‹ L'astrologie grecqueChapitre 116 sur 360 · LES DÉCANS DE MANILIES · texte numérisé non relu

LES DÉCANS DE MANILIES

Nous ne pouvons plus savoir si Manilius ne connaissait pas d’autres décans que ceux-là et s'il ne se réservait pas de traiter

par la suite des décans planétaires, ou même s’il ne s’est pas mépris en prenant pour des signes du Zodiaque rapetissés au tiers de grandeur des décans qui P O uvaient être des domaines planétaires. 11 n’est pas question d’inürmer un témoignage qui servira peut-être tout à l’heure d’indice concernant l’origine des décans.

Mais, en fait, le système des décans-signes est propre à Manilius, et on n’en entend plus parler après lui.

Cependant la tradition qui a trouvé un écho aussi énigmatique dans son poème se soudait en Égypte, vers la même épo(pie, a une tradition plus ancienne, remontant au temps des Pharaons ^ tradition qui, combinée avec les douze cases du Zodiaque grec.

est devenue le système des décans proprement dits. Les anciens Égyptiens avaient une idée fixe, qui contenait le germe d'une astrologie spéciale et qui, introduite dans l’astrologie grecque, y engendra, en effet, des méthodes divergentes, raccordées tant bien que mal avec celles qui procédaient de la tradition chal-

1. Par une fantaisie étrange, qui s’explique très suirisainment par une distraction du poète, Manilius abandonne pour le dernier signe (){) la règle observée justjue là et qui consiste à ranger les signes dans l'ordre continu. Il a mis étourdiment le Bélier et le Taureau à la place du Capricorne et du Verseau. .l’ai corrigé sans scrupule dans le dessin ci-dessns. Fr. Jacob {Tab. III) ne corrige pas et, suivant son habitude, ordonne les signes à rebours.

2. 11 va sans dire que, obligé de sortir encore une fois du domaine de l’antiquité classique, j’emprunte tous les détails positifs à R. Lepsius, Einleitinig zur Chronologie der Aeggpler. Berlin, 1848, et H. Brugsch, Thésaurus Inscr. AegyplA {Asironomische und aslrologische Inschriflen), Leipzig. 1883.

220 CH AP. vil. — COMBINAISONS DES SIGNES ET PLANÈTES

déenne : l’idée que chaque division du temps, grande ou petite, devait avoir son génie protecteur, être la propriété d’une divinité quelconque, d’un /povoxpi^wp. On a vu déjà cette idée poindre dans la distribution des degrés du cercle en opia, qui sont dits et doivent être réellement de tradition égyptienne, incorporée à l’astrologie par les Alexandrins (les soi-disant Néchepso et Pétosiris). Nous la retrouverons un peu partout, et biplace qu’elle tient est assez grande pour que les prétentions des « Égyptiens », comme inventeurs de l’astrologie, aient pu contrebalancer celles des « Chaldéens ». Les Égyptiens, dès le temps des l’haraons, avaient donc semé le long de la route diurne et nocturne du Soleil toute espèce de génies, qui lui disputaient pour ainsi dire la maîtrise du temps, de qui il obtenait le passage au moyen de charmes magiques \ et qui, lui couché, régnaient enlin à sa place sur le monde. Les plus puissants, ceux qui étaient attachés à des étoiles, constellations ou parties de constellations, situées sur la route du Soleil, étaient les « lampes » [yebs - yahs - -/nbsu) ou les « groupes » [yei]^ les futurs décans ’L Cette route du Soleil n’était pas, comme l’écliptique grecque, un grand cercle de la sphère oblique sur l’équateur; mais plutôt une large bande, allant d’un tropique à l’autre et dont l’équateur formait la ligne médiane. Les cercles diurnes, parallèles à l’équateur, que décrit le Soleil d’un solstice à l’autre, remplissent, en effet, toute cette zone, et c’est un raisonnement enfantin, sans doute, mais logique à sa façon, que de considérer comme étant sur la route du Soleil les étoiles qui se lèvent et se couchent aux mêmes points de l’horizon que lui. Les Égyptiens avaient catalogué à leur gré, suivant le témoignage de leurs yeux et sans s’astreindre aucunement à des divisions régulières postulées par des raisons théoriques, les étoiles et groupes d’étoiles qui attiraient leur attention, en commençant ou finissant la liste par les noms toujours accolés de Sah (Orion'i

1. La tradition s’est conservée dans l'Inde avec les drekans (décans). Ces .36 génies « tâchent d’épouvanter le Soleil parleurs cris » (Guérin, /ls/?’o?i. indienne, p. 16). Ce sont cependant des décans planétaires, à la mode grecque.

2. On ne rencontre pas en égyptien — et ceci est à considérer — de nom spécifique ou devenu tel comme ùs%a.'^6;-decanus. Les décans sont désignés par quantité de synonymes, sibti (Sterne, trad. Brugsch), siî)?/ scpesi/ (Prachtsterne), (Schutzsterne), 7uilari (die Gottlichen), anyu ou hin anyu {lüc Seelen der Aul'steigenden), beldi ('?) et même sekod (die wandernden Gestirne, qui précèdent et suivent le Soleil), nom qui conviendrait aussi bien et mieux aux planètes (Brugsch, riiesaunis,], pp. 133 et 176). Aussi le nom technique de décan finit-il par être employé, sous la forme becan, même en égyptien (Brugsch, op. cit., p. IHh

LES DÉCANS ÉGYPTIENS

et Sopdet ou Sothis (Sirius) ^ On compte une vingtaine de constellations ainsi mises hors de pair dans les neuf listes conservées par les monuments pharaoniques et rédigées entre la XIX® et la XXX® dynastie^. Ces constellations, soit indivises, — cas le plus

rare, soit divisées en deux ou trois parties, forment autant de

demeures pour les génies-décans, désignés par le nom de leurs domiciles et plus ou moins identifiés avec eux. Ainsi la constellation Kenrnul comprend les décans Tpa-kenmut (pointe de K.), Kenmiit et yr-kenmut (nombril de K.); celle de ypnt, cinq ou même huit décans, appelés la « pointe », le « haut », le « bas », la « table », le « bord » de yonl; celle d’Orion, quatre décans, et ainsi de suite. Les « Égyptiens » hellénisés exagéreront à plaisir ce procédé en disséquant, à la façon des anatomistes, les signes du Zodiaque grec, pour la plus grande gloire de la médecine et de l’ethnographie astrologiques. Le total des décans obtenus de la sorte à l’épocjne pharaonique est de iO. Il n’est pas encore question du nombre fatidique de 30, correspondant au fractionnement des signes zodiacaux en tiers ou de la somme des degrés du cercle en groupes de 10 degrés.

Ce nombre de 36 apparaît à l’époque gréco-romaine, c’est-àdire au moment où l’astrologie grec(}ue s’approprie les vieilles traditions, — puisqu’il est convenu que tout doit être vieux chez elle, — mais en leur imposant des cadres fixes et les dénaturant pour les forcer à y entrer. Certains noms de décans sont remplacés par d’autres et certains couples de décans contractés en un seul personnage céleste. En môme temps, ces divinités prennent une individualité plus concrète en ajoutant à leur nom une forme plastique, une figure (i:pôcKo~ov - /aciw) ou idéogramme (jui rend désormais leur personnalité indépendante de leur nom Le système des décans — au nom près, car le mot decanus apparaît pour la première fois dans Manilius — se trouve ainsi constitué et mis en rapport harmonique avec les 30 décades de l’année égyp-

1. Ilappclons, de peur qu’on ne songe encore à un Zodiaque égyptien comme prototype du Zodiaque grec, que Orion, traversé par l’équateur, est à assez grande distance du Zodiaque, et que Sirius en est plus loin encore.

2. lîrugsch compte neuf listes pharaoniques et quatorze en tout : Lepsius (pp. 68-69) ne donnait que les quatre principales, empruntées au tombeau de Séti l®!^, au plafond du palais de Ramsès II, au tombeau de Ramsès IV et à un sarcophage du temps de Nectanébo

3. 11 y aurait lieu de comparer ces figures aux descriptions hermétiques [Anal, sacr., V, 2, pp. 285-290) et à celles données par Scaliger (pp. 442-458), qui vont jusqu’aux mouomœries.

222 CllAP. VII. — COMBliNAISONS DES SIGNES ET PLANÈTES

tienne, dont chacune a ainsi son ypovo/.patwp Mais ce n’était pas encore, ou ce n’était pas nécessairement, une machine astrologique employée à brasser des chiffres et fabriquer des pronostics. Les décans étaient des divinités qui avaient droit à d’autres hommages qu’à ceux des astrologues, des divinités que l’on invoquait même pour le souverain.

« Le grand disque du Soleil », dit une inscription d'Ombos, « marchant dans le ciel durant le jour, a achevé sa course à « l’Occident comme dieu Atoum; alors la Lune prend possession « du ciel... Les décans brillent après le Soleil. Us marchent en « cercle, se relevant mutuellement; ils apparaissent après son « coucher, à leurs heures suivant les saisons. O vous, âmes des « étoiles des dieux, qui montez pour promettre des bienfaits, « faites monter le lils du Soleil, le seigneur des diadèmes, Ptolé- « niée éternellement vivant, l’ami de Ptah et d’isis, comme vous « montez vous-mêmes » La rivale d’Ombos, Tentyra (Denderah), n’invoque pas avec moins de ferveur a les sublimes et grands et « très grands dieux, les étoiles protectrices qui suivent Sothis au « ciel, les étoiles montantes qui montent à l'orient du ciel, qui « accordent leur protection aux divinités de Tentyra, les messa- « gers de Sa Majesté (Isis-Hathor), qui exterminent quiconque « franchit leur eau (c’est-à-dire agit contre leur gré) et octroient « leur protection à la ville de Tentyra »

11 n’y a aucun doute à avoir : les décans sont bien les étoiles, des étoiles fixes qui chacune à leur tour, suivant les saisons, « montent à l’orient du ciel » au coucher du Soleil, et c'est ce que traduit exactement le terme (LpoaxoTrot (ol XagTipo'. Xç' copoT/.ÔTïo'.) par lequel sont désignés les décans dans un papyrus astrologique gréco-égyptien du iP siècle de notre ère A cette époque, les

1. Seulement, il n’y a pas de décan pour les cinq jours épa;iomèiies, ollice que remplissait jadis, suivant Brugsch, le dernier décan Sat-Salt, une partie de Sah (Orion). Tous les systèmes de chronocratories que nous aurons à examiner se sont heurtés tà la difficulté insoluble qu’il y a à faire correspondre les 360 degrés du cercle aux 365 jours de l’année solaire. Les séries planétaires, ordonnées avec 7 pour raison, ne voulaient pas non plus entrer dans 360, et c’est peut-être un des motifs pour lesquels l'auteur inconnu que suit Manilius leur avait préféré des séides zodiacales ou douzaines qui, elles, y entrent à merveille.

2. Brugsch, op. cil., p. 135. 11 s’agit de Ptolémée Évergètc 11, l’odieux Physcon (seul roi après la mort de Philométor, de 145 à 117 a. Chr.).

Page 1