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NÉCESSITÉ D'ÉTENDRE L'OBLIGATION AUX PATRONS

a) Nécessité de cette obligation au point de vue de la meilleure organisation du travail.

Pour obtenir u :e organisation plus parfaite de la distribution du travail, il nous paraît absolument nécessaire d'étendre le principe de l'obligation de participer à la Caisse d’assurance aux patrons eux-mêmes. Il est nécessaire d’intéresser les deux éléments de la production, afin que les résultats puissent être réellement féconds.

L'intérêt du patron est malheureusement trop souvent en opposition complète avec celui de ses employés; lorsque les conditions du travail deviennent mauvaises et que la consommation devient insuffisante, les bénéfices sont moindres et il faut chercher à faire effectuer les travaux de la façon la plus économique: par suite les nécessités amènent à obtenir le plus grand rendement avec le moins d'ouvriers possible sans s'occuper des conséquences qui peuvent en résulter pour ceux que l’on rejette. L'obligation de participer à la caisse d'assurance, et d’entretenir les ouvriers sans travail de la profession, incitera les patrons à ne pas entièrement sacrifier les intérêts de leurs collaborateurs.

Cette situation pourra souvent d’ailleurs avoir pour les patrons eux-mêmes des conséquences utiles ;

d’abord les conditions pénibles qui leur seront faites leur permettront de réclamer l'intervention des pouvoirs publics; mieux que les ouvriers, ils peuvent présenter les justes revendications d’une profession sacrifiée.

L'obligation pourra avoir dans certains cas une grande utilité, surtout pour nos patrons français. Trop fréquemment, l'industriel dont les affaires sont peu prospères, au lieu de chercher à lutter contre la mauvaise fortune en améliorant sa fabrication ou en créant de nouveaux débouchés, se contente de réduire son personnel pour diminuer les frais ; l'obligation de venir en aide à ses ouvriers, réduits au rang des sans travail, le déterminera à chercher le moyen de lutter contre la crise, et souvent ainsi il sauvera son industrie que, par un excès de prudence trop fréquent chez nos industriels ou commerçants, il aurait laissé lentement périr.

Dans. bien d’autres situations, le patron peut exercer par sa seule influence une action absolument déterminante pour empêcher le chômage. Trop souvent, par exemple dans l’industrie du bâtiment, où nous avons relevé un si grand nombre de chômeurs, les entrepreneurs ne font exécuter aucuns travaux pendant la mauvaise saison, les prix de revient étant plus élevés par suite des difficultés des travaux et des courtes journées. Lorsque les travaux reprennent, il y a excès d’ouvrage; les travaux sont mal exécutés et, manquant de personnel. on recrute des ouvriers dans les campagnes, qui viendront grossir l’armée des sans travail pendant la mauvaise saison. Dans les industries du vêtement, le patronat se montre aussi sans pitié devant les néces

sités de la concurrence, pour exiger des salariés un excès de travail aux changements de saison et les périodes de chômage deviennent de plus en plus longues et terribles pour ces ouvriers.

Pour les diverses professions, il suffit de lire les plaintes présentées tous les mois par les ouvriers dans les bulletins de l'Office du Travail pour reconnaitre que le plus souvent le chômage n’est dû qu’au manque d’entente entre le patronat et Les salariés (1). Un intérêt commun, l'entretien des ouvriers sans travail, nous paraît le meilleur moyen d'obtenir cet accord si désirable pour l'exécution de l'ouvrage au mieux des intérêts de tous et pour réaliser même la plus grande productivité du travail suivant le désir de l’école libérale (2).

Dans la lutte sans merci que provoque la concurrence, lutte cependant féconde et nécessaire, les combattants seraient ainsi obligés de ménager les réserves

(1) Nous relevons les plaintes formulées par les ouvriers en mégisserie d’Annonay, qui déclarent que 25 à 30 p. 100 d’entre eux chôment en hiver, les patrons préférant garder le travail pour l'été, alors que cependant aucune raison spéciale aux conditions de la production ne les y oblige.

(2) Il arrive souvent, en effet, que les patrons, en cherchant à exécuter tous leurs travaux à une même époque, sont dans l’impossibilité de les accomplir, et l’on voit fréquemment des travaux non exécutés et qui ne seront jamais accomplis, alors que dans la même année les ouvriers qui auraient dû les effectuer sont restés sans ouvrage.

Nous avons aussi présenté l'intérêt qui poussera le patron à chercher à étendre sa production, au lieu de la réduire.

pour les luttes futures. Ils pourraient organiser la la distribution du travail, afin d'obtenir le plus grand rendement, tout en évitant les conséquences qui peuvent en résulter pour certains d’entre eux.

On pourrait ne plus retrouver ces revendications si souvent formulées contre le travail aux pièces et le marchandage (travail aux pièces confié à un ouvrier qui prend d’autres ouvriers à son compte), si utiles en temps normal pour obtenir une exécution rapide et intelligente de l'ouvrage, à condition toutefois que le patron en surveille l'exécution au point de vue de la malfaçon.

Ces moyens offrent cependant une action réellement funeste lorsqu’on est en période de crises. Ilest certain que l'avantage social présenté par la rapide exécution et souvent l’excès de travail de quelques-uns, ne peut compenser le désastreux effet de cet excès de production en période de crise qui multiplie les chômeurs.

Le patronat est d’ailleurs sollicité par son intérêt à user de ces moyens lorsqu'il traverse des périodes critiques, et on ne saurait le blämer lorsque les bénéfices deviennent moindres, de chercher à faire effectuer les travaux de la façon la plus économique. On comprend, d’autre part, que la situation qui en résulte pour ceux qui en sont victimes doit susciter des colères dans les masses ouvrières, et la conséquence dans leur nature simpliste est de réclamer purement et simplement la suppression du marchandage et du travail à la tâche.

Cependant ces moyens d'exécution du travail, qui n’offrent que des avantages pendant la période d’activité normale sont absolument nécessaires et la seule preuve est la pratique toujours maintenue du marchandage malgré son abolition théorique depuis la loi de 1848.

Ces considérations nous paraissent suffisantes pour admettre le principe de l'obligation pour les patrons comme pour les salariés. Toutefois on a présenté d'autres raisons pour la nécessité de la participation des patrons qu’il nous paraît utile d'exposer.

b) L'établissement des caisses de chômage, sans le concours des patrons, leur permettrait de renvoyer leur personnel.

Si l’on établit des caisses de chômage, le patron pourra plus aisément renvoyer son personnel pendant les périodes de calme, la Caisse leur fournissant ses indemnités, il n'aura pas autant à craindre leur départ; il est cependant juste qu’il contribue à l’entretien de ses ouvriers comme à l'entretien de son matériel et de ses outils même pendant les époques d’accalmie.

c) L'obligation pour les patrons est nécessaire pour empêcher les bons patrons d’être dupes.

Dans notre état actuel, les patrons bienveillants qui cherchent à conserver leur personnel sont dupes et leurs concurrents qui ne tiennent aucun compte des questions d'humanité peuvent effectuer les travaux à des conditions plus avantageuses.

d) Intérêt des patrons à participer aux caisses d’assurances.

L'intérêt des patrons doit même les inciter à participer aux caisses de chômage; ils peuvent ainsi se créer un droit de surveillance sur la distribution des indemnités, il peut y avoir là une utilité pour eux; en outre, quel que soit le motif d’une grève, les fonds de la caisse ne peuvent être utilisés contre eux.

Parmi les industriels eux-mêmes, certains ont compris combien le

patronat est intéressé à participer à cette œuvre; il suffit de citer :2s paroles de M. Schindler Huber, grand industriel, président d: l'Association zurichoise de l’industrie de la soie, aux délégués de l'Union Suisse du commerce et de l’industrie (rapport publié par lts

soins de l’Union).

« Différer jusqu'à ce que la Confédération prendrait l'initiative et résoudrait la question en se passant de nous. Ce serait là pour l'industrie la solution la plus défavorable que l’on puisse imaginer. Déjà, pour des motifs de pure opportunité, il serait donc convenable d'intervenir pour créer une assurance. Il ne faut pas oublier qu'en faisant disparaître complètement ou partiellement la misère résultant du chômage, nous supprimons, ou tout au moins nous atténuons un mal qui cause beaucoup d’aigreur. Car il est dur que malgré la meilleure volonté un homme qui doit pourvoir à l'entretien de sa famille avec son gain journalier ne trouve aucun travail et doive souffrir la faim. Mais où un tel ouvrier doit-il prendre la somme qu'il lui faut pour les cotisations à l’assurance contre la maladie et contre les accidents s’il manque du plus nécessaire ?

« Le chômage rend au socialisme d'immense services. Les socialistes s’en servent pour tous les sophismes possibles. Il est Le meilleur moyen d'agitation pour leur propagande. Un socialiste zurichois disait bien, il n’y a pas longtemps : « La société bourgeoise, à la suppression de laquelle nous avons intérêt, ne pourrait se donner aucun meilleur soutien que l'assurance contre le chômage. Tout esprit révolutionnaire serait étouffé. Les capitalistes qui créent l’armée des sans travail doivent supporter les conséquences du chômage ».

« Prendre en mains la question et mener à bien l'assurance, nous paraït en conséquence être ce qu’il y a de mieux pour l'industrie.

« Les ouvriers ont certes en première ligne le devoir de cher-

cher à s'organiser d'une manière qui leur soit particulièrement

utile; mais les patrons devraient être appelés à payer des contributions, car il est aussi dans leur intérêt que leurs ouvriers reçoivent des secours lorsqu'ils sont empêchés par des crises de leur donner à gagner. En effet, aujourd'hui, les ouvriers sont complètement à leur charge, du moins ceux que tout établissement est obligé de garder, même dans les temps les plus difficiles, s’il doit plus tard être capable de travailler et de lutter contre la concurrence. Si, une fois, une caisse de secours contre le chômage est instituée, elle enlèvera au patron une partie de ses obligations et ce dernier jugera lui-même si et dans quelle mesure il veut faire d’autres sacrifices pour intéresser davantage ses ouvriers à son établissement ».

M. Schindler Huber dans ce remarquable rapport (p. 19) se

montre également partisan convaincu de l'obligation. « Cette ques-

tion, dit-il, doit absolument être résolue dans le sens affirmatif. L'expérience enseigne que si la masse des gens sans fortune n’est pas tenue de s’assurer, elle ne veut pas le faire ; et pourtant que de soucis et de misères on pourrait éviter si, dans les bonnes périodes, on constituait avec les excédents un fonds de réserve pour les mauvais jours de crise générale dans les métiers. Or, aussi bien que dans l'intérêt des ouvriers et souvent contre leur gré, l’Etat édicte des lois sur le travail du dimanche, le travail des femmes et des enfants. Aussi bien peut-il intervenir de la même manière impérative lorsqu'il s'agit d'apprendre aux ouvriers à être prévoyants sous le rapport matériel de l'existence. La contribution payée aux caisses des secours ne serait nullement un impôt à l'Etat; mais une partie du propre budget des membres payants ».

DT pee

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