CHAPITRE III
Malauve était à la fois un strict analyste et un imaginatif débordant. Il avait pris de bonne heure l'habitude de se dédoubler, et, au milieu de tous ses actes, de toutes ses pensées, regardait d'un œil froid et calme le volcan jeter ses laves. Cette faculté, d'abord instinctive, il l'avait développée par une lente et volontaire éducation. Elle était devenue à nouveau spontanée, mais de l'instinct au second degré qui suit le labeur et la prise de connaissance. Celui qui à l'âge de douze ans dessine au charbon de parfaits paysages, des croquis d'une surprenante réalité, ou trace des calculs d'une profondeur nouvelle, a de la graine de génie. Qu'ensuite il fasse ses écoles et que sa personnalité, brisant les formules, réapparaisse après la dure épreuve éducative, il sera un génie complet. Il faut avoir beaucoup étudié pour affirmer le néant de l'étude, être vraiment allé au bout de la science pour déclarer qu'elle n'aboutit pas. Autant un enfant qui prononce le mot mort, autant un ignorant qui épilogue sur l'inutilité des connaissances ont peu de valeur, autant un vieillard parlant de l'agonie qu'il sait prochaine, et un savant du rien du savoir, après s'être usé au labeur, ont droit à notre respectueuse attention. Partout et même pour en médire l'éducation est indispensable. Les révolutionnaires ignorants n'ont à leur disposition que paroles
creuses et formules vides. Malauve, le révolté, était armé pour la négative.
Il avait, grâce à la petite surface de Séneste, pu suivre au loin ses origines. Elles remontaient à la fondation un peu artificielle de cet État par des intellectuels impatients du joug social, des injustices dont les codes et les dogmes surannés les accablaient en France et en Allemagne. 11 était donc de souche cultivée. Son grand-père, un infatigable voyageur, avait laissé des récits brillants et brefs, parfois profonds, de ses courses à travers le monde et il avait sans doute légué à ses descendants, sinon des paysages, au moins des facultés d'être émus par eux. De fait, le père de Y Astre noir, homme rude, grand liseur, mais esprit peu indépendant, ne s'enthousiasmait que pour les beaux couchers de soleil, les aubes vertes, les nuances mobiles des nuages. Il tenait sa poésie des pérégrinations paternelles. Toute race offre ainsi une alternance des nomades et des sédentaires dont les seconds doivent aux premiers leurs rêveries. Malauve avait peu le souvenir de son père, mais il se le rappelait, la pipe à la bouche, l'arrêtant devant les superbes cascades du Tourbillon près de la ville et lui parlant avec éloquence de la beauté de la nature et des couleurs prismatiques de l'eau pulvérisée. Qu'aurait-il dit, cet âpre vieillard, en voyant les constructions disparates dont Tronquin gâchait la campagne ?
Les collatéraux étaient nuls, sauf un grand-oncle, original sans talent, qui s'était mis à publier à un âge avancé une encyclopédie en vers aux développements successifs intitulés : « Dieu, — l'Homme, — la Nature, etc. » Compilation verbeuse qui témoignait d'une sorte de bouillonnement.
Les femmes avaient marqué dans cette famille; soumises à des maris tyranniques et passionnés pour la domination, elles avaient dû chercher leur indépendance sentimentale au milieu de mille subterfuges. Il filtre
toujours en ce cas un petit filet de finesse, d'astuce, presque de perfidie dans la race. Malauve avait des griffes féminines. Il savait louer un adversaire pour le faire blâmer davantage, vanter chez quelqu'un qu'il voulait perdre le côté faible de sa nature, l'exalter, le tourner au grotesque, puis l'abandonner définitivement. Il adorait les expériences de perversion et suivait avec intérêt jusque dans son propre entourage les rares apparitions du diable. Sa fille Clotilde, la pauvre paralysée, s'était éprise d'un de ses élèves. Il avait favorisé leurs tristes entrevues. Il avait laissé se dessiner dans le cœur de cette enfant qu'il aimait les lettres de feu dont l'effacement est si douloureux; puis, à un certain jour, sûr de son résigné silence, il avait chassé, brutalisé le jeune homme, défendu à quiconque de prononcer son nom dans la maison. Par un semblable attrait du mal, il fortifiait son ardeur pour Marie Malauve, sa belle-fille. S'il n'eût tenu aux apparences, il eût même brusqué les choses ; mais il était d'une dissimulation, d'une tartuferie sublimes.
Il adorait passer pour ce qu'il n'était point. Les cheveux blancs symbolisent toujours la sagesse et la bonté. Mais que n'ajoutent-ils point à un homme de génie? Depuis qu'il avait dépassé la cinquantaine, le goût de la considération s'était extrêmement développé en lui. Être considéré comme un patriarche d'une intégrité candide, comme un distrait, un philosophe des nuages, un cerfvolant de vertu, voilà sa préoccupation perpétuelle. Sa vraie nature le gênait bien un peu. Mais sa perversion était trop raffinée pour atteindre l'esprit grossier de ses contemporains. Seul Caldius connaissait à fond les arcanes du maître ; là-dessus Malauve était tranquille ; il ne les révélerait jamais.
Aussi il n'y avait pas à Séneste une fête de charité qu'il ne favorisât. Il prenait la parole sur tout et toujours avec des mots vagues, superbes, ces lieux communs pompeux où s'enlacent Dieu, la justice et l'avenir. Il riait
sous cape de ces élans, de ces discours et surtout de l'idée qu'ils pouvaient opérer des conversions. Ainsi un thaumaturge, avec de faux miracles, sait développer, chez des êtres simples, la plus noble des vertus, la foi.
Si les femmes de son ascendance avaient légué à Malauve quelques vilains défauts, sa mère lui avait donné ses qualités. C'était une énergique qui rusa peu de temps en face de son tyran d'époux et sut bientôt se faire sa vie à part. Naturellement poète et artiste, elle écrivait pour elle-même ses impressions, ses souvenirs et, devinant dans son lils unique le futur grand homme, les lui lisait avec timidité et pudeur. C'étaient de beaux vers, pleins, sonores, et frappés. Or Malauve, si fort prosateur, ne put jamais tourner un alexandrin de sa vie. Il avait un goût trop vif de la liberté pour s'astreindre à n'importe quelle cadence, il avait l'ouïe trop juste pour aimer le vers désossé et rampant, il prônait trop la franchise en art pour supporter que sa pensée fût amenée ou déviée par une rime qui force le sens et satisfait l'oreille. Mais dans sa prose se retrouvaient les dons maternels, des détours hardis, des mots médailles, l'élégance concise, une tenue fluide et dorée du discours que cette femme merveilleuse portait jusque dans sa conversation.
Il tenait d'elle aussi son amour des philosophes. Elle l'avait dès sa jeunesse initié à la métaphysique. Tandis que le père s'enfermait résolument dans la réalité, voulait y clôturer tout le monde avec lui, la mère ouvrait en cachette à son fils ces hautes fenêtres de la pensée, battantes sur le ciel et les étoiles : « Habitue-toi, lui disaitelle d'une voix harmonieuse qui restait gravée dans sa mémoire, habitue-toi à partir de tout phénomène pour t'élever à la réflexion la plus abstraite. La philosophie n'est qu'un petit voyage. Par deux ou trois questions très simples tu arriveras vite à un dédale d'hypothèses où il te faudra te guider. Ces guides, les voici. Lis-en quelques pages en cachette de ton père, et leur parfum, bien que
sévère, embaumera ton existence. Tu reviendras à eux plus mûr et plus capable de les comprendre et tu béniras ma mémoire de l'avoir facilité ces jouissances, car il est, mon cher fils, un âge qu'il faut saisir, où l'esprit s'ouvre aux questions abstraites. Mais les volets se rabattent vite sur l'immédiate réalité, si l'on ne profite pas de l'instant. »
Suivant ces nobles conseils, Malauve lisait et relisait des extraits des grands philosophes, et, comme il aimait sa mère et qu'il apprenait ses poèmes, il cherchait ensuite sous cette broderie dorée les fils solides de la raison, toute la trame logique et sévère. Ainsi il s'habituait peu à peu à transformer en art les ressources de l'esprit humain, à faire vivre la métaphysique. Là commença à se créer son style. Le style n'est pas seulement le don d'écrire d'une manière personnelle et telle qu'en ouvrant le livre on reconnaisse à une ligne au hasard la marque de son auteur. Il ne tient pas tout entier dans la plume ou la main. Il est encore une tournure d'esprit. Comme les mots parlés suivent les mots pensés, ainsi il succède à une certaine conformation mentale, et ceux qui ont de beaux adjectifs, des épilhètes ornées, ou qui donnent la première place au substantif pénétrant, au verbe hardi, à l'adverbe, ont pris l'habitude d'être frappés par les objets eux-mêmes, ou leurs qualités, par les actes ou les notions abstraites. Donc cet ensemble de signes tracés sur le papier manifeste clair comme le jour, pour qui sait lire, la conformation cérébrale d'un écrivain.
Mais si les tours d'esprit agissent sur le style, ils agissent aussi sur la mémoire, par là s'appuient sur la culture. Or celle de Malauve était toute spéciale.
II fut accablé de travail par son père ; dès l'âge de dix ans, il devait être debout à cinq heures du matin, hiver et été, et, comme plus tard la régente exigeait ses leçons de philosophie à six heures, Y Astre noir se plaignait plaisamment d'avoir toujours vu lever le soleil. Son existence
était minutieusement réglée. A douze ans il savait lire et comprendre le grec et le latin et commençait l'hébreu. A quinze, il étudiait le sanscrit. Il parlait à la fois l'allemand, le français et l'anglais. Ainsi son bagage linguistique était vaste. Bientôt commençait le défdé des histoires et des littérateurs. Il devait analyser, annoter, commenter des multitudes de livres; mais comme tout était soumis à une méthode inflexible, rien ne se brouillait dans sa tête et encore à l'époque actuelle il se rappelait avoir traduit telle page de Xénophon, le même jour qu'il lisait telle autre page de Philippe de Gommines. On le poussait aussi vers les mathématiques. Il couvrait son tableau noir de ces petites figures et significations élégantes où Leibniz recherchait sa caractéristique universelle. Il se promenait dans la campagne avec un marteau, écoutant des explications sur les roches, les fleuves, les terrains, les sédiments, rapportant des fleurs et des insectes. Ainsi par la réglementation d'un travail assidu son père préparait en lui cette curiosité encyclopédique, une des dominantes de V Astre noir, qui plus tard avait fait sa grande force et le plaçait décidément à la tête du mouvement contemporain.
Comme on était à une époque d'extrême développement scientifique, que chaque jour, presque chaque heure amenait sa trouvaille et sa monographie et que, d'autre part, il détestait les choses hasardées et les affirmations transitoires, le robuste vieillard Charles Malauve, son père, faisait bon marché des théories et argumentations creuses qui s'acharnent après la science, la remplissent de vent, écartent d'elle les libres esprits. Il ne lui donnait que les faits gros et précis que l'avenir ne pourrait déformer. Il connaissait la fougue cérébrale de son élève. Sur un squelette solide, pensait-il, il saura bien plus tard mettre des muscles et de la peau et faire circuler des artères ; l'important est de vertébrer ses images.
Qu'on se représente donc Y Astre noir travaillant du ma-
tin au soir et du soir au matin, passant des époques les plus diverses aux tours d'esprit les plus opposites. et trouvant encore le loisir, sous l'occulte influence maternelle, d'étudier et de savourer ceux que le père appelait dédaigneusement des idéologues, Descartes, Spinosa et Kant. Pris tout jeune par cet immense engrenage il s'y était absolument adapté. Son esprit en avait gardé un branle tumultueux extraordinaire; quel que fût désormais le phénomène observé, le fait pris au monde extérieur, il le transposait dans tous les tons possibles de son ardente imagination, tantôt le tournant à la science, tantôt à la littérature, tantôt le décortiquant de ses contingences et le hissant à la métaphysique. Il jouissait ainsi de toutes les manières de sa capacité cérébrale, et sa vie était une mine en pleine et perpétuelle exploitation de trouvailles et d'inductions neuves.
Néanmoins, quelques hautes figures dominaient ce musée de l'intelligence humaine. Les après-midi du dimanche, laissées à son initiative, il les passait dans la bibliothèque de son père, tout en haut de la maison. Elle était bien rangée, très complète et lui devenait pièce à pièce familière. Il coulait là, parmi ses préférés, les heures exquises et libres du septième jour où il flotte dans l'air une allégresse traditionnelle.
Son premier contact avec Pascal fut décisif. Il reçut de l'auteur des Pensées une commotion ineffaçable, et jusque dans le Prométhée déchaîné l'observateur eût décelé des vestiges decettedomination.il lui avait pris le tour abrupt, le mélange de géométrie et de finesse, ces luttes de la sensibilité et de la raison qu'affectionnait le profond, le vibrant pamphlétaire des Provinciales. Il reconnaissait cette influence, le choc souverain de ce crucifix ciselé où se tord un philosophe amer qui porte au flanc la lance empoisonnée de la logique.
Eschyle aussi l'avait transporté, lui avait donné le goût de ces projections émotives qui font des actes avec les peu-
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sées les plus secrètes. Et il y avait gagné l'amour des phrases composées, des qualificatifs sonores, des personnages prophétiques dont le bras se lève, dès les premières scènes, sur tout l'avenir marin ou guerrier.
De quelques drames de Shakespeare, chênes de ralliement dans l'immense forêt toujours vierge malgré les explorateurs, il avait pris le sens profond du mystère, de la hautaine ellipse, et des phrases nébuleuses à interprétations successives de plus en plus larges et belles. Là, un mot prononcé par un comparse d'une scène secondaire éclaire d'un jour inattendu le personnage ou la situation capitale. Ces épisodes, qu'un public de matelots peut comprendre dans un bouge sans décors à la lueur louche d'un quinquet et joués rapidement par des acteurs à demi ivres, résistent à la méditation d'un philosophe solitaire et en pleine force intellectuelle. Telle est leur ardeur vitale qu'il est impossible d'en épuiser les commentaires et que les hommes auront toujours en eux de quoi discourir el s'émerveiller.
Dans V Enfer du Dante Malauve encore enfant admirait ces raccourcis qu'il devait plus tard rendre à nouveau célèbres, ces métaphores qui dépassent la conscience, ce-, foudroyants paysages qui semblent à la fois des fresques et des miniatures, tant l'émotion est large, tant le détail est prodigieux.
Ainsi le style de l'Astre noir se formait peu à peu d'un dosage particulier d'acquisitions successives. Sur cette pâte, plus molle et tiède pour certains tours d'idées, les empreintes s'accumulaient, se fondaient en une effigie unique, personnelle, désormais refroidie et fixe. Le jeune homme préparait lentement en lui-même la caractéristique géniale, une personnalité indomptable jointe à la malléabilité universelle.
En dehors de ces noyaux littéraires, qui devaient être le centre de tourbillons futurs pour sa riche imagination, en dehors de cette vie figée des livres, Malauve prit aussi
dans la vie vivante des pivots pour sa sensibilité. Tels spectacles frappent à la jeunesse ces intelligences actives qui, plus tard, amplifiés par le développement idéal, domineront à jamais les œuvres, s'y retrouveront transformés, diversifiés à l'infini, transportés dans les bains successifs du concret et de l'abstrait, mais où le biographe scrupuleux retrouvera les marques primitives. Le petit Malauve avait une amie de son âge, frêle et douce, avec laquelle il passait ses rares instants de récréation. Elle habitait la maison d'à côté et parfois, entre deux traductions grecques, il allait s'asseoir avec elle sur un banc dans le jardin vert, et tous deux admiraient les nuages, jouissaient du parfum des fleurs, du rapprochement de leurs jeunes corps. Un jour qu'elle s'était attardée à cette école de l'amour, son père, homme grossier et brutal, la battit cruellement. Elle renversait la tête en arrière, n'essayant point de parer les coups; ses jolis et fins cheveux blonds encadraient son martyre à merveille. Malauve fut à la fois indigné et ravi de tant de douceur accablée. 11 lui sembla que quelque chose se brisait en son cœur, mais simultanément, sur la fêlure, poussa vile une fleur magnifique et nouvelle, à l'arôme vif et pénétrant. C'était l'amour rudimentaire qui avait choisi la pitié pour terrain et qui envahissait le philosophe. Les jours suivants, il ruminait ce désolant spectacle, y trouvait une volupté tiède.
Il perdit de vue sa petite amie ; mais par toute son œuvre, on vit, aux moments passionnés, des êtres faibles qu'accable le destin, des enfants en larmes et des jeunes filles au corps svelte, brutalisées par un misérable devant leur impuissant amoureux.
Il garda la haine des animaux d'un chien enragé qui parcourait la rue, poursuivi par des hommes au visage féroce et terrifié. Enfin, ces vieillards libidineux, qui troublaient tellement ses admiratrices et qui viennent dans ses drames ou ses poèmes en prose souiller des scènes
i'une délicatesse exquise, tenaient sans nul doute à un ivrogne grotesque et sénile, dont il avait eu un jour l'écœurant, le définitif spectacle.
En somme et quelque voile sévère qu'elle eût jeté sur son enfance, l' Astre noir était reconnaissant à son père de ;ette éducation intensive. Elle lui avait singulièrement igrandi la vision particulière que l'on se fait peu à peu du monde. Elle lui avait prouvé que la science et l'art sont partout unis; qu'il y a là comme deux faces de la méiaille humanité, dont l'effigie est aussi belle. Elle l'avait mis à même de l'intéresser à tout ce qui passionnait ses semblables, de débrider sa curiosité. Grâce à elle les jarrières n'existèrent plus pour lui, qui, placées entre 10s connaissances et nos ignorances, nous rendent méprisants, dédaigneux. Son jugement acquit une finesse îxtrème; ses moindres paroles, nourries de faits et d'allusions, eurent de la profondeur.
Mais par là se développa en lui cet orgueil démesuré, Ëntastique, qui lui faisait considérer l'humanité de très liaut, comme une fourmilière. Quels que fussent ses ennuis, ses embarras et ses tristesses, il se réfugiait dans ?ette citadelle, et, du sommet des remparts, jetait sur la ièle des assaillants du dédain bouillant et des tonnes de mépris fondu. Quand il était jeune les attaques le laissaient indifférent : « Encore un imbécile! » s'écriait-il en mvrant une revue où son génie était discuté. Avec l'âge la critique lui devint cuisante. Mais il garda toujours une Miirasse apparente sur laquelle se brisaient éloges et blâmes et qui inspirait de la sécurité à ses admirateurs. Il ne doutait jamais de lui. Chaque mot tombé de sa plume îtait un diamant. Sa dernière œuvre, toujours parfaite, pouvait seule vaincre en perfection ses parfaites œuvres intérieures. Au reste, le succès lui donnait raison. Sans :esse, au théâtre, au livre, dans des brochures, depuis ses )remiers essais, il avait été continuellement heureux. Et a réussite était le terrain où pouvait le mieux s'épanouir
cette magnifique végétation cérébrale. Elle y trouvait un engrais nouveau, un intarissable élan.
Par l'orgueil pénétra la dureté. Il y eut là une marche logique des sentiments. Assez sensible tout d'abord, tendre avec sa mère et prompt à s'apitoyer, il vit peu à peu sa sensibilité décroître. A force de se répéter : « Je suis le plus grand de tous », il en arrivait à considérer comme monstrueux tout ce qui pouvait entraver le libre essor de son génie. Il évita les émotions par tactique. Il s'aguerrit en négligeant sa mère. Désormais il était sûr de lui. Les êtres qui lui tenaient le plus au cœur pouvaient disparaître. Ils n'entameraient pas ses conceptions, n'emporteraient point une partie de sa force dans leur tombe. Il s'habitua à envisager le monde comme une série de cataclysmes auxquels assiste le sage, aussi immobile et impassible que devant l'éboulis d'un tas de sable. Seulement il jugeait parfois nécessaire de faire la bête et de s'attendrir. Donc il eut le bonheur, après une jeunesse impressionnable, de se blinder à l'adolescence. Il avait des souvenirs exquis et sa raison demeurait implacable. Rien ne pouvait plus rayer sa sérénité.
Résultat : il n'eut point d'amis. Beaucoup affectaient à son égard une sympathie qui semblait les rapprocher ou les faire confidents d'un grand homme; mais rien ne dépassait l'admiration. Caldius lui était utile comme secrétaire et comme bouffon. Malauve aimait à rire. Il avait le sens de la fatalité, des lugubres ficelles qui font mouvoir le pauvre automate. D'après lui le rire résultait d'un bon tour joué par un être latent et symbolique, sorte de Méphistophélès, soit à la nature humaine, soit à la nature extérieure. Un arbre foudroyé le faisait rire. Ainsi s'expliquait l'odieux rictus qu'il avait à la nouvelle d'une catastrophe.
Il ne s'émouvait vraiment qu'au contact d'une œuvre d'art et d'idée. Là il était sincère et d'une éloquence admirable. Une belle phrase, même d'un ennemi, le jetait
dans des transports de joie. Il la relisait, s'en gargarisait, la récitait jusqu'à en user l'agrément. « L'imagination, disait-il, est une meule qui broie l'avenir et le désir. » Quand il avait quelque besoin féroce impulsif, sorte d'épiepsie morale dont il connaissait bien la tournure, il cherchait aussitôt à s'en faire une représentation forte et pénétrante, et s'il réussissait, bientôt, affirmait-il, le désir le quittait. Il mangeait gloutonnement son blé en herbe; mais il savait aussi ne point gâcher, se comporter en jouisseur, faire durer le plaisir et laisser une certaine distance, dite de contemplation, entre lui-même et l'objet de sa convoitise. Il avait à ce sujet des exemples assez crus : « Puisque l'imagination est surtout la source des joies, il faut lui garder sa pâture. Le plus noble des plaisirs physiques, celui qui nous mène à l'amour, n'est qu'un enragement et la poursuite d'une chimère, si le contact nous gâte la vue d'ensemble et si l'esprit se tait quand la chair parle. »
Si la littérature, l'art dramatique et la philosophie composaient sa femme légitime, sa maîtresse était la musique. Il ne jouait d'aucun instrument; cette partie fut chez lui dédaignée, et il ne s'y ouvrit que tard, en même temps qu'à la compréhension sensuelle de la femme. Alors il s'y adonna avec furie, d'autant plus qu'il ignorait le côté technique et se trouvait, d'après ses théories, à l'abri de l'assouvissement que donne la possession complète. Chez des camarades amateurs il s'asseyait à l'écart, dans un coin obscur, et, tandis que les violons, violoncelles fonctionnent, que les bobèches des bougies vacillent et que les sonates se déroulent, il sentait ses conceptions littéraires grandir d'une manière merveilleuse et soudaine. Tout lui semblait facile. Son intellect était triplé comme après une pipe d'opium. A force de réfléchir et de condenser sa pensée, il en était arrivé à ne plus trouver dans la langue de mots assez amples et rapides pour rendre loutes les concordances de son vaste esprit. Les
il »
termes étaient anémiés et pauvres. Bien qu'il eût le style emporté, il lui paraissait, après avoir écrit, que son encre se changeait en laitage, quand il aurait voulu la graver à l'eau-forte. En outre sa connaissance de la philologie faisait pour lui de chaque mot une avenue profonde et mystérieuse, à la perspective infinie, avec des arbres espacés régulièrement, une futaie, des taillis et des personnages embusqués au milieu d'une végétation confuse. Une épithète ouvrait à son esprit tout un monde. A peine évoquée, elle faisait digression, l'entraînait là où il n'eût pas désiré aller. Châtiment des images! Douleur d'une conception trop aiguë! Mais, lorsqu'il écoutait de la musique, tout changeait. Il écrivait quelquefois sous la dictée du magicien sonore; alors rien ne le gênait plus. Portés par les sons, les mots avaient leurs harmoniques qui se confondaient dans l'élan d'un rythme général. Le lointain s'estompait, le présent se faisait précis, et Malauve sentait la joie intense de saisir sa pensée frétillante et brillante par les mailles étroites du langage et de déposer sur la blanche grève des pages toute cette pêche miraculeuse. Aussi çtait-il reconnaissant à Schumann, Beethoven, Bach et Wagner, à ceux qu'il appelait ses collaborateurs. Il les mettait au premier rang de l'humanité, avant les conquérants et les prophètes, parce qu'ils parlent un autre idiome où l'on n'est jamais arrêté, où le cœur et la logique se fondent, où tout excite et satisfait. Sa femme, qu'il n'aimait pas, il l'avait choisie surtout pour son talent de pianiste. Maintenant que ses doigts s'engourdissaient et que ses articulations soudées prêtaient aux génies les plus souples leur raideur rhumatismale, il la trouvait décidément horrible. Il aimait que sa fille jouât de la flûte. Il était sensible à toutes les voix. Certains organes le blessaient à jamais. Il se rappelait comme des mélodies les paroles de sa mère, et les sermons de son père comme des symphonies burlesques. Et son orgueil s'arrêtait devant son propre timbre, qu'il savait métallique
et dur. Les bruits de la nature étaient pour lui des orchestres. Il eût voulu que l'on notât la circulation d'une source, le mugissement du vent à travers les branches, variable suivant la forme des feuilles, et il déplorait que notre faible organisme nous rendît sourds à tant de bruits naturels, à l'harmonie sociale des fourmilières, aux sons des lumineuses particules qui se choquent brillamment sur une vitre, par un jour de clair soleil : « La musique, c'est ma deuxième vie et celle où je vis vraiment, » affirmait-il.
Le zèle du dessin et de la peinture le prenait par bouffées. Il était peu sensible aux couleurs. Il les confondait aisément quand elles arrivent aux limites des nuances. Il cherchait dans les œuvres des grands artistes l'idée derrière la toile, et, ne la trouvant point, exprimait violemment son mépris. Il estimait l'eau-forte où la pensée prend une teinte brumeuse et pessimiste, cet art à mi-chemin du dessin et de l'écriture et qui a gardé un mystère et comme la fleur de l'alchimie. Albert Durer le plongeait dans des méditations sans rivages. Lorsqu'il daignait l'interpréter, c'était une joie pour les connaisseurs. Il développait ses intentions avec une certitude absolue comme s'il eût habité sa cervelle. Quoi d'impossible? Les hommes de génie ne forment-ils pas une sorte de cerveau général et supérieur à celui des autres, où les parcelles coïncident? Il possédait lui-même le don de fixer une silhouette, de la tourner à la caricature. Il amplifiait toujours ce qui l'avait frappé.
De bonne heure Y Astre noir, ainsi lesté au point de vue artistique, eut la connaissance des hommes. Il était à craindre qu'une éducation purement livresque ne fît de lui un gobe la lune, un de ces rats de bibliothèque que la réalité surprend et déconcerte, et qui la déforment sans cesse avec leurs petits yeux clignotants. Cela n'arriva point, grâce aux dons naturels. Malauve s'assimilait instantanément les attitudes, les façons de parler et même de penser. Il pénétrait ainsi dans tous les tours d'esprit. Il
excellait à prévoir ce que ses interlocuteurs allaient dire, leurs arguments et leurs preuves, et les démontait par sa divination. Ces qualités de finesse ne firent qu'augmenter en lui par les contacts. 11 aimait surprendre, en imposer. Il se savait en haute situation. Ceux qui venaient à lui étaient d'avance en état de crainte. Il s'efforçait de se montrer tel qu'on l'avait conçu et de garder un certain recul, sa fameuse dislance. Cette rudesse voulue l'avait beaucoup servi dans sa petite ville, papotière et méprisante, et où on le redoutait en même temps qu'on le vénérait. Il savait aussi à l'occasion rentrer ses griffes, s'insinuer, se montrer confiant, aimable et, quand il voulait prendre, on était pris en quelques minutes. Puis son existence était une perpétuelle parade, semblable à celle d'un roi ou d'un pape. Toujours en vedette, toujours grimé, sa gloire était une rampe à feux ardents qui déformait ses traits et lui donnait la petite couche de cabotinage sans laquelle il n'y a pas d'universel succès : « Les hommes n'aiment point la sincérité. Les hommes n'aiment point la simplicité. Les hommes aiment à comprendre et n'aiment pas qu'on ait l'air de les comprendre. » Il avait un certain nombre de maximes qu'il ne parlait pas, mais qui réglaient sa conduite, et les maladroits l'exaspéraient.
Comme toute personnalité forte, il imitait peu, mais il était très imité. Quantité de bourgeois, d'artistes et de mondains s'efforçaient de singer ses tics, sa voix tranchante, son port droit, sa démarche hâtive, ses modes de discussion mêlés de souplesse et de brusquerie. Portrait copié partout, il devenait un miroir où tous complaisamment s'admiraient.
Il aimait moraliser, tirer de la nature concrète l'idéalisme et l'effet abstrait qu'elle comporte. Cette tendance est manifeste dans le morceau suivant qui sert de préambule à son ouvrage philosophique: le Scintillement des Ténèbres.
« Un vieillard était assis au jour tombant sur une
pierre plate dans une plaine. Il regardai!, les rouges labours : comme il avait travaillé son esprit! Oh, les sillons de la jeunesse, V attente d'une moisson toujours reculée, les mottes des arguments et des preuves ! Le fleuve qui bordait les prés mêlait à son bleu lacet tout le mordoré des nuages : ainsi ses parties sensibles, au cours assez pacifique, avaient fondu toutes les nuances des sensibilités de son époque. L'idéalisme s'était rayé de réalité: la synthèse étant ait l'analyse : la certitude reflétait le doute. Là-bas les minces bosquets d'arbres grumeleux encore de poussière : il avait voulu monter à la connaissance, agiter ses rameaux vers l'inconnu, mais un vent sec et tiède souffle vite sur les audacieux, flétrit et recroqueville la frondaison. Et le ciel, le beau ciel limpide, penné d'or, casqué de lumière, et fuyant l'ombre sur son cheval rose : Oh l'amour infini, flamme de l'existence qui brûle surtout quand le corps s'éteint, les palpitations des jeunes et douces poitrines, les agonies renaissantes, les mains croisées sur le désir!
« Cependant le calme paysage regardait aussi le vieillard. Il se retrouvait dans ses yeux, doublé) rapetissé, globulaire, comme quand la matière se concentre. De ses os il songeait à faire quelques grains d'humus. « Ce vieux cœur m'irait pour une source. Ses eaux « seraient roses au couchant et conserveraient la ca- •« « dence. Le poumon me donnerait de fins herbages, un « tissu bruissant, une dentelle d'haleines. L'intestin, « bon serpent, ramperait alentour. Le cerveau je le « déploierais sur la tige de la moelle, gracieux arbuste « où chanterait l'oiseau de l'idée. Avec ce qu'il appelle « son âme je ferais aussi mon mystère et peut-être mon « ciel imprécis. »
« Par cette double contemplation prolongée plus qu'il n'est possible, pleine de convoitises et de regrets, le vieillard et le paysage s'insinuaient sournoisement l'un dans l'autre. Or arriva qu'ils s'échangèrent. Mais rien
ne fut de ce qu'ils croyaient, et seule, désormais bien seule, la pierre plate roula, gravita dans les ténèbres. » Dès que Malauve eut quinze ans, son père lui fit faire des voyages. Il pensait que cette imagination frémissante avait besoin pour sa pâture de paysages et de mœurs variées à l'infini. Il jugeait bien. Le jeune homme éprouva un véritable enthousiasme quand seul, quelque argent en poche, échappant aux tutelles, il monta dans un wagon pour la France. La succession rapide des aspects aux portières lui parut l'image même de l'œuvre qu'il voulait entreprendre, rapide et complexe, donnant en un clin d'œil mille sensations diverses. La multitude de renseignements historiques, géographiques, techniques qu'il tenait de ses lectures avaient besoin de s'appliquer au réel. Paris lui fut une révélation. Mais, s'il en comprit la grandeur, il en vit aussi la petitesse, et se jura à lui-même de ne pas venir comme tant de pauvres insectes, se briser la tète à ce vaste phare. Il savoura de la civilisation française ce qu'elle a de raffiné, ses femmes semi-légères, ses théâtres semi-confortables, sa logique un peu sèche, sa fleur de sensibilité mobile, sa haine extraordinaire de l'ennui. Il se fit là des relations. Il eut des débuts d'amitiés solides, comme il s'en iorme aux premiers âges de la vie, alors que tout est élan et que la jalousie n'a pas encore jeté ses ternes voiles sur les facultés d'admiration. Il discuta les talents arrivés, partagea des haines pour d'exquis écrivains et des admirations pour des idiots. Il se fatigua l'estomac, prit l'habitude des bocks et des migraines, et eut la révélation de la femme par une assez jolie aventure. Il rencontra au Luxembourg une petite gouvernante que ce fin garçon séduisit et qui lui distribua des trésors aimables avec une grande et douce largesse. Ce fut sa première conquête. Il en superposa souvent l'image aux amours plus nobles qui suivirent, mais fut toujours reconnaissant à la jeune Française de n'avoir pas écrasé en lui la fleur de sentimentalité qui parfume à jamais les dures existences positives.
L'ASTRE LDI- MÊME 127
Après, il visita les pays du Nord, les villes de musées et de canaux, engourdies dans un art luxueux et des brumes froides. Il y apprit que la clarté n'est pas forcément indispensable, que des paysages et sentiments voilés prennent facilement les cœurs discrets, et que l'imagination gagne au mystère des nuits plus longues, des ombres furtives, des pluies bruineuses et monotones. Il poussa même jusqu'à la Norvège alors en pleine Renaissance artistique. Au coin d'un bon feu le soir, dans la nature envahie de neige, quelques intellectuels discutaient les progrès des idées en prenant à petites gorgées des boissons chaudes et réconfortantes. La musique, la peinture et la littérature poussaient avec une force et une ardeur prodigieuse sous ces grands fronts aux cheveux pâles. L'excessif semblait modéré ; tout était ardeur sous la glace.
Par l'Angleterre, il prit un sens grand de l'État, aussi fort qu'à Séneste, amplifié par l'étendue du royaume. Les institutions surtout le captivèrent avec leur mélange de conservation à outrance et d'évolution permanente. Il admira combien des flegmatiques élèvent ce qu'on appelle l'hypocrisie à la hauteur d'une raison sociale, combinent tout en vue du bien public, et gardent une frêle couche de dehors moyen âge, habitation entièrement neuve et confortable, dont-la vieille et pittoresque façade est restaurée. Ce qu'il y avait en lui de pratique se développa à fréquenter ces merveilleux organisateurs. Si les Français l'emportent dans les contacts d'homme à homme, les Anglais triomphent dans leurs rapports avec la nature qui est pour eux comme une alliée naturelle. Et l'industrie n'y tue point l'art. Toute pensée y est audacieuse; mais cette pensée s'appuie sur des preuves, des exemples, des contreforts robustes. Les novateurs s'insinuent, pénètrent lentement la conviction, au lieu de la forcer, de la brutaliser et de créer cent rétrogrades pour persuader un disciple. Admirable force de la patience appliquée à un idéal !
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Bientôt le jeune Malauve devina que chaque homme a un peu de tous les autres hommes. Lui Sénestois sentait en lui maintes qualités et maints défauts de France, d'Angleterre, de Hollande, qui se développaient en ces divers pays à la faveur de la pression sociale. De même qu'il germe chez nous tous des graines d'exaltés, de fous, de criminels, il y germe aussi de quoi faire du désordre ou de l'ordre, de l'égoïsme ou du patriotisme, du conservateur ou du révolutionnaire. Les circonstances favorisent la croissance de telle ou telle partie de l'universel embryon. Les voyages augmentent ces capacités occultes, et par là notre intellect s'agrandit, est orné d'un certain scepticisme, le bon, non dédaigneux de l'acte ou des vraies ressources morales, mais averti de ces préjugés qui ne sont qu'une question de frontières.
Quand, après cette longue tournée, Malauve revint à Séneste, le Nord l'emportait en lui. Il écrivit des œuvres obscures où l'on apercevait une flamme, mais perdue dans le brouillard , et des polémiques s'engagèrent. Il attaquait à fond la Renaissance, la copie de l'antiquité et, avec une bravoure enjouée, faisait le procès de l'Italie et de la Grèce, qu'il ne connaissait pas d'ailleurs , mais dont la prééminence, acceptée par les moindres idiots, l'exaspérait : « Eh quoi, s'écriait-il, on jious prêche toujours la mesure et la clarté du discours. Cela tient à notre proximité de la verbeuse et lucide France. On nous conseille aussi l'érudition, la recherche infinie des détails et l'accumulation des preuves. Cela encore, Séneste le tient de l'Allemagne où les animaux mêmes naissent professeurs, où tout le monde pédantise. Mais, par là-dessus, il nous faut, comme à toute l'Europe, les bornes, les cadres, les démarcations, définitions, proportions qui, depuis Léon X, encombrent les arts occidentaux. Non, non, mille fois non, il n'y a pas une mesure. Il y a diverses façons d'être mesuré. La méthode est chose relative et spéciale à chaque individu. Ceux qui se soumettent au cartésianisme
ou au kantisme seront toujours de froids copistes, des imitateurs distingués, de bons élèves, jamais des maîtres. Je veux être clair, mais à ma façon, qui pour vous sera peut-être obscure. Quoi ! n'employer que des mots simples? Or tout mot est horriblement complexe. Il a roulé à travers les civilisations avec une succession formidable d'acquits et de déchets. Il change de masque chaque cinquante ans. Gomment al teindre donc à l'aide de mots, de phrases, ces sociétés mobiles, la fameuse précision dont on nous accable? Le plus grand écrivain de cette insupportable Italie fut Dante, et Dante est ténébreux, Eschyle aussi. Leurs rondes sont-elles de jour ou de nuit ? On l'ignore, tout comme pour Rembrandt. Quels singuliers éclairages, quelles sautes brusques de caractères, quelle négligence des préambules, que d'ellipses, que d'assonances! Où sont ici la règle, la méthode? C'est le génie, donc l'originalité, qui fait que tout s'active et grouille et communique le branle au siècle. Les Français, les Anglais mettent le verbe au début, la lanterne à l'entrée de la galerie. Les Allemands finissent par lui, la déposent tout au bout , et dans chaque œuvre de l'esprit germain vous n'avez la vérité qu'avec la dernière ligne. Ce sont deux clartés différentes. Laquelle est la bonne? Moi je veux pour Séneste créer un langage neuf et spécial, comme une sorte de style autochtone. Tant pis pour qui ne me comprendra pas. Les rétifs viendront avec le temps. Le monde est une troupe de moutons; je serai le chien qui aboie et met dans la route. »
De l'Allemagne, en effet, il prit l'effort métaphysique et l'amour de l'érudition. Mêlé aux tumultueux étudiants, quand il sortait des cours de Bonn et d'Iéna et regagnait sa chambre vaste et froide, il sentait sa personnalité immense. Chaque voyage lui poussait une branche nouvelle. Déjà l'arbre étonnait par ses dimensions.
Comme il rentrait à Séneste de son second voyage à l'étranger, son père mourut. Là commença chez lui l'ap-
prentissage de l'égoïsme. Il se dit que la tristesse tournée en désespoir l'anéantirait, et il s'ordonna d'être calme. Plus tard, stupéfait d'avoir pu dompter par la raison ses parties sensibles, il songea qu'il devait être prédisposé à l'indifférence.
Quand il embrassa pour la dernière fois le visage raidi du vieillard et qu'il quitta sa mère, il avait pourtant le cœur gros. Il se tourna vers le soleil et partit en Italie. Ce lui fut une révélation. A mesure qu'il avançait, dans son esprit nourri de classicisme les souvenirs reprenaient leurs droits et leur force. Son âme s'éclairait avec le ciel. A Florence et jusqu'à Rome, il eut encore quelque hésitation ; mais au Sud, à Naples, il sentit se déchirer un grand voile. Il marchait seul au bord de la mer, tandis que des musiques faciles et qu'il eût jadis insultées, lui prenaient l'âme là-bas au large : « Aime la lumière, criaitil aux rochers, aime la lumière! » Luther, son ancienne admiration, lui parut grossier et mesquin de n'avoir compris que comme une matière à pamphlets cette somptuosité italienne, cet effort voluptueux vers le passé, toute cette douceur de vie harmonique, aux pieds de femmes divines, au milieu d'un art resplendissant et pondéré : « J'ai pataugé jusqu'ici, pensait-il. Si je peux jamais soumettre la fougue imaginalive du nord à ce rythme exquis du Midi, je suis un grand homme. Oui, l'art ne vit que de mesure. Et aujourd'hui la signification de ce mot ne m'apparaîtplus scholastique ni forcée. Elle est déterminée par la nature même, le ciel, la terre et l'eau, le modelé des nuages, des argiles, des souvenirs et la cadence des vagues. La flamme pure des vestales ne devait pas brûler trop haut ; sans les proportions rien n'existe. » Et au retour ses contemporains stupéfaits le virent tenter une renaissance de la tragédie antique avec des chœurs alternés, tandis qu'il sabrait les parties touffues de ses œuvres antécédentes et soumettait ses caractères aux règles les plus strictes de l'art ancien. Ensuite il revint sur ces enthou-
siasmes ; et ainsi se perfectionna, par une lente superposition des influences étrangères, ce génie bien spécial à son petit État, mais où la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie joignaient quelques-uns de leurs arômes.
A quarante ans V Astre noir était complètement formé et il avait déjà son surnom. Sa réputation était solide, basée sur un grand nombre d' œuvres dramatiques et philosophiques. Les premières étaient les plus importantes. Il avait toujours eu le goût du mouvement et de l'acte. La vie avait fait de lui un écrivain; il portait donc sur le papier par l'intermédiaire de son bras ce qu'il eût voulu répandre sur l'univers avec un plus grand groupe de muscles. Faute d'être un conquérant réel, il faisait se succéder sur le théâtre des écroulements de royaumes imaginaires et des apogées de dictateurs merveilleux. Il n'était jamais plus heureux qu'à l'avant-scène, suivant le jeu des acteurs et vivant la vie qu'il aurait souhaitée, excessive et hardie, précédée de tambours et de trompettes, exposée à des catastrophes et tissée de fils héroïques. Il avait l'art de mettre dans la bouche des personnages au moment décisif la parole plongeante qui décrit de longs cercles dans la pensée du spectateur. Il superposait le rire aux larmes par quelques mots justes et pénétrants.
Sa philosophie se rapprochait du bouddhisme. Elle était d'ailleurs assez contradictoire, car Malauve s'embarquait avec une ardeur extrême sur les thèses les plus hardies et les poussait jusqu'à leurs dernières conséquences. Souvent sa pensée, après maint circuit, aboutissait à sa propre négation. Il vantait sans cesse les Hindous, et son suprême voyage, celui qu'il n'accomplit pas, mais que son imagination lui fit faire beaucoup plus grand que la réalité, fut celui des Indes. Sur cette terre prodigieuse, pâte primitive des civilisations, il avait réuni tous les documents possibles. Il avait appris le sanscrit pour déchiffrer lui-même les Sutras et la métaphysique de Çakya-Mouni. Il ne se plai-
sait que dans cet amas chaotique de myriades de siècles, d'hypothèses d'hypothèses, de sentiments monstrueux, que dans les excès de cet intellect au troisième degré qui est l'intellect des bords du Gange, où la logique, la matière et la morale dansent par tourbillons confondus, où le mot prend subitement la place du sens et le sens s'annihile dans une prière, paysage éclairé par sept soleils comme Saturne, réservoir de toutes les théories passées et à venir, comme les plateaux mystérieux de l'Iran furent les berceaux glacés et noirs de nos races.
Quant à sa science, elle était profonde. Il s'était fait par l'habitude une vision double qui n'était pas une de ses moindres originalités. Savourer un paysage forestier ne l'empêchait point d'étudier les essences d'arbres environnantes et de se rendre un compte exact des petites causes réunies qui font prendre à un ruisseau une route montante, en apparence paradoxale, à travers les fougères et les mousses. Son enthousiasme de Naples s'était très bien accommodé des regards tout géologiques qu'il appliquait aux rivages du golfe, et, quand il avait détesté la Renaissance auprès des tristes fjords de Norvège, il avait considéré leur tranquille encastrement par les roches et discuté avec lui-même leur probable origine glaciaire. Ainsi Malauve était un peu l'homme de l'avenir qui saura comprendre en s'émouvant et appliquera au savoir cette sensibilité qui maintenant ne s'adapte qu'à nos ignorances.
Il avait porté son effort sur la psychologie, parce qu'elle est l'histoire du plus mystérieux des organes, le cerveau, science sur laquelle la brutalité n'a point de prise. On aura beau mettre au jour les circonvolutions, elles ne livreront point leurs secrets. Il y a là un langage actuellement plus indéchiffrable que les derniers cunéiformes. Malauve étudiait au moins les relativités de la conscience, ce à quoi peut s'appliquer notre faible analyse, et dans une partie de sa maison il s'était aménagé un labora-
toire de psychologie avec tous les nouveaux instruments, plusieurs inventés par lui-même.
En dehors de son activité intellectuelle, une des grandes forces de Malauve était sa passion de la justice. Il n'aimait point tel ou tel homme, mais il aimait l'humanité, ce pauvre bréviaire d'erreurs et de souffrances. Quelle que fût l'œuvre en train, il était toujours prêt à la quitter, à changer sa plume de main pour relever un tort, réparer une injustice, cela d'un bout du monde à l'autre. Il y mettait une âpreté et une éloquence qui taisaient de lui à l'occasion le plus redoutable des pamphlétaires, et, quand une iniquité le révoltait, rien ne l'arrêtait dans l'accomplissement de ce qu'il jugeait son devoir supérieur. Devant cette faculté ses ennemis mêmes s'inclinaient. Il se faisait de la justice l'idée haute et immuable d'une sorte de circulation sociale. Elle dompte et concilie le hasard et la fatalité. Elle n'est souvent pas vraie pour l'individu, ni pour la famille, ni même pour la race; mais elle prévaut toujours quant à l'ensemble, au groupement qu'elle s'est librement choisi. Toujours une scélératesse a son circuit, son contre-coup ; et les lois mécaniques de l'action et de la réaction n'étaient aux yeux de Y Astre noir que des cas particuliers de cette grande loi morale que nos étroits regards ne peuvent envisager dans son étendue. Il aimait à se représenter lui-même comme une manifestation de cette justice. C'est ce qui lui faisait prendre avec enthousiasme la cause des opprimés et des humbles. Cependant la noblesse et les titres l'impressionnaient; tant est confuse la nature humaine.
Son jugement sur les hommes et les choses était particulier. Il n'associait pas seulement des idées, mais des séries d'idées. Quelquefois un petit fait, une parole en l'air prenaient pour lui une importance considérable, lui donnaient une vision fausse sur laquelle par orgueil et par entêtement il ne revenait plus. Il était rancunier, haineux, savait merveilleusement dissimuler. Capable de
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mener de front mainte intrigue, il ne pardonnait guère à quiconque entravait sa route. Sa vengeance était généralement si détournée et tortueuse que ses victimes gardaient des doutes et une réserve.
11 dormait beaucoup, mangeait énormément, pensant qu'il fallait de toutes façons refaire cette substance cérébrale qu'il dépensait avec tant de largesse. Quand il dévorait un poulet doré de beurre, il lui arrivait de dire : « Voilà toute une théorie qui descend dans mon estomac». Un verre de chaud bourgogne amenait une scène immortelle : « Si l'on veut que je fasse du bon théâtre, écrivaitil à la régente, offrez-moi d'excellents dîners. » Malgré cette gourmandise extrême, son humeur n'avait guère varié, il était plutôt un mélancolique avec des éclats de grosse gaîté. 11 restait des heures et des journées muet, taciturne, le regard éteint, replié en lui-même et il sautait de là d'un bond soudain dans la discussion la plus animée, jonglant avec les arguments, le rire et les paradoxes. Quelquefois, par l'excès même de la pensée, il arrivait à la non-pensée, à une torpeur cérébrale où surnageait la sensation de l'être que doivent posséder les minéraux et les choses les plus rudimentaires. Il demeurait longuement engourdi. Cela le prenait à des moments divers, sans cause apparente, à table, en pleine causerie, la fourchette et la parole en l'air, à la grande surprise de ses interlocuteurs.
Ces abîmes effrayaient Malauve comme tout ce qui était noir, incertain, échappait à l'effort vital de sa puissante compréhension. Il redoutait la mort, cela depuis l'enfance. Le mot Mort avait toujours eu pour lui sa vigueur. L'idée du non-être le terrifiait. Il tremblait tout seul en y pensant. Aussi affirmait-il bien haut l'immortalité de l'âme, mais il y avait des jours où ses disciples, l'interrogeant sur ce thème éternel et banal, le trouvaient désemparé, découragé, fiévreux. Par une bizarrerie fréquente il s'attachait d'autant plus à l'image du néant qu'elle l'épouvantait
davantage. II la mêlait à toutes ses conceptions, et les spectateurs du théâtre de la Gloire, à Séneste, étaient sûrs, quand un cadavre s'abattait en scène, d'entendre des phrases magnifiques et vibrantes, telles qu'on pourrait les prononcer derrière la tombe si l'on retrouvait la parole. Quand Malauve rêvait il se voyait squelette ou pâte gélatineuse devenant homme peu à peu par le mystère de l'embryologie. Il sentait se dessiner en lui, à mesure d'organes plus parfaits, une conscience plus grande et l'idée que ce travail se décomposerait un jour, que cette conscience s'éparpillerait avec les cellules matérielles le faisait s'éveiller plein de sueur et d'horreur. Bien qu'il affichât cet athéisme panthéistique dont l'inconséquence paraît le dernier terme de la réflexion philosophique, il suppliait chaque soir un Dieu de lui accorder une vie très longue, « afin d'achever mon œuvre qui peut être utile au bonheur de l'humanité », ajoutait-il, espérant ainsi puérilement tromper ce Dieu sur son égoïsme. De la même source venaient aussi les vingt-cinq signes de croix. Il croyait aux prédictions et aux pressentiments. Il pressait un certain nombre de fois le bouton de sa porte en rentrant dans sa chambre, regardait d'abord certains objets. Il était sujet à des pâleurs subites, à des tremblements serpentins dans tous les muscles.
Sa marque principale était l'impulsivité. Il agissait à la hâte, comme mû par un ressort. Il courait avec une fougue irrésistible à l'assouvissement de son désir quand ce désir avait atteint un certain degré. Ses yeux brillaient alors de lueurs étranges, son corps lui paraissait une fourmilière de feu. Pour la possession d'une femme longtemps convoitée et dont l'image occupait son esprit il eût tué, massacré, pillé. Il connaissait en lui ce déclic de l'instinct et le redoutait, s'efforçait de chasser les tableaux provocants dont les couleurs trop vives le mettaient hors de lui; mais si dans la vie pratique c'était là son vice, dans la vie intellectuelle c'était sa force. Il n'avait qu'à
penser longuement pour qu'à un certain moment une jonction de faits épars, de réflexions et de traits de visage se fit dans sa cervelle en rumeur. De pied en cap, en grand relief des personnages lui apparaissaient. Bientôt ils se mouvaient et un zèle irrésistible fermentait en lui de raconter leurs gestes, leurs paroles; et toute sa force d'observation, une multitude de remarques, d'hypothèses inductives et déductives s'assemblaient autour de ces nouveau-nés. Des rapports s'établissaient. Il arrivait à la genèse dramatique en quelque sorte inconsciente et vigoureuse, et son esprit concevait une vie nouvelle, des paysages imprévus où tous ses enfants hallucinatoires discouraient, agissaient, bataillaient; sur ce qu'il avait ainsi édifié il ne pouvait plus revenir. D'un être qui d'emblée devenait un type de scélérat il n'eût pu éteindre la noirceur. Alors seulement il se mettait à sa table et il laissait courir sa plume sans presque même avoir conscience des sentiments et des pensées qu'elle fixait à jamais et dont l'assemblage se trouvait réglé par sa réflexion. C'était comme une éruption volcanique, une force élémentaire, et ce travail créateur se rapprochait réellement de celui de la divinité tel que nous nous le représentons, un développement de la puissance inclus dans cette puissance même. Par là Malauve, Y Astre noir, se rattachait aux autres génies de toutes les époques et de toutes les nations. Il était bien delà famille. Ces hommes-là sont, au milieu des races humaines, comme une race où les ressemblances sont plus fortes que nulle autre part, tellement qu'un d'eux scruté et pris comme type doit, pour les traits généraux, caractériser les autres. Il peut, y avoir des différences morales, mais l'intellect est le même. Entre Aristote, Léonard de Vinci et Gœtjie, qui n'apercevrait d'immenses corrélations? Curiosité répandue sur la nature entière comme si la nature avait laissé son empreinte dans leurs vastes cervelles et que cette empreinte cherchât sans cesse à rejoindre la réalité. En eux les arbres ont
déposé leurs floraisons eomplexes, les fleurs leurs parfums, les pierres leurs symétries. Les lents efforts de l'animalité pour prendre d'elle une conscience plus grande sont inscrits dans la suite de leurs pensées. Chacun de leurs raisonnements est une série d'images correspondant aux mouvements de la nature, mais raccourcie par des symboles, signifiée par des synthèses. Les mots dont ils se servent et qui sont leurs liens avec les autres mortels diffèrent néanmoins autant de ces mêmes mots que l'idée d'un singe diffère dans l'esprit d'un sauvage ou de Darwin. Ils n'ont pour eux qu'une valeur d'effigie, de représentation. Ils ne représentent même que faiblement les puissants concepts dont ils sont l'émission grise. Ces volcans lancent des laves de paille. C'est leur pensée qu'il faudrait voir. Pour les comprendre il faut monter à leur niveau. On s'arrête d'ordinaire ci l'étonnement. Ils ont le sens de la continuité du discontinu, de l'ensemble à travers le fragmentaire, de l'éternité et de l'unité parmi le momentané et le divers. L'idée que nous nous faisons des forces supérieures est celle qui sans cesse les guide et les anime. Et leurs défauts mêmes ne sont peut-être que des disproportions auxquelles nous appliquons notre jugement faible et médiocre. Ainsi les vers de terre considéreraient l'homme comme affligé d'une difformité parce qu'il rampe avec deux pieds et meurt tout de suite si on lui sectionne le cou.
Comme les génies sont tous unis dans le temps et l'espace, ils n'ont entre eux de supérieurs ni d'inférieurs. Tous ont tous compris et tous se concilient. La contradiction ne signifie rien pour des esprits où se condense l'ensemble des contradictions. Et ces puissants cervaux individuels nous pouvons les réunir dans une sorte de cerveau général d'une force d'expansion inouïe, et qui, depuis que l'homme est debout, jette généreusement à l'humanité des flots de verbes lumineux grâce auxquels le monde n'est pas entièrement obscur.
Leur activité dans ses manifestations variées remontre l'opposition des milieux qui les compriment et sur lesquels ils réagissent. Débat grandiose ! Malauve à Séneste, Spinosa à Amsterdam, Gœthe à Weimar, Darwin à Down, opprimés par une moindre masse, luttant contre une pâte humaine moins épaisse et grossière, ont pu atteindre leur maximum génial ! Il ne leur faut pas la solitude, car ils se perdraient en mélancolie, étant non des fous, mais des capacités, des réservoirs de forces, dont une seule non balancée par les autres amènerait la désorganisation et l'aliénation. Il ne leur faut pas une multitude, dont la presse et la bousculade, le rempart des cœurs ordinaires s'oppose de toute sa vigueur jalouse à la manifestation d'un seul et libre esprit. Il leur faut une confédération, une petite assemblée d'hommes dont ils disposent, et qui, tamisant la lumière, la dispensent aux autres suivant la faiblesse de leurs regards, un groupement où tout se modèle à leur image, assez imparfaitement pour qu'ils dominent toujours, assez dévotement pour qu'ils aient le perpétuel désir de sculpter, avec plus de finesse que jamais, une argile malléable et compréhensive.