‹ L'Astre noirChapitre 8 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ces départs précipités mirent Séneste en rumeur. Pourquoi la famille Malauve se dissolvait-elle en pleine détresse? D'ailleurs toutes les interprétations du suicide double de Suzanne et d'Eucrate, dans lesquelles il n'y avait encore que l'hypothèse vraie d'un amour partagé, commençaient par des voies indirectes à converger vers la réalité. Les domestiques des deux maisons avaient parlé. On rapprochait les visites plus rares de l'Astre noir à Suzanne des mouvements de mauvaise humeur de la régente. Des scènes qui ont pour témoins deux ou trois personnes arrivent à une rapide publicité. Les anecdotes scandaleuses se diffusent instantanément et leurs déformations suivant les milieux et les êtres sont encore bien plus surprenantes et réjouissantes que celles des idées. Chaque imagination éprouve le désir de se construire un mannequin différent avec les oripeaux qu'on lui apporte. On affirma bientôt que Malauve avait depuis longtemps pour maîtresse Suzanne, que les aveugles seuls avaient pu en douter, mais, et ceci se disait tout bas, qu'il avait aussi bénéficié des faveurs souveraines. La jalousie de la régente le contraignait d'abandonner brusquement la petite de Soirre qui se tuait, entraînant par vengeance Eucrate dans la mort. En outre il s'était joué dans la maison de Malauve un drame terrible dont les causes et les détails échappaient. On supposait que Mme Malauve

avait découvert tout à coup une des liaisons de son mari, mais Louise et André questionnés étaient restés d'un silence de roc. De deux choses l'une, ou Clotilde était une bonne fille et alors Mme Malauve avait eu le tort de s'en aller sans motifs suffisants, ou elle était une mauvaise fille de rester près d'un père chargé d'un trop grave anathème. On avait remarqué la froideur de la régente pour Y Astre noir et la froideur de Malauve au cimetière pour sa femme et son fils. Pourquoi la mère d'Eucrate n'était-elle pas sur la tombe? Et pendant dix, quinze jours, dans tous les milieux, toutes les fêtes, toutes les discussions, ce fut. un jeu de société, de devinettes. Les salons des Méprisards, comme les ateliers des artisans, ne causaient point d'autre chose. Les Sénestois sont si ironiques ! Les réfugiés défendaient le grand homme et soutenaient que, quoi qu'il eût fait, il avait le droit de le faire, de manifester la plus grande liberté possible. Les acteurs du théâtre formaient un centre de racontars qui circulaient partout. D'anciens récits ressortirent, retenus jusque-là par le respect. On détaillait les aventures de Malauve avec ses actrices. Il avait dit à Marie Lacerna telle obscénité caractéristique. Au fond, chacun éprouvait de la joie à ne plus tant admirer Y Astre noir. On avait, surtout depuis la fête du 7 août, une indigestion d'enthousiasme. Et comme il est impossible de tenir la balance exacte, il se forma vile un parti de dénigrement à outrance que vinrent grossir les envieux, les indifférents oisifs. Les premiers avaient si longtemps souffert ! Auteurs de travaux inconnus, de pièces négligées, ignorant l'applaudissement et la gloire, ils avaient subi la torture du nom qu'on répète, qu'on tire comme une fusée, des témoignages de recueillement et de vénération vis-àvis du triomphant vieillard : « Malauve a dit ceci. C'est Malauve qui l'affirme. Enfin vous n'êtes tout de même vas un Malauve. » Us avaient encore dans les oreilles les musiques de celte fête à propos de laquelle ils grinçaient

sourdement : cabotinage, américanisme. Maintenant, telle une foule se pressant contre une porte étroite, ils se précipitaient à l'assaut de cette renommée faiblissante, et leur hâte même retardait le mouvement. Éternel fléau de l'envie!' Elle veut aller là et court à l'opposite. Ses effets sont contraires à ses vœux. Les plus terribles, les plus acharnés étaient les camarades d'enfance, ceux qui avaient eu les mêmes espoirs, les mêmes départs fougueux et confiants, et qui, d'un talent moindre ou nul, s'étaient vus tout de suite au quatrième, au cinquième plan, tandis que leur ex-ami continuait sa marche ascendante. A part Tronquin, Aldébrat et Caldius, Malauve n'avait gardé aucune relation de ce temps-là, sachant bien qu'il n'y trouverait que haine et rancune. Aujourd'hui la haine reluisait, la rancune s'accumulait et de toutes parts montait l'orage. On en arrivait à des calomnies où le hors nature jouait son rôle, à des comparaisons avec Socrate, à des équivoques au sujet des disciples et des admirateurs. Ceux que V Astre noir avait bernés, raillés, brisés par ses audacieux pamphlets redressaient la tête. Insensiblement tous ces tronçons hostiles se groupaient, se rejoignaient, formaient corps, un animal rampant qui s'apprêtait à dévorer une gloire. Les Méprisards se rappelaient qu'il n'était pas des leurs : « On a toujours tort d'accueillir un paria. La race ressort à un moment donné. C'est une tare que ne supprime pas l'intelligence. »

Un des gros appoints de résistance en faveur de Malauve eût été la régente; mais la belle Clotilde avec sa nature emportée et toute de revirements avait, comme elle disait, assez de lui. Elle le voyait laid et méprisable. Sans posséder le fin mot sur la grande scène, elle nourrissait d'alïïeux soupçons. Une conversation avec sa filleule après l'enterrement, le départ brusque de Gaston raconté par les employés du palais, quelques mots de Mme Malauve jetaient des lueurs vagues sur ces louches épisodes. D'ailleurs elle en voulait au philosophe d'avoir si mala-

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droitement poussé Suzanne de Soirre au suicide. Cela c'était impardonnable, car c'était lui donner des remords. Enfin, il lui avait cédé trop vite. Elle l'eût trouvé mille fois plus noble résistant, emporté, se laissant bannir au besoin. Non, Malauve était loin d'être un grand caractère et sans doute tout près d'être un monstre. Très faible, malgré ses allures indépendantes, la régente subit la pression de cette société qui l'environnait, où elle prenait ses chambellans, ses gardes particuliers, ses demoiselles d'honneur. Dans la sourde conjuration, elle était le point central, le point d'attaque. Elle se laissa prendre et démanteler. Un jour elle se réveilla dans des dispositions de haine et de furie. Comme V Astre noir voulait continuer ses leçons, elle lui écrivit qu'elle était lasse, dégoûtée de la philosophie par les philosophes. Il lui demanda de faire reculer la représentation du Prométhée déchaîné, par une raison de convenances; elle répondit sèchement que de trop grandes dépenses étaient supportées par Sénesle à l'occasion de ce théâtre pour qu'elle les doublât encore. Malauve crut à une boutade, à un de ces mouvements maladifs qui la saisissaient d'emblée, lui faisaient casser quelques objets, puis la quittaient. Il alla trois fois au palais, et trois fois ne fut pas reçu. Alors il se fâcha à son tour et attendit les événements.

Il passait ses journées au travail, se doutant bien des conjurations qui l'entouraient, mais ne voulant point y ajouter d'importance. Sa fille lui servait de secrétaire. Depuis longtemps il n'avait été aussi seul, aussi calme. Des paquets de journaux célébraient sa douleur en toutes les langues, publiaient des portraits d'Eucrate et de Suzanne, des vues du Tourbillon. Clotilde recevait presque chaque jour des nouvelles de sa mère et de son frère, installés dans une petite ville d'Allemagne où, grâce aux recommandations de la régente, Gaston avait tout de suite trouvé des leçons. Elle n'en parlait jamais à son père, qui ne la questionnait point à ce sujet. Personne ne venait

chez eux; on respectait leur douleur. Louise et André faisaient leur service.

Le refus de la régente de reculer Prométhée révolta Malauve. Il craignait que ces événements ne compromissent le succès. Prométhée était à ses yeux son œuvre capitale. D'abord c'était la dernière venue. Elle prouverait à l'univers que le gâtisme était loin. Puis il y goûtait une force et une passion extrêmes. L'idée de son travail et de cette représentation l'absorbait tout entier. Il ne pensait plus à Marie, Suzanne et Eucrate que comme à des possibilités de personnages futurs. Clotilde voulait implorer sa marraine, mais il l'en empêcha : « Cette femme lunatique et burlesque croit me dompter. Laissons-lui son erreur. Quand j'aurai le succès, si je l'ai, tu la verras souple et flatteuse. »

La Gazette de Séneste n'était plus dirigée par Le Chaminant. Le nom restait seul sur la manchette, vestige d'un temps écoulé. L'Astre noir la suivait régulièrement, car elle était le moniteur officiel. Il remarquait les changements à son égard. Jadis chaque numéro ne servait qu'à renforcer sa gloire, était un perpétuel dithyrambe. Or celui qui avait remplacé Le Chaminant à la rédaction, un de ses disciples pourtant, le jeune Brobers, balançait l'encensoir sans ardeur. Même depuis peu c'étaient des notes aigres-douces, des allusions désagréables. Le nom se faisait rare, passait à la quatrième page, près des annonces : « En dépitées malheurs qui le frappent, notre philosophe reste en bonne santé. » Bientôt l'Astre noir devint l'illustre M. Malauve, puis M. Malauve tout court. Sachant la lâcheté impressionnable de Brobers, garçon malicieux mais incapable d'une aussi grave initiative, Malauve tâtait là le pouls de la régente et la température du palais. Un matin il eut un sursaut. On annonçait pour dans huit jours la première représentation de Prométhée et l'on venait à peine d'envoyer aux divers périodiques et aux abonnés d'Europe les réclames, les programes et les coupons des

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places. D'ordinaire un certain intervalle laissait aux voyageurs le temps de s'organiser. Une petite note perfide accompagnait, disant que, « malgré son deuil, M. Malauve ne voulait pas remettre une pièce sur laquelle il comptait beaucoup. » Lui qui redoutait tellement le destin et n'employait jamais de formules de bonheur touchant sa personne ou ses œuvres ! Le lendemain, la Gazette consacrait son premier Séneste à Caldius qui faisait paraître à la fois dix volumes, dont sept de poésie et trois de philosophie nouvelle, une révélation. VAstre noir comprit alors pourquoi il n'avait pas revu son secrétaire depuis l'enterrement. 11 se reprocha d'avoir si inutilement maltraité ce lourdaud dans lequel il y avait une force, ne fûtce que l'ambition et la sournoiserie de préparer avec tant de mystère une œuvre de longue haleine. Pour le sonder, il lui écrivit, réclamant des bonnes feuilles, s'étonnant de son silence. Quelques jours après, il recevait les dix volumes, plus une lettre chattemiteuse et contournée où Caldius lui disait qu'il n'avait pu faire ses envois que récemment, évitait de l'appeler maître, et lui donnait du « mon cher ami, » ce qui était une nouveauté stupéfiante. Il continuait en insinuant « qu'on se trompe souvent sur le caractère des admirations que l'on inspire, et qui, n'étant pas delà servilité, cèdent aux petitesses morales, car les grands hommes n'ont pas toujours les qualités requises par la vraie sublimité, etc.». C'était signé: l'Ex-Bilboquet.

Malauve demeura rêveur. Ce fut bien pis quand il ouvrit les livres: Caldius était un grand poète. Certes il avait gagné au contact du maître; le départ brusque, le ton hautain, les affirmations tranchantes, le sarcasme lui venaient de VAstre noir, mais qui eût cru que ce bouffon, ce parasite, eût en lui un véritable démon poétique, une provision d'images abondantes et curieuses. La forme d'esprit s'écartait de la sienne. Elle était simple, pondérée, plutôt frontière française, tandis que Malauve était frontière allemande. Or le fait était grave, car en tout et pour

tout à Séneste les influences des deux voisines avaient une prééminence alternée. Quant au théâtre, Fex-Bilboquet publiait un beau drame, sorte de retour au classicisme, où les idées modernes dépassaient un cadre un peu étroit, le fameux Rempart de verre.

L'Astre noir passa quelques mauvais jours de défaillance et de réflexions tristes. Il essaya la lecture de Caldius sur Clotilde dont il connaissait le jugement franc et suret qui fut stupéfaite: « Et, s'écriait comiquement son père, pour que nous admirions le talent d'un bonhomme à tête de citrouille qui venait ici trois fois les vingt-quatre heures et qui nous servait à tous de repoussoir et de cible, il faut que ce soit rudement bien. Comment diable, moi qui connais les hommes, me suis-je trompé à ce point-là! Ah, c'est que j'aurais agi d'une manière différente! » En même temps il se désolait de ne pouvoir décemment assister aux dernières répétitions de Prométhée. Il ne voyait pas ses acteurs, Jalan ne lui donnait pas de nouvelles. C'était bel et bien la disgrâce. Il résolut de ne pas aller à la « première » et de ne recevoir que quelques-uns des visiteurs très variés qui affluaient à celte occasion à Séneste. Il fallait sauver les débris d'apparences patriarcales, éviter les compromissions de tenue et d'étiquette vis-à-vis de la régente. 11 expliquait ces détails aux fidèles Aldébrat et Tronquin. Le duc de Séneste n'était guère rassurant : « La souveraine est extraordinairement irritée contre vous, mon cher. Je me demande qui la remonte, mais c'est un joli travail. Cela passera, j'espère. Cette chère Glotilde sait-elle seulement la minute d'après ce qu'elle a dit la minute antérieure? » Aldébrat le mit au fait des racontars de la ville qu'il lui fallait, au cours de ses consultations, démentir avec une énergie fatigante : « Savez-vous jusqu'où on a été ? Jusqu'à prétendre que vous étiez l'amant de votre belle-fille. » Malgré sa cuirasse, Malauve pâlit. Comment la vérité filtrait-elle à travers le mensonge? Les deux visiteurs n'insistèrent pas; ils étaient

fixés. Puis l'on parla de choses et d'autres. «Imaginez que chacun des dix volumes de ce Caldius a déjà cinq éditions. C'est effarant. Je ne les ai pas encore ouverts, mais dans la société je n'entends que des éloges, et grâce à vous nos Sénestois ont le goût assez fin. » Aldébrat souriait: « Estce comique ? Ce Caldius que nous considérions comme le dernier des ânes, une bonne bête, et qui se révèle à nous comme une mauvaise gale de valeur ! Il est la source principale et empoisonnée des calomnies lancées contre vous. » A ce moment Clotilde entra au bras de Louise. La conversation fut interrompue.

Pauvre Louise ! Un jour elle revint tout exaltée du marché, et confia son désespoir à Clotilde : « Mais quoi donc a fait monsieur? Ils disent coquin monsieur... coquin !

— Qui ça, Louise?

— Les domestiques à Mlle Suzanne. Ils disent que Monsieur a tué Mlle Suzanne. Je répète à André pour qu'il donne gifles. Monsieur si bon. Bientôt tout le monde revenir ici, mademoiselle?

— Oui, oui, ma bonne, calme-toi, n'écoute pas les bêtises et arrange ton costume qui est sens dessus dessous. » Elle attifa elle-même la brave Bretonne qui riait de plaisir en voyant les mains nerveuses de sa maîtresse remettre son béguin et son fichu en ordre.

Suivant des lois de pesanteur morale aussi sûres que des lois physiques, la colère accumulée avait fait la boule de rage, et maintenant Séneste n'était plus qu'un toile contre Malauve, chaque habitant un porc-épic pointes dehors. Chute aussi foudroyante que jadis le succès ! On racontait de lui des histoires épouvantables. On chantonnait des petites complaintes à double et triple sens. Quand on sut que la régente l'abandonnait, ce fut un délire. On s'attaqua à son talent. On s'étonna d'avoir pu admirer si longtemps des œuvres qui ne se tenaient guère. Tous ceux qui ne lisent, ne citent et ne s'enthousiasment que par pose

le renièrent aussitôt. Les autres résistaient un peu, mais des fissures se creusèrent dans leurs sympathies les plus tenaces. Ils cédaient aussi à la pression si forte d'une opinion qui se généralise : «Je plains surtout ma petite filleule de rester auprès d'un pareil père, » avait dit la belle Clotilde d'un air triste. Ce fut le mot de passe de la situation nouvelle. Quand le nom deMalauve fut prononcé, on s'apitoya sur sa fille. Elle devint le martyr des barbaries paternelles; et le seul côté par lequel Malauve, d'ailleurs si coupable, fut sans reproches, fut celui auquel on s'acharna davantage. Il s'y mêla des bruits immondes d'inceste, d'abus de la faiblesse et de la maladie. Ces rumeurs prirent une telle consistance que la justice faillit s'en émouvoir et qu'on débattit sérieusement la question de poursuites contre le philosophe, sans témoignage, sans preuve aucune que des récits déformés, des aventures de Marie Malauve qui avaient transpiré mystérieusement. Les petits enfants s'étonnaient qu'on les fit sortir, quand on parlait de celui qu'on avait jusque-là considéré comme un dieu et qu'on leur avait appris à vénérer. Averti de ce déchaînement, Malauve ne quittait plus sa maison, car il était nerveux et craignait l'atmosphère hostile.

Quelle joie eurent les Méprisards à l'apparition des livres de Caldius que de bons juges déclarèrent d'emblée excellents! On se les repassait. On en lisait des morceaux en famille. Dix volumes parus en bloc. Quelle humilité! Quelle longue et rare patience ! Ce n'était pas ainsi que les auteurs avides d'une gloire malsaine agissaient. L'engouement fut général. On trouva mille beautés dans les pièces claires, dix mille dans les obscures. Cette grosse tête de Caldius était pleine de ravissantes pénombres et d'indécisions délicates. C'était un elliptique, un allusionniste aussi. Quelle différence avec les grossiers pamphlets de Malauve. On remarquait notamment la satire d'un grand homme, le Conquérant de Vidée, qui renfermait plusieurs pointes acerbes et empoisonnées à l'adresse de

l'ancien maître. Un philosophe aveuglé d'orgueil y maltraitait un subtil artiste qui se laisse faire, dont la verve s'aiguise, qui cultive délicieusement ces amertumes. Tout était tourné vers l'idéal. Plus de ces échappées bassement réalistes qui déshonoraient Eucrate ou les Circuits de la Justice, plus de ces obscénités violentes et voulues au milieu de passages métaphysiques et qui trouaient les nuages d'effigies honteuses, versaient à la jeunesse un mauvais vin. Les conceptions tourmentées de Y Astre noir furent regardées comme des autobiographies. Audacieux, excessifs, les actes de ses exorbitants personnages furent attribués à leur auteur qui n'avait pu prendre qu'en lui les images de tant d'infamies. Caldius, au contraire, respirait la pureté, la fraîcheur. Une âme limpide et chantante donnait des eaux d'un tel cristal. L'Astre noir avait été beau; Caldius était plutôt laid, immense avantage aux yeux des hommes. Son attitude sans amour propre charmait les vaniteux. On avait trop subi le pessimisme de ce Malauve qui jetait un crêpe sur l'existence. L'optimisme de Caldius reposait, rendait joyeux, apprenait à jouir et à apprécier la vie comme dans la pièce déjà célèbre le Savoureur où scintillaient l'allégresse des choses, le perpétuel sourire de la nature autour de nous, où le poète conseillait aux êtres de ne pas se préoccuper d'un aléatoire au delà et de saisir ici même les fruits magnifiques qui sont à portée de leurs lèvres. Les analyses de Y Astre noir semblaient pédantes et fatigantes. Caldius ne vantait que les plaisirs simples, accessibles à toutes les âmes. Il s'insinuait quand l'autre heurtait; c'était le miel après l'amer. Parce perpétuel parallèle répété dans toutes les gammes, traité sous les formes les plus différentes et toujours à l'avantage de Caldius, l'absolue victoire de celui-ci à Séneste fut bientôt une affaire certaine, et le joyeux éditeur retira dix éditions dont les habitants envoyèrent des ballots à leurs parents, amis et connaissances de l'étranger. 11 s'ajoutait ce phénomène terrible et

injuste que les idées de Malauve, dont s'étaient nourries les consciences, leur semblaient maintenant banales. Le vieux philosophe avait été détroussé par des subalternes sans vergogne qui vulgarisaient ses procédés, ses formules, ses trouvailles. Les mêmes pilleurs d'épaves allaient maintenant s'acharner à Caldius, caries caldiistes triomphaient des derniers malauviens et les plus chaudes sympathies se refroidissaient autour de l'ex-prophète.

Les choses avaient marché si vite dans ce frénétique pays de Séneste, que la représentation du Prométhée déchaîné tomba juste au milieu de ces virements d'opinion. Le fait d'avoir été prévenus trop tard, par le subterfuge de la régente, indisposait les étrangers. Beaucoup qui avaient l'habitude de ce pèlerinage n'avaient pu quitter leurs affaires. Chaque train déposait à la gare des groupes de gens connus et inconnus, Anglaises et Anglais aux profils de poissons mornes; Français gesticulants et bavards; épais Flamands; raides, arrogants Prussiens serrés dans leurs redingotes : du Nord, du Sud, d'Europe et d'Amérique débarqua cette cohue bizarre et polymorphe au dedans et au dehors, qui quadruplait en quelques jours la population sénestoise, faisait la joie des hôtels ordinaires, la fortune des loueurs de petites maisons ou de grands caravansérails qui sortaient du sol à ces occasions. La plupart étaient tenus par Jalan, qui joignait les fonctions de propriétaire transitoire à celles de directeur de théâtre.

La pièce et l'interprétation n'avaient pas souffert des récents épisodes. Les acteurs savaient leurs rôles sur le bout du doigt et comptaient sur un succès. Ils avaient vu triompher le maître trop de fois pour ne pas croire qu'il dompterait ces humeurs momentanées. Mais les voyageurs, qui se retrouvaient pour la plupart depuis de nombreuses années et formaient des groupes sympathiques et bruyants, logés, soit à l'hôtel, soit chez l'habitant, et qui arrivaient pleins du désir de la réussite et d'attendrissement sur les

malheurs de Malauve, restèrent stupéfaits des propos qu'ils entendirent. De rares privilégiés, hauts fonctionnaires, chargés d'affaires, ambassadeurs, princes même logeaient au palais. Ceux-là furent prévenus tout de suite. On ne s'étonna pas que Malauve, à cause de son deuil, n'eût pas été invité au banquet traditionnel qui avait lieu la veille du premier spectacle; mais quelle fut l'émotion générale d'entendre la régente, pendant tout le diner, briser à petits coups la statue morale qu'elle avait élevée à la gloire de son illustre sujet. Elle le déclara ingrat, perfide. Les séries de ses allusions, elle les connaissait par cœur, à force de les avoir répétées, et chacun de ses familiers savait aussi où et quand il fallait ponctuer ses outrages, attiser sa colère, doubler la valeur des mots perfides. Les convives célèbres avaient été encadrés de telle façon que d'adroits chuchotements, des demi-confidences présentèrent sous un jour horrible ce dont la souveraine ne donnait qu'un profil dédaigneux.

Les invités apprirent là en une fois le départ de Mme Malauve, les détails secrets des drames successifs, les raisons du suicide de Suzanne et d'Eucrate et les fables et légendes parasites de ces réalités. Tronquin et Aldébrat présents n'élevaient point la voix en faveur de leur ami, sachant qu'ils activeraient l'incendie et se contentèrent de noter les attitudes des assistants. Faldati, le prince deMeudon, le baron Dupré, essentiellement lâches, flagorneurs du pouvoir, aplatis devant les titres et la puissance, ne firent, la première surprise passée, que renchérir sur les attaques. Ils lâchèrent Malauve avec grâce. L'Italien manifesta les subtiles ironies de sa race, le Français la mobilité de la sienne. Ce fut, parmi la circulation des cristaux rares, des vins exquis et des pièces merveilleusement parées, un murmure général et confus contre les traîtrises de Malauve â l'égard de la régente qui l'avait comblé de tant de bienfaits, dont on se rappelait encore la charmante initiative pour la fête du

grand ingrat, l'été précédent. On citait des dates. On corroborait des suppositions. Les Princes étrangers secouaient la tète avec dégoût. Qui aurait prévu cela? Comment le génie ne concorde-t-il pas avec le caractère? Quelle tristesse d'être forcé de mépriser celui qu'on admire! Après l'homme on passa aux œuvres et des doutes sérieux furent émis sur leur immortalité. Il avait perverti les consciences. Le Chaminant n'avait pas été le seul à subir son influence pernicieuse. Il était, par son pessimisme, responsable d'une grande désolation en Europe, de bien des suicides. Il avait mis tout son talent au service des pires causes. Il favorisait les révolutionnaires. Les gouvernements, dont quelques-uns étaient représentés à la table royale, feraient bien de prendre garde à la propagation de ces germes néfastes. Il ne fallait pas que la génération montante eût la vie gâtée en venant au monde par un excès d'analyse. Le baron Dupré fit des mots sur son ami qui excitèrent beaucoup de rires, en long, en large, ou des demi-sourires, suivant les nationalités, et montrèrent des dents de valeurs différentes, n Ce n'est plus Y Astre noir, c'est Y Astre terne, » dit au milieu du brouhaha une voix inconnue et mordante. On s'excusa presque d'être venu à Séneste pour la représentation à laquelle la régente déclara qu'elle n'assisterait pas : «Non, non, je m'en désintéresse, j'aurais trop de douleur. Cela me rappellerait ma confiance, les bontés que j'ai eues pour cet homme. Dire que je lui ai consacré un théâtre despotiquement, envers et contre tous, n'est-ce pas, Tronquin? Ah ! je suis bien récompensée, il souille mon règne! Heureusement, je me rattraperai avec le Rempart de verre, qu'après la pièce de ce monsieur va monter Jalan sur mon ordre, et à laquelle vous serez tous conviés; je veux qu'il y ait là un beau tapage. »

Elle alluma ainsi la jeune gloire de Caldius, invité au banquet, placé en bonne place, et à qui l'on préparait ce coup de théâtre. Il fut modeste et exquis pendant que l'on

vantait ses mérites, ses vers magnifiques que beaucoup approuvaient de confiance, ne voulant point avoir l'air de les ignorer. Bilboquet défendit faiblement Malauve, juste assez pour le faire accabler davantage : « Rappelez-vous sa conduite envers vous, son fidèle disciple, s'écria la régente. Vous qui avez poussé l'abnégation jusqu'à rester si longtemps dans l'ombre, conscient de votre valeur, pour ne point obscurcir sa gloire usurpée. Dans quelle indignation j'étais à sa fête quand il railla votre pièce en son honneur, trop belle pour lui, en vérité. Je vois encore votre désespoir, brave et grand homme, et les larmes dans vos yeux. Vous aurez votre revanche, cher méconnu, je vous le jure. Vous êtes, vous, non seulement un admirable poète, mais encore un coeur excellent. »

On se leva; tout le monde but au triomphe futur du Rempart de verre, et l'on promit d'y venir en masse. « Nous n'avons pas besoin de la foule. Cette élite nous suffit. Et faites pour ce digne sujet, vous tous mes convives bien-aimés, ce que vous avez fait pour un indigne. Apprenez à l'admirer. Influencez vos concitoyens. Prêtez vos forces aux idées nouvelles, saines et réconfortantes de notre Caldius. » Alors Brobers surgit, et, interrompu par des applaudissements enthousiastes, récita une pièce de vers à la louange de Bilboquet.

« Eh bien, murmura Aldébrat à Tronquin, je crois l'affaire de notre pauvre ami réglée.

— ■ 0 fortune! » répondit le vieux général, avec un plissement sarcastique de son masque sénile.

Ce qui s'était passé en grand au palais se reproduisit en petit par tout Séneste. Du plus riche intérieur au plus médiocre, en quelque endroit que l'on hébergeât des étrangers, ce furent les mêmes imprécations, les mêmes révélations, le même dénigrement de Y Astre noir. Puis il y avait là des thèmes émotifs puissants, Suzanne et Eucrate morts, Clotilde martyrisée, emprisonnée. Toutes les femmes en voulurent à Malauve. Celles qui l'admi-

raient le plus le détestèrent d'avoir ainsi brisé l'image qu'elles se faisaient de lui. Ce furent, dans les ménages, bien des discussions où comme toujours les épouses l'emportèrent. Aux critiques influents on raconta la façon dont on parlait d'eux cbez l'impudent philosophe, les railleries dont on les accablait dès qu'ils n'avaient pas l'éloge assez prompt. Malauve ne se gênait pas pour dire que quelquesuns d'entre eux étaient payés par la régente, et ce reproche de vénalité leur fut particulièrement sensible ; jusqu'aux reporters qui couraient prendre leurs renseignements à la Gazette de Séneste et qui trouvèrent là le fringant et sémillant Brobers. « Notre ex-grand homme a rendu fou Le Chaminant. Il en rendrait fou bien d'autres si on le laissait faire. Mais, vous savez, son règne est fini. Le vent ne souffle plus de ce côté. Apprêtez-vous à célébrer Caldius, notre nouvelle gloire, jeune et déjà mûre. Nous vous donnerons tous les détails possibles sur le Rempart de verre qui succédera vite, espérons-le, à l'œuvre sénile que vous allez entendre. Le Prométhée déchaîné! Ah, ah! En voilà un qui ne tiendra pas l'affiche! » En même temps Caldius invitait à un repas somptueux tous les représentants de la presse. Jusque dans les couloirs d'hôtel et les chambres meublées on écouta les chuchotements des garçons et filles de chambre qui racontaient à monsieur et à madame les débordements du philosophe. C'était dommage. Un homme qui avait eu tant de valeur ! En cinq jours, grâce à cette agitation des esprits énervés par le voyage, l'attente dune œuvre discutée à l'avance, les pèlerins venus dans des sentiments bienveillants étaient retournés de fond en comble. En se rendant au spectacle ils savaient et se répétaient qu'ils allaient entendre la mauvaise production d'un méchant homme que ses meilleurs amis avaient abandonné.

Malauve ne bougeait toujours pas de chez lui. Il regardait, par les tristes fenêtres de son logis, aller et venir sur la place des étrangers dont il reconnaissait quelques

silhouettes. Il ne croyait guère à l'insuccès, confiant dans l'animation d'une salle de spectacle qui, bien que prévenue, se laisse aller tout de même à ses élans spontanés, si ce qu'on lui offre est vraiment beau et saisit les cœurs d'une main rude. Il avait appris le souper de la régente, mais depuis quelque temps trop d'amertumes réunies lui donnait un peu de cette philosophie du caractère si différente de la philosophie des idées. Il avait consigné sa porte aux curieux qui d'ordinaire venaient en foule visiter le temple et la divinité. Par leur petit nombre cette année il se rendait compte du sourd travail qui s'accomplissait. Il n'avait reçu les cartes ni de Faldati, ni du prince de Meudon, ni du baron Dupré. Quant aux deux premiers, il s'attendait à toutes les lâchetés. N'étaient-ils pas des diplomates? Le troisième l'étonnait. Il ne vivait que par lui. 11 lui devait toutes ses relations. Et puis peutèlre était-ce excès de discrétion. Tout se verrait après le Prométhée. Il savait la trahison de Brobers. Il était sans nouvelles de Diéman et de son préféré Petit Julvin dont l'absence lui était sensible. A part ceux-là, les autres venaient le voir. Il était reconnaissant à Méron de ne pas avoir suivi son oncle Caldius dans sa défection bruyante. Il se levait de bonne heure, très énervé et se mettait au travail près de Clotilde. La jeune fille était au courant de tout et souffrait en silence. Ses grands yeux étaient perpé tuellement remplis de larmes. Elle avait d'excellentes nouvelles de sa mère et de son frère, mais elle sentait dans leurs lettres la décision irrévocable de ne plus revivre auprès de l'homme qui les avait tant torturés. Aux premiers aperçus de la disgrâce, elle avait écrit à sa marraine un petit mot tendre et suppliant. Elle avait reçu une réponse ambiguë, assez sèche. De ce côté-là encore tout semblait définitivement brisé. Et parfois, regardant le vieillard, songeant au mal qu'il avait fait, elle se demandait s'il ne méritait point l'abandon de tous et cet isolement farouche. Puis le sentiment filial revenait en elle.

Elle avait honle de ses pensées. Sans doute il était coupable, mais il ne pouvait l'être à ses yeux. Son excuse était le génie. Élevée à l'ombre des pensées paternelles, Clotilde en connaissait la grandeur, et, chez cette fille intellectuelle, l'admiration passionnée du vaste esprit dont elle tenait, dominait tout le reste. Une fois, à la réception du courrier, elle se trouva mal. Un anonyme l'avertissait des bruits immondes qui la liaient à la honte paternelle. Louise la fit revenir à elle, éperdue. Heureusement elle ne savait pas lire ; car Clotilde en se réveillant la vit tourner et retourner la cause infâme dans ses mains rugueuses. Elle se précipita sur le papier, le déchira en mille morceaux. « Pourquoi triste? Lettre de madame, mademoiselle? — Non, Louise, une lettre du diable. » Elle passa plusieurs jours dans les pleurs, puis il se fit en elle une révolution. Ses souffrances prirent un caractère plus aigu, intolérable, et elle avait des nuits sans sommeil toutes d'angoisse, qui creusaient encore son pauvre visage. Elle eut peur de la mort, une peur affreuse, nourrie de toutes ses lectures, de tous ses doutes. Aldébrat la rassura et lui promit une vie aussi longue qu'aux plus fortunés des humains: « Vous avez votre croix, ma chère enfant, vous la porterez longtemps, longtemps. Le destin conserve ceux qu'il frappe. »

Le matin du grand jour, on entendit les porteurs de la Gazette glapissant la représentation. Il tombait des déluges de pluie. Personne dehors, sauf quelques chiens qui s'empêtraient dans une boue infâme. Pour détourner son esprit de cet événement qui devait avoir, au point de vue de sa chancelante renommée locale, une telle importance, Malauve demanda à Clotilde de lui faire des lectures sombres, décourageantes et qui rabaissent l'orgueil. Dans les dispositions d'esprit où tous deux se trouvaient, ils sentirent pénétrer en eux, avec une morsure incroyable, l'eau-forte du grand Pascal, croix vacillante près d'un gouffre, au bas de laquelle un larron détaché se tord de

souffrance, tandis que l'autre en face raisonne et discute. Puis ils écoutèrent le Sermon sur la mort de Bossuet, écho magnifique et prolongé d'hyperboles qui vibrent si longtemps à travers la cathédrale du cœur. La liseuse faisait une panse. 11 regardait son beau front, ses yeux pénétrants où brillait un douloureux éclair. Des rafales de pluie, issues de nuages désolés, frappaient la vitre, telles une colère et des imprécations liquides; alors V Astre noir se retrouvait lui-même et il développait à la jeune fille la profondeur des grandes phrases, la série formidable des causes qui font notre perpétuelle angoisse. Un à un il prenait le bonheur, les espoirs, les offrait en holocauste aux statues des hauts penseurs. Les heures couraient vite, frappées d'angoisse.

Vers le soir arriva Piéval. Il raconta en balbutiant qu'on avait de mauvaises nouvelles. On parlait d'une cabale organisée. Le pauvre garçon semblait déconfit. « Hélas, voici mes soutiens, » songeait Malauve, et il rappela l'année précédente, la foule, certaine du succès, encombrant la maison. Piéval ajouta que les disciples viendraient dans la nuit apporter le résultat.

Le père et la fille eurent du mal à tuer le temps. D'ordinaire ils jouaient aux échecs et alors oubliaient tout dans les calculs de ces petites pièces où nous plaçons nos ambitions et qui font de nous pour quelques minutes des conquérants à la volonté énergique et tendue. Ce soir-là, ils ne purent fixer leur attention. Leurs imaginations se représentaient la salle comble, les acteurs jouant, le destin fier de son pouvoir. Malauve entendait toutes les sonorités de la musique d'Etter et de sa prose étincelante. Il savait les moments précis où les cœurs entreraient dans l'étau, où le frisson de Part zébrerait poitrines et vertèbres. Il suivait minute à minute les épisodes du Promélhée déchaîné, les gestes de Marie Lacerna et de son partenaire, les changements de décor, l'activité des machinistes. La douce Clotilde comptait mentalement.

Elle allait ainsi jusqu'à 150, puis revenait. 150 lui parut d'abord un nombre de succès. Ensuite elle le pensa mauvais et alla jusqu'à 160. Puis il lui sembla que l'impair était préférable, et elle se fixa à 181. Les pas de Louise et d'André les irritaient. Comment se faisait-il qu'un maudit chat miaulât ainsi dans le voisinage ? Le salon tout en bois clair s'illuminait facilement de l'unique lampe près de l'échiquier, et l'on voyait avec netteté les dessins, les gravures de Goya et d'Albert Durer. Mélancholia symbolisait un pernicieux présage à Clotilde qui détournait ses regards de cette fatidique abstraction.

A partir de minuit, heure de la cessation du spectacle, ils ne respirèrent plus. Le temps serait long à travers cette boue pour venir du théâtre. On n'entendait nul bruit au dehors. Les objets prenaient un aspect ridicule, exaspérant, et les devises grimacèrent. Enfin l'on sonna : Malauve, se précipitant, ouvrit lui-même la porte à un groupe consterné, et tout de suite eut le sentiment du désastre. Avec des mines atterrées et des attitudes lasses, Piéval, Méron, Ennaïej, Von Bauqueinne, quelques autres pénétrèrent dans le salon. Ils étaient crottés et mouillés : « C'est une cabale indigne, une infamie ! s'écria Méron. On n'a pas voulu entendre un mot du troisième acte.

— Racontez-moi cela, mes pauvres enfants. » Et, tandis que Clotilde était bouleversée, Malauve les fit asseoir et se composa un visage stoïque, domptant sa profonde douleur. Alors il apprit, dans un tumulte d'exclamations, de contradictions et de fureur, que le premier acte avait été accueilli froidement. Des chuchotements, le ratage d'une lumière électrique, une corde descendue inopinément des frises au milieu de la scène avaient indisposé un public assez gelé et prévenu. Au second acte, la grande scène de Prométhée offrant son reste de foie aux enfants pauvres avait été huée. Dès lors c'avait été une bataille, les uns applaudissant, les autres sifflant, toutes les têtes tendues hors des loges, dilatées par des sentiments contradictoires,

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et Ton avait à peine écouté le drame. Même cérémonie pour le nom de l'auteur au baisser du rideau, minute ordinairement triomphale. D'abord retenus sur les circonstances de la défaite, puis animés par le récit et par cette fièvre qui pousse à exagérer jusqu'à ce qui est contraire à nos désirs, les disciples accumulaient les détails, les preuves accablantes. D'ailleurs ils consolaient leur maître, lui prédisaient de belles revanches. Mais ces frictions ne réchauffaient guère Malauve. La chute de sa pièce, c'était la catastrophe. Il ne connaissait pas l'insuccès. Certaines de ses œuvres avaient été plus ou moins bien accueillies, toutes avec déférence. Cette fois le respect semblait mort.

On resonna, et l'on vit entrer une masse boueuse qui faisait en marchant des empreintes énormes et déplorables sur le plancher du salon. C'était Le Chaminant. Il embrassa V Astre noir, poussa de profonds soupirs : « Déluge de doute et d'ignorance ! Crotte universelle ! Esprits matérialisés ! » et il montra ses chaussures. €ette accolade de la Sybille apitoya Malauve. Quelques larmes lui brûlèrent l'angle des yeux. Il se contint et regarda Clotilde qui pleurait, la tête dans ses mains. Il y eut un silence. Personne n'avait plus rien à ajouter, mais nul n'osait donner le signal du départ. Enfin Méron dit simplement : « Bonsoir, maître ; nous vous vengerons. » Et tous sortirent à la file.

Resté seul, le grand homme eut un accès de rage. Il jeta par terre une table, la reprit, la brisa en mille morceaux. Sa colère ainsi satisfaite, il se retrouva en face de son orgueil blessé, et une grande tristesse l'accabla. Mais il réfléchit aussitôt qu'il était perdu s'il faiblissait, et qu'il fallait tout de suite se mettre à l'ouvrage, changer le cap au besoin, et tirer parti des derniers événements par une belle satire qui grifferait la lyre de Caldius, la sottise des Sénestois et de la régente. En s'y prenant avec méthode, il était possible de remonter le courant, d'utiliser une attitude de révolte. Tandis qu'il se penchait vers sa fille,

la caressait, des plans s'ébauchaient dans son esprit. Il se demanda si ce lumineux salon, ces empreintes laissées par les disciples et ce vieillard tout chargé de gloire consolant son enfant sur la défaite ne feraient pas un bon début à une œuvre de colère et de flagellation dont il voyait déjà le titre: le Soir injuste et boueux de la vie. Les jours suivants lui prouvèrent qu'il était abandonné par la majorité de ses admirateurs. Les pèlerins quittèrent Sénesle. Il reçut un mot de Faldati, car le subtil Italien connaissait les brusques réveils de la fortune et ménageait l'avenir; de Monlay, de Wûrmer, de Néhier, rien. Westisson ne parut pas et ce furent les journaux américains qui, renseignés les premiers par le télégraphe, publièrent aussi sans commentaires la chute effroyable et stupéfiante du Prométhée déchaîné, reproduisirent une note sèche et blessante de Brobers dans la Gazette. Par les articles de fond des quotidiens et des revues on put voir manifeste l'évolution de l'esprit étranger. C'était des allusions plus ou moins claires à tous les événements d'une grande existence souillée. On s'étonnait que le théâtre de la Gloire représentât encore des œuvres aussi nulles que le Prométhée, alors qu'il y avait dans les cartons un chef-d'œuvre , le Rempart de Verre, d'un certain Caldius, jeune disciple de Malauve. Partout Bilboquet, malgré ses soixante ans, était ainsi traité d'adolescent et offert à l'enthousiasme des amateurs de nouveautés. Le lâchage était général. A peine quelques-uns çà et là restèrent-ils fidèles à leur admiration d'antan. Mais ils l'exprimaient timidement, comme honteux. On se rattrapait sur la musique, la meilleure partie de la pièce, affirmait le Phare de Moscou par la plume perfide de Mégatcheff. Etter bénéficiait du four de son illustre ami. L' Astre noir, qu'emportait son amour de l'analyse, s'amusa à suivre ainsi la marche et les changements d'attitude de la presse européenne. Partout, comme à Séneste, les envieux de cette gloire se mirent à

la curée. « Ils l'avaient dit et prédit que l'on reviendrait de cet engouement ridicule. Espérons que maintenant Séneste ne regardera plus avec mépris l'Allemagne, l'Angleterre et la France. » On expliquait comment cette réputation de Y Astre noir était un coup monté, une vaste entreprise dont un Américain, Gestisson ou Lestisson ou Westisson, avait été le Barnum. On reprenait l'œuvre de Malauve. Les plus transportés reconnaissaient leurs exagérations. 11 fallait rabattre du mot génie. Talent de second ordre. On sonda ses images, elles étaient creuses; plutôt de forme que de fond. Sa métaphysique était faite de pièces et de morceaux. Il avait imité Kant, Hegel, Fichte, Schopenhauer, Leibniz, Spinosa. Sartisse en plein Figaro renia son ami, et, avant que le coq eût chanté une fois, les vendeurs emportèrent un premier Paris intitulé la Salade où l'illustre plagiaire avait l'audace d'accuser Malauve de piller partout ses ingrédients indigestes, l'huile, le poivre, le vinaigre. Le morceau se terminait par une tirade patriotique et un éloge de Westisson bon pour écouler les produits de Sartisse à Chicago. Enfin dans tous les sens, tous les groupes et tous les pays, ce fut une dégringolade pareille à l'ascension et rythmique. Glotilde se désespérait de ces défections : « J'ai, lui disait son père, ma pénombre de mon vivant. » Et il lui expliquait qu'un rayonnement ne peut durer toujours, qu'il est dans la loi évolutive de jeter aux ténèbres ce qui a plusieurs années accaparé la lumière : « Maintenant, je me démode. On va cesser de me lire et on me niera sans me connaître, de même qu'on exaltera Caldius de confiance. Mais, si j'abandonne la couche des esprits d'élite, celle qui fait le vacarme autour d'un nom, j'arrive aujourd'hui aux médiocres, aux petits qui jusqu'à présent ne se sont pas occupés de moi et pour lesquels je suis la nouveauté. Comme eux grandissent à leur tour et que leurs esprits s'aiguiseront, j'ai là de belles récoltes, Glotilde, en perspective. Ainsi l'œuvre s'enfonce dans les

nations et les sociétés jusqu'à ce que la montée des couches inférieures la ramène au grand jour, mûrie par le silence et l'obscur. J'ai confiance; c'est l'important. Ce Prométhée déchaîné sera une pâture pour ceux qui aiment les trouvailles. Méprisé, non joué d'ici longtemps, il sera exhumé un jour, et c'est à lui qu'iront les bravos, car je sens qu'il est ma meilleure œuvre. Va, va, je serai un classique. » D'ailleurs il s'étonnait de voir la Hollande, une des rares contrées qu'il n'avait pas pénétrées jusqu'alors, l'adopter au moment où l'Europe l'abandonnait, le découvrir, et publier sur lui plusieurs de ces études complètes et fortes dont l'admirable Byvanck a fourni des modèles et qui font de ce petit peuple le roi de la compréhension occidentale : « Rassure-toi, ma Clotilde, ajoutait-il ; ton père n'a jamais été plus en possession de son talent. Positivement cette négation a exaspéré mes facultés. Mon intelligence me parait quadruple. Mon imagination aussi. J'assiste aux débats qui se font autour de mes lauriers. Dans les familles, les jeunes fils m'immolent. Ils apportent triomphants le premier ouvrage de Caldius : - -C'est cela, mon père, qu'il faut lire. — Le père parcourt dix lignes, hausse dédaigneusement les épaules : — Rendsmoi mon Eucrate, malheureux; ce n'est pas ton poètereau de Caldius qui remplacera jamais Malauve. — Mais papa, aujourd'hui c'est une affaire réglée. La chute de sa dernière pièce a bien montré qu'il était nul, un vieil idiot, un surfait. — Jeune serin! Lis-le donc. Je suis sûr que tu ne le connais pas. — Ces scènes se renouvellent partout. Je devine comment les choses se passent. Or tout me reviendra, et de mon vivant, Clotilde. J'aurai ce que peu d'hommes ont eu : une période d'éclipsé et, après, un renouveau d'ardeur. Je vais faire le politique, contraindre ma nature. Je sais le mouvement et la forme des grosses vagues intellectuelles qui accourent de l'horizon. Je me laisserai porter par elles. Nous irons loin. » Ce qui lui donnait confiance, c'est que la vente de ses œuvres, loin

de diminuer, augmentait, et depuis le Prométhée, pour l'admirer ou le combattre, on avait distribué des milliers d'exemplaires. Les traducteurs s'étaient hâtés.

Celui qui eût pu donner à Malauve le plus de renseignements était le baron Dupré. Tous les intellectuels auxquels il servait de courroie de transmission vers Séneste ignoraient sa rupture avec Y Astre noir et manifestaient leur étonnement, leur tristesse. Pourquoi le philosophe ne protestait-il pas contre des calomnies immondes? Dupré embarrassé répondait évasivement. Il ne voulait ni défendre le vaincu, ni avouer son abandon. Bientôt les lettres se firent rares, puis elles cessèrent complètement. Ainsi le baron se trouva rendu à la vie privée et puni de sa lâcheté. Il avait bien essayé de changer sa marchandise et de prôner Caldius à la place de Malauve, mais la gloire de Bilboquet était encore trop fraîche. Puis il y avait en Europe une certaine lassitude de recevoir toujours la lumière de Séneste, et, parce que l'on niait le génie de Malauve, on commençait aussi à moins croire à la supériorité militaire de Tronquin et médicale d'Aldébrat. La petite confédération portait ainsi le poids de la réprobation qu'elle-même avait soulevée contre son grand homme.

Quitter sa patrie à son âge ! Malauve n'y songeait pas. Là étaient toutes ses habitudes, puis les colères s'apaiseraient. Il espérait reconquérir ses concitoyens. Il savait qu'une grande partie de sa force était dans le terroir, que transplanté il perdrait de son autorité et même de sa valeur morale. Il connaissait trop le mécanisme de la diffusion glorieuse et la valeur d'un groupement comme celui qu'il avait organisé et qui venait de se dissoudre en quelques jours. C'était cela qu'il voulait reconstituer.

Désireux d'exciter un peu son imagination et de laisser le temps faire son œuvre, il entreprit un court voyage. Il partit en voiture, à petites journées, dans l'Allemagne, avec Clotilde et Louise. Ils traversèrent des campagnes tristes sous la pluie, des villes activées de soleil, d'une

architecture originale et d'une population qui leur semblait gaie par le gris de leurs âmes. Clotilde, qui n'avait jamais changé de place, se distrayait et s'amusait de tout et son père était heureux de la voir contente, car un sentiment nouveau d'apitoiement et de compréhension douloureuse germait en lui depuis les meurtrissures de son orgueil. Quand il s'affirmait plus fort que jamais, il sentait surtout grandir une conscience morale dont il avait jusqu'alors magnifiquement dépeint les nuances, mais par intuition seule. Ils couchaient dans des hôtelleries proprettes et Malauve, d'un pas vigoureux, marchait, quand il faisait beau, à côté de la voiture où sa petite paralytique étendue savourait les délices du changeant paysage que l'automne étreignait de sa luxueuse angoisse. Ainsi, tandis que Louise chuchotait près d'André, cocher par occasion, que les pas lourds des chevaux alternaient avec leurs ébrouements, le grand homme, tenant la main de sa fille devant un splendide aspect de plaines rousses et d'eaux tranquilles, parlait avec mélancolie : «Ma Clotilde, on m'avait prédit cette cadence. Je devais atteindre au zénith en été, puis descendre avec l'automne et l'hiver. Celte aventure m'avait toujours louché ; je trouvais beau de suivre ainsi le rythme des saisons, de parcourir parallèlement ces décroissances de la sève, de la verdure, de la lumière. La journée, quel emblème! Le matin : l'espoir, le départ, l'allégresse, bouillonnement d'idées par un jour pur; cela gazouille et frémit. — Midi : la plénitude. Le repas de la gloire ; on mange et l'on savoure. Puis le crépuscule et le soir, la décadence irisée, polychrome. Mais dans les rêves passent encore les plus merveilleux souvenirs, et j'en suis là aujourd'hui, le visage tourné vers les songes, écoutant leurs lointains accords. »

Un matin clair d'arrière-saison, comme ils passaient devant une demeure basse de pleine campagne, en regardant à une fenêtre une vieille dame qui soignait des fleurs, Clotilde eut un léger cri, et elle montra à son

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père MœeFélicie Malauve qui, au bruit de la voiture, s'était retournée et les reconnaissait elle aussi. L' 'Astre noir ne bougea pas, ne remua pas la tête, et suivit dans les regards de sa fille l'impression triste et poignante de cette séparation à courte distance. Gaston, sa femme et sa mère s'étaient installés là aux portes d'une vieille cité allemande, près d'un bois sauvage et délicieux, et tous trois, sans amour et sans haine, demandaient l'oubli à la nature. Malauve songea à Marie, mais il n'eut pas un tressaillement. La ruine de son ambition l'avait éteint sur bien des choses. Bientôt la maison ne fut plus qu'une mince surface blanche entre les arbres, et Clotilde seule, brisée par la double indifférence de ses parents, agrandit démesurément cette image.

Ils revinrent à Séneste au moment des représentations du Rempart de verre. Ce furent là des heures cuisantes. Voir un autre assis sur son trône, lorsque cet autre fut un vassal. Entendre autour de lui les applaudissements qu'il vous vole. La pièce eut un succès local, mais, quels que fussent les efforts faits pour étendre la renommée de Caldius, les étrangers ne se dérangèrent point. Parmi ceux de haute marque qui, lors du fameux souper, avaient promis défaire le voyage, quelques-uns seulement tinrent leurs engagements. D'ailleurs l'Europe allait se passionner pour des questions plus hautes. Le lendemain même du Rempart de verre, sur un motif de second ordre, et après insuccès des négociations diplomatiques, la guerre fut déclarée brusquement entre la France et l'Allemagne.

Ce jour-là, Tronquin était chez Malauve, dans une joie vive. Il s'informa à peine du voyage et des santés : «Eh bien, vous savez la nouvelle? Nous voilà désenguignonnés; enfin nous allons sortir de ces préoccupations enfantines et ridicules, des papotages et commérages! Le gros problème de vie et de mort va seul occuper le tapis.» Et la petite vieille frottait ses mains à mitaines, avec une allégresse diabolique : «Devinez qui dirige les troupes fran-

çaises? Mon général, le jeune homme dont je vous ai parlé. Ah, c'est un subtil ; il suit mon plan; il nous contourne et leur tombe dessus par trois routes à la fois. Ce garçon ira loin. Je ne suis pas prophète, mais l'Allemagne me paraît dans une mauvaise passe.» — «Tant mieux, songea Malauve, le ciel ne m'a pas complètement abandonné. Voilà une diversion à mon affaire, et les ténèbres pour Caldius. Après ces épisodes qui vont secouer l'attention, ma gloire ressortira peut-être, et je serai, quand on déposera les armes, le grand pacifique tout trouvé. » La voix sèche de Tronquin le tira de ses rêveries : «Quant à vous, mon ami, soyez désormais tranquille. Vous avez eu raison de faire une absence. Les esprits se sont calmés, la régente ne vous persécutera plus. » Il regarda dans tous les sens; à l'autre bout du salon, près de la fenêtre, Clotilde cousait, sans les écouter, avec Louise. Alors il ajouta tout bas, d'un timbre nouveau, timide et fat, comique dans sa personne étroitement nerveuse : « Je suis l'amant de la belle Clotilde, mon cher, je remplace les leçons de philosophie.... Le confesseur de ma souveraine. Le maréchal d'Ancre. Parfaitement... Pourquoi elle céda, l'altière Clotilde? Mon Dieu, plus d'intrigues, désœuvrement, boutade. Je savais qu'elle se ravitaillerait dans ma place, c'était fatal. Maintenant, mon bon, je m'occupe de vous. On vous oublie d'ailleurs. Je suis heureux; mes deux passions se réalisent, celte femme et une bonne guerre. Car, vous savez, ce ne seront pas des escarmouches. Ils ont des explosifs, de quoi faire sauter des montagnes. Si le général français applique à la cavalerie ces sapes de terrains que je lui ai confiées dans l'enthousiasme de son enthousiasme, diable, diable, l'Allemand passera un vilain quart d'heure! »

Le sentiment de Malauve fut de la jalousie. Il n'avait pas eu la régente par une retenue slupide. Cette femn e fiévreuse, dans ses frêles peignoirs, c'était une citadelle de carton dans la tempête, et ce petit homme acharné,

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patient, méthodique, avait attendu l'heure, la minute, et, de ce trône changé en lit, maintenant le protégeait.

La vie reprit peu à peu son courant. Clotilde et son père se livraient à un travail ponctuel. Leur double esprit, qui ne faisait qu'un par la solitude et la communauté de la besogne, les élevait au-dessus des contingences. Dans les fictions où se plongeait le grand homme et où il entraînait sa fille, ils oubliaient la réalité. L'Astre noir vivait chacun des personnages de son nouveau drame, se fatiguait de leurs actes excessifs et s'oppressait à leur angoisse. Il faisait partager sa passion à Clotilde qui copiait les feuilles manuscrites et guettait le plaisir d'une belle image, d'un mot brûlant. Elle menait près de ces êtres-là une existence chimérique à laquelle elle ajoutait encore, ce qui lui faisait du rêve au second degré. Les métaphores étaient ses amies. Parfois elle donnait à Malauve un conseil, toujours juste et d'une finesse aiguë. Il admirait en elle sa puissante faculté d'hypocrisie, car elle n'avait jamais été non plus ni guerrier, ni poète, ni laboureur, et cependant elle trouvait les réponses caractéristiques de ces fictions, brèves et troublantes et telles qu'on ne pouvait ensuite les supposer autres. Comme il n'y a qu'un geste sublime, il n'y a qu'une phrase sublime, fulgurante et rapide, une phrase geste. Tous deux se communiquaient leurs découvertes, s'amusaient des complications où s'engageaient les fils de leurs pensées.

Ils avaient des visites fréquentes. Les fidèles tenaient à affirmer leur constance et suppliaient le maître de reprendre ses lectures et causeries d'autrefois interrompues depuis le Banquet de Platon. Mais il résistait, absorbé dans son labeur. Le petit groupe se reconstituait. Von Bauqueinne, Ennaïej et Etter avaient victorieusement repoussé toutes les tentatives de la faction caldiiste. Qu'importait un versificateur au mathématicien? Il adorait dans Malauve l'enfilade géométrique des raisons, le perpétuel effort

pour tout analyser, effort qui venait d'un amour inconscient des hauts calculs. Il intégrait les âmes. Puis Von Bauqueinne triomphait de la trahison de Monlay et de Wiirmer. Voilà ce que valaient ces observateurs de la nature et ces gratteurs d'inscriptions! Tous des lâches et des farceurs abominables ; aucune rectitude dans le cœur, pas plus que dans l'esprit. Ennaïej admettait Malauve dans ses nuages, personne autre que lui, et, de nature généreuse, il méprisait cordialement Caldius. Il faisait la distraction de Clotilde pour laquelle il éprouvait une passion mystique. La petite paralysée lui ouvrait des horizons infinis. Elle lui donnait une partie de son âme qu'elle n'offrait même pas à son père, parce qu'il ne l'eût pas comprise, qu'il l'eût froissée de ses mains trop rudes. Avec Ennaïej elle partait légère vers les cimes éternelles, et ils avaient ces sensations de plein air, de béatitude et d'alacrité que l'on éprouve sur les hautes montagnes après les derniers glaciers. Ce garçon blond et pâle apportait une fraîcheur spirituelle : «C'est notre iceberg!)) disait en riant Malauve.

Quant à Etter, il tombait à l'improviste, sans saluer personne, et se précipitait au piano. C'était alors un déluge de sons, un écroulement de notes fantastiques ; puis de cetohu-bohu, de ce chaos se dégageait, se précisait peu à peu, par une formation lente, une mélodie délicieuse, dentelle revêtant toute une splendeur symphonique, Il allait jusqu'à ces limites exquises où le juste voisine avec le faux, accords imprévus qui mêlent tous les timbres en un seul, étrange et divin. C'était l'embryon d'un art nouveau, le tourment d'une âme qui se cherche et ne se trouve jamais. Cette musique frémissait l'avenir. Il rejouait les airs du Prométhée déchaîné, chaque fois avec des regrets et des imprécations. Quand Clotilde et Ennaïej causaient, il leur cherchait des motifs mystiques. 11 exprimait le cœur de chacun par un accord, et Louise, sans comprendre, riait du sien qui était à la fois adorable et

cacophonique, « goutte d'eau de mer en suspension dans un diamant» formulait Malauve.

Venaient aussi Méron, Piéval, et les disciples demeurés fidèles. Par eux on avait des détails sur les intrigues de Galdius, ses roueries de mauvaise vieille femme, ses infamies à l'égard de son ancien patron. Méron ne ménageait pas son oncle. 11 le suivait pas à pas. Il établissait des contrescarpes, des contre-mines et s'amusait follement des tours qu'il pouvait ensuite raconter à Y Astre noir. Étant au mieux avec les typographes, il introduisait des coquilles dans la gazette dirigée par Brobers, et une fois le nom de Galdius fut remplacé par Bilboquet, ce qui fil scandale.

Aldébrat se présentait au sortir de ses consultations, accablé de fatigues, bientôt suivi de Tronquin. Le général avait quelquefois de drôles d'air. Sa nouvelle vie n'était pas rose. Au regard malicieux de Malauve, il se sentait compris et dépliait lui aussi son démoniaque et fin sourire. La belle Clotilde était heureuse d'avoir sous la main un petit être volontaire à secouer, agiter, repousser, ramener, haïr et adorer dans la même minute. Tronquin jamais ne se fâchait, ne se rebutait. Il était redouté au palais parce qu'il connaissait toutes les intrigues et ne plaisantait point dans la vengeance. Il avait le génie de l'espionnage. On lui faisait des rapports sur les conversations des domestiques, des chambellans, des dames et demoiselles d'honneur. Il contrôlait les uns par les autres. Il compromettait habilement sa souveraine. La ville entière savait sa bonne fortune et l'en respectait davantage. On estimait la régente de prendre un pouvoir féminin sur le meilleur général de Séneste, qui était aussi le meilleur du monde, et l'on attribuait à la raison d'État ce qui sortait surtout de l'irraison des sens et du désœuvrement.

Enfin la distraction suprême était Le Chaminant. L'exdirecteur de la Gazelle était demeuré d'une constance inébranlable. Quand on disait en sa présence du mal de son

grand ami, il s'écriait d'un ton inspiré : « Fumez, fumez de rage, misérables bûches! » Chaque soir il entrait, s'asseyait, tenait des discours dont les uns s'adaptaient à la circonstance, les autres discordaient étrangement. Dans tous il y avait une impression curieuse, ou une anecdote, ou une calembredaine, une recherche baroque de sonorités semblables. Som imprévu faisait rire. On mettait la Sybille sur son trépied et on lui demandait de conjecturer l'avenir. Il faisait des réponses ambiguës. Ses paroles avaient un double, un triple sens, une quantité d'interprétations possibles. Il y était souvent question d'un banquet, de cris d'enfants, de lumières éteintes. Là avait commencé sa folie, dans ce jardin qu'il observait d'un vague regard, la tète appuyée aux vitres du salon.

Les courriers et revues de l'étranger arrivaient en moins grand nombre, et Malauve avait pris le parti de ne point les lire. Il s'en voulait des stériles accès de tristesse où le plongeait parfois telle injustice, telle stupide calomnie née à Séneste et propagée partout grâce aux voies de communication que, victime de ses propres habiletés, il avait lui-même établies. D'ailleurs les hostilités engagées entre la France et l'Allemagne prenaient maintenant le premier plan. Les arts disparaissaient derrière la rude et bruyante silhouette de la guerre. Tronquin devenait bavard. Il couvrait les tables de plans sur lesquels il promenait des petits soldats et il expliquait à ses amis ce que faisait le jeune général français, ce qu'il aurait dû faire, la campagne qu'il fallait mener. Ennaïej et Clotilde le suivaient avec une curiosité passionnée. C'est qu'à ces moments le duc de Séneste était animé par un démon intime. Sa physionomie s'éclairait : ses yeux devenaient tisons. Ses jambes s'agitaient de saccades perpétuelles et menues. Il gardait et tripotait dans sa main fine ses éternelles mitaines. Oubliant la qualité de ses interlocuteurs, il se croyait à un conseil de guerre où lui-même jouait tous les personnages à la fois, s'irritait, se persuadait, s'a-

paisait, ne demandait qu'à se laisser convaincre : « Pourquoi ne prenez-vous pas du service dans l'une des deux armées? lui disait Ennaïej.

— Ah, jeune homme, Allemands et Français me l'ont proposé chacun de son côté. Je sais ce qu'il en est. J'ai déjà servi de cette manière en Turquie. Les soldats ne vous obéissent point Ils doivent sentir que l'homme qui les conduit est de leur race. C'est stupide, mais c'est ainsi. Autrement il y a des courants magnétiques qui ne s'établissent pas. Puis l'on est toujours un subalterne. Ce qu'il me faut à moi, c'est un commandement en chef sous ma responsabilité propre; ne dépendre que de moi-même.

— A qui donneriez-vous la préférence? Aux Allemands ou aux Français ?

— Que m'importe ! Un bon général n'a pas de patrie. 11 aime la guerre parce qu'elle est la guerre, le tumulte ordonné, les jeux de la mort et du hasard, le déploiement au paroxysme de toutes les forces humaines, un volcan de fatalité qui lancerait des laves de vouloir. Cela se fait avec des hommes; que ces hommes appartiennent à telle ou telle nationalité, c'est indifférent. Quand j'étais petit et que je jouais aux soldats de plomb, je ne faisais jamais attention à leurs couleurs.

— Pourtant, objectait Ennaïej de sa voix de rêve, vous fortifiez votre pays?

— Parce que j'y vis et qu'il n'y a que lui qui m'occupe. Mais croyez-vous que mon destin soit heureux? M'ètre toujours renfermé dans la théorie, ou dans cette demipratique de la guerre, qu'on appelle les fortifications et qui ne sont que de la guerre morte. Ceux qui dirigent des forces énormes, des fleuves humains, ceux-là existent. Grâce à la hiérarchie, cette causalité en action, ils font pénétrer leur vouloir jusqu'au dernier échelon de la pâte qu'ils triturent, et, tout à coup, un mouvement minuscule dans cet immense organisme, la révolte d'un rouage mal graissé les contraint à modifier tout de suite leurs plus

chères, leurs plus hautes conceptions. Voilà ce qui s'appelle vivre!» Et les petits genoux s'entre-choquaient et Tronquin faisait des gestes saccadés, tel un soldat qui marche dans un rang idéal.

Cependant Malauve causait dans un autre coin avec Aldébrat et Méron. Il leur expliquait ces pénombres où tombent les réputations : « Les générations qui viennent, mes chers amis, ont une tendance à tout renouveler et chaque vingt ans croit avoir la vérité dans sa poche. Il faut passer par là. Aussi les devanciers semblent odieux et ridicules et absolument fermés au nouveau. Pour ceux qui comme moi ont été toujours de l'avant, il est difficile de les attaquer. Mais il y a un procédé plus simple. On ne les lit plus. Il arrive un moment où la réputation est telle qu'un génie est toujours admiré de confiance. On enseigne son respect aux enfants. C'est là une forme charmante de la gloire, le mirage du nom. Un tel l'a dit. Alors le grand homme devient un dogme, mais il subit toutes les vicissitudes de la foi, des croyances religieuses. Il est facile aux générations nouvelles de secouer cette admiration qui ne repose plus sur une connaissance exacte du sujet. Ils la rejettent aussi aisément qu'ils l'avaient acceptée, et cette routine de la jeunesse s'appelle : Marcher de Vavant, se débarrasser des préjugés. Les épisodes de Séneste n'auraient guère pu me nuire, s'ils n'avaient diaboliquement coïncidé avec le point où ma réputation au zénith ne pouvait plus que décroître : c'était fatal ; cela s'est fait. Quand j'ai vu ce lâche de baron Dupré, des snobs comme Meudon et Faldati m'abandonner, c'a été la pierre de touche; j'ai compris ce qui allait se passer. Donc on va m'enterrer vif. Je serai la tête de Turc. On extraiera de mon œuvre des citations tronquées qui toutes auront l'air de sottises. Me traiter de vieille bête sera un brevet de supériorité. Je ne crois pas Caldius appelé à me remplacer. Il n'a pas le coffre solide et les jeunes gens n'admirent que les jeunes gens ou des vieux

ratés qu'ils s'imaginent découvrir. Puis le tour d'esprit change actuellement. On court vers un certain mysticisme langoureux : sainte Thérèse au pays du Tendre. Ceux qui possèdent cette marque en bénéficieront. Ainsi les auteurs de toutes les époques et de tous les tempéraments sont à peu près certains d'avoir leur heure, suivant que la roue des opinions humaines amènera un chiffre correspondant à celui que la fortune avait tiré pour leur génie. Donc, quant aux générations montantes, mépris pour leurs prédécesseurs immédiats, et surtout ignorance de leurs efforts. Ils ne savent pas ce qu'ils attaquent. C'est là leur puissance , c'est là qu'ils puisent l'injustice nécessaire. Mais laissez-les grandir; alors ils se diront : Tiens, tiens, si je regardais un peu ce qu'il y a dans ce Malauve que j'ai tant dénigré, dans cette vieille bête que savaient par cœur mes parents et qu'on m'obligeait à apprendre. Ils lisent d'un œil libre; ils s'abordent, stupéfaits de leur découverte : Sais-tu que nous étions fous! C'était beau ce Malauve. La nouvelle court de bouche en bouche ; il se fait des articles, un vacarme de reviviscence. La machine à gloire refonctionne. Oh, que je vois nettement cette suite de phénomènes !

— Mais, mon maître, objecta Méron, cette thèse est peutêtre valable pour Séneste; pour l'étranger, la question se complique.

— Nullement. » Et Malauve, activé par la démonstration, formait un curieux contraste à Tronquin, grand, le buste droit, la figure hérissée de ces poils de chat qui semblaient des projections intellectuelles, et qu'on s'attendait à voir grésille]' électriques sous le feu des regards, quand leur porteur s'animait. « Suis-moi bien : les étrangers acceptent nos gloires avec un certain retard. Elles prennent chez eux plus de stabilité. Ils ont les originaux ou les traductions. Dans le premier cas, tout lecteur est reconnaissant à l'auteur et fier de la peine qu'il a prise lui-même, porté à le trouversublime,à en faire sa chose, un piédestal

de sa vanité. Quand arrivent les traductions, les différences de tours d'esprit entre les peuples créent à elles seules une marque originale. Tous les rétrogrades crient à la sottise et à l'obscurité. Belle occasion pour les avancés de prendre la défense d'un chef-d'œuvre qu'ils se flattent de comprendre à fond. Et il est avéré que les révolutionnaires l'emportent toujours à un moment donné, parce qu'ils sont l'avenir. Ainsi les réputations ont plus de durée, de certitude à l'étranger que dans leur pays propre. Mon cas à moi est particulier. J'ai, grâce à Séneste et à sa forme çonfédérative, pu créer ici un petit organisme, machine extrêmement délicate et qu'il m'eût été impossible d'établir dans un grand État. De même Tronquin n'eût pu fortifier la France et l'Allemagne comme il a fortifié nos frontières. Ainsi les communications sont bien plus sensibles et retentissantes qu'elles ne le sont à l'ordinaire, et ma renommée, ma fortune subissant une atteinte violente à Séneste, celte atteinte a un écho soudain au dehors.

— D'ailleurs, ajouta Aldébrat, il y a là des raisons physiologiques. Les admirations sont des forces d'épuisement. Si les générations admettaient toutes celles des temps antérieurs, elles deviendraient improductives. Il est nécessaire qu'elles en secouent violemment quelquesunes, qu'elles ne se nourrissent que successivement de cette forte substance intellectuelle dont l'abondance est dangereuse à l'esprit. »

A ce moment Le Ghaminant prit la parole et tout le monde, soumis à une sorte d'action magnétique, l'écouta. Son allure inspirée, sa verve de prophète portaient ses mots jusqu'au fond des âmes : « C'est pourquoi j'ai crié, vous rappelez-vous, que j'étais en proie aux philosophes. Messieurs! que j'ai souffert! Notre Malauve causa ma folie. 11 remplit ma tète, cette courge — et il prenait son crâne à deux mains — de pépins extraordinaires; chacun était un monde d'autres pépins. Tous nous sommes de pauvres

fruits avec une peau toute mince. Dans les pépins sont les démons. Ils ont des formes humaines, ou de lecture et de souvenir. Ils peuvent rentrer les uns dans les autres. Messieurs, j'avaisune instruction solide et courte, conforme à ma capacité, une besace suffisante pour mes épaules. L' Astre noir m'a passé de son bagage à lui. Vrai Dieu, quelles nuits! Les philosophies battaient la chamade dans ma cervelle. C'était comme un appartement où des gens grossiers clouaient à la hâte des rideaux à grands coups de maillet et apportaient de beaux meubles en les fracassant. J'ai tant accumulé d'idées qu'elles sont sorties en mouvement, en épilepsie, en gambades; maintenant je suis à la phase sibyllique. La lueur que les pensées laissent en s'en allant m'éclaire l'avenir, puis, cette lueur disparue, je redeviendrai la bonne bête appliquée de jadis.

« Tra la la la la la la, oh oh. » Etter interrompit la conversation par une bacchanale retentissante qu'il accompagnait d'une voix de basse, chaudronnante et comique.

Quand Tronquin ne s'occupait pas de la guerre et ne faisait pas pour la centième fois le tour de ses casemates, émoustillé par les nouvelles belliqueuses et l'odeur de la poudre, il se livrait à la musique avec Clotilde. Tous deux s'étaient remis à la harpe et à la flûte sous l'œil bienveillant et mouillé d'Ennaïej. Mais d'autres jours le duc de Séneste voulait parler à Malauve seul. Il lui racontait son amour pour la régente, le martyre délicieux d'être aux mains de cette exaltée qui changeait de toquade vingt fois par jour, qui lui avait cédé par caprice et pouvait se reprendre de même, et l'extraordinaire lutte qu'il était obligé de soutenir. Il vantait à son ami les délices physiques de cette blonde enthousiaste, de cette liane jeune et vigoureuse, pourtant experte et façonnée, d'une chair qui connaissait le plaisir et ses plus subtils aiguillons. Dans une seule chose elle persistait, sa colère contre Y Astre noir : « Je fais les plus grands efforts pour la ramener à

vous ; c'est inutile. Je crois que vous l'avez offensée d'une manière plus obscure que nous ne pensons. »

Ces récits enflammaient Malauve. Jadis il avait ses actrices et des relations parmi les femmes des Méprisards, heureuses de satisfaire les passagers caprices du grand homme. Il se comportait en sultan intempestif avec une joyeuse imprudence; Marie Malauve et Suzanne de Soirre occupaient son imagination. Mais depuis les derniers drames il n'avait la possibilité de satisfaire ni l'ange ni la bète. C'était peu à peu la torture. Aussi redoutait-il ces entrevues où Tronquin, avec une persistance sénile, détaillait les attraits de sa maîtresse. L'Astre noir connaissait la fausseté de la théorie qui fait de la chasteté une condition de la vigueur intellectuelle, ayant écrit ses plus belles œuvres, les plus nourries, en pleine ardeur des sens, quand il menait de front cinq ou six aventures, et dans les voyages de jeunesse où s'était dépensée sa frénésie. Depuis la vingtième année, il était, à ce point de vue, resté le même, Sa vaillance n'avait point décru. Il se sentait aussi transporté que jamais, aussi capable de ravir d'extase un être jeune que lors de ses premiers rendez-vous avec la charmante Sénestoise dont la maison touchait à la sienne. Il n'avait dédaigné personne. Il se rappelait encore telle servante modeste et rude qu'il avait haussée par hasard jusqu'à son glorieux contact. Mais, quand il regardait la bonne Louise, ses joues rouges, ses fortes lèvres, ses yeux sans lumière et son air effaré, il se mettait à sourire. Il se trouvait dans la situation d'un petit enfant pas sage auquel on refuse ses plaisirs habituels et cette situation menaçait de se prolonger, car Tronquin lui apprenait les nouvelles théories de la régente sur la continence de ses sujets, théories qui naissaient sans doute du contraste avec son inconduite présente. Clotilde se proposait de ne tolérera Séneste nul relâchement des mœurs qui entrave le mariage et nuit à la population. Effrayée parla quantité chaque jour décrois-

saute de ses sujets, elle voulait faire des lois rendant la vie aussi insupportable aux célibataires qu'aux prostituées. Dans son entourage immédiat elle n'admettait nulle liaison; elle venait de casser son jeune secrétaire, le successeur de Gaston Malauve, pour un commencement d'intrigue avec une demoiselle d'honneur. Tout était à la chasteté.

Le résultat le plus net de cet état d'esprit fut un ouvrage sénile écrit par Y Astre noir, natte de luxure et de philosophie, qui plus tard, joint à son œuvre, devait, grâce à un inquiétant mélange, troubler les jeunes imaginations.

Il ne pensait plus à Marie Malauve. Il ne parlait pas à sa fille des lettres toujours semblables qu'elle recevait des disparus et, par opposition avec son ardeur réfrénée, son souvenir se reporta sur la pure image de Suzanne. Il résolut un pèlerinage qu'il projetait depuis longtemps. Accompagné d'Aldébrat, il fit le trajet qu'il avait parcouru si souvent, dans des états d'âme bien divers. Les gens qu'il croisait sur la route évitaient de le reconnaître ou le dévisageaient avec une curiosité haineuse : « Chose singulière que l'opinion publique ! murmurait Malauve à l'oreille de son courageux compagnon . Sentir contre soi l'hostilité de toute une ville. Je ne m'en explique point les causes. Les reproches d'immoralité ne sont pas sérieux : Galdius n'est point capable d'avoir retourné à ce point les esprits : non, sans doute au delà des raisons banales que nous pouvons découvrir, il en est d'autres d'ordre plus subtil, une sorte d'électricité positive ou négative que certains cerveaux dégagent. »

Ils arrivèrent chez les de Soirre. L' Astre noir, qui s'observait, ne sentit pas d'émotion. Le petit perron lui fit l'effet de quelques marches de pierre usuelles. L'escalier ne fut pas plus évocateur. Le philosophe souffrit. Il se demanda si la faculté d'analyse qu'il avait poussée à ses dernières conséquences, au perpétuel miroir de ses actes, de ses mobiles, ne lui enlevait décidément pas toute émotion, ne lui rendait pas toute secousse inorale désor-

mais impossible. La servante, d'abord troublée, mais impressionnée par la présence d'Aldébrat, les mena à la chambre de Mademoiselle. Personne n'y était entré depuis le drame. Tout était couvert d'une poussière qui fit aux deux amis l'effet d'une cendre triste. Malauve remarqua que ses photographies avaient disparu. La petite table, le buvard, l'encrier où elle cherchait les inspirations à ses lettres d'amour, rien n'avait changé de place. Ces objets familiers restaient là comme des gestes figés, des mouvements lugubres. La pitié ne venait toujours pas. Tout à coup l'Astre noir eut un regard d'effroi. Tl semblait que le rideau de la fenêtre s'animât d'un mouvement humain. Il allait et venait comme si des doigts le secouaient par le bas. Les deux visiteurs eurent la commotion brève du surnaturel, et le chat de Suzanne sortit des plis fragiles. L'animal aimait à rester dans cette pièce où il passait jadis sa vie heureuse, pelotonné près de sa maîtresse. A la vue d'étrangers son poil se hérissa et, frôlant les murs, il bondit vers la porte.

Aldébrat et Malauve se firent conduire à la salle à manger. Là le vieux de Soirre regardait des images près de son domestique. Il avait changé... Ce n'étaient plus des rides, mais de gros creux qui labouraient sa figure et il était en proie à une trépidation incessante et menue de tous les membres. Comme il se levait à leur entrée, le médecin le fit rasseoir et lui montra V Astre noir. Le père de Suzanne tendit les mains avec une joie confiante et le dur philosophe eut enfin sa secousse. Il resta fixé à sa place, regardant ces bras vides qui tremblotaient dans sa direction, sentant sur lui les yeux ironiques d'Aldébrat : « Voilà, mon cher, chuchota celui-ci, la preuve que tout pardon n'est que gâtisme. Pour que le monde vive, il faut la haine et la vengeance. C'est bien, mon pauvre vieux, c'est bien, » et il rabattit contre ce corps vibrant les longues antennes ridicules. Le vieux secouait toujours la tète avec béatitude. Son domestique jetait à Malauve de

furieux regards. Mais celui-ci ne les voyait pas. Il était maintenant au passé. Les panneaux de la salle à manger paraissaient éteints. Le ciel était gris; l'amour mort. Tristes et désastreuses circonstances! Aldébrat s'informait près du serviteur si le maître réclamait Suzanne : « Quelquefois, monsieur le docteur, il dit son nom et puis il pleure. Mais pour ça, il se cache. Ça n'est jamais devant le monde ; on dirait qu'il a honte. » Les deux amis quittèrent cette maison d'agonie, l'âme froide et les nerfs inquiets.

Quelques jours après, Louise tomba malade. Comme elle avait oublié son fichu pour partir au marché, par une pluie grise de novembre, elle revint toussante et frissonnante et se coucha. Aldébrat appelé l'ausculta, hocha la tête, prescrivit quelque chose et revint le lendemain. La situation était telle qu'il ne la cacha ni à Malauve ni à sa fille. Louise était perdue.

Clolilde passait des heures près du lit de fer, dans la petite chambre minable, ornée de quelques bizarres photographies représentant la fête de l'été dernier, les députations, la place encombrée de musique et l'arrivée de la régente. Louise formait une masse pelotonnée et toujours grelottante, ses pauvres cheveux de couleur indécise collés aux tempes par la sueur de la fièvre, et ses mains sèches crispant les draps rugueux. Sur le col bis de sa chemise pendaient quantité de médailles qu'avait jointes là la foi bretonne, et, quand elle n'avait point le délire, elle marmottait des prières infinies, les frêles sauvegardes entre les doigts. André, son mari, venait de temps en temps, les yeux agrandis de stupeur. Il se penchait vers elle comme un phoque sur sa compagne avec une gaucherie sinistre : « Va bien, Louise ?

— Mieux, mon homme.»

Quelques mots de patois breton, rudes comme les draps, gris comme la chemise, rauques comme la toux, et André partait sur la pointe des pieds avec de touchantes

précautions qui n'empêchaient point les grincements et criailleries de ses rustiques chaussures.

Clotilde se désespérait. Elle adorait Louise. Celle-ci faisait partie de la famille. Elle avait pris dans la maison une place considérable; puis entre la petite infirme et cette paysanne sur le gros bras de laquelle elle s'appuyait s'étaient faits des échanges obscurs. Les parties opposites de cette nature subtile et raffinée et de ce cœur fruste aux battements si nobles s'étaient jointes. Toutes deux s'entendaient à la muette par le contact d'un doigt, un regard. Et maintenant cette main de malade, que Clotilde sentait par intervalles la serrer fiévreusement, lui disait bien des choses : Pitié pour toutes deux; regrets de quitter la vie; fidélité de chien mourant. Pendant une accalmie, Clotilde la vit se dresser vers elle, de grosses larmes dans les yeux : « Qu'as-tu, ma bonne Louise ? Ça va mieux ; tu tousses moins.

— Mademoiselle bien malheureuse et André aussi quand Louise plus là.

— Comment? qu'est-ce que tu nous chantes, grosse bête!

— Oui, Louise partir, mademoiselle, et prier bon Dieu de vous appeler bien vite. »

L'Astre noir entra. Louise l'intéressait comme une image vivante du devoir et de la droiture instinctive dans une intelligence abolie. Debout devant elle, cherchant par les yeux de l'intuition l'âme de cette chose agonisante, il se demandait comment extérioriser cette splendeur intime. Le dévouement obscur, l'infatigable esprit de sacrifice sont merveilles enfermées, sans reflet. Le plus beau de la nature humaine se cache et meurt dans une toile grossière.

« Quoi donc au monde, dit-il tout haut, se parlant à luimême, quoi de plus grand que Louise? Elle suit sans raisonner une loi qui jamais ne l'abandonne, une ligne qui jamais ne devient courbe. Nous autres, qui nous

croyons forts et hardis, sommes ici de malheureux, d'impuissants hâbleurs. Voilà la grande, la vraie prière : demander aux parties frustes et nobles et instinctives qui résident au profond de nous de se développer, de prendre le pas sur les facultés desséchantes d'analyse, d'observation toujours fausse, facultés mauvaises de haine et de flétrissure. » Pendant ces paroles, oublieuses de la circonstance, prononcées d'une voix vive et persuadée, Aldébrat et André étaient entrés dans la pièce. En même temps Louise, échappant aux mains de Clotilde terrifiée, s'était brusquement rejetée eu arrière, et regardait désormais le mystère qui fixe lui aussi les yeux détruits des morts. Le transport de Malauve prit fin dans les larmes et le bruit sourd des genoux d'André tombé religieusement près du lit.

Exaltation triomphante de la mort! Ils comprirent tous à cette minute qu'il y avait dans la maison quelque chose de terrible et d'empesté. On n'y vivait point normalement. Clotilde se l'appelait malgré elle les paroles de son père sur la douleur, et la douleur réelle qu'elle ressentait en était moins sincère, doublée d'une contemplation coupable. L'esprit d'Aldébrat voguait ailleurs : « Où était donc celui de Louise et quel point très spécial, en se désagrégeant, entraînait aussi la chute du système? » Voilà ce que cherchait toujours le médecin : « Nous ne voyons pas la vraie naissance, songeait-il, puisque l'enfant est déjà formé lorsqu'il vient au jour, et nous voyons la mort. Mais peutêtre y a-t-il aussi une fin plus intime et que nous ne voyons pas, et la disparition du cadavre par la putréfaction n'est-elle pas d'ailleurs une seconde mort ? » Quant à Malauve, il avait à la fois le sentiment de ces choses et de bien d'autres. Il sentait flotter par la pièce au-dessus du corps de Louise, qui déjà devait se refroidir et se crisper, toutes les opinions des hommes, faibles et vacillants en face de ce spectacle trop fort pour eux, allumant en vain de pauvres cierges dans la tempête. Il vivait tour à tour

el avec une vertigineuse rapidité la vie des êtres présents, comme si leur contact lui laissait une empreinte. Il se figurait même qu'il pouvait vivre la mort de Louise, et, par un retour inévitable, il déplorait cette malléabilité universelle qui faisait de lui une machine à penser et à transformer les émotions en notions. Ainsi, devant ce cadavre d'un être simple et bon, que tous avaient aimé, la complexité intellectuelle empêchait la communion sentimentale ; et la figure du philosophe, après ces circuits, se plissa dans un abominable rictus.

Il eut encore cette impression plus vive le lendemain, dans une causerie avec André. C'était la première fois qu'il adressait à ce campagnard plus de trois paroles de suite, et il le fit venir moins pour le consoler que pour essayer de lire un peu, dans un livre à grosses lettres enfantines, quelques phrases du chapitre douleur. L'aspect d'André était terrible, maigre, creusé, plombé, le dos voûté, la démarche incertaine. Son maître essaya de l'enhardir. André fut gêné ; des larmes lui vinrent. Malauve continua. Il eut beau mettre toute son habileté, il sentait que ses mots restaient des mots, qu'ils ne portaient point; si simples qu'ils fussent, ils étaient encore dans un assemblage incompréhensible pour le malheureux qui le regardait mouvoir les lèvres, sans paraître entendre ce qu'il disait : « Et moi, ruminait le vieux philosophe, ne suis-je pas souvent dans cette situation ? J'ai créé en moi un autre être qui m'observe, me parle, m'interroge, si subtil et raffiné que mon autre, mon André, ne le comprend pas. »

A quelque temps de là Malauve était à travailler dans sa chambre au crépuscule quand André lui passa la carte d'Ennaïej. Le Suédois demandait au maître la permission de lui présenter quelques-uns de ses amis les réfugiés, et de l'entretenir d'une affaire pressante. Etonné de tant de façons chez un commensal qui avait ses entrées libres,

Malauve alla au-devant des nouveaux venus. Ils étaient une dizaine et lui parurent bien davantage, emplissant l'étroit escalier. Ils entrèrent, précédés d'Ennaïej, dans la pièce un peu exiguë pour leur nombre et où ils durent rester debout : « Maître, dit le Suédois, je vous amène les meilleurs des nôtres qui ont à vous faire une grave proposition. Avant tout, sommes-nous seuls ici?

— Vous le voyez, mon cher, absolument, » répliqua en souriant l'Astre noir, et il regardait avec curiosité ces figures de conspirateurs dont quelques-unes ne lui étaient pas inconnues; d'énormes barbes, des fronts exaltés, des regards ardents. La plupart bruns. Le plus petit, au visage mince et couvert de taches de rousseur, prit le premier la parole :

« Illustre camarade, pardonnez, mais nous ne devons jamais dire maître à personne, nous savons votre situation. Les Sénestois vous détestent, et la régente est contre vous. D'autre part vous êtes une force et beaucoup de gens vous admirent, vous respectent et gémissent de vous voir en quelque sorte prisonnier dans votre maison, abandonné de vos ex-amis et dans un état indigne de vous. Nous sommes ici une députation des réfugiés de Séneste. Tous nos camarades parlent par ma bouche. Nous ne sommes pas nombreux, un millier environ, mais passionnés pour la liberté. Les circonstances sont favorables. La France et l'Allemagne se dévorent. Les garnisons de Séneste peuvent être d'une heure à l'autre occupées. Le bourgeois est craintif; le général Tronquin est vieux. Donc coup de main tout préparé. Soyez notre drapeau. C'est pour vous l'unique occasion de mettre vos doctrines en pratique. Ce sera le signal de la délivrance pour nos camarades des autres pays. Il sera beau que Y Astre noir ait pris la tête de ce mouvement. Nous vaincrons ou nous périrons avec gloire, et pour la plus noble des causes. Nous vous avons choisi comme notre père intellectuel, et parce qu'Ennaiej nous a presque assurés de votre accep-

tation. Dans vos œuvres nous avons appris la révolte et le zèle pour la liberté. Nous l'avons perdue nous et vous. Voulez-vous la ressaisir ensemble? »

Il y eut un murmure approbatif. Malauve était ému et troublé, mais en lui la timidité d'action se préparait déjà à dompter l'idée aventureuse. Son audace était toute dans le cerveau, et rien ne passait dans les muscles. A peine le petit roux eut-il fini son discours qu'Ennaïej se leva solennellement : « Maître, j'ai pensé que vous diriez oui à tous ces braves gens qui viennent avec moi vous offrir de briser nos communes cliaînes. Nous allons créer à Séneste ce gouvernement idéal qui est l'absence de gouvernement, et vous serez le pouvoir de notre absence de pouvoir. On l'a dit avec raison, vous êtes le père de ces doctrines qui tendent aujourd'hui à devenir un fait, et quel fait, quel grandiose exemple donné par le créateur même! Vos livres ont enflammé nos esprits. Nous avons dégagé la pensée sourde qui vivait sous vos belles phrases : vous vouliez que l'homme fût complètement libre. Votre vie d'ailleurs, qu'on incrimine aujourd'hui, n'est-elle pas la preuve que vous réclamez toutes les indépendances? La fable, l'étroite morale de convention qui, comme partout, règne à Séneste, veut vous briser, parce que vous l'avez narguée, dominée. Aussi, maître, nous attendons votre réponse avec impatience et orgueil. »

Alors un orateur différent par la stature et la barbe se détacha du groupe à la fois arrogant et timide qui faisait dans la petite pièce un amas sombre et fruste, quartier de roc où se trouvait enganguée une pierrerie magnifique, et, marchant en marin, il vint cahin-caha se planter droit devant l'indécision de Malauve.

« Camarade, ils ont dit la vérité (il montrait Ennaïej et le petit roux). Nous voulons tout chambarder. On ne peut pas faire encore ça sur un gros pays. Ça nous désole. Ici, c'est possible. On se servira des travaux du Tronquin contre lui. La machine est prête, allume la mèche. Nous,

chefs des groupes réfugiés, on jure de ne pas reculer d'une semelle et de suivre ton mot d'ordre non comme chef, mais comme homme libre. Voilà. » Il tendit en arrière une main large et rugueuse, et, sans un seul mot, une dizaine de palettes semblables, porteuses de callosités et de serments, s'élancèrent. La pièce fut pleine de doigts tendus, tels de grossiers et fantastiques oiseaux immobiles. Puis elles se rabattirent d'un mouvement unanime et sec.

« Amis, répondit Y Astre noir avec assurance, son parti pris et la malle faite de ses arguments, merci d'abord pour la confiance que vous placez en moi. Certes j'aurais été heureux de participer à une libération du inonde et de réaliser ce que vous appelez mes doctrines. Certes Séneste fut injuste envers moi, et, hors du sentiment d'orgueil, il eût pu y avoir ici le sentiment de représailles; mais je veux dompter tout cela. Il est d'ui homme libre précisément de secouer sa passion comme une besace enflammée. Alors, ne songeant plus qu'; vous, je vous dis que les temps sont prématurés, que le! fruits rouges de la délivrance ne sont pas à point, et qu'à vouloir les cueillir trop tôt vous les gâterez peut-être. Songez aux désastres, aux massacres terribles. Si j'ai parlé pour la liberté, j'ai parlé aussi pour la bonté.

— Vous avez écrit ceci, interrompit le petit roux Quand la bonté et la liberté seront en conflit, sacrifie, toujours la première, car la vie de la liberté sera mèr de bontés futures et la mort d"une bonté ne tue pas h liberté.

— Enfin, mes amis, je ne suis point un partisan de 1 violence intempestive. J'ai ici une pauvre enfant qui nv été confiée, dont je suis le père et que je dois préserver.

— Quant à cela, maître, ne craignez rien. Nous mettrons MUe Clotilde à l'abri de tous les dangers; et b romanesque Ennaïej fit du regard le tour des réfugié: pour s'assurer de leur vaillance et de leur résolution.

— Comment, vous n'êtes pas partisan de la violence ! cria le petit roux. N'avez-vous pas écrit dans les Circuits de la Justice : Toute la société est une transformation de forces qui s'accumulent, puis font explosion. Or la violence est la manifestation physique et légitime de ces forces. »

L' Astre noir était troublé. Ces citations de son œuvre par des gens qui la connaissaient dans ses plus petits détails et qui tiraient sur lui avec ses propres cartouches le désarçonnaient. Il fît aussitôt volte-face sur le terrain philosophique :

« Voyez-vous, mes amis, les choses se déforment en passant par les esprits; j'ai exalté la liberté parce que je crois que le monde meurt d'oppression. C'était un argument moral. La brusque interprétation physique de mes théories risquerait de les fausser étrangement. Je ne crois guère à un anéantissement des conditions actuelles de la vie. Car, quand ces conditions n'existaient pas, c'était bien l'État que vous rêvez et où il n'y a plus d'Etat. Or, si vous réalisiez votre rêve, il redeviendrait donc au bout de peu de temps la société d'aujourd'hui, puisqu'il suffirait d'un transfuge, d'un seul, pour rompre tout l'équilibre par rupture de contrat. Je suis partisan du cataclysme, mais seulement à l'heure où l'idée de justice aura pénétré tous les hommes.

— La semaine des quatre jeudis, » grommela un des conjurés. Et l'on sentit passer parmi eux le souffle de la méfiance, cette plaie des sociétés secrètes.

« Maître, s'écria Ennaiej d'un ton désespéré, comment la justice pénétrerait-elle dans une société qui n'est qu'injustice, et où les transactions matérielles reposent sur cette idée que l'argent produit de l'argent, les transactions morales sur cette autre que la loi du riche n'est pas la loi du pauvre?

— Enfin, ajouta le roux dont les pommettes s'échauffaient à mesure, enfin, illustre camarade, pour qui donc

et pour quoi avez-vous écrit? Votre œuvre est tombée à son heure. Les riches y ont trouvé un délassement, de belles images, le confort et le luxe de l'esprit. Mais ce n'est pas cela qui a fait sa grandeur. Croyez-vous qu'on domine rien qu'avec des phrases? Non. Les pauvres furent vos soutiens. Ils admirèrent dans vos écrits leurs revendications précisées, justifiées, appuyées sur de hauts exemples. Ils se réjouirent de voir élucidées leurs confuses aspirations. Ils savaient vaguement qu'il y avait un trésor caché quelque part. Vous leur avez montré l'endroit et le moyen de s'en rendre maître. Donc vous ne pouvez renier vos fils et vos garants! »

Nouveau grognement d'approbation. Les barbes, filles de Y Astre noir, remuèrent dans des hochements de tête.

Malauve fit la comédie de réfléchir quelques minutes, bien que sa résolution fût prise dès le début ; puis avec explosion : « Eh bien non, mes amis, non. C'est hors ma doctrine. Je sais les contradictions. Mais elles ne sont que des aspects de l'esprit, et comme les divers profils d'un visage étonné qui cherche le vrai dans l'espace. Ce que vous m'avez dit m'a touché, non convaincu. L'heure d'un pareil labeur n'est pas sonnée* Je serais responsable de votre désastre.

— C'est bien alors. Je crois que vous le regretterez, maître. » Et Ennaïej donna le signal d'un départ déluré et simple du petit groupe beaucoup plus agile à sortir qu'à entrer. Ils s'en allaient, étonnés de ce refus, saluant gauchement le philosophe qu'ils avaient cru un drapeau et qui leur semblait maintenant un mouchoir mouillé de toutes les sentimentalités bourgeoises.

Seul, Malauve s'interrogea. C'était cela la doctrine! On avait de pareils fils ! On parlait pour une foule anonyme, on croyait lancer en l'air des arguments sans autre portée qu'une force sonore, puis des figures se précisaient, des âmes de doute et d'anxiété comprenaient d'une certaine manière, adaptaient les hypothèses à leur condition, tour-

liaient les allusions en révolte. Elles traduisaient dans un sens passionné. 11 avait donc eu la visite de quelques-unes de ses propres pensées matérialisées. Ses accès de fureur contre la tyrannique oppression des peuples étaient désormais chair et os. Un mystique eût vu en ces conjurés des mots détachés de la page, pleins d'une ardeur grammaticale. Ainsi se mêlaient les deux vies, celle du livre et celle de l'acte, la première prêtant à la seconde, la seconde rendant à la première, et des hommes comme lui étaient des condensateurs et des accélérateurs de ce perpétuel mouvement et, devant le monde, de grands responsables. L'autorité... L'autorité... La responsabilité... Il regarda ces termes abstraits, rudes, géométriques, en fit le tour au point de vue moral, frappa leurs lettres une à une pour s'assurer de la solidité du sens, et les trouva presque beaux, majestueux, recouvrant bien des problèmes encore. Tout de même quels singuliers disciples, ces barbes ! Quelle surprise pour la régente de voir Séneste devenir un volcan! Et la colère de Tronquin. Ses fameux préparatifs n'eussent servi qu'à la guerre civile. Néanmoins on n'est pas tout à fait mort quand on peut déchaîner une révolution. Que devenaient Caldius, ses vers à la guimauve? 0 métaphysique, orage dont les échos de l'univers retentissent, dont les éclairs illuminent enthousiastes, réfractaires, indifférents, dont la pluie détrempe ici et féconde là ! Ces idées générales, qui paraissent vaporeuses, se condensent tout à coup en une formidable nuée noire, artillerie céleste. Le philosophe est un Jupiter.

Clotilde entra au bras de la nouvelle bonne, courte servante à l'œil rusé. Malauve la serra longuement dans ses bras, essayant de se dire que c'était pour elle et non pour lui-même qu'il avait pris une résolution timide.

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