‹ L'Astre noirChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Vers le milieu de septembre, Monlay etFaldati quittèrent Séneste en promettant de revenir bientôt. L'Anglais avait été averti d'un déballage à Kew de plantes extraordinaires, et l'Italien espérait une place dans la prochaine combinaison ministérielle. Comme compensation à ces deux départs, l'Astre noir reçut une lettre du prince de Meudon, une du baron Dupré et une d'Ennaïej lui annonçant leur arrivée prochaine. Malauve avait augmenté légèrement le mois de sa femme. Il avait repris ses leçons avec la régente et faisait à Suzanne des visites espacées, enfin il évitait depuis leur dernière entrevue d'adresser la parole à sa belle-fille à laquelle il gardait une sourde rancune, et la petite Glotilde se réjouissait, attribuant cette retenue paternelle à sa courageuse tentative. Gaston sentait ses sentiments jaloux décroître, et son âme grise n'avait plus rien désormais qui fixât sa propre attention et la détournât du train-train de la vie quotidienne. Eucrate ranimait par son imagination la scène capitale dont il avait été témoin, et, comme sous le jet d'une grosse pierre, les ronds de sa douleur et de ses désillusions s'écartaient peu à peu en silence, car il n'avait parlé de ces choses à personne. Enfin les divers personnages de Séneste étaient dans un calme relatif, depuis Galdius en qui grondait un sourd esprit de révolte et d'ambition qu'il ignorait naguère, jusqu'à Aldébrat tout occupé de ses malades, à T rouquin de ses

fortifications, à la régente et aux disciples de leurs études philosophiques. Mais Le Chaminant avec sa prescience de demi-fou flairait dans cet équilibre quelque germe d'instabilité, et s'écriait en regardant son illustre ami: Pauvre, pauvre Malauve, le ciel se couvre, d'un ton inspiré qui faisait fuir au superstitieux grand homme la compagnie de la Sybille.

L' Astre noir ruminait un nouveau drame intitulé Trois Femmes. Il le rêvait plus concret que ses œuvres antécédentes. De même qu'au fond de lui ses sens étaient beaucoup plus éveillés maintenant par Marie Malauve que son intellect n'était excité par Suzanne, de même son esprit perdait en abstraction. En vieillissant, la réalité qu'il avait un peu négligée dès sajeunesse sous l'influence de la métaphysique reprenait tous ses avantages et il avait fait faire au Prométhée déchaîné des modifications et suppressions de tirades philosophiques qui avaient étonné ses acteurs et Jalan. Il attendait la représentation prochaine avec confiance, et de partout lui arrivaient des demandes de places à n'importe quel prix, les millionnaires du monde entier tenant à dire : « J'y étais. » Etter surveillait la partie musicale ; Westisson s'occupait de la publicité avec son tact et son audace habituels.

Un matin délicieux et clair, mais où la brume d'automne commençait à tisser ses légers voiles, Malauve attendit plus que de raison dans l'élégant boudoir de la régente, et, quand celle-ci entra, il devina en elle un orage : « J'ai des névralgies violentes; je ne prendrai pas ma leçon aujourd'hui, dit-elle en froissant plusieurs plumes d'oie à l'aide desquelles elle se composait une écriture géniale. Non, c'est inutile, n'insistez pas, mon cher. Je suis venue tout de même, d'abord parce qu'un illustre personnage comme vous doit toujours être reçu, serait-on à la mort, ensuite pour vous signifier, cette fois définitivement, ma volonté nette. Il y a un mois je vous ai donné à entendre que votre conduite prêtait au scandale et me dé-

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plaisait. Plus on est haut placé, plus on doit donner l'exemple. Vous n'avez pas compris, il faut croire, car vos visites à la jeune Suzanne de Soirre n'ont pas cessé. Je vois là avec regret une insubordination grave, et chacun chuchote autour de moi que tout est permis à qui j'admire. Écoutez bien ceci. Choisissez entre elle et votre souveraine. Si une fois, une seule, vous remettez les pieds dans cette maison qui vous ridiculise et où vous retiennent on ne sait pourquoi un gâteux et une exaltée, ce palais vous sera fermé comme à un passant de la route.

— Je vous avais compris, Majesté, riposta Malauve d'un ton grave. Mais vous êtes femme... et je vous croyais pitoyable. Or Suzanne est une sorte de mystique qui se fait de moi une idée incommensurable. Je tiens dans sa vie une place telle que m'en retirer brusquement serait une cruauté inutile. Il n'y a jamais, je le jure, rien eu entre nous que des dissertations qui d'ailleurs commencent à me fatiguer. J'ai voulu faire la rupture en douceur, la ramener au réel, me dégrader à ses yeux, guérir cette âme brûlante. Et vous saccagez mes efforts, vous brusquez tout pour satisfaire à je ne sais quels honteux commérages, inévitables dans une petite ville.

— Mon cher, vous n'ignorez pas que j'ai toujours et avant tout surveillé les vertus domestiques de mes sujets. A plus forte raison dois-je m'occuper de vous et vous préserver des hontes et des excès où tombent les hommes de votre âge et de votre tempérament quand ils perdent la route morale. Puis j'ai bien remarqué que vos forces spirituelles sont accaparées par cette enfant. Moi-même, votre bienfaitrice, vous m'avez négligée, car en cette occasion vous fûtes d'une maladresse remarquable. La passion vous emportait à tel point que vous oubliiez même les convenances. Vous ne me donniez plus mes leçons, prétextant un état de santé qui vous permettait excursions et promenades en compagnie de votre charmante amie. Je puis vous affirmer que vous l'avez échappée belle. Si je ne suis pas

une mystique, je suis une fougueuse. J'ai été sur le point de vous prendre en haine. Oui, il y a eu des heures où je vous ai autant détesté que j'ai eu pour vous d'admiration. Vous m'êtes apparu sans reconnaissance ni humanité, vide et dur. J'ai failli expulser M"e de Soirre de mes États. On a même préparé le décret. Au dernier moment j'ai eu ce retour de pitié dont vous parlez, que vous me niez et que vous n'auriez pas eu à ma place. Ah, vous me trouvez tyrannique et lunatique! Je sais; ce sont les expressions dont vous vous servez dans l'intimité avec nos amis communs. Mais si vous étiez le maître, vous seriez pire que moi. un véritable barbare. Enfin voilà : ou rompre, ou ne plus me revoir jamais, et alors la guerre, comprenez-moi, la guerre acharnée et à armes inégales. Au revoir. »

Et après ce déluge de paroles et avant qu'il eût pu ajouter un mot, elle disparut en trombe et referma violemment la porte.

Comme le palais lui semblait hideux, l'heure morose, au grand homme, tandis qu'il franchissait la grille et retournait chez lui par la campagne, sentant le collier et la ficelle restés au château. Son esprit vindicatif criait qu'un jour il se rattraperait et ferait ployer les genoux à cette femme altière et ridicule.

« Partir avec Suzanne. Tout sacrifier, quitter Séneste. Quel scandale! Quel trouble dans la vie à son âge! S'affranchir, être libre? Mais est-on libre quelque part? Puis il n'avait pas de fortune. Qui représenterait ses pièces? Non, il n'y avait pas à hésiter. Il fallait abandonner Suzanne. » Et cette certitude lui rendit tout à coup saisissants les attraits supérieurs qui le liaient à cette frêle créature. Elle avait trouvé la vraie voie de son cœur, l'admiration sans bornes. Il s'était rajeuni à cette jeunesse. Il lui devait certes une bien autre reconnaissance qu'à la régente. Clotilde avait eu des bontés pour lui sans doute, mais des bontés de parvenue, de désoeuvrée, exagérées par la gloriole, des bontés de femme qui n'aime ses amis que

dans le malheur, qui adore secourir en désespérant. Avait-elle jamais compris un mot, cette dinde, à la philosophie, dont il devait, lui, le père de toutes les ironies, lui donner des leçons par n'importe quel temps, n'importe quelle saison, à six heures du matin!... S'il écrivait un de ces pamphlets par lesquels il remuait le monde, plus virulent que les autres, où éclaterait la force explosive accumulée par vingt ans d'esclavage ! Ah, on le félicitait de vivre dans une confédération; on vantait les avantages du petit groupe! Fameux le petit groupe. Une dépendance. Toujours un œil partant du château, fixé sur lui. C'était bon pour Tronquin, l'homme de la discipline, cette sujétion. Maudit Tronquin ! que n'était-il l'amant de cette grande blonde, puisqu'il l'aimait? Cela l'eût occupée. Elle n'aurait pas eu le temps de dicter ses minuties à ses subordonnés, et elle aurait eu ce que réclamait sa nature brouillonne, ardente et tatillonne, un mâle. Tronquin prince consort, c'eût été le salut. Donc il allait briser la vraie divinité, la petite Suzanne. Tant de grâce, de profondeur, et de douceur limpide qu'il devait quitter, se dessinaient sur son désespoir en traits fins et cuisants. Avec cette adorable fille il s'était embarqué pour le rêve. Avec elle il avait eu le sens de la liberté. Près d'elle seule, il s'était savouré grand. Elle était devenue partie de luimême, et puisqu'on l'appelait Y Astre noir, son atmosphère zodiacale.

En même temps fermentait le sentiment de la justice si vif et profond chez Malauve. Ce que lui ordonnait cette tyrannique Clotilde était hors de toutes les règles, de toutes les lois, le dernier mot de l'arbitraire. D'un côté une souveraine courtisée, flagornée, adulée, éprise successivement et par faux enthousiasme de toutes les manifestations de l'esprit; de l'autre une pauvre enfant dont elle allait ruiner la seule joie.

Cette campagne Tronquinée, comme on disait par plaisanterie, couverte de forteresses et de travaux guerriers,

parut soudain odieuse au grand et malheureux citoyen de Séneste. Il s'étonnait d'avoir vécu si longtemps, lui, l'amant de la liberté, dans une citadelle du despotisme, de tout ce qu'il abhorrait. Ainsi la vie était contraire à l'idée. Cette opposition primordiale se retrouvait dans les existences les plus petites et les plus hautes.

Il en était là de ces rugissements intérieurs, quand il buta presque contre Caldius qui cherchait par les champs des sujets de poésie: «Toi ici, à cette heure, qu'est-ce que tu fais?

— Des vers, maître. Vous venez du palais?

— Oui. Je viens du palais. Dis-moi, Bilboquet, est-ce un métier agréable celui de valet et de bouffon ? »

La grosse tète du premier disciple fut modifiée tout à coup et comique comme un paysage de féerie : « Maître, pourquoi?...

— C'est que moi aussi je vais être valet et bouffon, et je veux me renseigner sur la besogne. Tu ne souffres donc pas, imbécile, du rôle que tu joues près de moi de flagorneur, de ra masseur de miettes et de dupe. Quitte cet air stupide. Je ne suis pas fou comme Le Chaminant; je suis simplement dans une heure de franchise brutale. J'ai besoin de hurler ce que je pense et je te le hurle ; demain je rattacherai le masque... D'ailleurs, idiot, c'était pour rire. »

Et reprenant son empire sur ses nerfs, étonné de cette faiblesse, Malauve s'éloigna, laissant Caldius stupéfait, mais cette fois furieux et blessé à mort. Tandis que Y Astre noir continuait ses grandes enjambées, son disciple se disait : « Alors tu crois que je resterai ton esclave. Eh bien, tu verras, tu verras, faux astre en verroterie. » Ainsi se transmettent la fureur et la haine.

Malauve rentra chez lui précipitamment et s'enferma dans sa chambre. La devise du vieillard mystérieux écrite sur le mur lui parut tristement vraie. Il se prit la tête dans les mains, puis il se leva, se promena de long en

large; enfin il se mit à sa table et écrivit la lettre suivante d'une écriture précipitée, fantastique.

« Ma pauvre Suzanne adorée, une grande épreuve nous accable. La régente cruelle et jalouse me défend de te revoir. Tu sais bien que ce qui m'attache à toi brave les espaces et le temps. Puis les circonstances changeront, je l'espère. Mais ne viens plus chez moi : ce serait notre perte à tous deux. Je n'irai plus chez toi, et, j'ai une grâce à te demander, supprime même notre correspondance. Elle serait forcément interceptée d'une manière odieuse, puis elle ne pourrait qu'aiguiser la vive douleur que je ressens et que tu vas ressentir.

« Notre amour avait quelque. chose de trop grand, de trop noble, d'unique. 11 devait attirer le destin. Quoi qu'il arrive, ton souvenir embaumera la vie qui me reste. Lors de nos rares rencontres, l'échange de nos regards, qui ne pourront plus vibrer l'un dans l'autre, nous dira bien des choses, et, quand ces heures dures s'amolliront, je t'enverrai périodiquement par Eucrate des gages de ma souveraine et perpétuelle passion.

« Oui, ma Suzette, si la folie de ce vieillard t'a paru douce, si, comme tu le disais de ta voix câline, tu t'es sentie multipliée par ses transports, il peut te jurer que jamais lui n'avait adoré un être semblable à toi, aussi pur, aussi vaste, infini comme l'élément. Ce que tu m'as inspiré est si étrange ! Il me faut un effort pour me représenter que tu es un être et non une image, non le symbole de toute la grâce et de toute la sagesse d'ici-bas. Moi que tout le monde admire, je ne me sentais rien à tes côtés. Tu devinais tout ce que j'avais dans l'esprit, et tu m'y répondais sans parler.

« Suzanne, la vie est vraiment sombre. Mes cheveux gris s'étaient réjouis parfois d'approcher tes cheveux châtains quand nous lisions ou que lu chantais. Mes rides me semblaient disparaître. Il venait de ta jeunesse vers moi des créatures mystiques, parfumées de printemps et

d'ardeur. Maintenant je vais rentrer dans les glaces, relire les lettres. Relis les miennes et mon œuvre aussi, jusqu'au jour possible et probable où nous nous retrouverons, où nous nous vengerons, où nous revivrons.

« Je joins mon âme à la tienne, j'embrasse ton cœur, la place où il bat, ces mains que j'ai tenues dans l'extase, une extase hors des sens et que peu d'êtres ont éprouvée. »

Depuis bien longtemps un acte de sa vie n'avait causé à Y Astre noir pareille émotion. Il lut et relut dix fois la page, changea quelques termes. Il engageait d'abord Suzanne à lui écrire, puis il fut saisi de crainte et il eut l'idée que son repos et toutes ses facultés seraient nécessairement troublées par cet aiguillon de chaque jour. Cette correspondance le fatiguait parfois. Les épitres, faible trait d'union, permettaient à la jeune fille exaltée de s'épancher librement. Elles épuisaient l'écrivain qui ne se sentait pas toujours au même niveau d'enthousiasme. La lettre terrible et décisive enfin terminée, il sonna Louise :

« Quoi veut monsieur?

— Tu vas porter ceci immédiatement chez Mlle de Soirre. C'est très pressé. Il y a peut-être une réponse. Tu causeras un peu avec les domestiques jusqu'à ce qu'on te dise quelque chose. Et si on ne te dit rien, tu reviendras.

— Oui bien, monsieur. »

Louise partit et, le sort jeté, Malauve perçut que son destin changeait et eut la sensation du vide. Ainsi il était maintenant seul, spirituellement seul. Il allait, par ce sacrifice, rentrer dans les faveurs de la régente. Mais après... tout reviendrait en état. Il aurait éteint en lui la dernière chaleur qui fait vivre un homme au déclin de l'âge et brisé le cœur de Suzanne.

Soudain, sans qu'il sut comment, avec une vigueur complémentaire, se dressa dans son esprit la figure de Marie Malauve. Si la régente s'était jouée de lui, cette

femme aussi l'avait berné. Le prenaient-elles pour un enfant toutes deux, lui dont le inonde entier subissait la suprématie? A sa colère se joignait une de ces bouffées ardentes de désir impétueux, qui le faisaient manœuvrer automatiquement, lui lançaient dans les veines une irrésistible vigueur. L'esprit envahi d'une vapeur impure, il sortit de sa chambre, monta à l'appartement de sa bellefille, et entra sans frapper. La pièce était en désordre, les fenêtres ouvertes par lesquelles nageaient des flocons de brume dorée, le lit vaste et tiède encore de son contact. Il alla délibérément à la porte du cabinet de toilette, mais elle était fermée :

« Qu'y a-t-il? demanda une voix fraîche.

— Marie, un mot à vous dire.

— Un instant, mon père. »

Il arpenta fiévreusement l'attente. La tapisserie se soulevait : Marie Malauve apparut, éclaircie blanche et rose. Elle avait les bras nus et tendres, la gorge nue battant le corsage et courut à un châle de dentelle négligemment jeté sur une chaise. Mais Malauve l'arrêta par un de ses fins poignets :

« Ah, Marie, j'ai voulu vous dire tout de suite. Je viens de... J'ai écrit à Suzanne de Soirre que nous ne devions plus nous revoir jamais. J'ai fait cela parce que j'ai cru l'autre jour comprendre que vous, jalouse d'elle...» Il parlait sans suite, étranglé d'ondes voluptueuses, tenant et retenant cette belle créature étonnée, frissonnante et •légère, dont les épaules avaient la courbe des statues. Les seins charmants à demi comprimés haletaient de curiosité et de vice, les bras duveteux se raidissaient, un peu tendus par le vieillard transporté. Et, pour les unir l'un à l'autre, les puissances sexuelles s'associèrent, les derniers efforts d'une nature riche, passionnée et brutale, la frénésie d'un sang jeune, l'attirant effroi d'un demi inceste, l'admiration, l'amour et l'implacabilité mystérieuse qui arrive à des lois générales par des sacri-

fices particuliers. Depuis si longtemps que Malauve se forgeait des merveilles, jambes modelées, satin nerveux, plis d'extase, il pénétrait actuellement dans ce qu'il croyait assouvir, il touchait à ce point fatal où l'image devient explosive et fait acte, et, comme elle se tordait avec grâce, le cou gonflé de roucoulements, la taille souple et les genoux fondus, il la porta sur le lit, palpitante tourterelle, dans les flots de lumière blonde qui maintenant domptaient la brume, poudraient de rayons la chair frémissante et l'ombre des lourds cheveux noirs

Ce matin-là, Gaston Malauve ne pouvait travailler. Sa lourde tête avait toujours du mal à se mettre en branle, et il lui fallait un effort pour accomplir la besogne. Aujourd'hui il n'était bon à rien ; il regardait tristement le grand et solennel bureau qu'il occupait au palais, la campagne Tronquinée, visible par les larges fenêtres, les piles de ses dossiers, cadastres de Séneste, où il devait mettre de l'ordre. La régente surchargeait de corvées son secrétaire particulier; si elle aimait la philosophie, elle ne se perdait guère dans les nuages, grondant et s'emportant pour le travail inachevé.

Le brave garçon ne pensait jamais qu'à sa femme. Il songeait donc qu'elle devait s'étirer paresseusement à cette minute, qu'il aurait plaisir à les embrasser le soir, elle et Eucrate. Son fils aussi le préoccupait. Marie, dont sa nature épaisse et droite n'avait jamais démêlé la complexité, il la croyait semblable à lui, épaisse et droite. Mais Eucrate souvent l'élonnait et il demandait au destin d'en faire un honnête homme, non un homme de génie, sachant par expérience quelle déviation l'excès d'intellect apporte à la moralité.

Tout à coup Gaston s'assoupit. Dans sa torpeur il entendit un vacarme. 11 eut le sentiment de l'horrible, d'un accident indéfinissable, mais où sa femme était menacée,

et il sortit de cette somnolence par un cri dont la sonorité lui vibra longtemps dans l'oreille. Il était superstitieux. Cet épisode imprévu el bizarre le jeta dans un trouble immense, et, sans plus raisonner, convaincu qu'il se passait chez lui quelque chose d'anormal, il quitta le palais. Le temps qu'il mit à revenir lui parut démesurément long. Sourd mécanisme de l'être ! Gaston était attiré, dirigé, plein de sueur et d'effroi et certain d'une catastrophe. Cependant son àme était obscure et rigide. Il n'avait jamais cherché l'analyse. Il avait toujours subi la vie telle quelle dans son empreinte la plus grossière, et sans démêler la trame délicate des causes. Il arriva, entra comme une bombe, monta quatre à quatre les escaliers, ouvrit avec brusquerie la porte de sa chambre...

Sur le lit, là, en face de lui, sa femme et son père lui parurent jouer un jeu ridicule et fou, infernal. Ce fut l'ébahissement d'un cauchemar obscène. Puis il y eut un tumulte de cris épouvantables, de meubles jetés et fracassés. Marie Malauve s'enfuit. Le père maintint son fils qui lui hurlait des imprécations sans le frapper, les mains tremblantes, les yeux hors du visage. Pour Gaston c'était l'écroulement des écroulements, quelque chose qui nécessitait le meurtre en brisant le courage de tuer. Ces mots : Ma femme, mon père, couraient dans son esprit l'un après l'autre et prenaient des formes bizarres. Il gesticulait, la conscience aveugle, sans bien se rendre compte d'autre chose que d'une fureur désespérée. Quant à l'Astre noir, il tripotait cet être affolé, affolé lui-même, immonde et rouge et débraillé, ne voyant rien à faire, rien à dire et se demandant par quelle aberration il n'avait pas donné un tour de clef à la porte, pourquoi il était monté ce matin-là, comment Gaston était revenu.

Par une brusque détente, celui-ci se dégagea et saisit son père à la gorge. Tout artifice social disparaissait; devant le fait brutal sortait la brute. L'Astre noir se crut mort, balbutia étranglé : « Malheureux, malheureux, »

mais l'autre serrait davantage. Puis il le lâcha, tourbillonna dans la pièce, poussa d'un coup de pied la porte du cabinet de toilette et traîna sur les genoux Marie déshabillée, terrifiée, implorant grâce.

A cet atroce vacarme, Mme Malauve accourut. Eucrate, arraché à son travail, se glissa derrière elle; la maison entière retentissait. Clotilde, seule dans sa chambre, entendant tout ce bruit, entr'ouvrit sa porte et res*ta appuyée contre, le cœur battant à se briser. Comme le tumulte ne cessait pas, elle se mit à genoux et grimpa en rampant l'escalier jusqu'à l'étage supérieur, à la pièce, théâtre du drame, où elle se traîna accrochée aux meubles.

M'"e Malauve avait empoigné à bras le corps Gaston chez qui la colère cessait par saccades et retours brusques, tandis que montaient le désespoir et les sanglots. Il prenait peu à peu conscience de son malheur et des circonstances hideuses qui raccompagnaient. Marie Malauve restait effondrée, mais savourait au fin fond d'elle une joie amère de gâchis, de saccage, de sacrilège, que la femme souhaite dans l'existence et qui la font croire au complet déploiement de la liberté. Clotilde pleurait accotée au mur, car elle avait compris tout de suite. Quant à Y Astre noir, il sentait encore sur sa gorge les ongles de la frénésie et de la mort, et ne cherchait plus qu'à sortir le moins mal possible d'une situation honteuse et ridicule. Il fallait d'abord que lui, la cause, disparût. Il s'évada comme un voleur dont on a eu pitié, descendit à sa chambre et s'y enferma pour cuver le désastre à son aise.

Ainsi l'expansion intellectuelle aboutissait là : un scandaleux inceste motivé par le plus bas désir, la plus néfaste trahison ! Dépouillé de tous les éléments de grâce et de passion qu'y pouvaient ajouter les personnes, ce drame devenait un objet méprisable que tous eussent, voulu briser et qui souillait les regards. M,ne Malauve embrassait furieusement son fils, lui murmurant des paroles de

calme, le palpant de ses mains maigres. Clotilde pleurait toujours. Elle aperçut Eucrate dont on avait négligé la présence et dont les regards exprimaient l'indicible épouvante. Elle le fit sortir en douceur. Le petit devinait vaguement des scènes plus monstrueuses que celle de Suzanne dans le laboratoire, et où son grand-père jouait encore le premier rôle. Ici d'ailleurs son père, à la figure changée par la rage, était mêlé, ainsi que sa petite mère, tombée à terre, demi nue, un châle jeté sur ses jolies épaules, parmi les autres tout habillés.

Les quatre personnages restèrent d'abord comme figés : ce fut Mme Malauve qui vociféra la première : « Misérable, tromper Gaston si bon, si sage, là, dans la maison, avec ce vieux... » Clotilde lui mit une main devant la boucbe, mais lança à sa belle-sœur un regard indigné. Gaston s'était affaissé dans un fauteuil, secoué de hoquets incessants, et murmurait d'une bouche tremblante et visqueuse : « Ah, les monstres ! Ah, la scélérate! Ah, les monstres ! » Sa voix devenait molle, enfantine : « Marie, tu n'as pas eu pitié de moi, et j'avais une telle confiance! Ah, la scélérate ! Marie, je t'aimais, comment, tu le sais... Et lui me l'a prise... Marie... Eh, va-t'en, va-t'en ! Non, reste, je veux te parler. Laissez, ma mère, laissez-nous. Il faut que je lui parle.

— Je ne t'abandonnerai pas en ce moment, mon chéri. Reste aussi, Clotilde. »

Même dans les catastrophes, les cycles de l'émotion sont périodiques, la gêne domine, les humains sont inférieurs à ce qui les accable. Quant à Marie, elle avait encore peur, mais elle saisissait les côtés douloureusement comiques de cette scène dont l'acteur principal était absent, où un homme gros et laid sanglotait sur son ridicule, consolé par une mère semblable à lui, et où une pauvre petite infirme, qui ne connaîtrait jamais la passion, se donnait des airs de justicière. Elle pensait aussi que les choses s'arrangeraient peu à peu, car sa préoccupation

était Eucrate qu'elle adorait et dont elle n'eût pour rien au monde voulu se séparer, et, comme l'idée du départ traversa leurs esprits à la fois : « 11 faudrait quitter cette affreuse maison et tout de suite, » dit Mme Félicie Malauve d'un ton résolu. Sa figure bouillie avait quelque expression de grandeur. Elle sortit entraînant Gaston, qui la suivit comme une chose morte, mais Clotilde et Marie demeurèrent.

« Comment, Marie, avez -vous pu faire une chose pareille? dit la paralytique, après quelques secondes de silence. Ne me regardez pas avec ces yeux méchants et faux. Vous saviez que mon père suit toujours ses désirs au mépris de tout, et vous l'avez encouragé : c'est bien mal. Voyez-vous, Marie, la vie n'est pas longue. Tout le monde devrait se dire qu'il faut se ménager le bonheur. Vous l'aviez, le bonheur. Vous n'aimiez pas mon frère, je le savais, mais vous aimiez votre enfant. La maison vous était douce. J'étais votre amie. »

Marie s'était relevée peu à peu; elle s'assit sur le lit fatal, tapota les couvertures. Elle était plus belle que jamais, ses cheveux noirs inondant ses seins irréprochables, vibrante de sa vraie nature, et retenant ce qu'elle eût voulu dire :

« Petite Clotilde, ceci est encore trop récent pour que je vous parle. Je ne suis pas si coupable; non, je n'aimais pas Gaston. J'ai eu tort sans doute : votre père était insensé, la journée tiède, j'ai cédé. D'ailleurs j'aimais votre père; c'est horrible, mais vrai, et vous vous en doutiez, Clotilde. Plusieurs fois vous m'avez dit des choses... Enfin, vous êtes bonne, vous, ma chérie. Si ^us m'aimiez encore, je vous embrasserais. Mais vous ne savez rien, rien de la vie. Vous êtes une savante.

— Et une infirme, ajouta la pauvre fille. Marie, belle comme vous, choyée comme vous, je crois que j'aurais agi autrement ; si j'avais épousé celui que je n'aimais pas, je lui serais restée fidèle. Pour dix minutes d'abandon, de

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folie, faire entrer le deuil dans une maison. Cela c'est

méchant, c'est affreux, c'est vil !

« Non ma mère, criait cependant Gaston à Mme Malauve, dans la petite pièce aux mille bibelots où celle-ci l'avait emporté. Je ne pourrais plus quitter Marie. Nous partirons, certes. Cet homme, ce monstre qu'est mon père!... Marie est-elle si coupable? Vivre sans elle, quelle folie ! J'aime mieux souffrir tout ce que je pourrai encore souffrir. Maudit pressentiment qui m'a attiré! Comme je préférerais ne rien savoir jamais..., j'étais si jaloux! »

« Le coquin, disait Mmfi Malauve! Aussi, c'est ma faute, j'ai tout supporté toujours. Un génie! c'est du propre!... Je préfère n'importe quel balayeur, quel décrotteur de rues, quelqu'un qui vive dans le vrai, dans l'honnête. Lui, le scélérat, n'a nul remords. Il croit que nous resterons, que nous pardonnerons. Tant qu'il s'est agi de moi, j'ai été un paquet de coton mouillé, mais pour mon fils!... Il ne se doute pas... Je ne veux même plus le revoir. »

Chargé de telles imprécations, V Astre noir dans sa chambre n'était pas tranquille. Il redoutait avant tout le scandale. Le patriarche serait ébranlé. Quel beau prétexte à attaques pour les ennemis et les envieux! Il se mit à sa fenêtre, regarda la campagne. « Que se passait-il là-haut entre sa femme, son fils et sa fille? Pauvre Marie!... Elle connaissait maintenant le danger des confidences et des jeux d'esprit. Il y a vieillard et vieillard. » Comme quand les cœurs sont agités, la nature lui parut d'un calme exceptionnel. Il faisait tiède et beau. Mais les feuilles des arbres étaient rouges, de ce rouge qui précède le jaune et la chute. Une prédiction faisait tenir dans une saison son apogée et son déclin, et sa pensée troublée parcourut des régions tristes. Il ne reverrait sans cloute plus Marie. Il avait rompu avec Suzanne... « Bah, j'ai toujours ma tête. » Et cette tête altière s'agita de bas en haut dans un mouvement d'orgueil et de reprise de soi.

On frappa à la porte. Il tressaillit, sentant encore les doigts de son fils crispés sur sa vieille gorge... Quelles conséquences brutales!... Mais ce n'était que Louise. Flairant un drame, la Bretonne pouvait à peine parler. L'essoufflement faisait monter et descendre en cadence son fichu rayé et ses larges épaules : « Monsieur, moi aller chez MUo de Soirre. Rien réponse. Dire que c'est tout.

— L'as-tu vue, MUc Suzanne?

— Non, monsieur.

— Merci. Quoi encore?

— Trois messieurs qui est en ba*s. »

Malauve saisit les cartes d'Ennaïej, du baron Dupré et du prince de Meudon. Ils tombaient bien! « Dis qu'on m'attende; » il retourna à la fenêtre, prêta l'oreille. On n'entendait rien aux étages supérieurs. Que complotaientils? Se préparait-on à l'abandonner? Tant mieux. La régente le soutiendrait, satisfaite de son obéissance. L'humanité était si médiocre que tout s'y tassait rapidement.

Malauve descendit au salon. Les nouveaux arrivés ne purent s'apercevoir qu'il se passait dans cette maison quelque chose d'insolite, tant le grand homme fut aimable et brillant. Dupré apportait tout un carton de correspondances dont quelques-unes fort curieuses. Il avait hâte d'étaler ses richesses. Ennaïej s'informait des nouvelles de Mlk' Clotilde et d'Eucrate, et le grand prince de Meudon les observait de son air ironique, se félicitait tout haut d'échapper enfin quelques jours aux soucis de la politique, préparait ses racontars les plus délicats; car le' rusé diplomate ne laissait rien au hasard. Autant Dupré, enthousiaste pratique, autant Ennaïej, enthousiaste mystique, se laissaient aller à un bavardage heureux et familier, autant le prince, sentant sa prééminence sur ce petit monde, et. se croyant même supérieur à V Astre noir, mijotait d'avance ses effets et calculait jusqu'aux pauses

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et inflexions de sa voix. Il ponctuait sa conversation aux dents serrées de mon cher, mon cher, qu'il prononçait mon chair, et qui créaient entre son auditeur et lui comme une sympathie froide, purement cérébrale. Il avait le soin méthodique de tourner toujours ses yeux dans toutes les directions, de faire à chacun des assistants, pendant un temps déterminé, la politesse de son regard :

« Pas trop mal, — répondait Malauve h ce diable d'Ennaïej dont on ne pouvait se débarrasser et qui, respectueusement courbé, blond et blême, semblait un vaste point d'interrogation pris dans les glaces polaires. — Mais ma belle-fille est un peu souffrante. En outre, nous changeons de domestique. Pas Louise ni son mari, non. Oh le couple est inébranlable... La cuisinière... Enfin, nous allons, si vous le voulez, déjeuner au restaurant. Il y a longtemps que cela ne m'est arrivé... »

Us sortirent. V Astre noir trouvait à sa maison un aspect extraordinaire et nouveau. Les objets se modifient suivant les sentiments des êtres. La place de la petite ville paraissait ironique, féroce, et il admirait, le philosophe, avec un ricanement intime, cette bizarrerie de l'existence qui permet à l'auteur de tant de troubles, d'aller, une demi-heure après, déjeuner tranquillement, accompagné de trois zélés camarades.

En réalité la vieille demeure vivait d'une vie intense. Louise et André se chuchotaient dans la cuisine avec le jardinier ce que leurs esprits frustes pouvaient concevoir et interpréter de l'épisode. Malauve était pour eux une espèce de sorcier supérieur, tel qu'il désirait apparaître à l'humanité, et ces instinctifs se faisaient de ce génie une interprétation assez bonne, quoique grossière : quelqu'un d'excellent h la manière de Dieu, que l'on sert, que l'on prie tous les soirs, et qui se distrait à nous séparer de ceux que nous aimons et à nous accabler des maux les plus divers, tant qu'il reste en nous une goutte de sensibilité à sécher.

Mme Malauve, Gaston et Glotilde réunis d'une part, Marie seule de l'autre, se traçaient un dessin plus net de la catastrophe et de leur étonnement ou de leur douleur. Ce qui restait un problème pour Marie, c'était l'inopiné retour de Gaston, si en dehors de ses habitudes, et sa curiosité domptait encore les ennuis et les scènes qu'elle redoutait. Elle le savait d'ailleurs assez mou pour être maté bientôt; cela l'irritait davantage. Elle aurait préféré qu'il la tuât, savourer l'attente de vengeances raffinées qui l'absoudraient en l'aiguisant. Mais non; elle voyait son avenir : cet être faible et bon se torturant de jalousie saignante, des crises de désespoir banal, telles qu'on peut les attendre d'un brave homme outragé, et la lente reprise de la vie par-dessus ces obstacles, d'une vie nouvelle et soupçonneuse. Son beau-père dans son esprit n'était pas dégradé par cet acte incestueux. Il avait eu au contraire une grande beauté de sauvagerie, d'adresse décidée, et seul, au milieu de cette scène grotesque, il n'avait pas été ridicule.

Mme Malauve exhalait à la fois toutes ses colères et ses rancunes. Sa face bouffie était aussi laide, mais l'indignation lui donnait un fugitif relief. Clotilde souffrait profondément dans sa dignité de fille honnête. Elle ne pouvait plus respecter son père. Le tort cette fois était trop grave : la lie était montée d'un seul coup. Quant à Gaston, cette secousse venait en quelques secondes d'affiner sa nature : d'abord ce pressentiment étrange, puis cet affreux spectacle, l'écroulement de toutes ses illusions. Un être nouveau naissait en lui, d'une souffrance et d'une perspicacité terribles. Comme dans ces rêves où des personnages fluidiques ouvrent des portes battantes sur des lointains mystérieux, il s'étonnait, en son cœur, en son esprit, de vastes avenues et de perpétuelles découvertes. La jalousie réelle commençait. Sa torture subtile repassait ses outils luisants sur son exaltation sentimentale. On faisait les préparatifs du départ, chacun comprenant qu'il fallait

avant tout quitter les lieux imprégnés de ces scènes néfastes. Mœo Malauve machinalement dérangeait les innombrables bibelots dont sa chambre était encombrée, les compagnons de sa triste existence qui lui avaient vu, dans leurs minces et correctes attitudes, verser tant de larmes. De temps à autre elle jetait ses bras au cou de son garçon plongé dans ses mains chaudes et méditatives, et l'embrassait gloutonnement. Là toute sa vie s'était réfugiée. Sa fille, bien que tendre, était plus vers le père, écartée de la mère par toute la distance d'une imagination aventureuse et nourrie. Avec Gaston elle s'entendait. A Gaston elle avait toujours confié ses peines. Aujourd'hui lui si bon souffrait injustement, par la faute du monstre.

Suzanne vivait dans l'angoisse depuis ses dernières entrevues avec Malauve et surtout la scène du laboratoire. Elle avait senti là qu'une force supérieure brisait son destin. Les dures paroles de reproche, une force supérieure l'avait contrainte à les dire. Son état d'âme était celui d'une croyante dont la foi recule, aux yeux de qui le tabernacle devient petit, la croix perd sa valeur divine, et les vitraux ne sont plus que des images peintes. Quand, dans ses rares visites, l'Astre noir lui parlait de résignation, elle devinait l'hypocrisie et la fatigue égoïste. L'idole perdait sa forme, s'affaissait dans un piédestal de boue. Suzanne avait beau lutter, chaque minute rendait sa conviction plus profonde. Alors elle essaya de porter son exaltation sur son père. Hélas, le vieillard acceptait la tendresse exagérée comme il eût supporté la haine. De sa nuageuse atmosphère rien ne pouvait le faire descendre. Un bon sourire plissait perpétuellement sa figure et il prononçait « Suzanne, Suzanne, » d'un accent indéfinissable, tandis qu'il lui baisait les mains. Sa vie réelle s'était réfugiée dans ce doux prénom. Encore était-ce bien à sa fille qu'il le rapportait? Elle se plongea dans des lectures autres que les œuvres de Malauve. Mais elle trouvait

tout faible, décoloré, démodé. Le génie de Séneste marquait seul les battements du.cœur actuel. Alors, grâce au contraste, à l'action littéraire, l'enthousiasme renaissait en elle, peu de temps, par flammes excessives et courtes. Elle était au matin d'un de ces renouveaux, pleine d'espoir, ravie du beau ciel pur de l'automne. Elle s'habillait dans sa chambre tapissée de portraits de Y Astre noir, ses amis, ses confidents, auxquels elle avait dit et redit tant de fois ce qu'elle avait dit et redit à leur réalité. Son chat, animal curieux, souple et méthodique, la suivait d'un œil intéressé, tout en faisant luimême sa toilette. Elle pensait : « Je vais avoir de ses nouvelles. » En effet sa femme de chambre lui apporta une lettre d'écriture bien connue et si chère. Elle l'ouvrit si précipitamment qu'elle en déchira un morceau avec l'enveloppe... Oh, ces lignes noires et serrées! Les syllabes mensongères lui déchiraient le cœur, la violaient au couteau, lui arrachaient de la chair à poignée et la jetaient par la pièce sur les murs, les rideaux, cet horrible chai, ce démon qui s'enfuit sous un seul regard. Tout virait autour d'elle une danse obscène et meurtrière, et les portraits du traître souriaient d'une ironie si basse et si méchante qu'elle les décrocha à pleines mains, les dispersa froissés, lacérés, à travers la chambre. Puis elle tomba dans un fauteuil. La bonne remontait : « Y a-t-il une réponse, madame? » Elle hurla : « Non ! » d'une voix de cauchemar qui la stupéfia elle-même. Aujourd'hui il apparaissait dans sa gloire, l'être auquel elle avait donné bien plus que son corps, toute son idée vitale : un lâche, un ambitieux, prêt à sacrifier sur l'ordre de sa tyrannique souveraine ce que le génie n'obtient que si rarement, une communion douce et sensible. Voilà à quels dieux l'on s'offre, devant qui l'on se prosterne. Suzanne se dit tout haut ces mots dont elle se fit un devoir : « Maintenant je ne peux plus vivre. » Son existence n'était-elle pas aux mains cruelles de ce philosophe qui venaient de la meur-

■l'M L'ASTRE NOIR

trir et de la lui relancer brutalement, chose morte et méconnaissable, comme un de ces portraits épars? Ce qu'elle allait supprimer et vite rendre au néant, c'était une loque, une dépouille désespérée, quelque fardeau inutile et. mou qui ne servait plus à personne, qui n'était qu'un pauvre automate, comme cette pendule dont le balancier répétait régulièrement fi. ..ni..., fi. ..ni..., fi. ..ni. Oui, fini de la révolte, fini de la honte, du désespoir, de la douleur, de tout. 11 y a quelque part un grand trou vide où l'on jette les âmes usées, broyées, la poussière des enthousiasmes, où l'on gaspille avant l'heure ce que le destin commençait à gâcher. Ah! ah! On devance ainsi sa besogne. On lui retire les plus tendres morceaux de sa bouche, et l'on n'est libre que de mourir. » Pauvre Suzanne! Dans sa haine du grand homme, elle oubliait jusqu'à la doctrine. Car sous cette ivresse, ce transport qui mène au suicide par la rage, il se tisse inéluctablement un fil de la nécessité, noir et ténu, mais solide, et l'on ne peut même pas vouloir, ne plus vouloir. Quelqu'un, celui qu'on injurie, encore le veut pour nous.

Allait-elle au moins lui répondre, lui jeter la vérité à la face? Non, l'on ne réfute pas une pierre ; la fausseté est inaccessible au vrai. Puis ne savait-il pas son crime? Sa riposte serait plus fière.

Elle mit son manteau, son chapeau avec une hâte tremblée, une précipitation fébrile. Et seulement alors elle pensa à son père, ou tout au moins au souvenir de ce qui restait du vieillard. Il fallait bien lui dire adieu. Elle le trouva emmitouflé, faisant les cent pas dans la grande salle à manger où se concentrait son existence. Son bonhomme de domestique le surveillait, l'asseyait quand venait la fatigue. Le vieux, la voyant, sourit et dit : « Suzanne. » Puis il ouvrit ses bras où elle se précipitait et où elle l'embrassa profondément, douloureusement, et, avec lui, son père d'autrefois, sa mère, elle-même, son court passé de jeune fille. En cette seconde elle eut le

pressentiment d'une tâche, autrement belle et grande que celle d'exciter son imagination à l'âpre contact d'un génie : guider par la tendresse dans les ténèbres, où elle eût pu sans doute rassembler des restes de lumière, cette âme antique et usée, mais si bonne. Quel bonheur c'était dans la vie de s'appuyer sur un devoir simple! Elle avait passé à côté, insouciante, et elle s'en allait avec un remords. Remonte-t-on le cours de la fatalité?

Il semblait que le vieux de Soirre eût l'idée vague que cet embrassement avait quelque chose d'unique et de grave, car il la garda longtemps sur son cœur, caressant ses fins cheveux d'une main vacillante : jadis il faisait ainsi, quand il jouait avec elle à la voiture, et que, serrée contre lui, elle avait toute la peur et l'illusion d'un voyage. A cette heure le terrible trajet ne serait plus un jeu... Elle avait son idée et la respectait, parce que dès le début elle s'était présentée nette à son désespoir. Elle se •détacha du vieillard :

« Quoi qu'il arrive, ayez-en soin », dit-elle en le montrant au domestique aussi âgé que lui. Aussitôt le mensonge de cette recommandation la fit tressaillir de dégoût. Elle sacrifiait son père à l'effondrement de ses espérances. Pourquoi ces fausses marques d'amour filial?

Elle courait au but machinalement, sans se rendre compte, et tout au passage la surprenait : l'éclat du jour qu'elle allait perdre, l'or pénétrant de ses rayons, l'air tranquille des êtres et des choses. « N'avaient-ils donc pas tous des raisons de se supprimer, tous les espoirs n'avaientils pas été déçus ensemble? Ces humains qui courent comme elle d'un pas précipité vers la mort peuvent cependant avoir l'air joyeux! » Elle se trompa de route deux ou trois fois, revint en arrière. Les maisons n'en finissaient plus. Subitement elle eut une terreur, une angoisse affreuse de ce qu'elle allait faire, et elle s'arrêta pour penser au néant, comme si, pour ce spectacle, la marche la gênait. Elle mit la main devant ses yeux. Le soleil cessa

de paraître. Ce serait de mèrn^ que quand on dort sans rêves, mais sans la conscience sourde qui continue la vie, écheveau brouillé dans la brume. Se peut-il que les choses dont on parle si souvent perdent pour nous tout leur sens? L'avait-elle assez répété ce mot avec l'homme pervers qui le lui rendait aujourd'hui nécessaire et vibrant. Mort! Mort! Elle reprit sa course, talonnée par l'indignation, traversa un carrefour de feuilles mortes, d'arbres agonisants. L'été venait de disparaître. Tout allait s'engourdir. Pourquoi les saisons se réveillaient-elles? N'importe, dans quelques minutes, elle serait plus savante que les plus sages, plus géniale que lui. Peut-être s'exaltait-on par delà la tombe. Mais non ; car ces enthousiasmes brisés amèneraient après eux une deuxième mort, et la bonne, la seule suffisait. L'horloge d'une vieille église tinta. Ces sons prolongeaient la pendule, lui répétaient aussi, mais plus lentement, plus profondément : fini, fi.. .ni, fi-ni.

Voilà que comme elle pénétrait dans la campagne, elle vit un petit être lui barrer le chemin : c'était Eucrate. Il avait les yeux si brillants que, malgré son trouble, elle en fut frappée, et elle entendit sa voix puérile, rappel d'une autre tant aimée :

« Suzanne, quel air triste et terrible! Je vous suis depuis chez vous et je vous ai vue vous arrêter à l'instant et pousser de gros soupirs.

— Laisse-moi, mon chéri, laisse, laisse.

— Non, Suzanne, surtout aujourd'hui, je ne peux vous laisser. Il y a trop d'aspects lugubres autour de nous. Voulez-vous que je vous accompagne?

— Eucrate, laisse-moi si tu m'aimes.

— Si je vous aime, vous le savez, Suzanne, et c'est parce que je vous aime plus que tout, ridicule et petit comme je suis, que je ne veux pas vous abandonner. Mon cœur déborde. Il faut que je vous avoue ce qui me vient aux lèvres. »

Cet échange de paroles suffit à ramener Suzanne dans

l'humanité qu'elle avait quittée depuis la lettre, reprise un instant sur la poitrine de son père, et qu'elle venait de perdre à nouveau. Elle regarda le bel enfant, ses petits bras écartés dans un geste classique. Il avait Pair décidé et ardent. Elle se pencha pour l'embrasser; lui alors la saisit d'une étreinte si tendre que la vierge se sentit rougir. C'était là le baiser d'un amant maladroit, mais où passait une' vraie âme. Soudain dans Suzanne se fit un grand tumulte, une tempête de sentiments contradictoires, car il y avait du Malauve dans ce brimborion, et il paraissait effacer Malauve, le remplacer. Quand il se détacha d'elle : « Suzanne, depuis longtemps je vous aime. En vous j'ai toute ma confiance, car je ne crois plus à grand-père et je l'ai vu méchant avec vous. Oui, l'autre jour, j'écoutais au laboratoire. J'ai entendu : vous l'aimez, vous, Suzanne, et j'ai bien vu qu'il ne vous aimait pas autant. Alors, songez comme j'ai souffert. Il vous écrivait aussi, grand-père, et que devenaient mes pauvres lettres à moi? Vous les déchiriez, n'est-ce pas? et vous lui en avez montré... C'est mal. »

Ils s'étaient remis en marche côte à côte. La fatalité menait toujours Suzanne à l'endroit qu'elle s'était fixé d'abord et qu'elle avait entrevu, à la lueur de son déchirement, comme le décor nécessaire. Elle y allait sans peur, écoulant les paroles d'Eucrate, dont l'accent profond la traversait :

« Je sais maintenant, Suzanne, que vous ne pourrez jamais m'aiiner. Je suis trop petit et vous aimez un autre. Mais vous êtes ma confidente et je vois que vous partez. Eh bien, je pars avec vous, je ne veux pas rentrer chez moi. Oh, chez moi... » Il agita plusieurs fois la tète entre ses mains étroites et des soupirs le secouèrent... « Il faut que je le raconte. A vous c'est comme à un moi-même bien plus beau et que j'adorerais. Je ne sais ce qui s'est passé entre grand-père et maman, mais c'a dû être affreux, et il lui a avoué aussi, je crois, qu'il l'aimait, car mon père

étail dans une grande fureur; il a failli tuer le xie'û Astre noir. Clotilde pleurait, et grand'mère, mais maman surtout était désespérée, et elle secouait ses épaules nues, comme cela, dans un vieux chàle. Ce qu'on a crié, Suzanne, d'une façon horrible et triste, qui tinte encore dans mes oreilles!... C'est affreux, n'est-ce pas? Alors je suis parti. J'allais chez vous vous demander de me garder, de me cacher. Je ne veux plus retourner à la maison. »

Suzanne devinait à mesure le drame qui s'était joué le matin, et son dégoût de la vie s'en augmentait : « Pauvre Eucrate! » Elle caressa de la main son frêle amoureux.

« Oui, pauvre Eucrate ! J'étais souvent sombre, Suzanne: d'abord on est sombre quand on aime. On espère ce qui ne vient pas. En ce moment je vois que tout est sinistre, plus même que je ne le sais, et, à mesure que je grandirai, j'apprendrai des choses de plus en plus désolantes. Ce que je respecterai m'apparaîtra laid et vil, comme maman et grand-père tout à l'heure. On ne peut qu'être malheureux.

— C'est pour cela qu'il faut partir, conclut à haute voix Suzanne résolument.

— Partir, où? Eucrate l'arrêta encore, la regarda avec fixité. « Maudite chose que d'être enfant, de ne rien voir de net! Suzanne, vous allez accomplir quelque projet qui m'épouvante! »

Ils étaient loin dans la campagne. Derrière eux la ville n'était plus qu'une petite surface grise. Le soleil éclairait et chauffait la plaine déserte, car c'était l'heure où tous déjeunent. Près d'un bois à demi dépouillé filtrait un mince ruisseau, étincelant comme un mirage; sur leur droite, à quelque distance, s'élevaient les ouvrages avancés de Séneste, les travaux du Tourbillon, masse noire en plein midi. Tronquin avait dressé ces énormes môles fortifiés au-dessus des cascades naturelles et magnifiques que fait là le fleuve le Serpent.

Suzanne s'étonnait d'être allée droit au but comme une

pierre lancée dans l'espace. « Eucrate, dit-elle, je te plains, car tu sens vivement et la vie te sera dure; mais il faut que je te quitte.

— Où allez-vous?

— Où tu ne peux me suivre.

— Je vous suivrai partout. Tenez, ce n'est pas juste, s'écria l'adorable enfant, croisant les mains avec désespoir: je vous ai donné tout mon cœur et vous me refusez vos secrets.

— Ils sont plus tristes que les tiens. Mais, avant de t'abandonner et ne sachant si je vais te revoir, je peux te le dire, Eucrate, je n'aime plus ton grand-père, et regarde-moi bien, je te parle comme à un homme, c'est toi que j'aime. »

Il s'écarta confondu, pénétré d'une pudeur nouvelle. Elle continua :

« Ce que tu viens de m'avouer me rapproche de toi. Nous souffrons de souffrances semblables. J'oublie que tu es un enfant, car tes paroles sont grandes et sérieuses. Je te le répète, mon Eucrate, je t'aime. »

Cette fois ils ne s'embrassaient point, à distance l'un de l'autre, bouleversés, lui les yeux au sol, elle les regards fixés à cet horizon étincelant et morne, à la bête monstrueuse et accroupie qui la dévorerait tout à l'heure. Un vol strident d'oiseaux raya l'atmosphère limpide. Suzanne ne mentait pas. Elle adorait Eucrate. Dans le désarroi de ses sentiments, cette fine statuette avait grandi. Sa confession l'avait touchée sans exaspérer sa douleur, lui comblant le dégoût du traître. A ce vieillard louche et bestial, elle préférait l'adolescent plein d'avenir, aux yeux amoureux et candides, et qui lui avouait sa passion avec de tels transports.

« Maintenant j je pars, adieu...

— Non, Suzanne, nous ne pouvons nous séparer après ce que vous venez de dire. Ce serait cruel, ce serait infâme. Puis, où courez-vous par là?

— Je serai franche aussi. Je vais, Eucrate, à un endroit d'où nul ne revient. Tu vois qu'il faut que tu m'oublies. »

Elle était grisée par tant d'émotions, le sentiment bizarre et nouveau qui germait en elle, fleur de tombe, sur tout le fumier d'autrefois! A peine eut-elle parlé qu'elle s'effraya de voir le petit visage se bouleverser, se creusera la seconde. Le corps changeait avec l'âme, comme le ciel quand un dieu meurt.

« J'aurais dû comprendre, — et la voix était mâle et profonde. — Vous allez mourir, Suzanne, c'est bien cela, vous allez mourir. Voilà pourquoi cette hâte, pourquoi vous ne vouliez pas m'écouter. Et c'est grand-père qui vous tue... Alors il nous aura tués tous les deux, car je vais disparaître avec vous. N'essayez rien, c'est trop tard. 11 y a longtemps que j'en ai envie. Je me rappelle, tout petit, avoir pensé bien longtemps aux diverses façons dont on pouvait mourir. Après j'ai pensé à vous, cela m'a changé. Ma Suzanne, cela va être bon de «se sauver ensemble, si tu m'aimes! Laissez-moi pour la fin vous tutoyer, comme le faisait grand-père. Nos amours n'auront guère duré. Viens, Suzanne, emmène-moi, » Elle le regarda stupéfaite : qui lui parlait? Une voix sœur, une bouche similaire, deux regards ardents et convaincus. Que signifiaient l'âge, les différences? Elle s'était bien éprise d'un vieillard. Maintenant celui qu'elle aimait voulait se sacrifiera elle : quoi de plus simple?

« C'est bien. Marchons alors. » Elle lui donna le bras, et serrés l'un contre l'autre, goûtant une joie jumelle, immense et brève, ils gravirent l'étroit sentier qui menait au Tourbillon. On entendait le bruit du fleuve avant de le voir, un grondement sourd et continu qui peu à peu devenait mugissement. Ils ne pouvaient parler. Suzanne sentait l'appui des muscles grêles qui pressaient les siens. Une immense pitié combattait en elle. Etait-ce un crime qu'elle allait commettre? Mais comment revenir sur ses pas? Et quand elle croisait les regards d'Eucrate, elle les

voyait décidés, implacables : « Crois-moi, cria-t-elle très fort pour dominer le bruit du torrent : reste et vis; tu es trop jeune. — Non, toi aussi tu étais trop jeune. Je n'ai pas peur. Je suis heureux. »

Ils étaient au tournant du monticule. De là on voyait le Serpent se briser, se pulvériser sur des roches noires et luisantes qui hérissaient le fond du gouffre. C'était le Tourbillon. Suzanne y était venue avec son maître quelques mois auparavant, et dans quelles extases! C'était ce souvenir qui la guidait. Us avaient causé là de choses graves et joyeuses, tel ce ciel bleu mêlé à une nature sinistre.

Le travail humain commençait. Un étroit escalier de fer menait aux vastes cuirasses blindées, percées de meurtrières, qui prolongeaient les remparts naturels du granit. Us franchirent ce passage. Le bruit des chutes d'eau diminuait. Il fallut monter, monter encore. Eucrate marchait devant, l'air vainqueur, et Suzanne suivait hallucinée. Ils arrivaient ainsi au sommet, à la crête fortifiée. C'était une chaussée assez large, su/plombant des deux côtés les abîmes, bordée de canons au repos que séparaient des espaces sans garde-fous.

La vue s'étendait de là, infinie et précise : la frontière française à droite, ornée de bosquets d'arbres et de villages, à gauche Séneste avec ses fumées, des cris lointains de coqs et des braiments d'ànes qu'apportait l'air si pur. Personne. La voix du fleuve chantait au fond du gouffre, et, sur l'autre versant, les remparts métalliques frappés par un soleil direct descendaient par étages successifs vers la campagne.

La jeune fille et l'enfant s'arrêtèrent, considérant le vaste horizon, et firent provision de vie par les yeux. Une dernière fois Suzanne prit Eucrate sur son cœur, l'y pressa, maternelle amante : « Nous sommes mariés, n'est-ce pas, Suzanne?

— Oui, mon chéri, nous sommes époux de la mort.

Mais ne regrettes-tu pas cette existence que nous quittons?

— Ah, elle m'écœure autant que toi. Je viens de vivre, ma Suzette, ce qu'il y a de meilleur en quelques minutes. Je ne pourrais plus que perdre. Que tout est silencieux et beau! » Se tenant par la main, ils prirent comme pour un jeu leur élan résolu et se précipitèrent ensemble dans l'infini. Mortelle angoisse! Tout changeait aussitôt. « Mais j'étais jeune. Je pouvais grandir, aimer, vieillir. La vie était bonne, supérieure à tout. J'aurais pu vivre, vivre, vivre! Souffrirai-je beaucoup tout à l'heure ? Si je m'accrochais dans la chute? » A travers un chaos de souvenirs, de visions et de terreurs circula un immense regret, tandis que les deux corps tombaient avec une rapidité folle.

Aux pointes des rochers ils se fracassèrent, se déchiquetèrent, puis roulèrent à nouveau et rebondirent jusqu'au torrent. La fatalité les projeta, aux derniers sauts, loin l'un de l'autre. Mais ils étaient séparés depuis cette décision aveugle, brutale, irrésistible que leurs cœurs désespérés avaient prise en commun. On n'entre pas ensemble dans la mort. La terrible déesse, par la courte et longue angoisse qui la précède, brise et disperse jusqu'à l'amour.

Un hasard singulier réunissait justement ce matin-là, dans une des casemates creusées au centre de la forteresse, Tronquin, quelques officiers et des soldats. Ils entendirent un cri terrible, oiseau de désastre, et virent deux masses bondir de roche en roche : l'une, plus grande, comme garnie d'ailes, c'étaient les jupes de Suzanne; l'autre petite, soit un enfant, soit un paquet, soit un chien.

Aussitôt on prit des lorgnettes, mais les remparts masquaient la vue, et l'on envoya des soldats avec des civières. Après de minutieuses recherches, ils trouvèrent le cadavre de Suzanne troué de plaies, les membres délicats brisés en tant de morceaux qu'ils en étaient partout flexibles : « Ah ben, mon client, elle en a un atout, celle-là ! Ah !

que c'est dégoûtant! Comment qu'on va faire pour la soulever ? » Ils eurent encore plus de mal à découvrir Eucrate. Pourtant chacun affirmait la chute d'un deuxième corps. Enfin ils ramassèrent dans une anfractuosité granitique une petite bouillie sanglante, où restaient des conjectures de visage et de cheveux, des hypothèses de membres: « Ah, cet homme, qu'il a rapetissé en tombant ! » s'écria un des soldats. Avec beaucoup de précautions et une pitié goguenarde, ils rapportèrent ces débris à la casemate. Malgré les déformations et les blessures, on reconnut Eucrate et Suzanne au milieu d'un émoi et d'un étonnement considérables. Tronquin les fit recouvrir de draps gris et rugueux, les escorta jusqu'à Séneste. Les officiers présents à ce drame virent avec stupeur des larmes rapides et qu'il essuyait vite sortir des yeux de leur général, tandis qu'il aidait lui-m^me à l'empaquetage de ces frêles silhouettes broyées

Malauve, le déjeuner achevé, se débarrassa de ses amis et revint chez lui. Il fallait pourtant bien rentrer. Il avait le vif ennui, après cette scène atroce, de retrouver un endroit connu et des êtres aux dispositions inconnues. Passé la porte, il perçut un vacarme effroyable, des cris et des sanglots. Ainsi les choses continuaient, s'exaspéraient même. Il allait sortir quand Aldébrat et Tronquin débouchèrent brusquement du salon, et, à son aspect, eurent un mouvement indéfinissable, puis se jetèrent dans ses bras : « Mon pauvre vieux ! Mon pauvre ami ! » Ils disparurent vite en le poussant vers la pièce entr'ouverte.

Il entra : c'était un spectacle de désolation, aux attitudes classiques et figées. Sa première impression fut d'une mise en scène. Autour d'une civière, qu'il distinguait d'une façon confuse, et penchées en avant, hurlaient de douleur sa femme, son fils, Louise et André. Clotilde assise tenait les mains de Marie Malauve qui

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poussait par alternatives de vastes sanglots, la tête renversée en arrière, et des séries de cris stridents, fulgurants et terribles, -pendant lesquels tout son corps était agité de secousses électriques. Alors Malauve, dont personne n'avait paru remarquer la présence, s'approcha, vit cette chose horrible et indistincte qu'était le visage d'Eucrale, comprit, et dans son âme ce fut un trouble immense. Il prit Louise à part : « Comment est-ce arrivé? — S'est tué, monsieur, s'est tué. » Et la pauvre fille, dont les lèvres étaient gonflées d'émotion comme par le scorbut, expliqua tant bien que mal à voix basse la catastrophe, où elle joignit le nom de Suzanne de Soirre et les détails du Tourbillon. Mais le vieillard n'eut pas de remords, presque aucune attention pour la jeune fille. Son petit-fils l'absorbait tout entier. Sensible comme était Eucrate, nul doute que la scène du matin n'eût aidé à le tuer. Ce faible organisme avait subi de l'hérédité et des circonstances des chocs trop violents. C'étaient eux, sous la forme des rochers du Serpent, qui lui fracassaient ainsi les membres. Malauve envabi d'une douleur sincère participa à l'ensemble des désespoirs.

De temps à autre on entendait tinter la sonnette et André se précipitait sur la pointe des pieds. C'étaient des amis de toute sorte qui venaient s'inscrire au logis du grand citoyen, l'affreuse nouvelle s'étant aussitôt répandue. L'Astre noir s'approchant de la civière, sa femme et son fils eurent un recul. Comment s'étaient-ils donc quittés? La mémoire des faits antérieurs lui échappait. Il eût rêvé un pardon général devant celle qui ne pardonne pas. Réellement son cœur sentait à cette minute la valeur de tant de formules de bénédiction, de soumission et d'humanité qu'il avait employées jadis à l'aveuglette : « Gaston, murmura-t-il d'une voix sourde, et toi, Félicie, pardonnez à ton mari et à ton père un moment de folie ; par cet Eucrate que nous chérissions, oubliez, oubliez la honte. Marie, approchez-vous, implorez-les avec moi.

— Oh oui, oui, pardonnez. » Et la suppliante Clotilde, de son fauteuil, tendit ses mains maladives pour se joindre à la réconciliation générale. Mais Gaston s'écarta, farouche: « Comment osez-vous ! Non, jamais, entendezvous, jamais ! Vous ne devriez même pas approcher de ce corps. » Mme Malauve n'avait pas bougé, mais son visage devenait fixe et dur, et les larmes s'étaient taries. Quant à Marie, elle sanglotait toujours suivant son rythme implacable, semblait n'avoir rien entendu.

V Autre noir comprit que son effort était vain, qu'il y avait des abîmes creusés entre eux, aussi profonds que ceux du Tourbillon et où reposaient bien des cadavres. Il n'insista plus, ne fit plus un geste, un mouvement et essaya de se représenter la mort. Ce fut la vie qu'il aperçut. Eucrate, c'était lui. Il le voyait dans ce laboratoire, l'interrogeant d'une voix rapide et nerveuse, si impressionnable, ayant juste assez de chair pour recouvrir ses sentiments et ses pensées. 11 connaissait bien aussi sa Suzanne, une exaltée. Il imaginait une rencontre de ces deux désespoirs, Eucrate après la scène, Suzanne après la lettre, et la direction même du Tourbillon qu'ils avaient prise lui apparaissait la conséquence fatale de leurs promenades d'autrefois. Le philosophe reconstituait exactement la suite des épisodes et, par son imagination, il replaçait les paroles et les actesdans lepaysage, le décor vibrant du soleil et de la solitude. Eucrate avait sans nul doute chanté son amour à Suzanne. Ainsi s'était précipité le double suicide. L'Astre noir parachevait cette restitution entachée à peine de deux ou trois erreurs, et il eût pu l'écrire telle quelle. Même il évoquait la chute, le chaos de terreurs et de regrets qui avaient dû séparer alors la jeune fille et l'enfant. Mais tout cela c'était la vie. Au moment du grand passage commençait son indécision. Là l'imagination mourait, elle aussi, puisqu'il y a en elle une force d'expérience, et qu'on n'expérimente pas la mort.

246 L'ASTRE NOIK

Il en était là quand retentit un coup de sonnette plus violent que les autres. Entra une trombe de larmes et de fleurs, la régente. Son désespoir était si tumultueux, si explosif, orné des plissements et craquements d'une robe de soie à longue traîne, que le chagrin de tout le monde parut petit. Elle couvrit de belles fleurs humides la civière tachée de sang et de restes puérils et l'horreur disparut dans la joie végétale. Elle embrassa tout le monde avec fougue, sauf le grand homme qu'elle fit semblant d'oublier. Elle avait appris le suicide de Suzanne de Soirre, et des remords qu'elle s'appliquait lui rendaient son maître odieux. Ensuite elle se mit à genoux et récita une prière, spectacle ironique dans ce milieu d'incroyants et de la part d'une femme qui faisait profession d'athéisme. A cette vue Louise, la Bretonne, qui en était mentalement à son vingt-cinquième « Je vous salue, Marie » s'agenouilla en face d'elle et accompagna son oraison. « Le vrai et le faux, » songeait Malauve considérant les deux attitudes, la femme charmante, harmonieusement courbée sous de belles étoffes, et le corps fruste et taillé à la hache, enveloppé d'un bout de caraco. Sa prière finie, la glorieuse Clotilde se releva, donna un petit coup de fion à ses fleurs, un dernier soupir, celui-là sincère, à Eucrate qu'elle aimait, et partit la tête dans ses mains, d'une façon un peu tragique et voulue.

Gaston, Marie, Mme Malauve gardaient une immobilité désolée et funèbre. Ils n'étaient rien, ne vivaient rien, ne pensaient rien. Eucrate, c'était la joie de la maison, le petit sourire frais et charmant de ce milieu noir et pervers, le trait d'union d'êtres qui ne s'aimaient pas. On le chargeait de commissions délicates. Il était choyé de tous. Cruellement tout cessait. « Et moi, songeait Clotilde, moi infirme qui ne sers à rien, on me laisse vivre. Le destin pardonne à ceux qu'il a à moitié cassés et les prolonge dans la douleur ; mais les heureux et les jouets neufs, il les brise impitoyablement. Oh, mon Eucrate

chéri, que de fois j'ai eu peur en t'cntendant parler, en te voyant si précoce et sensible avec tes grands yeux étincelants. C'était la mort, là, derrière toi, qui jetait du bois dans leurs flammes. »

Cette journée était pour tous une telle superposition de sentiments qu'ils finissaient par prendre au hasard du désespoir, de la honte, de la fureur, de la tristesse et du remords, par mélanger ces jeux noirs. Après sa vaine tentative Malauve resta là jusqu'au jour tombant; puis il monta dans sa chambre où André lui porta son dîner. Il voulait être seul. 11 pensait beaucoup à Eucrate, un peu à Suzanne, mais surtout à la terrible analyse qui l'obsédait même aux moments pathétiques et quand battait son vieux cœur, et qui ne lui laissait rien perdre des lois du désespoir, de la cadence de l'angoisse, de la succession naturelle des sentiments et des idées, de la chaîne inévitable des attitudes et des propos. C'était un état moral affreux. Il marcha de long en large et écrivit sur la surface vernie de la muraille cette formule : Ne pas vivre selon l'automate. « Allait-il revoir le vieillard énigmatique? Non. Les fantômes ne surgissent point quand on les appelle. Que n'était-il, lui Malauve, un simple d'esprit? Il saurait peut-être la route de la vérité et du bonheur. »

Il agitait ces réflexions à la lueur de sa lampe dans cette pièce où il avait tant rêvé, tant eu de cauchemars, nul plus intense que la réalité d'aujourd'hui. « Nous sommes faits de la même étoffe que nos songes, » chantait là -haut à droite une devise de Shakespeare. Quand il eut mangé voracement, de cet appétit qui suit les grandes secousses, et pris son café, il se sentit une abondance vitale extraordinaire, et il arpenta l'étroit espace, bousculant les chaises, la table de bois blanc. Sur l'escalier on entendait du remue-ménage, les suites lugubres de la mort, le funèbre attirail par lequel il passerait lui-même. Pouah ! Pourtant l'angoisse cédait à la force créatrice. Son esprit construisait une journée fatidique aux heures violentes et

v248 L'ASTHE NOIR

il rumina plusieurs titres. Une série de personnages lui apparurent, parlant, agitant, échangeant par pièces et morceaux les sentiments qu'il venait d'éprouver, course aux flambeaux dans les ténèbres. Des mots se croisaient, faisaient empreinte. Il se précipita vers sa table, saisit sa plume, ouvrit d'un revers de main le vaste encrier et écrivit : sous une forme splendide, métamorphosée par sa fantaisie, il retraça la scène avec Marie, le semi-viol, la mort d'Eucrate et de Suzanne. Il fixait avec joie ce qu'il avait vécu. Il repassait par la surprise effroyable de celte porte ouverte devant Gaston. Il revoyait sa bellefille délicieuse, les bras nus : « Si c'était à refaire, comme je le referais ! » Il revoyait son laboratoire, la maison des de Soirre, le Tourbillon. Il prenait par alternatives la place passionnée de tous les acteurs du drame, et celle d'un analyste clairvoyant et glacé, qui suit d'un œil logique la file des phénomènes, entassant des pages sans rature. « Tout cela, pensait-il, créera de l'émotion, soulèvera des âmes, causera peut-être d'autres suicides. Il en sortira des principes nouveaux. Les réalistes verront ces anecdotes sous la forme du réel. Les philosophes philosopheront. D'autres me prêteront une profondeur symbolique. » Ainsi se succédaient des visions grandioses et terribles, des rumeurs de fantômes; remords, angoisse s'évanouissaient. Il semblait que le papier bût sa sensibilité, qu'elle se déposât dans les phrases pour ne plus renaître par les nerfs. C'était chose desséchée et définitive. Il souhaitait du mouvement, encore, toujours, pour faire de la prose, et,s'arrêtant un instant d'écrire, il eut de fortes songeries: il y avait deux parties dans son œuvre; Tune qu'il tenait des conversations et des lectures, l'autre que lui apportait le bouillonnement de la vie. Or les livres ne l'exaltaient que sous une certaine forme, dans une direction fixe, au lieu que le réel le saisissait par mille griffes, s'insinuait en lui partout, comme une légion de taupes. Tel fait, entré ici, ressortait dix mètres plus loin et après les sou-

terrains de l'inconscience ou de la demi-conscience, alors qu'il ne l'attendait plus^ n'y pensait plus. Un petit acte insignifiant lui avait été quelquefois un éclair, lui apportait toute une belle fantasmagorie. Les êtres comme lui devraient avoir dix existences. C'était peut-être pour ce motif qu'ils étaient environnés de bizarreries et de cataclysmes.

Les idées fermentaient. Il n'avait pas le temps de les écrire qu'il en montait d'autres plus pressées, innombrables. Il avait l'allégresse de la création, de ce monde imaginaire qui se déroulait à mesure, flambant neuf et enthousiaste. Même il poussait ainsi artificiellement ses sentiments de grand-père plus loin qu'il ne les avait éprouvés, se forgeait un désespoir sans bornes au passage de la mort d'Eucrate.

A ce moment la lampe poussa sa flamme plus fort sous l'influence d'un courant d'air. Il regarda la pendule : dix heures du soir. La porte vibrait doucement. Une main se posa sur son épaule. Marie Malauve venait d'entrer.

Elle était belle. Sa figure amaigrie par les larmes et ses yeux pénétrants avaient pris quelque chose de fixe et de dur, de somnambulique. Un ample peignoir noir l'enveloppait et elle avait sur ses épaules le petit châle du matin, frissonnante comme quand on éprouve un chagrin immense et que l'hiver se fait en nous.

Elle s'assit près de Malauve : « Vous travaillez! Vous avez ce courage; êtes-vous heureux! C'est horrible..., horrible..., horrible... » Elle regarda l'espace et eut un mouvement d'épouvante.

« Pauvre Eucrate, mon Eucrate, notre victime!... Ils m'ont chassée. On le met dans le cercueil. L'enterrement sera pour demain. Persoitne ne me parle que Clotilde. Je suis isolée dans la maison. 11 m'a semblé que je devais me rapprocher de vous. Nous sommes les deux criminels. Et cette petite de Soirre!... Vous savez qu'ils sont morts ensemble. Il l'aimait aussi, le pauvre adoré. »

Malauve écoutait, renversé en arrière. Elle parlait bas et ses paroles prenaient une valeur double, sous-cutanée, qui s'insinuait au cœur sans presque passer par l'oreille :

(i On n'a rien dit au vieux de Soirre. On a eu raison, il ne peut pas comprendre. Je voudrais èlre folle, ou enfermée quelque part, au bout du monde ! » Elle eut un geste désespéré. Le peignoir glissa sur un bras admirable qui sortit rond et blanc, telle la lune d'un nuage sombre, et elle promena sur son visage ses mains merveilleuses :

« Aussi comment avez-vous osé? Et pourquoi me suis-je laissé faire ? Je suis punie de ma lâcheté. Nous avons été tous les deux infâmes. » Elle se pencha vers lui palpitante, égarée, divine. La griserie de Malauve prit soudain un autre caractère. Une idée louche le traversa et plissa imperceptiblement sa figure :

«: Non Marie, nous n'étions pas infâmes, mais guidés. Quelque force fatale nous rapprochait et voulait que le grand orage de nos deux cœurs crevât en une terrible aventure. Maintenant la pluie des larmes, la boue du désir et ce petit cadavre là-haut ! Oh ! ! »

Son oh court et profond éparpilla les nerfs de cette femme hors d'elle, secouée par une effroyable tempête, arbre frêle au bord d'un gouffre. « Je suis aussi malheureux que vous, Marie. » Il saisit violemment une des mains dont elle se cachait. Elle eut un recul de tout le corps : « Pourquoi, qu'ai-je fait? Je vous dis que je suis affreusement misérable ! J'aimais votre enfant comme vous l'aimez, d'abord à cause de vous, puis il était de ma chair... Tenez, dans cette nuit malgré tout apaisante, qui suit l'atroce journée, ne sentez-vous pas bien notre faiblesse ? Vous êtes venue me voir pour qu'à nous deux nous ranimions nos souvenirs, pour chauffer votre remords dans cette pièce froide. Or, en moi, la vie prend le dessus, et je vous vois, vous êtes belle, la beauté dompte tout. »

Il la sentait à la dérive, capable des pires mouvements. Des flots de passion montaient en lui, galopaient le long de ses vieux membres. Elle le laissait s'approcher. A son contact, elle se leva, le repoussa, mais il la ramena contre .lui par saccades brusques et pressantes, et il parlait bas, de sa voix rude et chaude : « Nous sommes environnés de la mort; tout est carnage autour de nous. Tu vas partir, me quitter, nous ne nous reverrons jamais, et tu es ma vie. Nous avons été trop séparés, vois-tu. Il faut encore nous réunir... Si... si... il le faut. Bravons les dieux, Marie. »

Il l'embrassait partout. Elle se blottit sur sa poitrine, éperdue, dans une déroute complète du corps et de l'esprit. Alors, il la prit sur ses genoux, lourde et douce et prostrée; il la consola de paroles fiévreuses. Sa jeunesse et sa beauté lui paraissaient multipliées de toute l'angoisse ambiante. Ils échangeaient par leurs baisers du sacrilège, de la fureur et de la honte. Le frêle Eucrate les rapprochait. Ils voulaient dans leurs caresses engloutir le passé, le présent, l'avenir, disjoindre le temps, la mémoire. Apothéose d'amour dans la crainte!...

« Mais on va venir, entrer dans la chambre!

— Non, personne. Ils veillent.

— Et je ne puis le veiller, moi. Ah ! misérable, c'est ta faute !

— Marie, tue-moi si tu le veux. Ce serait bon. Ces heures qui passent seront bien les dernières de mon existence. 0 beauté sans pareille, tes mouvements de révolte te parent et t'ennoblissent.

— Ah! je souffre, je suis folle ! Pourquoi suis-je descendue ?

— Parce que tu me sentais t'attirer, t'appeler.

— Tu es un démon : tu es bien Y Astre noir.

— Encore plus près... plus près... Perdons-nous en un seul. Ah! que ne pouvons-nous rester ainsi toujours, enlacés, portés à travers mes deux, les délices de ton corps

splendide ! » Toute analyse fuyait du cerveau de Malauve. Il exultait. Ses conceptions se dépassaient elles-mêmes. La possession de cette femme exquise, ce triomphe en un pareil moment, lui donnaient à pleines ailes le sentiment de la liberté. Il faisait d'elle ce qu'il voulait, d#ns ce chaos des lois humaines, malgré ce qui leur restait de conscience. Et la nuit se passa en flammes et en ténèbres, joignant l'enfer au paradis, et, parmi l'extase reposée, il faisait pénétrer dans l'esprit de cette chair si tendre tout ce qu'il y avait en lui de plus riche, de plus ardent, de plus hors nature. Il préservait contre l'oubli chaque minute par une parole et chaque parole par un baiser., Pour la première fois, il se donna tout entier et elle se donna tout entière. Il lui confia l'arrière-fond de ses rêves, de son imagination, de ses désirs. Elle laissa bouillonner vers lui ce flot de passion qui est dans la femme et quelquefois ne sort jamais, et ces étincelles frénétiques incendiaient, éparpillaient de légers voiles de crêpe. Les

vivants se vengeaient des morts

Quand, au petit jour, les chants aigres des coqs pénétrèrent leurs oreilles affinées et qu'une aube livide envahit l'horizon, ils se séparèrent. En hâte revêtue, enveloppée d'une dernière étreinte, elle se glissa frileusement hors de la chambre, sans bruit, comme le fantôme furlif de la volupté. Alors Y Astre noir, concentrant sa pensée, revécut les fulgurants détails de la nuit, l'idéal cauchemar

Il avait été décidé par la régente qu'Eucrate et Suzanne seraient enterrés ensemble. La ville était en tumulte. La nouvelle aussitôt apprise, on avait cherché à ce double suicide une masse d'interprétations fantaisistes. Aucune n'approchait encore de la vérité, et tout le monde plaignait Malauve. Les deux cercueils chargés de couronnes furent suivis d'une foule considérable d'admirateurs, de disciples et de citoyens de Séneste, depuis les premier

Méprisards jusqu'aux réfugiés. Une théorie de jeunes filles en blanc marchait derrière le catafalque. Puis venaient les parents et la régente. La musique, dirigée par Etter, joua une marche funèbre admirable.

On vanta le visage défait de Gaston Malauve et le calme héroïque de Y Astre noir. Tronquin trottinait en grand uniforme à la gauche de la souveraine, et lui demandait pourquoi, contrairement aux usages, elle suivait ainsi à pied le cortège jusqu'au bout. « Parce que j'aimais bien Eucrate. Pas pour le grand homme, par exemple! En voilà un dont j'ai vraiment assez. » Le duc de Séneste sourit. De qui n'avait-elle pas assez? il était stupéfiant que la faveur de Malauve eût duré si longtemps. « Pensezvous qu'il soit pour quelque chose dans ces catastrophes?

— Je le crains. Je ne veux rien préciser. Je ne pourrais plus le revoir. » Une petite pluie fine tombait d'un ciel bas et gris. On suivait des routes humides, mais le trajet n'était pas long et l'on arriva vite au coquet cimetière.

Sur la tombe, Tronquin prononça de brèves paroles d'adieu. Son émotion n'était guère communicative. On entendit soudain de grands sanglots, et Le Chaminant se jeta au cou de Malauve. L'Astre noir n'écouta pas les consolations compliquées et bizarres que lui adressa la Sybille. Il avait la tète occupée. La régente s'était montrée glaciale. Pas un mot. une rapide accolade. Il en serrait des mains connues et inconnues, des rudes, des douces, des violentes, des convaincues, des indifférentes, des hostiles, des compatissantes! La foule partie, il resta dans le terrain détrempé, à quelque distance de son fils et de sa femme qui ne le regardaient pas plus qu'un étranger et pleuraient côte à côte. Puis, comme il ne sentait ni commisération pour lui, ni de lui pour les autres, il s'en alla mélancolique, rentra seul, dans un double brouillard extérieur et intérieur.

Le lendemain Gaston pardonnait à sa femme et, malgré

une dernière tentative de Clotilde, ils quittaient pour toujours la maison avec Mme Félicie Malauve. Quant à la petite paralytique, elle restait près de son père, qui gardait aussi André et Louise. Ennaïej, Dupré, Etter, Meudon et Westisson s'étaient enfuis de Séneste aussitôt après l'enterrement, les premiers ahuris de ces catastrophes, les deux derniers fixés sur la valeur morale de leur illustre ami.

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