‹ L'Astre noirChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les idées de Malauve n'avaient pas été d'emblée victorieuses. Pour que l'humanité se mette à considérer les choses sous un aspect différent, il faut tout un sourd travail, une lente et tenace pénétration. Les sociétés, bien qu'absorbées dans les petits faits qui sont leur pâture journalière, sont néanmoins propices à la diffusion des idées générales et celles-ci sont d'autant plus actives qu'elles sont plus hautes et presque inaccessibles à l'intelligence de chaque individu. Les masses ne sont menées ni par la faim ni par la soif, ni par la politique ou politiquaillerie courante. Elles obéissent aux métaphysiques. Toute idée doit passer en acte. Le philosophe, en assemblant des abstractions dans son cabinet à la lueur de la lampe, accumule des forces explosives qui plus tard auront un effet irrésistible, après une série de métamorphoses aussi réglées que celles de la chenille en papillon. Les pensées les plus abstraites, comprises par une élite intellectuelle, servent de base et de méthode à tous les travaux scientifiques, littéraires et artistiques contemporains. Ainsi des esprits de second ordre s'en imprègnent, les colorent et les déforment, et, descendant peu à peu la spirale, elles arrivent infiniment modifiées, en dehors même du livre, du tableau, du journal et du son, aux cerveaux incultes qui en admettent les mystérieux débris avec une passion,

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un enthousiasme proportionnels à leur nouveauté même. De nos jours l'action des métaphysiques remplace l'action religieuse. Kant à Konigsberg, Fichte, Hegel et Schelling après lui, Auguste Comte en France ne se doutaient guère en assemblant leurs élégants théorèmes que ces hypothèses reprises et adaptées aux besoins sociaux par la logique implacable d'un Proudhon ou d'un Marx menaceraient toute l'organisation actuelle. Il arrive un moment où l'air est tellement saturé de l'œuvre des doctrinaires que celle-ci parait banale puisqu'elle est entrée dans les faits. Aujourd'hui tout adolescent commence par se méfier de ses sens. Il n'a pas lu la Critique du Jugement. Il fait mieux que cela, il la vit.

L'Astre noir avait surgi au bon moment, à la fin d'une de ces périodes qui nient toutes les vérités spéculatives, qui prétendent se passer d'idéal et trouver des explications dans la matière. Mais le matérialisme est lui-même une métaphysique, la plus confuse, la plus contradictoire de toutes. De nouvelles découvertes scientifiques donnaient aux esprits un immense orgueil. Ils considéraient les problèmes comme résolus parce qu'ils les avaient conçus. Et tout était à l'unique observation du réel, c'est-à-dire aux mensurations, classifications, etc. On riait des hypothèses. Des encyclopédies chaque jour plus abondantes surchargeaient les esprits. Chacun désirait savoir un peu de tout. Si les famines étaient nombreuses, l'instruction était considérable, et le bagage scolaire d'une fille d'ouvrier eût fait honte à Pic de la Mirandole. Nulle espèce de foi. On avait classé avec une plate sagesse les problèmes par rang d'importance et on les abordait méthodiquement. Les arts se ressentaient de ces tendances. La littérature était humoristique et grossière, sans élans et sans flammes, charriant l'immondice et la banalité. La peinture se traînait dans ces représentations de la vie courante qui sont encore des natures mortes. Quant à l'architecture, elle n'était ni commode ni belle comme à toutes ces époques

mixtes, et les gens habitaient sans agrément des demeures grotesques. La musique était tuée par le didactisme. C'était un universel effondrement. Les chefs-d'œuvre des temps passés qui eussent pu contrarier ces tristes abandons étaient dédaignés, ridiculisés, salis par l'opérette et la chanson triviale, derniers débris de l'art dramatique; On traînait tout au carrefour : il y avait un immense malaise, une sorte de vaste bâillement dont on ignorait les causes et qui tenait à l'angoisse morale, résultat de toute cette sécheresse. On regardait l'horizon avec inquiétude, on épiait sur toute l'Europe ce qui allait venir de nouveau. Ce nouveau fut Malauve. Il publia à Séneste un poème en prose intitulé le Grand Désir, œuvre de l'adolescence, mais douée d'une âme forte, toute bouillonnante du génie futur. Ce poème resta un an exposé à la devanture de cinq ou six libraires de la cité, feuilleté par des mains distraites. Quelques esprits distingués complimentèrent le jeune auteur et ce fut tout. Mais voilà que, l'année suivante, une revue du nord de l'Italie et une revue allemande découpèrent simultanément, comme si elles s'étaient donné le mot, de longs extraits du Grand Désir, avec des clameurs d'enthousiasme; ce fut une traînée de poudre. Tous les périodiques en langue germanique reprirent ce thème neuf et intéressant et les quotidiens suivirent. Il y avait là comme une libre respiration après un temps d'atmosphère viciée, une apothéose de l'amour avec des parties cherchées, d'autres un peu banales, mais enfin de beaux mouvements et surtout une révolte magnifique contre l'universelle apathie. Les femmes se passionnèrent pour ce précoce gloiïficateur du sentiment qui fait toute leur existence. Dans les salons de Berlin, de Rome et de Florence, on se réunit pour lire ces pages vibrantes, commenter ces longues périodes regorgeant de sève fougueuse et vivace, et du coup les malheureux auteurs locaux, les préférés, les encensés de la veille, furent relégués au second plan. Avec ce zèle de divulguer qui tient ceux qui décou-

vrent un grand homme, on se prêtait le volume. Le libraire de Séneste dut tirer plusieurs éditions.

Dans la petite ville ce fut une stupeur. On ne s'abordait qu'en parlant de la chose. Au cercle, il y eut des exclamations la première fois qu'arrivèrent des revues publiant des extraits du Grand Désir avec un portrait de Malauve. Les habitués tournaient tout déconcertés autour des tables, « Tiens, tiens ! — Je vous l'avais dit qu'il y avait quelque chose dans ce garçon. — Mais c'est mon cousin, vous savez?

— Moi, je n'avais rien compris à son livre, je vais le relire.

— Quel âge a-t-il? » Malauve par grosse faveur fut nommé d'emblée membre du cercle où n'étaient admis que les Méprisards. Le comble fut que l'impératrice d'Allemagne, fort intellectuelle et passionnée pour la philosophie, fît demander qu'on lui présentât le jeune homme, lors d'une visite au vieux prince de Séneste. Devant toute la ville le séduisant Malauve fut embrassé par la souveraine. La presse européenne, qui commentait de près ce voyage où beaucoup voulaient voir des complications politiques futures, raconta l'entrevue. On prêta au naissant philosophe de la fierté, de belles réponses. La vérité est qu'il resta troublé, sachant d'ailleurs assez mal l'allemand et qu'il regarda l'heure à sa montre sitôt après l'accolade impériale, par un mouvement de gêne assez naturel, mais scandaleux au dire des courtisans. De ce jour sa réputation ne lit que grandir. Il fil paraître l'année suivante un drame philosophique à grandes lignes, Joie et Peine, qui, impatiemment espéré, ne déçut aucune attente. On y retrouvait la véhémence si remarquée du Grand Désir, les personnages avaient un fulgurant relief et la somme des idées ne semblait pas près de tarir, car Hansen, le célèbre critique allemand, les ayant dénombrées, en classa deux cents originales et mille semi-banales qu'il attribuait aux lectures et aux fréquentations.

Cette fois Séneste ne voulut pas être en retard vis-à-vis de l'Europe et l'on décréta que le drame serait joué aux

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frais de la ville sur le petit théâtre alors modeste et assez mal agencé qui suffisait aux joies dramatiques des habitants. La représentation fut un triomphe. Ceux qui s'y ennuyèrent n'osèrent pas le dire ; puis il n'y eut pas là de confrères jaloux, presque pas de littérateurs. Mais, comme si les intelligences de cet étroit pays prenaient feu à la fois, on remarqua fort le premier livre militaire du lieutenant Tronquin, la Défense des places, publié la même année, et, dans un tout autre genre, la thèse sur le Rein du docteur Aldébrat. Ainsi les trois futurs amis furent contemporains de réputation.

Athènes, grâce à sa civilisation exiguë, resserrée, prit historiquement une importance extraordinaire. Alcibiade, Diogène le Cynique et tant d'autres passeraient inaperçus dans les États d'aujourd'hui. Il en était de même à Séneste. Cette petite cité ne fut pas encombrée par la matière presque inorganique qui désola et opprima les villes-caravansérails. Là autour de chaque rouage une multitude d'individus gâchent le fonctionnement troublent l'opinion, et leurs mouvements instinctifs dominent en importance les mouvements réfléchis de leurs éducateurs. C'est le défaut des vastes agglomérations que l'intelligence les pénètre moins. A Séneste, chaque tournure d'esprit n'a pas plus d'un millier de représentants, tous ardents, de jugements divers, les analogues étant rares. Ils apportent à défendre leurs opinions une animation d'autant plus féconde et tenace.

C'est ainsi que l'élément avancé, ceux qui toujours sont à l'affût des tentatives intéressantes, accueillirent avec des transports de joie la gloire naissante de Malauve. Parmi eux le noyau artistique saisit d'emblée le parti que l'on pouvait tirer de cette philosophie nouvelle. Ce fut comme une petite Renaissance. Tout ce qui fut produit ces annéeslà porta l'empreinte de Malauve et les efforts esthétiques de Séneste y gagnèrent un cachet tout spécial. Il se forma même une industrie du meuble originale, un peu sur-

chargée de personnages allégoriques qui, par sa hardiesse, réussit et fut très demandée et imitée en Europe.

Au contraire les conservateurs, les rétrogrades, ceux auxquels toute évolution semble une insulte ou un crime, reçurent le choc des idées nouvelles avec indifférence d'abord, ensuite, par la contradiction, avec fureur. Mais les révolutionnaires l'emportent en général, car ils ont pour eux la force irrésistible du devenir. Aussi les journaux destinés à combattre Malauve, rédigés par de vieilles barbes, raillés, désertés par leurs propres fondateurs, tombèrent d'eux-mêmes et la Gazette de Séîieste, fondée par un des premiers admirateurs du maître, Le Chaminant, devint le porte-parole des idées nouvelles.

Séneste est un Etat libre où l'on accueille les réfugiés politiques du monde entier. Il y a là un groupe d'agitateurs impénitents, braves gens sous des dehors hirsutes, qui se réunissent à un café toujours le même, et, jouissant d'une hospitalité complète, assurent en somme le calme à la cité. Ceux-ci furent les plus fougueux partisans de Malauve. Les fanatiques voient des prosélytes partout. Les idées sur la liberté métaphysique que défendait cet ardent jeune homme prirent pour eux une signification sociale, et il devint leur drapeau. Comme ces révolutionnaires appartenaient à une internationale puissante et cohésive, a réputation de l'Astre noir se trouva, par une voie détournée, diffuser à l'étranger vers des couches ouvrières qu'elle n'eût pu directement atteindre.

Il y a toujours dans un Etat un certain nombre d'oisifs ou indifférents ou enthousiastes. Les seconds suivirent le mouvement. Les premiers, appartenant surtout aux Méprisards, ne purent plus résister quand le palais eut adopté Malauve. On marmotta bien dans les coins. De vieilles dames refusèrent à jamais d'ouvrir un de ces livres diaboliques, mais le bon ton fut de s'occuper de lui, et dans les luxueuses bibliothèques on prit l'habitude de faire relier superbement chaque pièce du génie national.

Il y eut ainsi dans l'ascension de Malauve trois périodes : la première de combativité, la plus brillante et qui parfumait toutes ses rêveries orgueilleuses. Oh, les premiers effluves du succès! Sentir l'opinion tournée vers soi, attentive aux lignes qui vont sortir de la plume, voir le respect monter avec l'étonnement! C'est à ce moment qu'il écrasa d'une manière définitive avec un retentissant pamphlet : les Stupides, ses malheureux prédécesseurs. Il y avait à Séneste un poète de cour qui de temps à autre écrivait de tièdes romans et que goûtaient beaucoup les âmes sensibles. Il s'appelait Justin Cœuriot. Il promenait à travers ses forêts littéraires les jeunes filles et les jeunes garçons, les faisait s'asseoir dans des clairières, et par la pluie s'abriter sous des chaumes. Mais les discours que tenaient ces langoureux amants étaient d'une fadeur désespérante, et l'on ne comprenait guère qu'ils n'eussent pas l'envie brusque de se quitter avant le mariage prévu et de rentrer chacun chez soi. Il eut l'infortune d'attaquer Malauve qui se jeta sur lui avec la dernière violence, et, par sa brochurette, l'écrasa. Il y expliquait que de génération à génération il se fait des zones d'incompréhensibilité, que, passé un certain âge, on ne doit plus que regarder la jeunesse avec intérêt, et se taire quand on ne sait ce qu'elle veut dire; que se vanter de ne pas comprendre, c'est se vanter d'être bête, c'est le comble de l'arrogance nulle. Il dénombra les branches, les feuilles, les mousses, les tristes comparaisons de Cœuriot, qui pleurait en lisant ces critiques et en rassemblant ses malheureuses épithètes pour une riposte qui n'eut aucun succès. Ses partisans et imitateurs épouvantés devinrent, avec la lâcheté, bien connue des gens du monde et des suiveurs, imitateurs et partisans des idées neuves. Ce fut le cas de Caldius qui mit autant de servilité à accourir auprès du soleil levant qu'il avait mis de promptitude à planter là les vieilles lunes. Mais il gardait au fond du cœur l'amour de la romance et des paysages sylvestres et se

forçait pour applaudir à la brutalité réaliste et sombre de Malauve.

La période de combativité cessa à la mort du vieux prince, avec l'avènement de la régente. Chaque jour la renommée du dramaturge augmentait C'est l'époque où la France après bien des hésitations et des reculs se résigna enfin à adopter ce génie contraire à son tempérament et dont la hardiesse surtout l'intéressait. De là il passa en Angleterre, en Amérique et en Russie. Et encore n'arriva-t-il à ce pays que sur le tard et aux environs de la cinquantième année. Marche singulière des réputations! Il faut trois jours pour qu'un chargement de pommes de terre aille de Londres à Berlin. Il faudra quelquefois quarante ans pour qu'une idée parcoure le même trajet. C'est qu'ici la ligne droite n'est plus. Il s'agit de conquérir des esprits différents, et rien ne prouve mieux la diversité cérébrale entre Européens que la difficulté qu'a une doctrine née sur un certain territoire à pénétrer dans un autre. Malauve devint un tyran. Il fondait autour de lui une véritable école, une sorte d'académie douée de toutes les sottises, de toutes les faiblesses qu'entraînent les cénacles. Lui-même se livra. à des bassesses incroyables pour se faire recevoir des Instituts de Paris et de Berlin à titre de membre étranger. Il connaissait pour l'avoir étudiée sur lui-même la marche lente de la gloire. Il savait que quand on se lasse d'un talent dans son propre pays, que l'on commence à le discuter et à lui en préférer un autre, c'est à ce moment-là même que ce talent devient une nouveauté pour la nation d'en face. Ainsi l'on se met souvent à étudier en France un auteur anglais ou réciproquement, alors que le crédit de cet auteur est en baisse. Malauve flatta donc les moindres journalistes étrangers, les attira chez lui et les combla d'éloges. Tout en ayant l'air de protéger et d'encourager la jeunesse, il s'efforçait d'annihiler les œuvres naissantes, car la moindre marque de sucrés lui portait ombrage. Doué d'une finesse extrême,

il choisissait dans les travaux des débutants la partie faible et outrancière, la vantait, la défendait en l'abandonnant peu à peu, la faisait ensuite publier en tête de la Gazette de Séneste. Il ne prônait que les médiocres, ne craignant rien d'eux. Quand il pensait que quelqu'un était gagné à sa cause, paralysé d'admiration, il ne s'en occupait plus. Les jeunes gens, persuadés que tout le monde tient d'eux peu de compte, de gloire nulle et d'aspirations infinies, sont très reconnaissants des moindres avances. Malauve les accueillait fort bien avec de la dignité, un fil de raideur. Mais malheur à l'imprudent qui s'avisait de faire montre d'indépendance ! A l'autocrate tous les moyens étaient bons pour lui casser bras et jambes, et l'adresse suprême eût été de vivre en dehors du grand homme. L'approcher, c'était l'esclavage ou la mort.

Il était sensible à la critique et au suffrage des intelligences. Comme il savait dire à chacun ce qui convenait! Il enveloppait sa louange de dehors rudes qui la faisaient mieux ressortir, diamant monté sur du fer. D'une jalousie effroyable quand, ce qui était rare, l'œuvre d'un confrère réussissait, il avait une façon spéciale de le féliciter avec un léger bégayement et une loucherie imperceptible : « C'est bien, mon ami, c'est très bien, d'un grand souci artistique, » dont on riait, et qui signifiait, traduite en sincère, la moins parlée des langues : « Toi, mon bonhomme, je te repincerai ;mais, en attendant, je voudrais bien te voir à cent pieds sous terre. » Il n'ignorait point l'art d'accomplir les bassesses nécessaires, et de serrer seul à seul la main honteuse. Brave devant le papier, il était lâche devant les hommes et redoutait la brutalité. Quand quelqu'un paraissait lui échapper décidément, il le prenait sous sa tutelle, le rangeait dans son école, le protégeait contre des ennemis imaginaires et de gré ou de force l'autre était désormais un disciple, un bon élève. « Ah ! le malin singe ! » s'écriaient ceux qui possédaient leur Malauve, l'hypocrite à l'ambition sans bornes, qui

voulait tout dominer, tout absorber, tout bâillonner, régler à lui seul l'intellect de son époque, mais ils ne le disaient qu'entre eux, car on ne les aurait pas crus. Et, aux yeux de la majorité, ce tyran était un excellent homme, d'une franchise admirable, serviable, brave et désintéressé.

La troisième période de Malauve, le patriarche, commença avec les cheveux gris. Il lui devenait inutile de ruser et de lutter, sa position faite. Admis par toute l'Europe, traduit même en chinois, adulé, encensé chaque jour, cité à propos de tout et de rien, interrogé sur chaque événement, distribuant ses oracles, le grand homme était comblé. Il représentait les hautes vertus familiales; on s'attendrissait sur la petite paralytique, le bel Eucrate, le dauphin, espoir de la lignée. Il était le seul, le vrai, le grand Sénestois. Chacun de ses gestes, une pluie de bénédictions, une apothéose de sagesse. Quand il ouvrait la bouche, un évangile sortait. Il recueillait enfin les fruits d'un rôle longtemps soutenu. Alors il se détendit, il trouva réellement du charme à la bonté; sentant ses forces faiblir, il désira que tout le monde fût affable et cordial. Ainsi qu'il arrive aux ambitions satisfaites, dans le vide du désir se précipita la sensualité. Il eut plusieurs maîtresses qui ne firent qu'aiguiser ses appétits séniles, surtout que sa jeunesse avait été plutôt austère. S'il avait eu beaucoup de gloire, il n'avait pas gagné l'argent que l'on croyait et cet argent passait plus à ses coûteuses fantaisies qu'à sa maison. Le patriarche avait bien des lacunes. Mais le pavillon couvre la marchandise : on peut avec les cheveux blancs voler, tuer, on est à l'abri du soupçon. Ils sont synonimes de respect dû, de droiture et d'intégrité, et, quand chacun de ces cheveux a l'honneur de pousser sur un crâne de génie, alors l'enthousiasme se joint à la dévotion, la sainteté est complète.

A cette époque Malauve se mit à bénir et à maudire. Il remplaçait la divinité. Il bénissait tout ce qui était bien, ses admirateurs, les statues, les places publiques, les

visiteurs, ceux qui le lui demandaient et ceux qui ne le lui demandaient pas. I! maudissait ses adversaires, ceux qui n'avaient pas ses opinions, ceux qui n'avaient pas lu ses œuvres, les indifférents, tout ce qui était mal. Avec une extraordinaire naïveté, il ne parlait plus guère que de lui-même. 11 devenait distrait dès qu'un autre l'entretenait de ses affaires et, par un biais adroit, ramenait les discours sur Y Astre noir. Les moindres faits de sa vie prenaient une importance capitale.

Au reste, il pouvait être fier; son influence était considérable , égale à celle d'un pape ou d'un empereur. Chacune de ses pensées jetait des semences innombrables d'où sortait dans chaque nation une végétation vigoureuse. Sa devise était Agir par Vidée et cette action fut intense. Son axiome favori : « Toute idée résulte en nous d'un dépôt successif des efforts de la nature, » fut compris à Séneste avec son sens positif: les minéraux, les végétaux, les animaux ont abouti par une lente évolution à une forme ultime, l'esprit humain, où il y a des reflets de toutes ces tendances passées. En Allemagne, où l'on juge par le développement, la phrase voulut dire que la nature humaine cherche perpétuellement depuis la naissance des moyens de plus en plus forts d'expression dont le terme final est l'idée pure. On prévoit la série d'inductions qu'échafauda là-dessus ce peuple à l'ardente métaphysique. En France la chose parut obscure, écrite en sénestois d'après les beaux esprits : « C'est idiot, affirmaient les critiques parisiens. Si un Français parlait ce galimatias, vous le trouveriez détestable ; mais c'est un étranger, alors vous l'admirez. » Pourtant on s'accorda pour trouver que le rébus signifiait : « Quand notre nature a fait beaucoup d'efforts, elle finit par trouver l'idée. » La logique française voit dans toute pensée une apologie de la raison. Les Anglais observaient là une image sans grande portée, issue de la géologie. Les Italiens en tiraient une allusion politique à la défense de leurs côtes et elle

était citée par les journaux de l'opposition, condamnés par ce motif à des amendes qu'ils ne payaient jamais. Ainsi, par ce bref exemple, se démontre que tout ce vaste monument élevé par Malauve à la pensée de son époque se réfractait d'une manière différente aux facettes nationales de cette pensée et qu'il n'était réellement compris qu'à Séneste, mais qu'à l'étranger la déviation de ses doctrines était encore assez belle et curieuse pour susciter des admirateurs et des admirations. Ainsi l'architecture de la Perse enthousiasmait les Indiens qui la copiaient en l'adaptant à leur génie. Ainsi l'alphabet phénicien fut un outil employé par maintes races suivant leur tempérament propre et modifié par elles de telle sorte qu'il est aujourd'hui malaisé de ressaisir, à travers des métamorphoses si diverses, la communauté de l'original.

Donc ce que les nations cherchent dans des beautés étrangères, c'est non pas tant des œuvres à admirer que des sujets d'excitations pour elles-mêmes. Il arrive toujours une heure où le génie national ne se suffit plus, s'épuise, se dessèche. A force de faire le tour de tout ce qu'il a sous la main, de raisonner dans le même sens, de s'émouvoir d'émotions analogues, il est pris de fatigue et regarde par delà les frontières ou les générations. Il inspecte l'espace et les temps, cherchant des germes de fécondité. Ainsi s'expliquent les Renaissances, les prodigieux transferts littéraires et artistiques, les invasions de pensée qui se comportent comme des invasions d'hommes, livrent des batailles, franchissent des obstacles, s'installent en triomphatrices, jusqu'à ce que la sénilité, la désuétude les accablent à leur tour, et qu'elles cèdent devant des nouveautés empruntées. Les courants de l'esprit humain tourbillonnent, se remplacent, accomplissent des migrations, tels les peuples qu'ils représentèrent. L'intelligence s'élargit, le point de vue devient cosmopolite, et la race, sans sortir de chez soi, participe aux

troubles, aux erreurs, aux sensibilités des races les plus éloignées.

L'homme de génie concentre, accumule toutes ces aspirations d'une époque. Il tend à représenter par son esprit l'humanité entière et le type véritable serait celui qui aurait de chaque chose un reflet et une pénétration universelle. Mais ce modèle est, comme tout idéal, inaccessible. Que n'étudia-t-il point Rabelais? Art, religion, science. Voyageur du mot, changeant sans cesse de résidence effective et verbale, il récolta partout les idiotismes, les proverbes, les provincialismes. Il visita l'Italie et en rapporta l'élan d'alors ; il suivit passionnément les grands débals de ces temps troublés, regarda le passé, plongea dans l'avenir et créa une dizaine de caractères singuliers et pourtant généraux, qui ont une date, mais où circulent toutes les formes du bipède raisonnant. S'ils sont excessifs, monstrueux, c'est qu'ils regorgent chacun de vingt personnages qui seraient eux-mêmes une réunion d'autres. Ils deviennent des symboles par inclusions successives de types concrets. La moelle rompue de l'os célèbre est toute grouillante de la vie générale, et Rabelais resta Tourangeau. Malauve aussi fut un débordant; il eut en lui de l'Anglais, du Français, de l'Italien, de l'Allemand, du Norvégien. S'il fut-obscur, ce fut par groupements de pensées autour d'une pensée. Or il eut la force de garder la saveur sénestoise. Il prit son axe dans sa racine, et traversa toutes les couches de terrain, mais nourri par la sève du sol naturel. Quand il apparut, chaque peuple se reconnut en lui, pas assez pour s'y confondre. Il garda toujours un éloignement, un rayon propre d'auréole, une caractéristique. Cette marque il la devait à la petite ville entourée de ses quelques milliers d'habitants, à la différenciation sociale qui s'était faite à la lisière des deux grands Etats. Les circonstances l'avaient rendu fidèle à son bout de terre, piédestal autochtone de sa glorieuse statue.

Dans tous les pays d'Europe, il se fonda des Sociétés Malauve. Elles avaient un idéal à la fois théorique et pratique : répandre, interpréter la doctrine du maître, réunir des lumières pour pénétrer jusqu'au fond de cette pensée multiple, plus accessible à l'assaut de plusieurs intelligences que d'une seule, et aussi, comme il y avait dans cette œuvre une part importante faite à la pitié, distribuer aux misérables, aux déshérités, des consolations matérielles et morales, une sorte d'évangélisation philosophique. A la fondation de ces sociétés participaient des femmes désœuvrées, belles et bonnes comme il s'en rencontre et que réjouit l'antithèse de mains soignées et douces appliquées sur des plaies repoussantes. Il y avait des jeunes gens, enthousiastes des dames, enthousiastes de l'idée, si étroitement collaborent l'esprit et la chair. Ainsi se formaient dans les Etats, avec la devise Agir par l'Idée, de petits groupements, images fidèles de celui de Séneste et comme une multitude de miroirs qui reflétaient la flamme centrale.

L'éducation donna une grande part d'autorité à la philosophie de Malauve. Adoptée par certaines écoles, combattue par d'autres et d'autant plus étudiée, elle se greffa de bonne heure dans les esprits : les jeunes Anglais, Français, Allemands, Russes et Italiens se précipitaient avec enthousiasme vers Eucrate, les Circuits de la Justice, Joie et Peine, vrais palais des Mille et une Nuits. Ils analysaient, interprétaient, récitaient à leurs familles ces pages neuves et révélatrices et. après de longs débats, convertissaient leurs parents. Si l'Astre noir avait été doué de l'audition universelle, il eût pu entendre, sur tous les points du continent et à chaque minute, des voix fraîches vanter ses mérites avec impétuosité et ferveur, repousser les contradictions et déclamer par preuve des morceaux vite célèbres.

Cependant le héros de tant d'éloges et de préoccupations si hautes avait fort à faire à Séneste. Une fois la

machine à gloire mise en mouvement, il fallait sans cesse l'alimenter. Une réputation vit comme un homme; elle ne se nourrit point de viande creuse et elle dépérit par le jeûne.

Malauve avait minutieusement réglé son existence et celle de ceux qui l'entouraient de façon que Séneste marquât exactement l'heure intellectuelle de l'Europe. Il y avait donc dans cette petite confédération une série de rouages compliqués par lesquels le grand homme était tenu au courant des idées et inventions en marche. Tout lui arrivait par voie directe. Il centralisait les forces artistiques ou scientifiques et les lançait à nouveau dans la circulation après qu'elles avaient passé par sa forge.

Chaque matin Caldius recevait un volumineux paquet, la correspondance de Y Astre noir. Aidé de deux disciples, il dépouillait, mettait de côté les lettres de fous, d'énergumènes, les demandes d'argent, ceux qui proposent des sujets et ceux qui reprochent d'en avoir volé, ceux qui livrent des inventions extraordinaires moyennant finances, les approbations ou les injures. Les lettres de femmes, * conçues en des termes à peu près identiques et d'une admiration qui frôle l'amour et demande un portrait, étaient aussi accumulées, tandis que, dans les journaux, les passages importants, découpés et soulignés au crayon bleu, devaient passer sous les yeux du maître. On empilait la masse d'ouvrages nouveaux, et ceux qui suivent la doctrine, et ceux qui s'en écartent, et ceux qui la combattent, les pamphlets et les brochurettes : l'Anti- Eucrate, VAstre vert, le Philosophe de petite ville, etc. Sauf les ennuyeux et les trop évidents insensés, on répondait à tout le monde. A chaque auteur on décernait la palme en quelques phrases stéréotypées, pas trop compromettantes, car comment av,oir le temps matériel de couper seulement les volumes! Les admirateurs étaient seuls négligés, comme gagnés d'avance à la cause. Les dénigrants et les critiques étaient suivis de plus près,

surtout s'ils avaient une notoriété quelconque. Alors Y Astre noir se mettait en frais : quelques lignes caractérisées et incisives de sa propre main chatouillaient la vanité au bon endroit : une invitation à Séneste, l'envoi d'une de ses propres œuvres avec une dédicace flatteuse. Par ce baume l'attaque trop vive était enrayée et l'on forçait la courtoisie.

Aux femmes on envoyait des portraits. Pour quelquesunes, d'après le style et le parfum de l'enveloppe, on réclamait le leur en échange. Malauve restait quelquefois attendri et rêveur devant un tiroir encombré de types féminins de toutes les contrées, avec des dédicaces modestes ou enflammées, depuis la petite pensionnaire qui écrit à l'étude du soir derrière son pupitre, avec le tremblement d'être surprise, jusqu'à la pseudo-duchesse qui envoie son tentant décolletage sous la surveillance sournoise d'un protecteur avide. Mais Malauve était trop fin pour s'engager jamais dans une compromettante aventure. D'ailleurs sa méfiance innée lui faisait souvent signer ses billets même à ses amis d'anagrammes, de mots empruntés à la mythologie, ou à la science, et il ne mettait son nom qu'au bas des choses les plus insignifiantes.

Le facteur, en échange de celles qu'il apportait, emportait quotidiennement quelques douzaines de lettres destinées à figurer sous des vitrines, à être pieusement conservées dans les familles, et surtout à calmer les susceptibilités.

Un autre genre plus intéressant de correspondance était sous la surveillance directe de Y Astre noir. Il avait restauré ces épîtres en latin si commodes aux intellectuels et grâce auxquelles les cerveaux d'autrefois communiquaient et discutaient malgré les distances. C'était comme un très fin et très sensible réseau, plus subtil que les électricités du monde, sur lequel couraient, s'échangeaient, se multipliaient des idées. Malauve était curieux de tout. Dès qu'un nom surgissait à l'horizon de la pensée,

il désirait entrer en relations avec lui. Il était aidé dans cette besogne par son ami Le Chaminant. Si personnel, si soucieux de sa propre gloire que fût le philosophe, il ne pouvait s'empêcher de crier d'admiration quand une lecture l'intéressait, le surprenait. Alors il usait de son immense autorité pour faire partager son enthousiasme à son entourage, c'est-à-dire de la Sibérie à l'Amérique. Le Chaminant écrivait en latin à ceux qui, par bonheur, excitaient ces élans. Il avait comme second un original, richissime amateur et collectionneur français, le baron Dupré. Celui-ci, bien que d'intelligence médiocre, se passionnait pour les choses de l'esprit. Malauve se l'était acquis à tout jamais par quelques compliments et attentions habiles, car il ne dédaignait nulle force, surtout celle de l'argent. Le baron Dupré était à la tête de la plus importante des Sociétés Malauve. En outre il se tenait en rapport incessant avec tous les érudits et amateurs des deux mondes. C'étaient des échanges extraordinaires : « Novit Malauvus noster a te -quamdam Rembrandtinam picturam emptam esse. » Et l'on réclamait une photographie du Rembrandt. On demandait à un homme politique son état d'esprit et quelles circonstances l'avaient amené à prendre telle ou telle décision. En ce cas à Le Chaminant, au baron Dupré se joignait la régente. Elle non plus, la belle Clotilde, ne ménageait ni son temps, ni sa peine. Elle s'amusait prodigieusement d'être mêlée à ces tourbillons. Tantôt le baron écrivait à un mathématicien irlandais, auteur d'une théorie étrange, et la lettre arrivait criblée de signes et de figures. Ou bien c'était un philosophe qui exposait son système par schémas.

Une fois par trimestre, un grand conseil réunissait Caldius, Le Chaminant, le baron Dupré venu tout exprès de Paris, et la régente. On faisait le tri des lettres les plus importantes et elles étaient publiées, formant un recueil de Malauviana avec des notices et des commentaires. Quelquefois un honnête Espagnol, un conscien-

cieux physiologiste d'Amsterdam ne se rendait pas aux objections, reprenait la question sous une autre face, citait des textes, invoquait des autorités. Il y en avait dont on ne pouvait plus se débarrasser, dont on traînait depuis cinq ou six ans la remorque, une correspondance hebdomadaire, des malheureux intarissables chez qui le flux d'écrire, une fois déchaîné, ne s'arrêtait plus. Puis des fâcheries, des piques, des susceptibilités froissées, des obstinationem tuant miror soulignés trois fois au crayon rouge.

Malauve ne voulait pas seulement être renseigné sur les intelligences, mais aussi connaître les instinctifs. A cet effet il admettait de temps à autre, en grand secret, les réfugiés de Sénesle, barbus, aux fronts de mystiques, aux yeux clairs, qui lui exposaient les revendications sociales, les longues suites de misères et d'oppression, les révoltes imminentes. Par eux il avait une correspondance d'un genre spécial, mêlée d'argot et de langage secret, il s'initiait aux plaintes d'en bas, aux récits des accablés. Il possédait la statistique des meurt-la-faim et, grâce à son œil perçant, il était mieux renseigné sur l'état des estomacs populaires que les gouvernements eux-mêmes. Comme on le savait disposé à prendre en main violemment la cause des pauvres et des abandonnés, on lui faisait parvenir les plaintes sérieuses avec toutes les preuves. Alors il se recueillait deux jours et lançait un de ces célèbres pamphlets qui faisaient tant pour sa gloire. A ces occasions la petite Gazette de Séneste tirait à quarante ou cinquante mille exemplaires et annonçait la chose en grosses lettres en tête de ses colonnes. Et les réfugiés joyeux apportaient le soir à l'interprète des humbles un bouquet, des remerciements à la fois attendris et farouches, puis, quelques jours après, une large feuille de papier, avec une formule de gratitude suivie d'une centaine de grosses et maladroites signatures. Dans des contrées lointaines, réunis autour d'un feu à demi

consumé, des gaillards décidés buvaient à la santé de l'apôtre de la libération future, et se grisaient à la lecture de cette belle prose où ils retrouvaient leurs arguments fixés dans un langage irrésistible et découvraient des armes nouvelles.

Outre les correspondants et parmi ceux-ci mêmes, il y avait ceux qui entreprenaient le voyage de Séneste et venaient passer quelques jours chaque année dans l'hospitalière maison du grand homme. Malauve avait fait un choix méticuleux de ses commensaux. Désireux de créer autour de lui une encyclopédie vivante, il les avait pris un peu dans tous les arts, dans toutes les sciences et dans tous les tours d'esprit. Il pensait que la fréquentation des livres ne suffit pas, qu'un spécialiste nous en révèle souvent plus par une conversation d'une demi-heure que par dix gros volumes; ainsi l'on apprend à la fois et les hommes et ce que font les hommes. Puis Y Astre noir savait admirablement profiter d'un individu, le vider. L'autre en avait conscience et ne revenait que chargé d'un nouveau bagage. « Eh bien, qu'avez-vous fait depuis que je ne vous ai vu? » était la formule par laquelle il accueillait tout arrivant. Et sans même s'informer de la santé il commençait à poser une série de questions stimulantes et précises, qui lui montrait qu'en effet dans son interlocuteur rien n'était changé au point de vue de l'être et que la science avait progressé. Quelquefois il avait des surprises. Tel matérialiste passait à l'idéalisme peu à peu. Tel autre se tournait résolument vers la métaphysique. Et tel mystique au contraire apparaissait, sa foi diminuée, dégoûté des imaginaires et n'aspirant qu'aux faits positifs. Certains étaient sautillants, d'une mobilité extrême, échappaient à tout questionnaire, bondissaient d'un sujet à un autre. 11 devait les suivre comme l'enfant un papillon, ne pas trop se presser, ni laisser voir l'impatience. Mais ces voltes, ces métamorphoses assouplissaient sa dialectique, l'habituaient à juger par les différences, à

saisir la réalité en plein relief, à secouer les thèses préconçues. Comme dramaturge il savourait les attitudes variées suivant les races, les gestes, les façons de voir, d'exprimer, de sous-entendre. Il contredisait certains pour leur battre le briquet. Ceux que l'objection affaiblit, rend muets et ternes, il les approuvait avant même qu'ils eussent parlé, et tous ces gens demeuraient dans son esprit si profondément gravés qu'il se les représentait avec leurs accents, leurs timbres de voix, et qu'il pouvait se jouer à lui-même la comédie de leurs caractères. Il ne croyait posséder entièrement quelqu'un que quand il en était arrivé à cette représentation complète. Alors souvent il se fatiguait, se dégoûtait du personnage, le rejetait comme un citron pressé.

Il tenait à ce que ses hôtes fussent chez lui ce qu'ils étaient et sans pose. Il avait pour principe de pousser les esprits au maximum de leur personnalité possible. A ce point de vue il déplorait la misère qui comprime tant d'intelligences et les empêche de sortir ; mais il y a, pensait-il, parmi les fortunés, des misérables, en ce sens qu'ils n'ont pas pu se développer. Quelques-uns positivement s'ignorent. Il s'appliquait à déterminer le trait saillant, la caractéristique de ses commensaux, à ouvrir l'écluse des aveux. Il commençait cette confession détournée par une thèse sur les idées générales. Ainsi l'on ne se méfie pas,, on est tout prêt à l'abandon. Puis il racontait certaines choses de sa propre vie, devenait de moins en moins abstrait. Flatté, son interlocuteur renchérissait. Par là Malauve pénétrait les cœurs après avoir fait le tour des pensées.

Tous il arrivait à les dompter, à tous il précisait, exaltait leur propre nature, et ils partaient enchantés, heureux d'avoir été compris, sentant leurs facultés plus grandes et plus somptueuses.

Un des assidus était le naturaliste Monlay. Ce vieillard aux yeux aigus traversant une broussaille de sourcils, à la

barbe majestueuse envahissant une bouche fine, quittait avec plaisir chaque année ses serres magnifiques des environs de Londres dont il était le gardien, et sa propriété de Londonshire pour venir chez son illustre ami. Il apportait une source intarissable de faits rigoureusement observés, un manque de parti pris et de pédantisme bien rare chez un savant aussi considérable et qui possédait également la botanique, la géologie et la zoologie. « Dans tout paysage où je me trouve, disait-il avec son accent doux et prononcé, je suis chez moi. My dear Malauve, vous savez vous aussi quel plaisir d'interpréter la marche et les efforts de la nature pour faire pousser les arbres et les petites plantes, ébouler les rochers, trotter, ramper les animaux. » Il saisissait les concordances qui relient entre elles les manifestations du monde extérieur, de telle sorte qu'une seule en mouvement donne le branle aux autres. « Chaque loi décrétée au hasard par un politique qui a bu trop de gin désorganise pour cinquante ans le pays. » D'un air bonasse, dans son traînant langage, à propos de tout il s'écriait : « Oh, c'est trop fatigant ! » et jetait ses immenses bras en l'air par un geste expressif. Son intrépidité morale stupéfiait Malauve, bien plus souple malgré ses rudes apparences : Monlay avait, par ses théories, battu en brèche les dernières bribes de religion auxquelles s'accrochait désespérément sa patrie. Il fut pendant de longues années au ban de la société. Il s'en consolait entre sa femme et sa fille, deux maigres personnes aux larges dents et au teint jaune, qu'il amenait parfois à Séneste et qui passaient les journées à faire de la tapisserie près de Glotilde et de Mme Félicie, tandis que les hommes engageaient une vaste conversation. A son tour Malauve était allé parfois habiter aux environs de Londres leur ravissant cottage rempli de fleurs, où le jardinier faisait la loi. Dans le grand salon, encombré de photographies et de portraits d'amis ou de parents perdus aux colonies, une vitrine conservait, maniaquement

rangées, les curiosités biologiques rapportées par Monlay du voyage autour du monde qui décida de sa vocation. Il racontait cette excursion de la vingtième année avec une émotion vive, voilée de mélancolie. « C'est là que j'ai eu toutes mes impressions, les ineffaçables. Il mte semblait que je découvrais des lois naturelles aussi naturellement que le bateau marchait et que moi je marchais sur le pont du bateau. Maintenant je ne gagnerais plus rien à recommencer une semblable fugue ! Puis c'est trop fatigant ! » Par Monlay Y Astre noir était au courant des recherches les plus récentes. Cet Anglais était une encyclopédie sans confusion où les erreurs s'effaçaient à mesure que le progrès les rectifiait. Sa mémoire n'avait rien perdu avec l'âge. Du reste il fixait tout ce qu'il observait personnellement sur une série de fiches dont il gardait la liste dans sa chambre ou son sac de voyage.

Monlay s'arrangeait d'ordinaire pour faire concorder son séjour à Séneste avec celui de Faldati. Il y a entre les Anglais et les Italiens des affinités qui tiennent sans doute à leur compréhension similaire de la réalité. Ici éclatait en outre l'attrait des intelligences. Autant Monlay était velu et primesautier, autant Faldati était glabre, correct, et, malgré des apparences d'enthousiasme, d'une froide retenue sur lui-même. Placé plusieurs fois à la tête des affaires publiques, il détestait parler de ses hautes fonctions, et, quand il causait, n'y choisissait des exemples qu'avec une extrême parcimonie. Il admirait Malauve, %/nais lui reprochait d'avoir écrit en français, car il détestait la France de toutes ses forces, de toute son âme. Il voyait en elle la rivale perpétuelle de l'Italie, celle qui vole son rôle à la reine du monde. Ceci ne l'empêchait pas d'aillqurs, quand il rencontrait des Français, de leur faire quantité d'amabilités et de leur laisser un souvenir tel qu'ils considéraient Faldati comme un gallophile résolu. Ce diplomate enfermait deux hommes : celui du public, du Forum, bruyant, faiseur de mots pittoresques et

SATELLITES ET RAYONNEMENT llil

savoureux, un polichinelle pour qui ne remarquait point ses regards perçants. L'autre, un calculateur glacé de la grande école, ne laissant rien à l'hypothèse ni aux idées préconçues, observant les faits d'un œil objectif : « Un seul nous a compris, et c'est encore un affreux Français, Auguste Brachet, dans V Italie qu'on voit et VItalie qu'on ne voit pas, confiait-il un jour à Malauve; mais je n'en conviendrai jamais, et, quand je rencontrerai un de ces usurpateurs, je le couillonnerai en lui affirmant que ce livre est contraire aux sentiments de tous mes compatriotes. » Faldati fut pour Y Astre noir l'école de la duplicité. Il lui apprit à mentir, du mensonge raffiné qui plaide le vrai à outrance et simule le faux, à jeter les adversaires dans les aveux ou les contradictions. 11 lui apprit à juger des groupements d'individus, de foules et de races, et à comprendre Machiavel, le plus haut interprète du cœur humain : « Chez nous autres, cher ami, affirmait-il, il ne faut point chercher de fantaisistes comme parmi les Anglo- Saxons, ni de logiciens raisonneurs, géomètres et coupeurs de cheveux en quatre comme parmi les Français. Non ; Dante pour cette furie du cerveau n'est presque pas un Italien. Nos héros sont Pétrarque, Boccace, Machiavel et Guichardin. Voilà la lignée. Ne pas s'embarrasser de théories sur la vie, connaître les quelques ficelles qui manœuvrent les contemporains. C'est bien plus facile encore quand ils sont en masse démocratique que quand ils ont un roi, lequel anéantit parfois les meilleurs calculs par une intelligence supérieure ou une frénésie. » Faldati était marié, mais il ne parlait jamais de sa femme, adorable créature qui avait failli le ridiculiser par de retentissants épisodes.

Un être annihilait Faldati, un politique français, familier aussi de Séneste, le prince de Meudon : de longues jambes, presque pas de buste, une tète fine et moqueuse bien qu'à larges traits; quelque mélange de séminariste et de hussard, doué d'un parler nasillard et bref. Le

prince de Meudon conduisait la diplomatie française sous tous les climats depuis bien des années. Il était indispensable à chaque gouvernement par sa connaissance des cours de l'Europe, des intrigues et papotages de ces sociétés fermées. Envoyé dans la plupart des ambassades, notamment à Rome et à Berlin, il avait toujours les nouvelles fraîches par l'intermédiaire des femmes, auprès desquelles il se savait irrésistible. Son défaut était donc la fatuité, et il prenait des attitudes pour n'importe quelle personne du beau sexe entrant à l'improviste, fûtce Louise apportant le café. Il avait des anecdotes intarissables, alertes et lumineuses, une parole incisive. Sa montre marquait exactement l'heure de l'Europe. Il savait chaque jour ces déplacements légers de la politique, comparables au sourd travail qui s'accomplit dans une masse cristallisée, lentement refroidie, et l'amène à un autre état de structure. Il avait été dans les bonnes grâces de Mme Faldati et l'Italien croyait toujours le lire dans son regard. Tous deux étaient augures, mêlés à bien des affaires communes, financières et galantes. Ils ne prenaient de vacances que pour cette villégiature de Séneste, où leur agréait une atmosphère tout intellectuelle, et où ils subissaient le charme profond de Y Astre noir. Celui-ci utilisait avec soin leurs remarques dans ses grands drames politiques.

Autre habitué, le Suédois Ennaïej, au front d'illuminé, aux prunelles bleues. Etait-ce son vrai nom, nul ne le sut jamais, tellement il conservait autour de lui ses brumes. C'était un faiseur de constitutions, tantôt obscures, tantôt lumineuses, jamais appliquées. Faldati cependant lui avait commandé un plan d'organisation confédérée provinciale qui permettrait aux États de garder un pouvoir central rigoureux tout en disséminant dans toutes leurs parties des foyers d'instruction et de culture. Ennaïej parlait peu. Il faisait silence avec Tronquin comme on disait à Séneste. Plein d'admiraiion pour le général, il restait

assis en face de lui pendant des heures. Mais quand par hasard on le mettait sur un de ses sujets préférés, aussitôt son visage s'éclairait de rose, comme la neige au pâle soleil de son pays, et en prophète, en inspiré, il déroulait la chaîne de ses théories, dont il ne donnait, disait-il, que la moitié réaliste, la moitié mystique sur laquelle elles reposaient ne pouvant point être comprise. Il se confiait surtout à la petite paralysée Clotilde dont il était le grand ami. Il avait des apparitions. Il voyait tout selon l' Apocalypse et il prétendait correspondre avec les démons qui lui dictaient ses plans de réforme sociale. Clotilde, dont l'imagination exaltée cherchait sans trêve des aliments, aimait à faire bavarder ce grand blond rempli de l'esprit de sacrifice. Il lui exposait que leurs âmes se rencontreraient un jour très haut, non dans une autre planète, c'est beaucoup trop près, mais dans un autre ensemble de mondes où les rapports spirituels seraient imprévus : « Et nous continuerons ces pérégrinations, ajoutait-il de sa voix douce et chantante, jusqu'à ce que nous ayons épuisé réellement, vous m'entendez, réellement, les hypothèses qui bouillonnent en moi aujourd'hui. Ce que nous appelons la pensée n'est que le déploiement actuel d'un avenir de meilleur en meilleur qui nous épure et nous rassure. »

Ennaïej, habitant d'Utopie, était en relation avec les révolutionnaires de tous pays, et notamment avec les réfugiés de Séneste. Il aimait les malheureux, les opprimés, les affaiblis, et, pour qu'il s'intéressât, il voulait plaindre. Il leur conseillait d'utiliser la science à la destruction de la terre. Ainsi ils participeraient à la grande refonte planétaire, ils varieraient d'un iota le mouvement universel, ce qui serait le plus beau résultat auquel l'homme pût jamais atteindre ; et quel état social plus inquiet, plus juste et plus noble que celui où l'existence du globe serait à la merci d'un exalté qui pourrait disperser l'Europe et l'Amérique dans l'espace.

Ses fantaisies cosmiques rencontraient un contradicteur

véhément dans l'astronome Glouin, vieillard méthodique à longs cheveux blancs collés, qui mettait Malauve à même de goûter son surnom de Y Astre noir, en le renseignant sur les profondeurs célestes. Or Clouin, qui s'occupait de la plus poétique et de la plus exacte des sciences, n'avait aucune poésie dans la tète. 11 considérait tous ceux qui ne basent point leurs raisons sur des théorèmes comme des aventuriers et des farceurs. Des deux esprits prônés par Pascal, il avait choisi géométrie, et détestait cordialement finesse.

Bien que voué aussi aux mathématiques, l'Autrichien Von Bauqueinne était tout l'opposite. L'espace à un nombre infini de dimensions n'était qu'un jeu pour lui : « Malheureusement, affirmait Malauve en riant, il est parvenu à un tel degré qu'il ne peut plus être compris de personne, » et c'était vrai. Von Bauqueinne cherchait pendant des heures des formules simples et accessibles qui lui permissent d'amener Y Astre noir à ses merveilleuses découvertes. Impossible ! L'infortuné savant se trouvait ainsi bloqué par sa science et, quand il publiait un ouvrage, ses collègues l'admiraient bien sur la foi de sa réputation, mais ne saisissaient que les grandes lignes. Il s'essayait à fonder une science du temps, une chronométrie, destinée, disait-il, a augmenter beaucoup cette partie retardataire de l'entendement. Il intéressait Malauve par sa passion du nombre, cette faculté étrange, qu'il avait depuis sa naissance, de tout considérer sous l'aspect de la géométrie et du chiffre. Quand on se promenait avec lui, c'étaient des observations à perte de vue et d'algèbre à propos d'un tas de sable écroulé, des figures que trace dans le ciel un vol d'oiseaux et qui, incessamment, se déforment. Il se prenait aux cheveux avec Monlay qui, biologiste incorrigible, s'opposait à toute intrusion du calcul dans le domaine de la vie, prétendait que par là on fausse la connaissance. Von Bauqueinne ripostait par les lois de croissance des fougères, celles de

la marche et du vol, de la sensibilité et des excitations et il soutenait que l'existence même n'est qu'une équation d'un ordre supérieur, très inaccessible à des intelligences si rudimentaires qu'elles ne résolvent le quatrième degré que grâce à des subterfuges.

Au premier rang de la phalange intellectuelle brillait encore le philologue Wùrmer. Fils d'un épicier de Dresde, c'est en [lisant les feuillets dépareillés d'Homère qu'il avait senti sa vocation. Il avait étudié une dizaine de langues, tant modernes qu'anciennnes, et pris une teinte générale de toutes les autres. Sa surprenante érudition parcourait d'un vol léger l'histoire des religions, posait sur un point fixe, puis décrivait des cercles révélateurs. Il était une bibliothèque animée. Il parlait un allemand robuste et presque romantique, bourré d'images et de bizarreries. Personne ne connaissait le fond de son esprit, les lisières d'abîme où l'avait conduit l'étude du mot. L'Astre noir se donnait souvent le spectacle d'une conversation entre Monlay, Faldati, Aldébrat et Wùrmer; il admirait comment de puissants cerveaux partent de points de vue absolument dissemblables, tels que l'observation des Etats et des sociétés humaines, celle des plantes et des animaux, celle de l'homme physiologique et anatomique, celle enfin des mots et des pierres; comment, s'étant glissés vers le mystère par ces sinuosités, ils aboutissent, malgré les divergences, à certains carrefours communs qui alors deviennent de toute évidence une partie de la vérité. C'était merveille de jeter à Wùrmer un simple verbe ou un substantif. Il le décortiquait, le dépouillait, remontait avec lui la file des temps, le comparait à des congénères, à des opposites, usait du calembour, de l'assonance, de l'allitération, de tous les artifices sensationnels et idéaux possibles. Il partait dans les légendes, les mythes primitifs, et tout cela d'une manière grasse, savoureuse, rapide, scandée par quelques bouffées de son éternelle grosse

pipe. Il avait d'ailleurs le génie archéologique. Grâce à un flair de chien de chasse qui lui faisait dire infailliblement: « Creusez, c'est ici, » il avait exhumé de vieilles villes superposées, rappelé des civilisations dont on avait perdu la piste. La première fois qu'il était venu à Séneste, il s'était promené longuement et seul dans les rues, observant tout avec minutie, sans interroger personne, et le soir au dîner il avait fait à Malauve ébahi le récit complet de l'histoire sénestoise. De plus modeste, bon enfant et ami d'Eucrate auquel il construisait de petites habitations en papier et en mie de pain de tous styles, d'une habileté curieuse. Lui aussi amenait parfois sa femme, une grasse, langoureuse personne des bords du Rhin, qui chantait, les yeux pâmés vers son époux, quelque mélodie de Schubert ou de Schumannque Wùrmer écoutaitconfortablement installé entre son bock et sa longue pipe. Persuadé que l'Allemagne est la seule contrée habitable, que tout grand homme est nécessairement Germain, il était prêt à prouver pièces à l'appui que l'Europe n'a été jadis qu'une vaste confédération saxonne livrée en partie, par le hasard des rapines, à des exploiteurs russes, anglais, italiens, français. En matière patriotique aucune absurdité ne le révoltait. Il perdait son calme lorsque Ennaïej exposait ses théories d'amour universel, de fusion de races, de liberté à outrance. Alors, aidé de Tronquin, il lui lançait des arguments formidables sur la nécessité des guerres et des territoires. Le Suédois subissait ces orages sans broncher, ses larges yeux clairs fixant le vide comme pour le martyre, devant le rouge et trapu Wùrmer, la petite vieille travestie qu'était Tronquin.

En face des scientifiques se dressaient les artistes ; car l'Astre noir eût étouffé dans des causeries sans air, toujours spécialisées. Son perpétuel commensal était le musicien Etter, compositeur de talent, mais bohème. Ceci tenait sans doute aux origines tziganes, dont, bien que né à Francfort, il avait gardé les cheveux crépelés, l'allure

gesticulante et une incroyable nervosité qui le faisait sangloter quand il jouait ses propres partitions. 11 donnait des leçons de flûte à Clotilde, perfectionnait Tronquin sur la harpe. Ses séjours de Séneste, qui devaient durer six semaines, il les prolongeait six mois. Malauve lui confiait ses drames. 11 était le seul compositeur original de son temps, possédait l'orchestre sur le bout de l'oreille, savait le métier et la poésie, racontait la vie de chaque instrument comme celle d'un personnage et se donnait un mal infini pour expliquer à Wûrmer que l'histoire d'un hautbois est analogue à celle d'une racine sanscrite, à Faldati que le gouvernement d'un orchestre est comparable à celui d'un Etat. Il avait des irritations merveilleuses contre les succès mal acquis. Il trouvait, pour dénigrer ces incontestables ordures que sont les œuvres d'Auber, de Donizetti et d'Halévy, des expressions d'une vigueur et d'un cachet incroyables, qui faisaient pleurer de rire l'assistance. Et quand il parlait de l'Opéra de Paris, des horreurs qu'on y monte et qu'on y exécute, sa personne entrait en convulsions. Autant il s'emportait contre les a/freux idiots auxquels on doit la putride Juive et la Muette de Portici, autant il exaltait les vrais maîtres par des expressions d'une tendresse et d'une vérité profondes. Il connaissait tellement les grands styles qu'il improvisait séance tenante en Mozart, en Bach, en Beethoven, en César Franck n'importe quel thème fourni par Eucrate, dont la voix était juste et l'imagination auditive intinie. Ou bien il disait au petit garçon : « Compose-moi un opéra. » Alors Y Astre noir inventait le décor, l'action, les personnages qu'Eucrate faisait parler, tandis qu'Etter, la tête en arrière et les cheveux bruissants, accumulait sur le piano les accompagnements spontanés que lui suggéraient l'enfant et le vieillard. Malauve ne pouvait se passer d'Etter : « Il faut que je l'aie toujours sous la main. » Quand il avait du mal à travailler et qu'un passage ne venait pas, une, deux heures de ces improvisations

enfiévrées lui remettaient les nerfs au diapason ; très connaisseur en musique lui-même, il était heureux de se tenir au courant des efforts nouveaux. A cette époque la vigueur instrumentale était à la Norvège. Il y avait là une école brillante et son chef Lornson, auteur de variations célèbres sur les poèmes de V Astre noir, que connaissait bien Ennaïej, avec qui Etter et Caldius étaient en correspondance, mais que le hasard des circonstances avait toujours tenu éloigné de Séneste.

Les arts plastiques avaient leur plus fameux représentant dans un compatriote de Monlay, le peintre Néhier, long, fantastique, habillé de redingotes étranges, porteur d'une immense canne à pomme d'argent, rénovateur du paysage et de la figure humaine. Arrivé dans un temps de fastidieuse copie des anciens, d'allégories ridicules et de tristes imitateurs de Raphaël et du Corrège, il avait tout bousculé par ses théories admirables et son exécution fiévreuse. Producteur aussi intense que Rubens, il ne comptait plus les toiles sur lesquelles il avait fait ruisseler plus de lumière qu'il n'en passa depuis le commencement du monde à travers les jaunes, les gris, les noirs brouillards de Londres. C'étaient des écroulements de rose, d'or et d'argent, des feux d'artifice avec quelque chose de pénétrant, d'exaspéré, de mat à force d'être vibrant qui n'appartenait qu'à lui, que nul n'avait jamais eu et qui témoignait d'une qualité de l'œil unique. D'ailleurs tout en Néhier était spécial. Maniaque, orgueilleux, violent, il ne pliait que devant Malauve. D'abord Y Astre noir l'interprétait, l'admirait et avait écrit de lui des critiques laudatives. Il l'avait fait passer, grâce à son influence, du paysage à la physionomie. Là encore Néhier avait porté des qualités nouvelles et d'une surprenante intensité, comme du Holbein rapide, de l'esquisse géniale : « Ce qui convient, disait-il avec son accent tranchant et parcheminé, à la trépidation actuelle. » Il était lui-même un bel exemple de cette frénésie. Menteur

par besoin, comme on respire, il narrait à ses hôtes des voyages extraordinaires et récents, alors que depuis six mois il était à Séneste, essayant de rendre les bizarres paysages qu'avait forgés le génie fortifié de Tronquin et se désespérant sur les heurts du ton d'acier des coupoles avec le vert brûlé du paysage. On le laissait aller. Il se racontait partant de Londres, traversant l'Afrique à pied, seul, arrivant au pôle sud, y rencontrant une petite colonie dont il décrivait les mœurs et les coutumes, projetant d'y retourner, de s'y installer définitivement ; et, pour donner à tout le monde une idée de ce voyage imaginaire, il brossait un paysage extravagant de glaces pâteuses, semi-fluides, micacées par un soleil froid, et un horizon de huttes indigènes dont il rapportait l'architecture au crayon sur une petite feuille à part. Il entrait beaucoup du besoin de la mystification dans cette machine à mensonge. Néhier par cela même déplaisait aux femmes, en particulier à la belle Glotilde, à laquelle il témoignait peu de respect. Tout son amour allait à Malauve. Il lui trouvait un jugement exquis, un don de dessinateur cocasse et séduisant. Passionné de sciences naturelles et conseillé par Monlay, Néhier portait dans ses tableaux un souci méticuleux de la vérité géologique et botanique. Il affirmait que, lorsqu'on peint un orage, on a le droit d'embroussailler et barbouillotter, parce que la tempête secoue l'émotion et que le paysage devient subjectif, mais qu'au calme une certaine objectivité exige la minutie et la stricte observance de la nature. Ainsi, un peintre doit avoir deux manières, l'une lâche et violente, abrégée, l'autre de miniature et de marqueterie. Il affirmait aussi que, si l'on place un personnage devant un horizon, il faut que cet horizon soit tel que le voit la personne représentée, triste, creux et affamé pour un malheureux, gras et souriant pour un riche et qu'ainsi seulement on obtient un effet d'ensemble. Néhier connaissait les gravures de tous les pays. Il exécutait des eaux-

fortes magistrales d'un noir gras et velouteux. Il apportait à Séneste des masses de cartons que l'on examinait le soir et sur lesquels chacun exprimait son avis. C'était une noble distraction. Mais le trait pittoresque, technique et vrai était généralement souligné par Néhier, appuyé d'un air nonchalant sur sa haute canne à pomme ciselée.

A part le baron Dupré, homme aimable, spirituel et bien élevé, à part le prince de Meudon, les Français avaient un prototype assez faible dans l'auteur dramatique Dartisse. Celui-ci possédait une petite tête de camée à cheveux plats mélancolique et poseuse, au maigre corps perpétuellement agité, et racontait de prétentieuses anecdotes qui faisaient un peu sourire les assistants follement érudits auxquels les connaissances superficielles n'en imposaient guère. Dartisse avait l'habitude de répéter: « Nous autres Français ! Nous autres Français ! » au début de chaque phrase avec une insistance fatigante. Il était de l'Académie, institution grotesque, mais qui, aux yeux de Malauve, avait un secret prestige dont il se défendait en public, car tous ses amis et commensaux, la tête de l'Europe, considéraient cette compagnie comme la dernière des stupidités, hochet de la vanité, ridicule et au besoin dangereux pour l'intelligence, la libre expansion d'un pays : « C'est l'ulcère de la France, un pauvre ulcère gris et terne, » disait Néhier négligemment. Dartisse n'était pas de cet avis. Il étalait là-dessus des arguments démodés, des preuves faibles. Il avait des pièces de théâtre représentées dans toutes les contrées et fondait sur elles sa réputation, son espoir, ne sachant pas qu'il y a, dominant la gloriole des affiches, des rampes et des agences dramatiques, la vraie gloire, sinueuse, lente et durable, dont il avait pourtant à Séneste de beaux exemples autour de lui. C'était un habile ficeleur de drames, un pilleur d'épaves. Malauve souriait parfois en voyant une idée qu'il avait lancée puis négligée, un de ses feux d'artifice de conversation repris, développé par l'expert

Dartisse. Mais celui-ci possédait une science des acteurs et de la scène souvent utile, et de plus une grosse influence dans la presse parisienne qu'il travaillait à l'automne au moment des représentations de gala.

L'Amérique déléguait à Séneste le tempétueux Westisson, son image même, un tourbillon. D'une ubiquité fantastique, il était simultanément voyageur, correspondant de plusieurs agences, directeur de journaux, physicien, astronome, barnum et lanceur d'étoiles. Sa science théorique était nulle. Il avait découvert deux ou trois machines ingénieuses, monté cent affaires, présidé des compagnies et des syndicats innombrables qu'il quittait en pleine réussite par désir du mouvement, d'une incessante activité. Il s'était ruiné deux ou trois fois pour doter son pays de puissants télescopes et il stupéfiait Clouin par ses affirmations saugrenues. La spéculation de l'avenir consisterait, selon lui, à rapprocher les planètes à une courte distance, mais matériellement, en agissant sur leur masse, et ses théories empreintes d'un cachet pratique et financier rejoignaient celle d'Ennaïej tout embrumée de mysticisme. Une religion se fondait d'après Westisson comme une Société par actions. Il se proposait d'en lancer une dans l'Amérique qui rapporterait de gros bénéfices. De temps à autre il se payait une révolution: « Ce n'est pas très cher, disait-il; dans le Sud, pour deux cent mille dollars, vous avez un bombardement et deux massacres. » Voyant dans l'Australie la rivale de l'Amérique, il cherchait le moyen de la ruiner par le commerce et en augmentant chez elle le fléau, ces lapins qui dévorent tout. Il avait promené à New-York deux mille statues en carton-pâte de Malauve pour faire un peu de réclame à son ami. Il lui répétait: « En utilisant votre force d'esprit, on ferait certes marcher une locomotive jusqu'à la lune. Cela doit se mesurer : demandez à Von Bauqueinne. » Sa joie en causant avec Tronquin était d'inventer des systèmes de défense militaire très neufs, mais impraticables

à cause des énormes dépenses : « Bah, l'argent, qu'est-ce que c'est ? la fortune vient de l'imagination ; quand on voit grand on agite des millions aussi facilement qu'un baby des sous. » Voyageur universel, les colossaux mensonges de Néhier l'agaçaient : « C'est très drôle qu'il n'a rien vu et qu'il décrit tout. Moi, j'ai tout vu et je ne pourrais rien décrire. »

Westisson était bon enfant, bavard, explosif, familier, tout le contraire de Mégatcheff, directeur d'un journal russe, nouvelliste de talent, doux et calme. D'où venaitil ? Où allait-il? Comment vivait-il? Nul ne le savait. Malauve lui-même, si subtil observateur, ignorait tout de Mégatcheff. Quand il essayait, suivant sa méthode, de le ramener de la métaphysique à l'individualité, le Slave, comme un patineur, s'échappait par une courbe glissante. Il indiquait seulement qu'il avait accompli jadis certains actes répréhensibles dont il savourait le remords. « Car le remords, cher maître, insinuait-il à Malauve de sa voix chantante, est un fruit rare d'une saveur exquise. Il multiplie la vie; il nous berce. Nous sommes dans notre pays quelques-uns dont la sensibilité est aussi subtile et raffinée qu'est votre pensée à vous autres. Ce n'est point crainte du mépris. Au contraire, le mépris aussi, je l'adore. J'ai tout fait en Russie pour me faire mépriser, pour donner de moi une idée inférieure; je n'y ai point réussi. A plus forte raison échouerai-je à Séneste au milieu de ces messieurs qui enfilent des raisonnements comme des perles et ne connaissent pas la délicieuse confusion morale. Peut-être un jour me confesserai-je à vous, mais après je vous haïrai et je serai forcé de me tuer. »

En dehors de ces personnages variés qui apportaient leur contingent au groupe intellectuel de Séneste, il y avait des passants, des exotiques : quelquefois un Oriental, un poète improvisateur doué de cette extraordinaire ardeur sans logique qui semble un soleil aux rayons

courbes, un Chinois à la causerie érudite, méticuleuse et malicieuse, des reporters envoyés par les quotidiens et les périodiques étrangers pour questionner le grand homme sur un point délicat et recueillant par la même occasion l'avis des sommités réunies à sa table. Tronquin et Aldébrat amenaientdans cette maison saturée d'intellect les militaires et les médecins qui leur demandaient des conseils.

Enfin, les disciples servaient parfois de traits d'union entre le maître et les admirateurs. Us augmentaient l'intérêt par le spectacle de leur ferveur fidèle. Outre Caldius le factotum, le baron Dupré, Le Chaminant, la régente et sa filleule Clotilde, les cinq rouages les plus importants de cette machine mentale, il venait, pour recueillir la bonne parole, une multitude de jeunes gens, des fils de Méprisards ou de bourgeois : le beau-frère de Caldius, le laborieux Méron, avec sa grosse tête et ses pieds énormes; le délicat, le sceptique Brobers, au fin sourire, aux contradictions désarmantes; Petit-Julvin, l'espoir de Malauve, audacieux, fougueux, arrogant, à la forte mâchoire, aux yeux de flamme; le beau Diéman, surnommé Alcibiade, avide de gloire, de femmes, de richesses, de vêtements recherchés; le timide Piéval, amoureux platonique de toutes les jeunes filles, à la figure grêlée, à la parole hésitante; le long et maigre Ternis, un fanatique, un passionné, tout en arguments et en boutades. Ceux-là étaient les piliers du temple. A eux Y Astre noir distribuait la besogne des recherches, compilations, annotations. Il les tenait sans cesse en haleine, les flattait ou les rudoyait par une adresse alternative qui leur faisait sentir la distance et l'honneur d'approcher le dieu, tout en stimulant l'affection. De temps en temps il se sentait pris contre eux d'une rage sourde, en songeant que celui qui le remplacerait était peut-être dans leurs rangs. Il leur distribuait généreusement les miettes de pensée qu'il n'utilisait point. Fréquemment aussi, il trouvait

dans ces jeunes intelligences surchauffées des germes originaux qu'il développait pour son propre compte.

Ainsi se formait autour de Y Astre noir une vraie société cellulaire. Il avait su créer une variété infinie de types et d'intelligences qui, touchant par quelque endroit à la sienne, la développaient, l'agrandissaient ou la rectifiaient. C'était comme un polypier d'un genre spécial auquel il servait d'axe et de tige, un agrégat de façons de sentir, de voir, de s'exprimer, un spécimen de toutes les nations et de tous les corps de recherches, un monde cérébral. On se communiquait les trouvailles, on voisinait par les hypothèses, on saisissait d'emblée les rapports qui joignent les questions organiques dans l'homme, la société et les manifestations de l'art ou de la science. Les esprits respiraient une atmosphère nerveuse, excitante, qui les exaltait, les portait au summum. Tel était l'agrément de la colonie sénestoise, sans cesse modifiée et renouvelée, que Monlay, Faldati, Ennaïej, Westisson et les autres pensaient longtemps à l'avance au plaisir qu'ils auraient à se trouver réunis autour du grand compréhensif, et gardaient soigneusement le meilleur de leurs impressions de toute l'année pour leur séjour de Séneste.

Ce séjour, d'ailleurs, était charmant. Il y avait des lectures faites par Y Astre noir lui-même de quelques pages des plus belles œuvres antiques et modernes. Après, des discussions, des causeries sans fin, où chacun apportait ses vues. Néhier venait, chargé de nouvelles gravures, de photographies, de tableaux de maître. Régulièrement aussi des séances de musique, dont Etter était l'âme, qu'organisaient en son absence la petite Clotilde et Tronquin. Toujours voitures et chevaux étaient mis par la régente à la disposition des invités. On visitait les merveilleux environs de Séneste; on allait déjeuner ou dîner en terre allemande ou française. Admirateur des péripatéticiens, Malauve organisait aussi des promenades à pied d'un genre plus sévère, où chaque tournant de paysage,

un arbre, une plante, un pauvre rencontré fournissaient la matière d'une causerie philosophique à laquelle chacun prenait successivement part. La petite ville, Bois-Frémi, l'étroite bande de montagnes, les bras du fleuve le Serpent, les villages étaient successivement explorés; chaque caillou, presque chaque feuille, devenait riche de souvenirs historiques. Là bien des préjugés tombaient ; des gens qui ne s'aimaient ni ne se comprenaient, par suite du simple éloignement, apprenaient à s'apprécier par le contact, et s'apercevaient avec stupeur que l'ignorance et la distance sont les deux grands facteurs du mépris, cette faiblesse.

A table Y Astre noir était admirable. Il guidait la conversation avec un art parfait. Toujours des idées générales et neuves, ruisselantes de lumière. Son éloquence intarissable donnait à ses auditeurs la noble illusion qu'ils l'égalaient, tant il pénétrait au fin fond de la pensée et rendait consciente l'inconscience. 11 formulait tout à coup une vérité qu'un Wùrmer ou un Faldati portait depuis de longues années sans pouvoir l'exprimer. Il lui suffisait d'une indication sur un sujet pour induire d'une manière juste et saisissante, tellement que les professionnels en restaient béats d'étonnement. Jongleur de mots, acrobate d'idées, il lançait à tour de bras des boules merveilleuses et riches de substance qui se brisaient, éclaboussaient d'intelligence les convives. Sa gourmandise lui faisait matérialiser tout. Il trouvait, pour rendre l'abstrait, des images concrètes, quelquefois grotesques, mais qui, semblables à des javelots, pénétraient en frissonnant dans l'esprit et y adhéraient à jamais.

Chaque année, à l'automne, la ville se mettait en fête à l'occasion des représentations solennelles auxquelles l'élite de l'Europe tenait à assister. Il venait là une multitude comique de sincères, de poseurs, de vrais et de faux enthousiastes, et c'était chez Malauve un pèlerinage, une suite ininterrompue et fatigante de visites, des

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séances cérémonieuses où l'on présentait la régente, Mme Malauve, Clotilde, Gaston, sa femme et Eucrate. Les hôtels étaient envahis. Les habitués de Séneste détestaient cette période de gala, mais Malauve la jugeait utile à sa gloire. Puis, ces fêtes passées, tout revenait au calme, au train-train ordinaire, et la multitude des spectateurs emportait des impressions inoubliables, les communiquait avec le zèle des prosélytes à une foule de parents, d'amis, de connaissances, qui écoutaient ébahis tous les détails de l'aventure, l'accueil du grand homme et de la régente par lequel chacun s'affirmait privilégié, les paroles échangées, les fortifications bizarres de Tronquin, la magnificence du théâtre, la commodité des stalles, l'incommodité du logement.

Par ces moyens, Malauve, dont la cervelle représentait l'univers, occupait aussi l'univers de sa cervelle. Il pouvait se dire fièrement, comme l'affirmait Faldati, qu'il était à lui seul une Renaissance. Son orgueil cependant n'était pas encore satisfait. Il dépassait toujours ses succès. Gorgé de renommée, le monstre songeait qu'il viendrait un moment où l'arc tendu se détendrait, où de grands événements primeraient son action intellectuelle, où la terre perdrait son souvenir, et que tant d'autres astres peuplés avaient aussi des Astres noirs et ignoraient celui de Séneste. Il se trouvait faible et méprisé à côté du génie vraiment unique et universel dont la gloire serait préservée dans l'infini des temps, retentirait sur les nébuleuses, et, sans se le dire, il convoitait la place de Dieu.

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