indique, antagoniste des associations déjà réalisées.

Dans certains cas, la dissociation d’un élément est simplement le résultat de la diversité des circonstances au sein desquelles cet élément a été présenté. Ainsi nous dissocions la qualité « liquide » des diverses couleurs et

odeurs sous lesquelles les liquides se présentent à nous dans la nature. On peut donc concevoir que l’élément commun à toutes les expériences est mis en relief, non seulement parce qu’il est plus fréquemment présenté, mais encore parce que les autres caractères de l’objet, étant variables, s’inhibent réciproquement et s’effacent. De même, dans les portraits composites obtenus par la photographie, les traits communs à plusieurs personnes sont plus fortement marqués que ceux qui sont spéciaux à chacune d’elles1. — Dans ce cas, on le voit, il s’agit d’une dissociation passive , purement mécanique. W. James l’a appelée « dissociation par variation des circonstances concomitantes ». Les associationistes, Spencer notamment, n’ont guère aperçu que ce mode de dissociation.

Il est inexact, cependant, ainsi que James (I, 507) l’a bien montré, de prétendre que la répétition d’un des éléments d’un complex.us suffit pour le rendre prépondérant. Au contraire, l’élément le plus nouveau d’un complexus est fréquemment dissocié, et cela précisément à cause de sa nouveauté, ou parce qu’il intéresse d’une façon quelconque l’individu. Si un enfant qui n’a jamais vu que des raisins blancs en aperçoit un jour des rouges, en fait ce n’est pas l’élément »commun à ces deux objets de perception (à savoir le raisin par essence, dépouillé de

1. On a voulu expliquer de cette façon l’origine des idées générales , des concepts. — Si l’inhibition mutuelle des images rayonnant autour d’un élément cqmmun est, sans doute, une des conditions qui favorisent son abstraction, il n’est guère compréhensible que ce soit là le processus qui confère à un tel élément le caractère de général. Cette propriété de l’idée générale d’être pensée comme un type , Comme le symbole d une classe, ne peut être expliquée par l’association, même en admettant avec Hume (34-36) — ce qui est d’ailleurs inexact en fait — que l'idée devient générale lorsque les images particulières d’abord laissées de coté « se présentent en foule » à l’esprit.

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toute couleur) qui occupera sa conscience, mais cette nouvelle coloration, et la surprise qu’elle lui cause.

Si donc la variation des circonstances concomitantes est peut-être une condition préalable de toute dissociation, il est des cas où la prépondérance de l’élément dissocié est dû, non à une simple accumulation de présentations, mais à une sélection active, produite par l’intérêt. Cette seconde sorte de dissociation mérite d’être appelée, par opposition à l’autre, dissociation active ou biologique .

Si nous faisons abstraction des cas de dissociation purement passive, nous voyons que la dissociation se produira lorsque les motifs de considérer l’état isolé seront plus forts que les liens qui l’attachent à d’autres états : elle sera le résultat d’une lutte entre l’intérêt et l'expérience.

Un phénomène de même ordre que le précédent, et qui lui tient de près, est Y attention spontanée, réaction adaptive de l’organisme, provoquée par l’intérêt pour certains des états de conscience présents, et accompagnée d’un sentiment sui generis. La conséquence immédiate en est une plus grande clarté des impressions perçues. Parfois l'association ne semble jouer aucun rôle dans cette attention provoquée : ainsi lorsqu’on se surprend, au liëu de travailler, à écouter le violoneux qui joue dans la rue ; cela prouve que l’intérêt qu’avait à ce moment le morceau de musique était plus fort que l’intérêt éveillé par notre travail. Il s’agit simplement d’une lutte de tendances. Mais il se peut aussi que la musique ne nous intéresse nullement, et ne soit pas capable, comme telle, de nous détourner de notre lecture; cependant, si telle mélodie, insignifiante par elle-même, évoque Claparèdk.

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des souvenirs, si nous l’avons entendue jadis dans certaines circonstances, elle peut arriver à nous distraire si les souvenirs dont elle se complique sont, eux, intéressants pour nous.

Dans Y attention volontaire, au contraire, l’association joue un rôle de premier ordre : nous voulons lutter contre la distraction, et pourtant le livre à lire est assommant. A peine avons-nous parcouru deux lignes que l’esprit, reprenant sa liberté, s’en retourne aux airs du violoneux. Si nous devons absolument achever cette lecture, un seul moyen s’offre à nous : chercher à l’entourer d’associations telles que, si la page que nous lisons n’est pas suffisamment captivante pour déclencher elle-même la réaction d’attention, les idées associées puissent jouer ce rôle en excitant l’intérêt. Dans l’attention volontaire il y a transfert d’intérêt, grâce à l’association, d’images intéressantes à un excitant qui ne l’était pas. — Quant à savoir comment nous arrivons à associer volontairement à notre lecture des images intéressantes, c’est ce qu’il est plus compliqué d’expliquer objectivement. Si nous y réussissons, c’est preuve que, au fond, l’intérêt que nous avions à achever cette lecture ou ce travail ennuyeux (afin, par exemple, de pouvoir aller plus vite nous promener) était plus fort que l’intérêt excité par l’air de violon. En d’autres termes, dans l’attention volontaire, l’intérêt attaché à un but éloigné (et par suite, chez un individu normal, aux moyens de l’atteindre) est plus fort que l’intérêt soulevé par les évènements du moment. Ce cas s’offre donc à nous, de nouveau, comme, une lutte de tendances : mais l’une des tendances est parvenue à se renforcer, grâce

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aux images associées qu’elle a provoquées, de tout l’intérêt contenu dans celles-ci.

On comprend combien il est nécessaire, pour maintenir en éveil l’attention des élèves auxquels on enseigne des choses ennuyeuses, d’associer à cellesci des anecdotes piquantes, ou de les rattacher à d’autres qui sont assurées de leur intérêt.

La faculté de comparaison (perception de la ressemblance et de la différence) n’a pas à nous arrêter : les associationistes eux -mêmes l’ont considérée comme le fait fondamental de la vie mentale.

Quelques mots, maintenant, sur Y imagination créatrice ou constructive. Si l’association existait seule, toute création serait impossible : on ne pourrait jamais faire autre chose que reproduire de l’ancien. L’association par ressemblance elle-même, qui est une création en germe, serait quasi-impossible, si, dans un objet, nous ne voyions jamais que le tout, sans discerner les parties, grâce à cette faculté de dissociation dont nous avons parlé tout à l’heure.

L’association joue cependant un rôle dans la création, mais il n’est que secondaire. La condition indispensable est la dissociation. L’état créé n’est pas entièrement nouveau ; les matériaux employés sont anciens, c’est leur disposition qui est nouvelle. Il peut y avoir de l’imagination créatrice dans la rédaction d’une simple lettre d’affaire, ou dans la disposition des bibelots sur une étagère. Lorsqu’un écrivain trouve une métaphore, compare, par exemple, la jeunesse au printemps, c’est qu’il a aperçu, à travers toutes les différences entre ces deux idées, quelque chose qui leur est commun, un sentiment de fraîcheur, etc.

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Mais, pour que cette identification fût possible, la partie commune a dû être préalablement dissociée de chacun de ces touts que forment la jeunesse, d’une part, le printemps, de l’autre : ce n’est qu’une fois cette opération réalisée, ce n’est qu’une fois la partie commune devenue objet d’attention et d’intérêt, que, par association, elle a évoqué chacun des groupes d’images auxquels elle tenait, et qu’ainsi l’idée de la jeunesse et du printemps se sont trouvées simultanément présentes à la conscience.

Il y a donc à considérer dans l’invention trois stades. D’abord, la dissociation ; c’est en elle que consiste l’originalité, la valeur de la création1. Puis l’identification des parties dissociées (ou plutôt de la partie dissociée ; on peut se représenter qu’elle a pour substratum un processus physiologique identique ; mais si, jusqu’ici, elle n’avait jamais réussi à provoquer l’association des deux complexus auxquels elle était, de fait, unie, c’est sans doute parce que, l’attention n’ayant jamais été attirée sur elle, elle n’avait jamais eu l’intensité suffisante pour contrebalancer les autres associations dont dépendaient lesdits complexus). Enfin, l’association; au moment où celle-ci s’opère, elle est purement machinale : c’est la conséquence fatale de la préparation dissociative à laquelle l’intérêt a donné lieu.

i . L’association peut être absurde ; la création est alors sans valeur : ainsi, le mot venir a évoqué chez moi, au cours d’une expérience d’association, le mot vomir. La dissociation avait donc consisté à dissocier les lettres v. . . ir ; la création — car c’en est une que d’avoir réuni deux idées qui avaient été jusqu’ici séparées — est sans valeur, parce que la réunion de ces deux mots n’est d’aucune utilité pratique et ne soulève aucune émotion esthétique.

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Ce processus rend très bien compte de la genèse des grandes découvertes : celle de Newton, par exemple. Pour que le grand physicien ait eu l’idée de comparer l’attraction s’exerçant entre les planètes et le soleil à la chute des corps, il a fallu préalablement qu’il dégageât, dans le phénomène vulgaire de la chute des objets, cette propriété de tendre vers le centre de la terre, — et dans le phénomène de la marche des astres, cette propriété de tendre vers le centre du soleil. Puis ces deux idées, ou sentiments de « tendre vers le centre » se sont identifiés, étant identiques, et c’est alors seulement qu’ont jailli les associations subséquentes, qui ont permis à Newton de tirer parti de son éclair de génie \

C’est dans le talent inné à apercevoir des analogies que réside le génie (James, I, 53o). L’association par ressemblance est la forme à laquelle se ramènent les grandes découvertes. Mais elle n’est qu’une conséquence d’une disposition naturelle. Il va sans dire que l’expérience antérieure, l’instruction, etc., ont une grande influence sur l’invention, lui sont même indispensables, en ce sens qu’elles fournissent les matériaux sur lesquels travaillera l’attention dissociative, et qui serviront de termes de comparaison aux objets de dissociations futures.

Lorsqu’il s’agit d’une invention voulue, cherchée, la tendance à dissocier, au lieu d’être simplement l’effet d’une idiosyncrasie d’intérêt, se complique de représentations du but désiré, et celles-ci, par les

i. Cf. le livre du Dr Netter, qui contient des exemples intéressants, et Bain, p. 4o5 et ss.

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associations qu’elles provoquent, concourent à l’obtention du résultat. Mais c’est encore l’intérêt qui, dans chacune des idées ainsi évoquées, dissocie, choisit ce qui lui convient, et rejette ce qui ne peut être l’objet d’aucune identification avec le résultat voulu. Rappelons aussi le rôle important joué par le sentiment des rapports, du but, de fin à moyen (v. p. 23o, 35i).

C’est un choix du même genre qui paraît avoir lieu dans la création esthétique, de certains dessins d’ornement, par exemple. Une fois le thème général fourni par le sentiment esthétique, ainsi que par le but de l’ouvrage, chaque trait, au fur et à mesure qu’il est esquissé évoque peut-être certaines figures, vues précédemment, et auxquelles l’artiste emprunte, par dissociation, certains éléments. De tels processus sont encore assez obscurs ; mais l’expérimentation rigoureuse pourra-t-elle jamais pénétrer dans ce domaine intime de l’âme créatrice ?

Quant à savoir pourquoi l’intérêt se porte tantôt sur certaines choses, tantôt sur d’autres (poésie, musique, science, etc.), c’est, nous l’avons dit, le résultat d’une idiosyncrasie personnelle, provenant ellemême de combinaisons héréditaires ou de variations qui paraissent spontanées, et qui échappent à toute explication par les associations acquises.

§ 2. — Raison.

Le jugement est le point de départ de tout acte raisonnable. Il est lui-même FafFirmation d’un rapport entre deux idées. Certains psychologues admettent

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