‹ L'Astre noirChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quelques jours après la répétition du Prométhée déchaîné, Tronquin était seul dans son cabinet de travail, assis devant la fenêtre ouverte, vêtu d'une robe de chambre à ramages où il se serrait et paraissait plus mince encore. Malgré l'été, il sentait le frisquet matinal que dissipe si rapidement le soleil de midi : un obus pour presse-papiers ; aux murs, des panoplies, et, sur la cheminée, deux bouquets en fleurs de fer que lui avait cueillis à sa fête l'artillerie reconnaissante; çà et là étaient accrochés des plans, et, tout autour du bureau à large encoche dans laquelle le sec duc de Séneste était comme encastré, s'étalait sur le tapis une couverture protectrice de papier buvard rouge. Ce buvard était une de ses manies. Il se plaignait de n'en avoir jamais assez. Il craignait extraordinairement de tacher d'encre les magnifiques robes de chambre soie et satin, quelquefois aux couleurs éclatantes, dans lesquelles il avait l'air d'une vieille fée coquette et qui étaient sa seconde toquade. Tous les huit jours son ponctuel domestique renouvelait le buvard et la robe. Les visiteurs non prévenus n'étaient pas peu surpris de cette exubérance de vêtements chez un homme par ailleurs si simple et méthodique. Car Tronquin se comportait en véritable automate pour les repas, les promenades et les heures de travail.

A ce moment, il était plongé dans un plan de campagne

extrêmement complexe qu'un général français lui avait demandé récemment avec une insistance singulière. Ce jeune homme lui avait beaucoup plu, maigre, les yeux ardents et fixes, parlant peu, mais d'une manière si juste que leurs silences correspondaient à des sortes de questions qu'aucun des deux interlocuteurs ne sentait la nécessité de fixer sur la surface mobile de l'air. Il souriait tout en écrivant et en consultant une vaste carte des frontières de Séneste. Il était certain que la race des conquérants n'était pas près de finir, et qu'un jour une mère inconsciente mettrait au monde un de ces levains de mort et de vie formidables qui saignent à blanc l'humanité.

On frappa à la porte. Il se leva, ouvrit à Malauve. « Vous! cher ami, de si bonne heure! Je vous croyais à votre leçon. » L'Astre noir était préoccupé. Il s'assit mélancoliquement, tandis que Tronquin, toujours prudent, rangeait avec vivacité ses paperasses. « Ma leçon! Depuis quelques jours, prétextant ma santé, je me débarrasse de cette corvée, et, vous l'avouerai-je, j'y trouve un grand charme. Ah! je ne suis guère votre rival, croyez-le. Notre charmante Glotilde me pèse d'un poids très lourd. Au reste mon hygiène n'est pas ce qu'elle devrait être ; il faudra que je consulte Aldébrat.

— Aldébrat! Aldébrat! il est comme les autres; il ne sait pas guérir un rhume. Quant à notre Clotilde, je l'aime, c'est vrai, et je lui ai fait une belle ceinture de fer. Mais je ne suis pas jaloux de vous; vous êtes le seul homme que j'admire, qui vaille la peine qu'on parle, avec qui je me sente expansif. Elle aussi éprouve le besoin de bavarder avec son philosophe à six heures et demie chaque matin. Quoi de plus naturel!

— S'il n'y avait que cela! Mais elle m'épie; elle me fait suivre, dit Malauve avec un geste de fatigue. Elle me défend de voir qui je veux et qui lui déplaît. Quand elle apprendra que je me suis réfugié ici au lieu d'aller au palais!... Il y a des minutes où je donnerais je ne sais quoi

pour être citoyen de la libre Amérique. A Séneste tout le monde sait où je vais, ce que j'ai dit, comment j'ai éternué. Nous sommes sous une cloche pneumatique. De l'air! de l'air!

— Oui, de l'air! » Tronquin agita ses petits bras et le soleil entrant par une fenêtre fit briller comme une escarboucle son éclatant costume de sultan des Mille et une Nuits : « Mon ami, dans l'état actuel du monde, impossible de respirer; la paix dure depuis trop longtemps. On s'amollit sans héroïsme dans une servitude sans nom. Mais j'ai bon espoir; j'ai reçu hier la visite d'un jeune général français qui, s'il ne met point lui-même le feu à l'Europe, est néanmoins la preuve que le type des conquérants n'est pas perdu. Je l'ai flairé ce type dans la faconde parler, de questionner, de me demander un plan d'invasion de l'Allemagne que j'étais en train de lui confectionner quand vous êtes entré. Car je cherche, n'est-ce pas, à tout détourner de notre Séneste, et Allemands et Français me suspectent à qui mieux mieux de seconder leurs belliqueux projets. Depuis quelque temps ces projets augmentent. Ça bouillonne...

— Tronquin, pardonnez si je coupe vos inspirations. Mais la dure réalité ramène, hélas, vers le sol le cerf-volant philosophique par la ficelle des faits. Votre discrétion bien connue, votre haute intelligence font de vous mon confident naturel. Aujourd'hui mon cœur déborde... Voyons! Nous sommes du même âge, de la même génération. Vous avez le goût du costume, je sais que vous affectionnez larégente. Donc vous savez être concret. N'aimez-vous pas autrement? Ne sentez- vous pas frémir quelque chose comme des désirs neufs de temps en temps dans vos veines ?

— Moi, j'aime avec méthode comme je fais tout, prononça la bouche mince et plissée. Depuis longtemps je désire cette belle, cette ravissante Clotilde. Il y a de la hiérarchie là dedans. Elle est mon supérieur et je la vénère. Je crois que je l'aurai un jour. Car elle est transpor-

tée, excentrique et je suis calme et volontaire. C'est une attraction, cela. Quant à des tumultes sexuels, à des troubles séniles, non; Aldébrat m'a déjà consulté là-dessus. J'aime mon métier, voilà tout, et ma gracieuse souveraine que je suis sûr d'obtenir.

— Moi aussi j'aime mon métier. Je suis dans la métaphysique jusqu'au cou, un chimérique, parbleu! Et pourtant le corps de la femme a été le dessous, latramedemes conceptions les plus hautes. Quand j'étais en bonne fortune, un orage philosophique crevait en moi. Dans des bras adorables j'ai songé à des théorèmes logiques et vraiment la peau et l'idée se mêlent en mon esprit d'une manière profonde. A qui pourrais-je avouer cela sans passer pour un grotesque, sinon à vous? Eh bien, cette naturelle disposition n'a fait qu'augmenter. Je nourris une chimère qui demande des nuées et un vrai lion qui veut de la viande, et plus que jamais. » Le visage ébouriffé et pâle de Y Astre noir devenait rose par endroits, tout agité de petits tressaillements et ses jambes marquaient une série de brusques saccades comme si ces images sensuelles l'occupaient, l'animaient tout entier. Il continua: « Jadis, car je crois aux pressentiments, et ils me sont venus de tous côtés, une vieille Italienne me tirant les cartes m'a affirmé que ma vie subirait une crise parallèle à celle des saisons, qu'un cycle, été, automne, hiver, inaugurerait pour moi une ardeur subite, une gloire étincelante, suivie de décadence et de glace. Or je viens d'avoir mon zénith pour mon anniversaire, et c'était l'été, et un soleil intérieur me brûle. Combien l'homme se connaît mal ! Je suis actuellement la proie de deux passions : l'une Suzanne de Soirre. J'ai trouvé là cette admiration dont j'avais besoin, car pour elle je suis un dieu. Puis elle me donne, plus qu'un disciple ne pourrait le faire, la sensation de l'infini, tant la femme est pétrie de bleu malléable. A quelque hauteur que j'aille en sa présence, elle me comprend, me dépasse même par sa sensibilité, non par

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sa raison. Elle me repose en m'exaltant. Mais je suis aussi travaillé parla passion la plus charnelle qui se puisse imaginer et la plus irréalisable. Ma belle-fille, celle de mon fils, hélas, de cette brute de Gaston que je déteste, créature merveilleuse que la fatalité me fait coudoyer chaque jour, je la désire follement, je la mêle à mes rêves; je suis sûr qu'elle le devine. Approuve-t-elle ou désapprouve-t-elle? je l'ignore. Je crois qu'elle s'en amuse, car tantôt elle est pleine pour moi d'affection, d'une tendresse plus aiguë que celle qu'on doit à un beau-père et tantôt j'ai l'air de ne point exister à ses yeux. Il faut me maintenir. Mon fils est jaloux. Les êtres sont bizarres. Après quelques cadeaux que je lui ai faits, quelques paroles ambiguës qui m'échappèrent, j'ai cru sentir une gêne en elle et autour de moi. Ma femme, image de Gaston, est contre moi; ma Clotilde, bien qu'intelligente, est sans cesse du parti de sa mère. Ils ne peuvent pas comprendre tous que je suis supérieur aux autres, qu'il y a pour moi une autre morale, un autre but, que les cadres grossiers, transitoires de la vie humaine et sociable craquent quand il s'agit de Malauve. J'affirme, vous le savez, que nous avons tout en nous, et que les circonstances développent une partie de l'Etre général. Eh bien, le côté incestueux, antique et pervers, je le mets en œuvre... Il se tisse... Cette Marie, quelle jeune splendeur!... Il se tisse entre elle et moi des liens d'autant plus forts que notre jonction serait défendue, ignominieuse aux faibles regards d'autrui, qu'il y aurait là remords et honte, tous les grands sentiments réunis. Quel supplice! Le soir, quand je songe que mon fils, être stupide, va prendre place.., j'ai des rages. L'énigmatique créature! Toujours je me retiens de lui parler. Suzanne et elle se poursuivent dans mon esprit. Ces images m'obsèdent. Quand l'une m'a bien épuisé, je passe à l'autre. Est-ce qu'un clairvoyant le verrait dans mes drames? Ah, ah, ceux qui croient à l'impersonnalité de l'œuvre! Vous entendrez le Prométhée déchaîné!

Tronquin, c'est moi, c'est Malauve déchaîné; cet amour mystique de l'humanité autour duquel grimpe un serpent sexuel, c'est la liane, la natte de Marie et de Suzanne. Je les accouple par ma pensée, par mon double et frénétique désir. »

Tronquin, trop singulier lui-même pour ne pas comprendre les bizarreries d'autrui, écoutait avec attention ces récits faits à voix assez basse, du timbre particulier à Y Astre noir. Au centre de l'homme aussi se livraient des batailles, et, par ces yeux de vieillard incendiés de passion, quelle canonnade de regards!

« Vous voilà dans un mauvais état, mon cher. L'excitation dépasse la production. Ne ternissez pas votre renommée de patriarche. Notre régente ne vous le pardonnerait pas.

— Ma renommée de patriarche ! continuait Malauve tout en lui-même, devenu une sorte de prison où l'orgueil dévorait les désirs. Maudites sociétés humaines, tyranniques, à préjugés étroits, convenez-vous assez peu à l'expansion pleine et riche de l'individu! Ne serais-je pas plus grand si mon ardeur n'était pas renfermée, si je pouvais m'offrir dix ou vingt nuits de ma belle-fille dont me séparent seulement quelques conventions sottes. Si un enfant naissait de là... Et l'on s'étonne que nous ayons des fils médiocres, quand nous sommes accouplés à une vieille jument telle que ma pauvre femme. Il y a eu deux parties dans mon existence : l'une sincère, mon œuvre, la paperasse; l'autre dissimulée au fond des profondeurs, un trésor de passion enfouie. Tenez, Le Chaminant, un brave homme, mais jadis nul, depuis sa folie il nous étonne. Nous ne l'appelons plus que la Sybille: il est guéri, dit Aldébrat. Il est mieux que guéri. En lui s'agite un être nouveau, extraordinaire, qui parle en dehors des contingences et s'exprime suivant l'éternité. Vous le verrez, la découverte est de moi, et j'en suis fier. Le Chaminant est tout changé: causez-lui, il vous stupéfiera. Ah, le bout du

temple de la fatalité a souvent des niches divinatoires. Ce bavardage m'a ragaillardi. Cela me réussit mieux que mes leçons au palais. Si nous faisions un tour avant le déjeuner, car c'est jour de lecture. Vous rencontrerez la régente et je vous initierai à quelques beautés littéraires. J'ai choisi un sujet bien dans mon tour d'esprit actuel : le Banquet de Platon. Les causeries y sont brûlantes. Allons, général, il faudra encore vous résigner à la philosophie. »

Tronquin dépouilla sa belle robe de chambre chamarrée et la déposa soigneusement sur un fauteuil. Il sonna. Le domestique apportait une veste d'uniforme que le duc de Séneste passait avec agilité.

Puis les deux amis sortirent, joyeux de l'air matinal, et ne se dirent plus un mot. Ils réfléchissaient et des lambeaux de leur conversation résonnaient encore à leurs oreilles, ouvraient des enfilades d'arguments. Tronquin bientôt quitta les incestueux projets de son compagnon pour revenir à ses plans de campagne et à la silhouette du général français; Malauve, épuisé par ses aveux exaltés, prit un bain de Nirvana où passaient des figures de femmes jointes à des finesses philosophiques.

Ils firent ainsi une assez longue promenade et ne rentrèrent à la maison de V Astre noir que pour entendre sonner la cloche annonçant partout le repas.

Au salon les attendaient déjà Aldébrat, Monlay, Faldati, enfin Etter et Westisson arrivés de la veille. La petite Clotilde, étendue dans son éternel fauteuil, entretenait l'Américain. Les autres étaient groupés autour du piano où Etter développait une théorie musicale. Malauve serra la main de Westisson, donna l'accolade à Etter : « Tu débarques à peine et te voilà déjà tripotant un clavier ! C'est de bon augure. Tu sais que je suis très content de la musique de Prométhée. Ton jeune homme dirige à merveille. Westisson, mon portrait vous est arrivé trop tard; c'est la faute de ma satanée bonne qui avait oublié ma lettre dans sa poche. Enfin, il a paru, c'est l'important.»

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Tronquin raconlail à Monlay et à Fadalti la visite du général français, les espoirs qu'il en tirait, et Faldati faisait la grimace : « Vous verrez qu'il viendrase faire la main en Italie. C'est toujours nous qui expérimentons les conquérants. Nous sommes de la bonne pâte à victoires. Mais gare au jour où nous retrouverons un César et un Scipion. Et ils vous emploieront, monsieur le duc.

— Ma foi, dit Tronquin, je serais bien capable de céder à la tentation. Tiens, cette chère Clotilde que je n'avais pas vue! Bonjour, Clotildinette. Oui, je suivrai l'homme qui me permettra de réaliser mes projets. Que voulezvous, Monlay? je suis ici comme un physiologiste qui concevrait d'admirables expériences sur les animaux à sangchaud et qui n'aurait à sa disposition que des grenouilles. J'ai fait des petites guerres, jamais je n'ai eu ma grande bataille. »

Eucrate et sa grand'mère entraient : « Marie ne descendra pas, dit Mme Malauve à son mari. — Elle est souffrante. Qu'a-t-elle? » Le visage de V Astre noir se contracta. ■ — « Peu de chose; un violent mal de tête. Elle demande que personne n'aille la voir. — Puis, s'adressant aux invités : « C'est de ma belle-fille qu'il s'agit. Elle regrette pour votre arrivée de ne pouvoir se trouver avec vous, mais elle est légèrement indisposée. » MmL' Malauve saluait Westisson et Etter de sa bonne et longue figure creusée de larmes où le sourire ne se faisait place qu'avec peine, comme un pauvre à une table de riches: « Quant à mon Gaston, il est, hélas, retenu toute la journée au palais et il y déjeune... »

On quitta le salon de bois blanc, aux devises narquoises, envahi par une lumière ardente et crue dont le préservaient mal des stores grisâtres et l'on passa dans la salle à manger.

Malauve était préoccupé. Après avoir ainsi parlé de sa belle-fille, il aurait désiré la voir et son désir spontané d'amoureux était contrarié. Aussi fallut— il que Clotilde

lui demandât deux ou trois fois quel serait le sujet de la lecture pour qu'il se décidât à répondre: «Le banquet de Platon, ma chère, et, quoique disciple, tu seras priée de ne pas y assister. Les Grecs écrivaient peu pour les demoiselles. » Clotilde fit une petite moue. Elle connaissait Platon ligne à ligne. Elle avait pour son père annoté le Banquet. Puis, n'était-elle pas vieille fille et destinée à le rester? Mais elle savait V Astre noir intraitable sur ces questions de convenances, elie n'insista pas.

« Prenez garde, madame Malauve, s'écria Faldati avec un regard malicieux, votre illustre époux va parler d'amour. — La seule chose en somme qui mérite la vie,» dit d'une voix profonde le philosophe, et tandis queLouise et son mari André, épais Breton à la figure honnête, passaient les plats, il ajouta: «Et sur laquelle ces braves gens en savent autant que nous, car on n'a rien ajouté à la connaissance de ce qui fait la trame de l'humanité. La science et la philosophie se brisent là. Cette ignorance même est instructive. »

La conversation n'avait pas son attrait et sa fougue ordinaires. Etler et Westisson en étaient surpris. Le maître restait silencieux. Il mangeait gloutonnement par exemple et l'on entendait le claquement de ses lourdes mâchoires. Enfin, il demanda à Monlay : «Et dans la nature, quant aux autres règnes, il me semble que ce qu'on dit sur l'amour n'est point caractéristique? — No, no, dit l'Anglais. Il y a des abîmes entre les végétaux et les animaux. L'instinct sexuel, c'est ce qui varie le plus.

— Somme toute, ajouta V Astre noir, c'est encore la musique qui en raconte davantage sur ce sujet. Aussi, Etter, nous organiserons une chose un peu théâtrale... Mais, bah! nous sommes en famille Pendant que je lirai Platon, lu me feras un accompagnement doux, doux, avec le morceau le plus passionné que tu pourras trouver. »

Et. tandis que Malauve parlait, il songeait à la violence du sentiment que lui inspirait la délicate créature couchée

ta.

là-haut avec la migraine, chacun revivait l'amour éprouvé dans sa vie, une certaine gravité se répandait sur les visages, et le petit Eucrate voyait nettement la fine silhouette de Suzanne de Soirre.

Le repas continua, teinté de mélancolie plus sensible par cette belle matinée de la fin d'août. Comme on apportait le café, Piéval, Méron, Diéman et quelques disciples arrivèrent pour la lecture, suivis de Galdius, Aldébrat, Le Chaminant.

« Bonjour, Bilboquet ! bonjour, aimable Sybille. Quelle affluence! »

Le Chaminant avait une expression soucieuse et profonde. Ce n'était plus le vieillard ordinaire d'autrefois, et la fixité brûlante de son regard justifiait son actuel surnom de Sybille. Il eut un sourire triste en saluant Westisson et Etter. Il sentait que chacun savait son aventure. Il avait, depuis son attaque, vécu quelque temps dans la perpétuelle attente d'une rechute. Cette crainte avait aiguisé ses nerfs. Il croyait lire les imaginations environnantes, sentir des méfiances à son égard, deviner les chuchotements, les paroles qu'on ne prononçait pas. Audessus des tètes de ces vivants il voyait le mot mort écrit à des distances variables qui signifiaient pour lui le plus ou moins d'approche de la terrible déesse. Et, comme mû par une nécessité intime, il proféra d'une voix blanche de somnambule : « Vous venez de parler de l'amour, oui, il flotte de l'atmosphère qu'ont créée vos paroles. L'amour, c'est la vapeur que le corps prête à l'esprit. » Puis, il s'assit, épuisé par cette courte formule.

« Quand je vous le disais, s'écria l'Astre noir, que nous avions maintenant une Sybille. Notre ami Le Chaminant devine le passé, le présent et l'avenir. Tremblez, il déplie dans sa tète le livre du destin. »

La régente entrait en coup de vent, toilette de ville très élégante. Elle embrassa sa filleule, Eucrate, Mme Malauve; puis, comme on se levait pour se rendre au salon,

elle profita du brouhaha et prit à part son philosophe : « Ainsi, l'on ne peut me donner une leçon pour cause de fatigue, et cette fatigue n'empêche pas de se promener par la ville... Très bien, très bien. » Et, pivotant ses fins talons sans attendre la réponse, elle alla rejoindre Tronquin.

Les sièges étaient rangés pour la lecture autour d'une petite table. Chacun se plaça suivant ses affinités. Etter se mit au piano et préluda en sourdine à une sonate de Beethoven.

Malauve, après avoir préparé quelques papiers, ses repères, commença : « J'ai traduit à votre intention, car je trouve les traductions du Banquet faibles et décolorées, le texte grec du discours d'Aristophane. Il est essentiel de vous représenter la familiarité de cette réunion d'amis conversant, toutes distances et différences gardées, comme cela nous arrive, sur un thème idéal. Pour faire revivre la vie antique, prêtons-lui de la vie présente. D'ailleurs, quelques milliers d'années ne sont rien. N'avons-nous pas ici une confédération comparable àl'Attique? Notre charmante Périclès est au milieu de nous. On y prône aussi les philosophes. Nous appelons Diéman Alcibiade, et je prendrai momentanément le rôle de Socrate. Donc les sociétés intellectuelles se reconstituent sur des types périodiques. Un homme devrait vivre en pleine connaissance le temps d'un cycle complet, d'Athènes à Séneste. Ainsi, par une seule existence, le serpent se mordrait la queue. »

Après ce petit préambule, V Astre noir se mit à lire d'une voix nette et lente. Aristophane expose son étrange et puissante théorie : l'humanité primitivement formée de trois êtres types, l'un composé de deux hommes, l'autre de deux femmes, l'autre, androgyne, d'un homme et d'une femme ; Jupiter séparant ces groupes, et les êtres de composition cherchant sans cesse à se rejoindre; telle est la cause première des amours de même nom et des

amours de nom contraire qui ne sont dans l'état actuel qu'une tendance vers l'état primitif, qu'un effort pour reconstituer l'être double. La musique mystérieuse d'Etter semblait hausser cette hypothèse, lui donner une allure divine, et tout le monde sentit le choc des mots venus du fond des âges, leur lointain parfum préservé grâce au noble effort de Malauve, leur douceur persuasive et fugace. Cette sonate signifiait l'approche d'Alcibiade couronné et de ses joueuses de flûte, la soirée tout intellectuelle de l'Attique où les ailes de l'esprit battaient l'heure frivole, les vins, la fatigue des débauches et s'envolaient vers l'avenir. Charme profond et court ! Paroles et piano cessant, Le Chaminant se leva soudain :

« Puisqu'on m'appelle la Sybille, je puis monter sur mon trépied. Malauve, tu as rallumé la torche éteinte. Elles brûlent toutes, telles des follets, sur la plaine de la vie, les flammes brillantes et brûlantes, filles des mystères. Chaque âge ajoute la sienne, pareille de forme, aussi vive. Mais peut-être n'y a-t-il qu'une seule flamme devant un miroir qui tourne et la multiplie. Ce mythe de Platon est une déformation du vrai. Le vrai est en lui ; or l'avenir brise les mythes comme des gâteaux, les donne à manger aux petits enfants. » Il y eut du désordre. Le Chaminant se rassit en tremblant. Les paroles qu'il venait de prononcer avaient rompu le charme et n'apportaient que des images incohérentes, flambeaux des brumes. Comme si personne n'avait parlé, Malauve s'adressa à son auditoire:

« Maintenant, que ceux qui ont quelque chose à dire s'expriment; nous appliquerons de petites tables près de la grande table du banquet. »

Pendant le silence recueilli qui suivit celte invite à l'hypothèse, Louise entra d'un air interdit sur la pointe de ses pieds criards et apporta à son maître un petit carré de papier. Elle ressortit toute rouge, un sourire d'extrême embarras plissant sa bonne figure fruste el sa bouche de

coquillage demi-ouverl. Le philosophe déplia la lettre parfumée dont chaque syllahe lui parut mille fois plus délicieuse que les accords de la sonate : « Mon cher père et grand homme, je vais mieux en ce moment, et j'aurais envie moi aussi que vous me fassiez un peu la lecture pendant que Gaston est absent, ou tout au moins que vous veniez souhaiter le bonjour à votre toute endolorie Marie. » Il n'eut plus qu'une hâte, monter près de l'exquise malade. Mais il devait dissimuler son impatience. Platon, Aristophane et la Grèce entière lui parurent alors intolérables.

Justement Brobers venait de prendre la parole de sa voix caverneuse et comique en se balançant d'avant en arrière; toutes les têtes se tournèrent de son côté : « Je crois, maître, que cette théorie d'Aristophane est une explication faible. J'ai éprouvé, moi, deux amours simultanées pour deux femmes d'un âge différent. Elles étaient aussi vives l'une que l'autre et je me consolais de l'une par l'autre. Avais-je donc appartenu à deux doubles ? » Cette objection ramenait Malauve â son propre état, et il y répondit avec une certaine fébrilité : « On commence à aimer une femme dans la jeunesse non pour ses agréments physiques, mais par une sorte de nécessité intérieure dont le ressort profond nous échappe. Les sens font leur éducation grâce au bouillonnement d'images d'abord vagues, puis de plus en plus précises et de moins en moins pures. De même il existe deux formes d'amour très tranchées, la première de représentation idéale, la seconde de représentation corporelle. Ces deux aspects peuvent coexister, puisque l'un n'est que la prolongation de l'autre. C'est ainsi sans doute que les choses se sont passées pour toi, Brobers, et tu n'as recherché là encore que ton double, mais morcelé en deux parties... — L'amour, ajouta-t-il avec véhémence, est le dernier refuge de ce besoin humain d'éprouver sans trop bien connaître. Quand tout aura été scruté, fouillé et mis en

pièces par la logique, lui restera un tout vivant, mobile et coloré. 11 y a un type de l'amoureux comme il y en a un du conquérant et du prophète. C'est un état, une caractéristique universelle, indépendante à mon sens de l'espèce et des nécessités de la reproduction, quoi que prétendent aveuglément, pardon cher Monlay, les naturalistes. La beauté du discours d'Aristophane est qu'il met l'amour audessus du sexe. Cette vérité, les Athéniens distingués l'entrevoyaient, supérieurs en cela aux Européens et Sénestois d'aujourd'hui. Je ne prône ni n'excuse les vices. Il y a vice quand, dans un ordre social, l'harmonie se trouve menacée ; ce sont là questions transitoires, formelles, de codes, et, à un point de vue plus élevé, on peut dire qu'il n'y a pas de vices. L'amour se loge partout et n'importe comment ; où qu'il soit, il est toujours luimême, absolu, triomphateur. Ce que nous appelons force cosmique, affinité, cohésion, attraction, n'est qu'un désir vague, un amour des pierres, la preuve inéluctable que ce vaste sentiment, père du mouvement et des mobiles, anime le monde; ne souriez pas. Westisson. L'électricité est une forme d'amour particulière, où la nature fait la difficile. Tel corps aime celui-ci, non celui-là. Pour moi, la haine n'est point le contraire de l'amour, qui ne saurait avoir de contraire, mais bien une interprétation, comme une lecture différente de ce terme vital par notre sensibilité. Non seulement l'humanité, mais les surhumanités, pour lesquelles les soleils, planètes et nébuleuses ne sont que quelques atomes d'un objet matériel, et ainsi de suite indéfiniment, tout ce chaos qui tend vers l'ordre devient par cette hypothèse une pluie de gouttelettes d'amour au sein d'une vaste convoitise. Vous le sentirez si jamais le hasard des causeries nous amène devant un beau soir d'été, le cœur et les sens pleins d'une créature exquise; carie feu du soleil, voyez-le, c'est de l'amour fluide qui traverse ce salon et se reflète partout, une allégresse cherchant sa proie.

— Bravo, bravo, » applaudit la régente enthousiasmée et à laquelle Tronquin jetait de côté des petits regards aigus. Caldius et les disciples prenaient rapidement des notes, et Mme Malauve songeait tristement à cette impétuosité qui s'était détournée d'elle. Pauvre pierre plate et laide, elle avait toujours vécu au milieu d'un torrent, sans être même éclaboussée par ses eaux, et, malgré la vieillesse et les désillusions, il frémissait en elle ce quelque chose qui n'abandonne jamais les humains jusqu'au tombeau, la possibilité d'un dévouement illuminé par l'épreuve amoureuse, le regret de n'avoir pas connu davantage ces splendeurs dont les plus déshérités sentent en eux le lointain passage.

(.< Oui, ceux qui aiment, poursuivait Malauve, sont en communion complète avec la nature. Ils éprouvent la béatitude universelle. Même amants malheureux, ils ont encore le souverain bonheur. Alors tout s'anime, et le monde devient tressaillant, vibrant, plein d'appels, zébré de tendresse, non plus cette pâte inorganique et grossière que l'habitude fait de lui pour nos sens épais. Alors les cailloux nous émeuvent, un arbre saurait nous faire pleurer. Il défile en nous une multitude de personnages infiniment compréhensifs et sensibles qui tous ont les bras écartés, absorbent ce qu'ils rencontrent et le font participer à leur confiance. El l'on nous parle d'irrréalisation sensuelle. Parbleu! La réalisation était tout entière dans l'esprit. L'acte amoureux n'est que le hasard d'une fonction physiologique qui certes a son charme et sa grâce; mais, en face de l'effort idéal, c'est un grain de sable à côté d'un soleil. Les mots mêmes que nous employons ne paraissent que des assemblages de lettres ou de syllabes attirés les uns vers les autres par l'amour, et ce magnifique héraut nous tend ses propres trompettes pour le chanter et l'invoquer. »

Là-dessus Malauve, dont les cheveux frémissaient sous l'influence de la conviction, dont le visage allait jusqu'à

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la grimace par l'effort de l'éloquence, conclut d'une voix calme : « Maintenant, gracieuse souveraine, et vous Ions mes amis, excusez-moi de briser sitôt la séance, mais j'ai un travail pressant à terminer et quelque fatigue dans la langue. »

Il se leva, mit dans sa poche ses notes inemployées, tandis que, un peu surpris de cette brusque cessation, tout le monde se disait au revoir. La régente s'approcha de son maître : « Je vous parlerai à vous, un de ces jours, bien que vous paraissiez me fuir, ou plutôt, non, je vous écrirai.» Elle sortit au bras de Tronquin. Etler, Westisson et les autres s'en allèrent en un seul groupe discutant, bourdonnant, se bousculant dans l'étroite antichambre.

Comme Malauve montait l'escalier quatre à quatre, sa femme l'arrêta d'un air à la fois résolu et embarrassé : «J'ai à te parler sérieusement, mou ami; je t'en prie, donne-moi une minute.» Le grand homme eut le désir de chasser cet être disgracieux, maladroit, qui toujours arrêtait ses élans. Il la suivit cependant jusqu'à sa chambre, une triste pièce resserrée, emplie de brimborions disparates et sans valeur, petits souvenirs, portraits de son mari jeune et de ses enfants, le tout propre, soigné, mais accumulé comme par une fourmi : « Écoute, j'ai honte de te l'avouer. Il ne me reste rien sur mon mois. J'aidûfaire des charités, traiter beaucoup de monde, notre table est lourde... » Elle haletait, terrifiée. L' Astre noir était implacable quant aux questions d'argent : « Ma chère amie, jeté donne plus que je ne puis. Situ dépasses, c'est qu'on te vole ou que tu dilapides. » Elle eut un triste sourire et montra sa robe noire et fanée : «Oh, pas pour toi évidemment. A ton âge cela n'a plus d'importance; mais il faut que tu aies au moins un mérite, l'économie; jusqu'ici tu l'avais. A présent, tu t'arranges mal, je ne sais, enfin je ne puis faire pour toidavantage. » Elle lui prit les mains: «Ne sois pas encore dur et cruel. Me voici vieille et tu n'as plus longtemps à nie supporter. C'est la première fois que

je te réclame une petite somme d'argent; jusqu'ici j'ai fait des tours de force incroyables pour joindre les deux bouts, ne pas te tourmenter, car nous ne sommes pas riches, te laisser tout entier à ta pensée, à ton travail. Je porte la même robe depuis quatre ans. Mais j'ai eu des dettes, des engagements, d'affreux ennuis, des heures sinistres que je t'ai cachées, jointes aux heures de larmes que je te dois. Qu'est-ce qu'il faudrait donc pour fondre ton cœur? Plusieurs fois, la régente m'a aidée avec un tact, une délicatesse... Elle a cessé brusquement, et je n'ose le lui rappeler. Alors, éperdue, il faut bien que je m'adresse à mon mari. Ah, si tu étais en moi, comme tu souffrirais! » Elle s'assit sur une chaise en pleurant. Toujours cela Unissait ainsi : des larmes, des larmes, un torrent de larmes. Malauve s'indigna : «Comment, tu as eu recours à la régente qui déjà a eu pour nous tant de complaisances, qui nous fait la moitié de notre pension! Tu veux donc me ridiculiser à ses yeux, me mettre tout à fait dans la servitude. Ah! malheureuse sotte! II ne te manquait que de me cacher tes maladresses... Et tu dis que tu respectes mon travail, mon intelligence! Mais tu as gêné ma vie, tu la gênes encore, tu me ménages à n'importe quel propos des aveux ridicules. Arrange-toi, débrouille-toi, je le donne largement de quoi mener la maison. Il ne me reste presque rien pour mes dépenses particulières, et ce serait encore là une bonne façon d'augmenter mon esclavage! » Et il sortit en claquant les portes.

Après chacun de ces orages que n'importe quel prétexte déchaînait, Mme Malauve demeurait déprimée, anéantie. Elle sentait dans son mari un gouffre obscur et profond où elle n'avait pas su descendre. Elle n'avait pas l'éloquence de son cœur. Là, tout à l'heure, peut-être eût-elle pu l'attendrir, si elle avait dit ses angoisses de chaque mois, ses scrupules, ses hontes vis-à-vis des domestiques et des fournisseurs, ses héroïques efforts pour faire face à toutes les charges, aider encore au jeune mé-

nage. Mais non... Le meilleur de son émotion restait en elle. Son sacrifice était voilé.

Clotilde entra soutenue par Louise. Elle s'était doutée de quelque chose et les larmes de Mme Malauve redoublèrent quand elle serra dans ses bras ce corps de jeune fille, faible et meurtri lui-même, où ne s'était jamais arrêté le bonheur. Toutes deux restaient assises l'une en face de l'autre. Clotilde vénérait son père mais le trouvait d'une cruauté froide, d'âme peu cohésive, plein de lacunes et de monstruosités. Elles n'avaient pas pris garde à Louise qui, dès les premières plaintes de sa maîtresse, disparaissait en tapinois. Quelques minutes se passèrent dans cet accablement morne. La petite paralytique tenait les mains de sa inaman, essayait de la consoler par ce tendre contact plutôt que par des phrases inutiles, quand la Bretonne reparut de son pas de velours. Elle était plus rouge qu'à l'ordinaire et accrocha en passant une console d'où dégringolèrent quantité de petits souvenirs. Cet accident l'interdit. Enfin, concentrant son courage, elle offrit aux deux femmes stupéfaites une grosse bourse usée, entourée de ficelles : « Voilà les économies de Louise. Pas pleurer, madame, pas pleurer... Vous me rendrez au prochain... » Déjà elle se précipitait vers la porte: « Mais es-tu folle, ma pauvre fille; veux-tu reprendre ton argent tout de suite! — Non, madame; puisque vous malheureuse, Louise pas^ besoin. » Alors ce fut irrésistible : Mme Malauve et sa fille appuyée sur elle embrassèrent en riant et pleurant à la fois cette grosse tête paysanne dont la coiffe se froissait; de force Clotilde remit la bourse dans sa poche; puis toutes trois ramassèrent les bibelots tombés.

Cependant Y Astre noir était monté au second étage à l'appartement de sa belle-fille. Il frappait avec discrétion, et les syllabes du mol « Entrez » faisaient bondir son cœur, dissipaient son énervement. Au milieu d'une pièce élégante et drapée d'étoffes claires, aux meubles laqués d'un goût exquis, dans un lit large et garni de draps fins

reposait la coquette Marie. Elle prenait un tel soin de son joli visage qu'elle restait parfois enfermée des journées entières dans sa chambre, les stores baissés, à l'abri des rayons du soleil, combinant des coiffures ou des fards : « Bonjour, mon père, » dit-elle. Le vieillard approcha un siège et s'assit comme un docteur troublé parles charmes de sa cliente. Il pénétrait juste assez de lumière à travers les persiennes pour placer dans un lointain de pénombre la courbe infiniment gracieuse de cet être délicat qui, tout en parlant, évoluait nonchalamment, souple dans un linge souple : « J'avais la migraine, c'est passé; j'ai bien regretté la lecture, sur quoi ?

— Un sujet grave et doux, Marie : le Banquet de Platon, une causerie grecque sur l'amour.

— Alors mes regrets sont doubles. Et avez-vous exposé vos opinions personnelles sur ce thème grave et doux?

— J'ai parlé selon mon cœur, un vieil organe, mais qui bat toujours.

— Montrez, » et d'un geste rapide elle plaçasa petite main sur la large poitrine du philosophe. Quelle finesse dans les doigts, les attaches, et quel mouvement du bras hors de la manchette de dentelles! le cœur battit plus fort.

« Oh, que c'est drôle; vous palpitez comme Gaston, voilà qui est héréditaire. » Elle rit d'un joli rire qui creusait de «fossettes tout son douillet visage, tandis qu'à l'angle de ses yeux frémissaient de minuscules démons. Malauve couvrit de baisers les doigts roses. En cette minute la métaphysique disparaissait. Tout son organisme était tendu vers la volupté. Cela montait en lui par ondes frénétiques et il se sentit si près d'un saccage qu'il recula de deux pas son fauteuil : « Vous vous écartez, je vous fais peur? — Oui, Marie, vous êtes une énigme. Que pensez-vous, que cherchez-vous dans ces après-midi où vous restez seule enfermée? Moi qui sais où vont tous les esprits, je ne puis deviner les voyages du vôtre, et, quand je suis près de vous, je ne vous vois pas bien, vos traits restent dans l'ombre. »

Marie Malauve passa gaiement la main sous sa tête et tapota les draps autour d'elle, de telle sorte qu'elle devînt une statue à peine dégrossie. « Cher beau-père, je suis ravie d'échapper à l'intelligence inéluctable de Y Astre noir, que je connais, moi, que j'admire et vois fonctionner minute à minute dans mon petit Eucrate qui sera par bonheur le portrait vivant de son grand-père. Aujourd'hui le temps est beau, vous avez quelque loisir; je saisis l'occasion de vous éclairer sur mon compte. Je suis une dissimulée effroyable. Petite, j'aimais cacher mes joujoux et fausser mes paroles. Ce vice est si tort en moi que je vois tout faux et dévié, que je retourne perpétuellement la médaille. Je m'amusais à mentir et à organiser des scènes entre mes parents, mes frères et sœurs. Maintenant encore, bien que mon teint soit parfait, je le gâte avec du fard. Je déteste l'éclat du jour. Enfin ce qui est cru, net, tranché et droit me déplaît. J'ai subi comme toutes les jeunes filles l'attrait violent de vos œuvres et il y eut en elles quelque chose de dissimulé, de mystérieux qui me ravit. De retour du spectacle je réfléchissais longtemps, cherchant à suivre la trame de vos idées. Car je suis plus dévouée à l'analyse que vous ne pouvez l'imaginer. C'est drôle, n'est-ce pas? qu'une faible femme scrute les causes de ses plaisirs, et, pourtant, c'est ainsi. Je fais des jeux de patience ; je mets tout en morceaux, puis je reconstruis, je rapproche les petits cartons. Donc je me suis dit : J'entrerai dans la famille de cet homme-là, je l'étudierai de près, je me rendrai compte. Je me suis arrangée pour rencontrer votre fils Gaston, cet excellent ami, qui est devenu amoureux fou de moi. Quand à cela il m'adore, il est jaloux plus qu'un tigre, et, j'ajouterai, de vous. Oui. Il a cru remarquer des intonations, des approches, c'est étonnant qu'il ne soit perspicace que dans la jalousie, votre ardeur à prêcher l'unique loi de l'amour, à excuser les adultères, incestes, etc. Enfin, il m'a fait, cher beaupère, maintes scènes à votre sujet, bien que ce nous soit,

comme vous pensez, extrêmement pénible. » L'Astre noir secouait la tête d'un air de dénégation, surpris d'entendre Marie lui parler de la sorte. Jusque-là elle avait été à son égard discrète et réservée : « J'ai au fond le caractère sérieux. J'ai été heureuse dans cette maison saturée d'intellect, où il y a aux murs des devises arrachées aux meilleurs philosophes. Je m'intéresse prodigieusement à ce qui s'y dit, à ce qui s'y passe, et, par l'intérêt des hommes, je suis presque arrivée à la compréhension de leurs théories, bien que les êtres soient très supérieurs aux spéculations qu'on fait à leur égard. Mais voici le meilleur : à force de vous voir admirer et de vous entendre, je me suis sentie prise moi aussi. Je ne pouvais certes aimer un vieillard; cela n'est pas dans ma nature, mais j'ai aimé le jeune homme que vous aviez dû être, et Gaston, votre fils, a bénéficié des transports que j'aurais eu à être enlacée par un Astre noir jeune et vibrant. J'envie ma belle-mère pour ses premières années. Je crois, pauvre femme, que vous les lui faites payer aujourd'hui. Enfin, elle eut son paradis sans doute. Que c'est curieux ! Je vis sous votre toit près de vous, mais en réalité avec l'image de votre adolescence. Et, quand je reste à m'arranger des coiffures ou à combiner de petites étoffes claires qui réjouissent mon œil, je me fixe dans l'esprit comme avec une épingle votre silhouette, grâce à votre portrait à vingt ans, lequel ne me quitte pas. » Elle prit sous l'oreiller une miniature de V Astre à l'allure audacieuse, visage imberbe et fin : « Là, par hasard, je ne mens point. Étonnez-vous maintenant si Eucrate vous ressemble. »

Pendant que Marie déployait ainsi son intimité, Malauve lui aussi se faisait une représentation sensuelle qui n'était pas sans flamme ni sans brûlure. Quand elle eut fini de parler, il se mit à genoux près du lit. Elle n'eut point l'air inquiet, ne quitta même point sa pose de nymphe au repos, mais joua de la main avec une mèche de cheveux sur sa nuque au grain perlé. « Marie, puisque vous avez

fait une sorte de confession, laissez-moi faire la mienne à mon tour. L'être que vous aimez vit toujours en moi. Vous ne le voyez plus parce que l'âge le recouvre. Pourtant il existe et vous rend votre amour, désespéré par l'impossibilité de vous plaire en l'état actuel, avec sa vieille iigure et ses broussaillesblanches. Mais, si vousvousdupez avec joie, dupez-vous en regardant l'esprit. Il y a là dans cette tète plus de vigueur qu'autrefois. Les idées qui courent par ce stade et qui s'assemblent ont une légèreté, une force supérieure, et celles qui s'attachent à vous, qu'éveillent vos membres déliés dont je ne verrai jamais la splendeur réelle, les souplesses mouvantes, celles-là surtout me sont chères. Gardiennes fidèles du logis, elles introduisent leurs sœurs les plus abstraites. Votre corps si ravissant, tel qu'il glisse sous ces draps, guide ma métaphysique. N'est-ce point pour vous un noble orgueil? Marie, Marie, quel être nous pourrions animer à nous deux! Contempler nos esprits et joindre... » Elle éclata de rire.

«; Ah! illustre beau-père, vous allez vite. Je regrette d'avoir été si confiante. Que voulez-vous joindre, grands dieux, dans l'après-midi, quand votre petit-fils, ou votre fille, ou Gaston lui-même peuvent survenir à l'improviste? Enfin ce serait banal, et, si personne n'entrait, ma pudeur, ma honte de cette chose dégradante entrerait. Oh ! ce n'est pas l'idée de l'inceste qui m'arrête ! je crois qu'elle aiguise plutôt le plaisir, toute barrière augmentant le désir du saut. Mais, vrai, nous formerions un ensemble assez louche. Si je me donnais au vieillard, le jeune homme ne me dirait plus rien et j'en serais fort triste. S'il faut absolument que l'un me gâche l'autre, j'aime mieux sacrifier le vieillard. En outre, voici l'argument péremptoire : si vous me preniez ainsi, l'existence nous deviendrait insupportable. Je suis un être d'habitude; je me donnerais entre deux portes, sur un canapé, au lit, partout. Il finirait par nous arriver des ennuis, et vous, satisfait de la réalité et moins excité parle rêve, sentiriez décroître cette

ardeur intellectuelle dont vous êtes si fier et que vous me devez, dites-vous. Je ne veux pas non plus abîmer mon cadeau; augmenter votre puissance cérébrale est un honneur discret que je suis seule à savourer. » Elle sourit encore, tendit vers lui ses bras ronds avec la plus jolie attitude de nonchalance énervée, tandis que, hébété, il ne trouvait plus ses mots.

Elle reprit après un silence : « Moi, je suis jalouse de Suzanne de Soirre ; celle-là vous l'aimez. Dans la vie on n'a qu'une femme, de même qu'un seul homme nous a. Je couche avec Gaston, mais il ne me possède point. La vraie conquête vous l'avez faite sur le tard et c'est Suzanne.

— Elle n'est pas ma maîtresse !

— Mieux que cela, vous êtes son maître. C'est assez scabreux à vous expliquer, mais nous en sommes aux confidences et à la théorie. Donc il y a dans la possession quelque défectuosité : le rapprochement, qui crée le contact et supprime la vue. Il faudrait, comment dirais-je... un contact à distance. Autrement, pendant l'acte amoureux, on doit se faire encore une image. Vous me comprenez. De grâce, n'illuminez pas vos yeux de cette façon; vous m'effrayeriez si j'étais poltronne. Or Suzanne et vous faites coucher ensemble vos intelligences sur un lit de nuages. Elle est en vous, et vous en elle, et vous pouvez vous contempler. Ah. son destin est noble ! Et vous venez, à moi, m'offrir le vil contact !.. Non. Non. Je préfère Gaston. Il est fait pour ça. J'admets que Suzanne vous convienne ; c'est une autre affaire que moi, une mystique, une enthousiaste. Je suis une intelligente et une rouée, nullement une intellectuelle. La philosophie m'attire et m'étonne; je n'en mange pas. Ma vie est quelque chose d'extraordinaire, une perpétuelle et dévorante fantasmagorie. Je me figure que j'appartiens à des corsaires, à des conquérants, que je suis des tribus nomades, que, pour ma beauté, des empires sont en lutte et des trônes en suspens. Et toujours V Astre noir jeune, mon charmant

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beau-père, vous monsieur, prenez les traits des vagabondes folies auxquelles je me dévoue, et il en ressort un amour de moi-même incroyable. Je me plains. Je verse des larmes sur des destinées si changeantes. Je m'admire, je m'adresse une foule de madrigaux. Ah, si toutes mes rêveries se peignaient à mesure sur ces rideaux et ces murailles, nous aurions de belles tapisseries. Ce sont peut-être là mes existences passées ou à venir. Songer que tant de femmes voudraient être à ma place, et qu'ici, dans votre maison, la vie est encore si plate. C'est affreux! Je pense qu'elle est parfois monotone aussi chez mes bohémiens, mes conquérants et mes corsaires, et qu'il n'existe qu'une seule faculté mobile , l'imagination d'une fantaisiste. Maintenant sauvez-vous vite, je vais me lever. »

Malauve écarta le fauteuil, se pencha vers elle, les mains appuyées sur le lit. «Adieu, Marie, je vous embrasse au front et laisse mon baiser courir où bon lui semble. Mais vous savez que le jeune homme dont le portrait est là, sous cet oreiller, fut un brutal et un irrésistible, et que le vieillard pourrait s'en souvenir.

— Oh, quant à cela, je n'ai pas peur; vous vous êtes bien retenu pour Suzanne.

— Suzanne, c'est différent. Vous l'avez deviné, elle ne dépasse pas la tête. Mais ici... Il vaut mieux en effet que je m'en aille. Dites-donc, ajouta-t-il, le pouce sur le bouton de la porte, nous avons eu tout de même une drôle de conversation, et, si l'on nous avait entendus, il y aurait eu quelque surprise.

— Oui, mais ne vous habituez point à mes confidences, et refaites-vous à l'idée d'une Marie silencieuse. Je ne sais ce que j'avais aujourd'hui, la migraine, la fatigue nonchalante, puis... peut-être l'agrément de voir un philosophe sur le gril, mon cher beau-père. »

Elle dit cela de l'air le plus enjoué, le plus exquis qui fût possible, et Malauve sentit, en refermant la porte, ce qu'il avait toujours eu en haine, une infériorité. Ainsi un

homme do sa force, de sa position, de son audace ne valait rien près d'une rouée qu'il désirait et trouvait un jour de soleil couchée dans une posture charmante. Ah! le diable était dans la femme ! Il descendit machinalement l'escalier, prit par le jardin, et se dirigea vers une sorte de hangar qui faisait son laboratoire de psychologie.

C'était une vaste pièce, un hall encombré d'instruments compliqués et délicats, collection qui s'enrichissait chaque jour grâce aux fines trouvailles de Westisson. Il suffisait que Malauve indiquât à l'Américain la possibilité d'un appareil quelconque destiné à mesurer les impressions sensibles ou la marche de l'idée en mouvement, pour qu'un mois après il reçût un parfait mécanisme tel qu'il l'avait rêvé. Aujourd'hui même Westisson avait déposé là un certain nombre de paquets qui contenaient des nouveautés. Bien que curieux, V Astre noir ne les ouvrit pas. Il regarda distraitement les arbres et les feuillages à travers les vitres, le poêle éteint, la multitude de verreries, de pendules, de cylindres enregistreurs qui constituaient l'appareil de la science. Il aspira cette odeur vague, particulière aux laboratoires, et qui est comme l'âme de la recherche. Il se trouvait immensément bête. Après l'excitation de tout à l'heure, il plongeait dans une dépression complète. Il était rare que Malauve se sentît ainsi sans grandeur. Il avait pour l'ordinaire une plate-forme d'orgueil tendu et de vanité satisfaite d'où il regardait ses semblables avec complaisance, curiosité. Or il venait d'être puéril, faible, maladroit. Puis l'approche du vicieux et du malsain a quelque chose de dégradant, et l'esprit d'un philosophe a beau affirmer toutes les libertés, il reste encore en lui du préjugé moral.

Au milieu de ces réflexions tristes, il aperçut sa fille Clotilde appuyée au bras de Louise et qui se traînait vers le laboratoire. Elle entra, silhouette martyrisée, renvoya la bonne, lui disant : « Vous viendrez me reprendre tout à l'heure. » Et Malauve, à sa figure encore plus maigre et

grave qu'à l'ordinaire, devina qu'il allait se passer quelque aventure. Il feignit de s'occuper ardemment à une expérience.

« Clotilde, mon enfant, tu tombes mal. J'ai quelque chose de délicat à entreprendre, ne bouge pas, ne me parle pas.

— Mon père, il faut que je vous parle au contraire. Sacrifiez-moi une minute. » Malauve fut étonné de sa voix brisée :

«... Vous savez que je n'ai point de bonheur. La fatalité m'a refusé ce qui fait la joie d'une femme, mais il me reste vous et ma mère sur qui je porte tant de tendresse que j'espère ainsi remplacer toutes les autres. Pardonnezmoi si, vous désirant toujours plus grand et meilleur, je souffre de la triste vie que vous faites à votre femme et si je suis venue vous le dire. » Sans paraître remarquer la stupeur irritée de son père, elle ajouta vite : « Oh, la pauvre maman, si vous aviez pu entendre tout à l'heure ce qu'elle balbutiait au milieu des larmes, vous auriez pleuré, vous aussi. Mais elle n'ose pas vous parler, elle est maladroite ; les mots ne sortent pas de sa bouche, et vous la glacez, la terrifiez par vos scènes brutales. Moi qui suis dans ses angoisses, je la sais très malheureuse. La maison est lourde avec cette masse de gens qui déjeunent et dînent. Les hommes ne savent pas cela; vous ne pouvez vous en douter. Augmentez un peu la maigre pension, mon père. Vous n'êtes pas riche et tout votre génie ne peut se monnayer. Mais ce qu'on vous demande est minime, seulement pour éviter dans une petite ville ces têtes de fournisseurs mécontents. Maman qui aime tant ses souvenirs, qui tient tant aux vieilles reliques, a déjà vendu tout ce qu'elle pouvait vendre de bibelots pour boucher les trous. Ce qui lui reste maintenant, ce sont des petits morceaux de son cœur. Elle ne peut pas les perdre. Et je vous jure que nous ne sommes guère coquettes : ça se comprend d'ailleurs. Nous ne sommes

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belles ni l'une ni l'autre, et nous sommes vieilles toutes les deux. Mais oui... On est vieille par rapport à la mort et non à la naissance, et je ne suis pas loin de la mort. Oh, papa, vous un large esprit, un puissant, un rayonnant, songez que ces détails abîment la vie si courte. Je vois que vous cédez; je vous aime.

— Je cède pour toi, ma Clotilde, lu te fais du mal, tu m'en fais. » Et il l'embrassa fiévreusement, puis retourna à sa fausse expérience pour cacher son émoi. Tout le temps du discours de sa fille, il avait donné une attention exagérée à des tubes étincelants de mercure. « Je vais me saigner à blanc, et faire travailler encore ma vieille cervelle. Je vous voudrais tant le bien-être ; mais à une condition ; tu vas être coquette, au contraire, et joyeuse et rire, me planter là tes idées noires et tes vêtements râpés. Qu'estce que tu mijotes encore? Un reste de sermon. Achève, pendant que tu es en train de m' ennuyer ; qui sait si je me laisserais faire facilement une autre fois.

— C'est que, ici, mon père, — Clotilde parut hésiter — j'ai besoin de toute votre indulgence. La chose est délicate. Il faut que vous regardiez en moi le disciple et non plus la fille. Je m'exprimerai d'une façon détournée comme Méron, Piéval ou Brobers quand ils vous exposent un cas de conscience qu'ils ne veulent rapporter ni à eux, ni à leur entourage. Supposez qu'il y ait dans une maison un très, très grand homme dont la philosophie prêche l'absolue liberté métaphysique et la toute-puissance de l'amour. Sous le même toit habitent son fils marié et sa bru. Le fils est affreusement, ridiculement jaloux...

— Assez Clotilde, dit l'astre hoir d'un ton tranchant. Je devine la suite. Il y a aussi dans cette maison une petite fille qui abuse des libertés que son père lui laisse prendre et se mêle de sottises qui ne la regardent pas. Au reste, voici Louise, laisse-moi travailler. »

La pauvre enfant s'était crue trop forte : elle devint pâle, mais ne dit mot et sortit au bras de sa bonne.

Malanve marchait à grands pas dans la pièce, furieux que sa fille eût accepté cette commission stupide. Il cassa un long tube de verre et le piétina. Puis, pour se distraire, il se tourna vers une large bibliothèque qui formait toute la paroi opposée aux vitrages donnant sur le jardin. Là il avait relégué la phénoménale quantité de livres qui donnaient jadis à sa maison l'aspect d'une citadelle de papier. Il songeait avec effroi à la capacité dune cervelle humaine qui accumule tant de littérature. Car il avait absorbé la plupart de ces volumes. Il regarda des titres à divers niveaux, constatant avec plaisir l'excellence irréprochable de sa mémoire. Il se rappelait non seulement avoir lu tel ouvrage, mais encore dans quelles circonstances, comment il avait interrompu la lecture, le bénéfice qu'il en avait tiré, la forme des pages et des italiques ce jour-là, et comment telle pièce de vers tourne au verso. N'était-ce pas une vie muette et figée, parallèle à la vie vivante ? Si ces caractères d'imprimerie prenaient la parole à la fois, quel immense chuchotement, quel grouillement défoules, de langues et d'époques, et si toutes les pensées se mettaient à être repensées dans les âmes, tous les actes à être agis par les corps, quelle pyramide de siècles et d'espaces ne faudrait-il point pour que pût s'y dépenser la folle énergie ainsi déchaînée!... Or tout cela tenait sur un petit amas nerveux, la tête d'un homme bien organisé, et y éveillait des mondes vastes, vastes, dont il n'apercevait pas les bouts, un écroulement d'univers. Gomme il y a des mots dont le sens devient tout à fait pénétrant et insolite, il y a des phénomènes en présence desquels l'esprit se stupéfie subitement, surtout lorsqu'ils tiennent à sa trame. Ainsi Malauve fut frappé à la minute devant ses bibliothèques par cette idée que l'imagination était un monstre bien spécial, qui, excité par une lecture, une branche d'arbre, donne aussitôt l'existence à une forêt : « Il suffirait que j'ouvre ce gros volume, le Mémorial de Sainte- Hélène, pour vivre l'âme d'un conquérant, pour en sentir

en moi les convictions, les mouvements sourds, le tumulte d'actes. Si je mettais le nez dans ces voyages, je participerais aux explorations, aux caravanes. Ainsi les grandes facultés naturelles ne sont que des états d'esprit. Il existe un arrangement, une orientation, une sorte de cristallisation des cellules cérébrales, et une symétrie particulière de leurs courants pour le prophète, le fou, l'amoureux, le philosophe, le poète. Un homme de génie tel que moi a sur les autres cette supériorité que, par une influence extérieure, spectacle du monde, causerie ou lecture, son cerveau prendra telle figure désirée, ou se transformera en telle autre, comme un visage diversement ému manifeste des physionomies successives. Il possède la malléabilité universelle. Lorsque je compose un de mes drames, il suffit que je passe à la ligne suivante et que je change le nom de mon personnage pour sentir aussitôt queje change mon visage mental, pour me représenter les vices, les vertus, les héroïsmes du guerrier, du penseur, de la femme qui élève le bras ou la parole. »

Comme Malauve songeait, il se sentit tiré par le pan de son veston et une petite voix malicieuse cria : « Bonjour, grand-père ! » C'était Eucrate. Quelle délicieuse figure avait cet enfant! Un peu de la dureté fine des traits de Y Astre noir, mais tempérée par le charme maternel, les beaux cheveux ondulés de Marie Malauve, l'élégance naturelle du geste : « Qu'est-ce que tu viens faire ici? Tu sais qu'il est défendu de déranger grand-père !

— Oh, je sais que je ne te dérange pas et que ça te fait plaisir de me voir.

— Tu ne travailles donc pas?

— J'ai travaillé.

— Tu ne joues pas avec tes petits camarades?

— Je les ai laissés chez Le Chaminant. Ils sont tous sinistres dans cette maison-là. Je suis déjà assez triste pai moi-même, et comme on ne pense qu'à la santé du vieux, je ne joue plus bien et je m'en vais.

v206 L'ASTRE NOIR

— Comment, tu es triste? — Malauve s'assit, prit le petit bonhomme sur ses genoux. — Qu'est-ce que tu as ?

— J'ai, j'ai que je vis. Tu crois que c'est agréable d'être jeune et de sentir déjà si fort. Quand je parle au général Tronquin, il ne cause pas beaucoup, mais enfin... Tout à coup il s'arrête, sourit, fait sa grimace de singe et s'écrie : «Ah ! que c'est bête, j'oubliais que tu étais un enfant de douze ans... » Eh bien, il pourrait l'oublier. Je l'oublie bien, moi, Eucrate, petit-fils du célèbre philosophe, portenom de la célèbre tragédie..., etc.. Je ris, tu sais, pour m'étourdir; au fond je vois noir, noir; ah, que tout est sombre !

— Mais depuis quand as-tu ce pessimisme?

— Je l'ai toujours eu. Seulement, d'abord je n'étais pas bien sûr. Je n'avais pas encore touché beaucoup d'objets; je me disais : Tout doit être noir; et après, à mesure, je vois que c'est vrai. Le monde est lugubre. Les gens s'ennuient ; peut-être parce qu'on travaille. Moi, pourtant, je ne suis pas un paresseux, grand-père ; j'aime le travail, mais il me fait mal. »

Cette dernière phrase fit tressaillir Malauve. Surprise de l'hérédité ! 11 l'avait prononcée vers le même âge et dans des circonstances semblables. Tout en ce moment lui paraissait pareil à alors: les livres, la bibliothèque, ce coin de laboratoire, les vitres transparentes. Et il se sentit semblable à cet enfant. Mais pourquoi deux échantillons du même type? L'un, sans doute, allait disparaître, et ce ne pouvait être que lui, V Astre noir. Ainsi ramené à l'égoïsme, il eut un mouvement de dépit, déposa à terre Eucrate qui resta debout en face de lui.

«Tiens, tu m'ôtes de tes genoux, parce que je te dis que le travail me fait mal. Mais c'est vrai. Quand je travaille, il me semble que ça entre trop loin dans ma tête; les mots me cuisent comme des petites flèches. Et je ne peux plus me débarrasser d'eux. Il y en a quelques-uns que je répète pour les user, et je ne tes use pas. Maintenant je

trouve encore tout bien plus triste. Tu vas rire si je te dis un secret.

— Dis toujours.

— Non, tu vas rire.

— Allons, dis-le.

— Eh bien, je suis amoureux. Cela a été en moi, au tournant de l'âge, un bouillonnement de cataracte, un éclat de tonnerre, un éparpillement de fleurs.» Et Eucrate se mit à déclamer une tirade du Prométhée. « Grand-père, je suis très amoureux. 11 n'y a qu'à toi que j'ose le dire, parce que tu es un vieil homme, et puis un philosophe se moque de tout cela.

— Enfin, se dit V Astre noir, il est temps que l'enfant reparaisse. Et quelle est la dame de tes pensées?

Le petit devint grave : « Je ne peux pas le dire. Ça me gâcherait le plaisir de son nom de savoir qu'un autre le connaît.

— Même en grand secret, je ne le répéterai pas.

— Non.

— Elle est jolie?

— Plus que jolie. Elle est comme dans les rêves.

— C'est-à-dire?

— Si je pouvais te l'expliquer, ce ne serait plus comme dans les rêves.

— Enfin l'épouseras-tu ?

— Elle est beaucoup trop âgée pour moi, mais je pense à elle tant que je veux et je la vois de temps en temps. C'est drôle, quand je désire bien la renconter, je la rencontre. Alors, ça se passe ainsi que dans ta prose, un remue-ménage inouï. Ma gorge devient du feu, j'ai du blanc ardent dans les yeux. Je crois que je vais tomber. Mon cœur me paraît faire un bruit de tocsin ridicule et que tout le monde entend de la rue. et je voudrais accomplir là, tout de suite, devant elle, quelque chose de considérable et d'héroïque, qui la remplirait d'amour. Au lieu de ça, je suis un enfant timide. Que c'est ennuyeux d'être petit!

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— Tu grandiras.

— Aurai-je le temps? Je suis sûr que des bonshommes comme moi passent vite. Je suis triste, vois-tu, parce que je devine que je suis trop avancé pour mon âge. Pense qu'il n'y a que toi, Tronquin, Clotilde ou Ennaïej qui me comprenez un peu. Encore je ne vous dis pas tout. Mais maman, papa, grand'mère, si je leur parle, me ferment la bouche avec des bonbons que je crache d'ailleurs, parce que je n'aime pas les poisses ni les sucres, ni qu'on me croie une bête. Je suis un mioche, c'est vrai, mais qui sort de toi, grand-père. Tu écris pour des gens très forts, et. je suis sûr qu'ils ne te comprennent pas aussi bien que ton Eucrate. Les choses que tu racontes, je les ai déjà senties ou je les sens immédiatement, ou je prévois que je les sentirai un jour. Quand je te lis, il me semble que c'est quelque morceau de moi qui parle, et je ne m'étonne pas qu'on t'admire tant si tu donnes comme ça des voix aux muets pour s'exprimer. Il grouille en moi des masses d'affaires que je ne peux rendre par des mots. Ce sont comme ces étrangers qui viennent ici, qui savent un peu de français et qui d'ailleurs s'aident de gestes, mais il y a beaucoup de tes paroles et des plus belles qui ne sont sans doute pour eux qu'un murmure confus. Or, — Eucrate montra son front — il y a là des étrangers assis, et, quand je te lis, tu me traduis ce qu'ils marmottent. Mes petits camarades sont de bons garçons, mais slupides. Ils ne jouent même pas de tout leur cœur. Quand je joue, je veux chasser le triste. Je me mets en nage et je me dis que la sueur c'est la tristesse qui sort; elle sèche et c'est fini. Quand elle sera toute dehors, peut être deviendrai-je plus gai et moins raisonneur. »

Malauve, sans l'interrompre, considérait ce petit être avec un étonnement mêlé de pitié. Ce mince cerveau portait un trop lourd héritage. Puis il eut un sentiment atîreux : au moins il ne resterait pas après V Astre noir quelqu'un d'égal, qui sait, de supérieur à lui. Mais il

chassa aussitôt ce monstre mal bâti et caressa l'enfant.

« Eucrate, tu m'écouteras, moi, parce que, comme tu le dis, je te comprends et que tu es très subtil. Il ne faut pas te monter la tète. Est-ce que tu te figures que ton grand-père qui travaille toute la journée se martyrise ainsi? Pas du tout; je cause, ce qui est ma façon de jouer, avec Caldius, Monlay, Faldati et les autres. Quand on a une idée qui vous préoccupe, on la raconte ou bien on se dit plusieurs fois : «Je ne veux plus y penser » ; et elle s'en va. Ou je lis, je prends un de ces volumes. Enfin, je me distrais. Fais de même. Je dirai à tes parents de te laisser sans travailler. Je donnerai ici deux ou trois fêtes d'enfants. Tu verras, mon chéri, comme le monde est gai. »

Survint André, le timide mari de Louise; il ressemblait à sa femme, de même figure rudimentaire et bonne, vernissée. Il appelait le laboratoire de Malauve la buvette de monsieur, on n'avait jamais su pourquoi. Il éprouvait à y pénétrer une sorte de terreur superstitieuse, et c'est avec des regards inquiets qu'il tendit à son patron une lettre que celui-ci décacheta nerveusement: « Mon maître, je suis là, je voudrai te voir... Suzanne. » — « Faites entrer M"' de Soirre. Eucrate, va jouer et mets-toi en sueur. »

Si Y Astre noir n'eût pas été lui-même préoccupé de cette visite, il aurait remarqué le changement de visage d'Eucrate, le nom à peine prononcé. Le petit sentit au cœur un de ces chocs dont il se plaignait, et il fit le tour du laboratoire par le jardin très vite, sans retourner la tête vers celle dont la vue lui procurait de pareilles • secousses. Il avait son projet. Il monta sur un amas de fagots à l'extrémité du hangar. Là se trouvait un terreplein et une échelle. Il grimpa à l'échelle et, par une étroite lucarne, pénétra dans une sorte de fournil plein de meubles délabrés et de vieilles paperasses. Il se glissa au travers de ces objets qui sentaient le rance et la vermine jusqu'à une épaisse tenture donnant sur une galerie qui faisait le tour de la haute bibliothèque. De là on pouvait

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tout entendre et voir sans être vu. Eucrate se mit à plat ventre dans la poussière et souleva légèrement l'angle de la tapisserie. Les voix montaient à lui avec une netteté parfaite.

Suzanne de Soirre était assise en face de Malauve qui parlait chaleureusement. Elle avait une toilette sombre qui la faisait paraître toute mince et qu'Eucrate adorait ; ses yeux gris étincelaient.

« Non, Suzanne, je ne t'abandonne pas. Mais je t'ai dit l'autre jour la défense de la régente. Cette femme est toute-puissante et capable d'un coup de tète. »

Eucrate fut tellement stupéfait d'entendre son grandpère tutoyer la jeune fille qu'il perdit plusieurs phrases de la conversation dont il ne lui resta qu'une louche pantomime et de vagues gestes de Y Astre noir. Ce qui lui précisa le spectacle c'est que Suzanne se mit à pleurer.

« Mon maître ! tu m'as trop fait vivre pour me laisser maintenant à moi-même, à mon obscurité. Je me suis penchée à ta source; j'ai bu tes rayons, mon Astre noir, tes beaux rayons sombres qui donnent la fièvre. Arrangeons-nous pour nous voir la nuit. Je me déguiserai.

— Suzelte, à mon âge ces choses sont impossibles qu'excuse l'héroïsme du tien.

— Il a fallu que je fusse bien inquiète pour revenir ainsi chez toi malgré ma promesse à Clotilde. Que veuxtu? Je suis une exaltée. Mes actes tourbillonnent quand ma pensée s'agite, et toi tu es tout mon être. Les paroles que tu me dis circulent en moi, magiques : ne regarde pas si je pleure ; je suffoque. »

Eucrate vivait toutes ces émotions et sanglotait lui aussi derrière sa tenture. 11 restait des ténèbres, mais ce qu'il devinait, c'est que Suzanne aimait son grand-père comme lui aimait Suzanne, et qu'il était, lui, malheureux de son malheur, car le grand-père n'aimait guère plus Suzanne que Suzanne n'aimait Eucrate. A cette minute le

vieillard s'efforçait de la consoler, debout près d'elle, passant paternellement la main sur ses cheveux.

« Suzette, ma Suzette, calme-toi: on pourrait entrer; crois-tu que je n'ai pas souffert aussi de rester plusieurs jours sans te voir? Tu ne peux avoir ma résignation. Tu as de la vie devant toi pour apprendre à subir.

— Ah la vie qu'est-elle, toi absent!

— Je ne puis pourtant pas être toujours là, folle adorée. Sais-tu ? je t'enverrai Eucrate, ton jeune amoureux. Il a besoin de se distraire. C'est un ardent tel que toi et qui sera bien aise de me remplacer.

— Ne plaisante pas, dit Suzanne avec une mélancolie douce et profonde. Pauvre petit ! Je plains tout l'amour, et, dans le sien, il y a quelque chose d'ailé, comme dans celui qui m'anime.

Les syllabes de pauvre petit pénétrèrent le cœur de l'enfant, tels des éclairs trop vifs les regards. Il faillit perdre connaissance. Le laboratoire lui parut tourner avec ses bizarres instruments et les deux personnages qui lui donnaient ce spectacle sensible. Il se sauva à pas de loup, ne voulant plus entendre, voleur subitement aveuglé par le trésor qu'il convoitait, et courut dans le débarras, puis se peletonna à terre, suffoqué de sanglots, petite boule de jalousie, de douleur et de honte

Cependant Suzanne venait de partir et, seul, Malauve se demandait quelle nouvelle scène allait surgir. C'était la journée des femmes : la sienne d'abord, puis Marie, puis sa fille et enfin Suzanne, Suzanne si indulgente et faible d'ordinaire, qui s'était emportée et à la fin l'avait traité de lâche : il ne pouvait cependant compromettre sa situation pour une petite fille romanesque. Dans cette liaison mystique, où l'orgueil tenait tant de place, la colère de Suzanne avait fait une large trouée. L'aventure devenait banale : passion d'enfant gâtée pour un vieillard glorieux, désir d'en faire son prisonnier sentimental.

Ainsi toutes ces créatures ne veulent qu'accaparer : la régente, jalouse de n'avoir pas son grand homme à elle seule ; Marie, 4e n'avoir Pas eu l'amour mystique ; Suzanne, peut-être de n'avoir point l'amour sensuel.

Malauve entendit tressaillir derrière lui l'imprévu, et, se retournant, il vit distinctement le petit vieillard du soir de sa fête, du soir d'orage. Le gnome répéta du même ton triste et sarcastique : « Monsieur, vous n'avez ni la vérité ni le bonheur, et vous n'en savez pas la route. » Cette fois c'était en plein jour. Il n'y avait pas à douter de la réelle apparition, et Y Astre noir subit une angoisse plus forte parce que l'extérieur était moins mystérieux, plus placide. Puis cette prédiction prenait du relief. Cette fameuse route où la trouverait-il? Dans quel pays? Plantée de quels arbres portant quels fruits délicieux? Les premières approches de Suzanne lui avaient été des joies neuves : tant de fraîcheur, de jeunesse et d'abandon, une dévotion si complète embaumait l'âme. Il avait joui d'une correspondance brûlante et mystique, écrite ligne à ligne avec le sang moral de l'étrange vierge. Mais la chose se refroidissait sous l'influence d'un destin moqueur, sous l'aspect de ce petit fantôme grotesque.

Alors Malauve secoua violemment ces pensées accessoires, tout son trouble. D'un bon coup de pied qui ht voltiger la poussière et trembler les tables de verre, il affirma son solide contact avec le sol, et se mit enfin au travail. Il venait d'éprouver une série de mouvements passionnés. Il prit sa température, son pouls et le rythme de son cœur. Ensuite il revécut et résuma ses divers étals d'esprit. C'était selon lui l'avantage du laboratoire d'amener, par des besognes matérielles, à des moralités méticuleuses.

Ce crépuscule de fin d'été, tiède et semé d'aventures spirituelles, lui fut extrêmement profitable. Ses divers épisodes et les pensées qu'ils lui suggérèrent, fortement imprimées sur sa sensibilité, servirent de point d'appui à

bien des imaginations brillantes, et l'on en retrouverait les traces ornées à travers ses œuvres ultérieures. Ainsi un grand philosophe donne au transitoire le cachet de l'éternel.

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