CHAPITRE
L’ASTROLOC.lb] CHALDÉENNR
La cun([uèle d’Alexandre avait abattu les barrières qui séparaient les races et les civilisations. Les vieux peuples qu’il avait vaincus, au lieu de se défendre contre la curiosité des Grecs, trouvaient une consolation patriotique à étaler devant eux l’anti- ({uité de leurs traditions et à les traiter comme des jeunes gens qui avaient beaucoup à apprendre. Les Hellènes se prêtaient d’eux-mômes à ce rôle de néophytes ; ils s’émerveillaient de bonne loi devant les perspectives que leur ouvraient les archives sacerdotales, et leur sens critique ne se révoltait ni contre les légendes les plus baroques ni contre les supputations chronologi(jues les plus invraisemblables. Toutes ces vieilleries avaient pour eux la saveur de la nouveauté. Ils s’étonnaient de n’avoir pas su plutôt à quel point leurs plus lointains souvenirs étaient récents à côté de ceux-là, et ils soupçonnaient leurs sages et « amis de la sagesse « d’avoir puisé sans le dire à ces trésors d’expérience accumulée *. Les prêtres égyptiens n’avaient pas eu de peine, un
1. Cette opinion, qui devint banale après Alexandre, s'est manifestée avant lui. Hérodote était convaincu que même les noms des dieux grecs venaient de l’Égypte, et que l’oracle de Dodone avait commandé aux Pélasges de les adopterai, 52). C’est Platon surtout qui mit à la mode la sagesse barbare, celle des enfants de la nature, non pervertis par la civilisation et en libre commerce avec les dieux; idée qui fit son chemin, malgré les protestations d’Epicure. Diogène Laërce ne se contente pas de protester ; il retourne la
proposition : T6 cptXotro'fia; è'pyov Iviot oadtv iTzà papêaptov àp^ai
AavOâvouïi 5’ aÛTOùç li t î5v 'EXXT|V wv xaxop9w|j.axa, à»’ iLv p.ti oxs yz cpiT^offO'pia, à)Aà xal yévoî à v 9 p oj x w v r^p%z, j3ap6ipoiî -poxâzxovx£; (Diog. L., Prooem.). Quant à l’égyptomanie, Platon, après Hérodote, lui apporte son tribut. 11 cite le mot des prêtres égyptiens à Solon : w EôXwv, SôiKtov, "EXXt.vs; ûjxeT; aEÎ -iraïoEî ÈsxE, yspwv ôè "EX>,tiv oùÔeiç (Plat., In Tim., p. 22. Clem. Alex., Strom., I, 15. Protrept. 6. Euseb., Praep. Ev., X, 4, 19). Les Grecs finirent par sacrifier à l'égyptomanie même leur Homère, siqiiidem Thehanus fertur, quae civilas est apud Aeqyptum nohilissima (Chalcid., In Tim., § 135). H est superQu de cher-
CllAl*. 11. — l’aSTHOLOGIE CIIALDÉEN'NE
siècle plus tût, à persuader à Hérodote que la civilisation grecque était une greffe égyptienne. Il leur avait suffi de faire miroiter devant ses yeux les centaines de siècles dont le prêtre Manéthon dressa plus tard le compte, en vue d’instruire les Alexandrins et de les inviter à la modestie.
Ce que Manéthon faisait pour l’Égypte, au début du iii® siècle avant notre ère, le prêtre chaldéen Bérose, son contemporain, le fit pour la Chaldée. Il écrivit en grec une histoire de la Chaldée, dont il fit, dit-on, hommage à Antiochus 1“'’ Soter. Sans doute il y faisait valoir la science qui était l’orgueil de son pays et de sa caste, l’astrologie, mêlée si intimement à l’histoire comme conseillère des rois et gardienne des cycles de la chronologie babylonienne Du coup, la Chaldée supplanta pour un moment l’Égypte dans la faveur publique ; l’astrologie surtout piqua la curiosité des Grecs à tel point que Bérose vint s’installer à Cos, pour l’enseigner aux étudiants en médecine que la renommée des Asclépiades attirait dans la patrie d’Hippocrate. H ouvrit une école et forma des disciples, parmi lesquels Vitruve cite Antipater et un certain Achinapolus (Athénodorus ?) qui eut l’idée d’appliquer les méthodes de la généthlialogie non plus à la naissance, mais à la conception ^ Comme on le voit, la semence tombait en
chei’ d’autres preuves après celle-là. Les Chaldéens n’étaient pas moins bien traités. Les néo-platoniciens sont enivrés de la sagesse révélée (Ocoirapâûoxoî aocpla) qui gît pour eux dans les « Oracles chaldaïques ». Proclus, au dire de son biographe, aui'ait volontiers tout sacrifie de 1 antiquité, sauf le fitnéc et ces fameux oracles (Alarin., Vil. Vrocl., 38). Au fond de toutes ces divagations, il y a une idée juste : c’est que les Grecs, usant et abusant de l’initiative individuelle, improvisaient des systèmes et n’avaient pas de tradition ou expérience accumulée. Là était, en astronomie surtout, leur point faible, et les « Chaldéens » de Diodore (II, 29) ne manquent pas de le signaler. C’est à Alexandrie seulement que les Grecs commencèrent a amasser des observations scientifiques. v ■■ n
1. Voy. les fragments de Bérose dans Fragm. Ilistor. Graec., 11, pp. 49o-ol0.
2. Primiis Berosus in insitla et civilale Co consedit, ibique apeniit discipli-
nam. Poslea sludens Anlipater itemque Achinapolus, qui eliam non e nascenlia, sed ex concepLione genethliologiae raliones explicatas reliquit (Aitruv., IX 4 [^])- reconnaît dans cet Achinapolus un Athénodore, le philo-
sophe sto'icien (?). Nous ignorons à quelle date vivaient d autres disciples des Chaldéens, Épigène, Critodème (Plin., H. NaL, VIL § 193) et Apollonius de Myndos, perilissimus inspiciendorum nalalitim (Sen., Q. Nat., Ml, H)- Schwartz (in Pauly-Wissowa, R.-E. s. v. Berossos) croit que 1 école de Cos appartient à la légende, sous prétexte que le prtMre de Bel n’aurait pas délaissé ainsi « sa bonne prébende » de Babylone. Mais, à ce compte, il aurait pu aussi s’épargner la peine d’apprendre le grec et d’écrire pour un monde qui n’était pas le sien.
BÉliOSE ET LA TUADITION CHALDÉENNE
terre fertile ; l’astrologie, immobilisée durant de longs siècles dans une tradition hiératique, allait être livrée aux discussions, travaillée et transformée par le génie inventif des Hellènes.
C’est donc à cette date, aux environs de 280 avant J. -C., que nous placerons la naissance de l’astrologie grecque, sans prétendre pour cela que les Grecs n eussent jamais entendu parler d’astrologie avant le jour oü elle leur fut enseignée. Si les Perses avaient amené avec eux des astrologues au temps des guerres médiques, il est tout au moins probable que ces Chaldéens n’ont pas fait alors beaucoup d’adeptes dans un pays que les Perses mettaient à feu et à sang *.
Nous n’avons plus de Hérose que des extraits et analyses d authenticité suspecte, et on ne saurait délimiter même d’une façon approximative l’apport fourni par la Chaldée a la science qui devait conserver son nom, en dépit de la concurrence des traditions égyptiennes. Bérose dut jeter dans la circulation tout ce ([u’il avait pu tirer des archives de Babylone et de Ninive, de ces bibliothèques en terre cuite dont on a retrouvé récemment des débris. Aussi est-ce d’après les découvertes modernes que l’on peut se faire une idée de l’enseignement du professeur chaldéen
1. Il faut se déûer des légendes fabriquées après coup pour reculer et cacher
les origines des doctrines parvenues à une grande notoriété. Une allusion laite par Euripide à l’astrologie ou astronomie pratiquée par llippo, Allé du centaure Chiron (ap. Cleni. Alex., Sh'om., 1, 15), a pu servir de prétexte aux récils qui nous représentent le père d'Euripide consultant les Chaldéens sur la destinée de l’enfant, né, dit-on, à Salainine, le jour de la bataille de Salamiue (Theopomp. ap. Gell., XV, 20). Pour expliquer la présence de ces Chaldéens, on supposa qu'ils étaient venus avec Xerxès : Osthanes Xerxen rerjem Persannn bello qiiod is Graecia inluiit comilatus, velut semina [maqicaé] artis portenlosae sparsit, etc. (Pliii., XXX, § 8). L’astrologie serait entrée avec la magie. Mais cette prétendue incubation ne se révéle par aucun fait historique. Quand Alexandre rentre à Babylone en 324, les Chaldéens lui communiquent un oracle de Bel (Aôyiov i-t. toO Osoü xoé Arrian., VII, 16, 5). Ils ne lui par-
lent pas d’astrologie, à laquelle il n’aurait pas cru.
2. ’E-nsior, [IVrip'i)!jTiîi?] Hcpî iz ijxpovouia; xai -îol xwv -;:apà XaNôot'Ot; ç’.Xoxo- 'jO'Jgsvwv aCixOî îiî voj; "EX),T|Va; i\rpz';%t xà? !7'jyypa;p i; {.loseph., C. Apion., 1. 129). Berosus qui Beltnn inlerpretalus est (Sencc., Q. Nat., III, 29). Belwn est le titre d’un grand ouvrage en 72 livres, « nilumiuation de Bel » ou « l'OEil de Bel [Namar-Beli ou Enu-Beli) », qui fut rédigé, dit-on. vers le xx« siècle (ou xxxviiic ? Cf. C.-B. Acad. Inscr., 9 avril 1897), par ordre de Sargon, roi d’.Vgané, et copié au vue siècle pour la bibliothèque d’.-Vssourbanipal à Ninive. Épigène, au dire de Pline (VII, § 139), citait ces textes — observa lion es siderinn coctilibus luterculis inscriptas — sans doute d'après Bérose. Ces écrits fascinent Vitruve, qui confond probablement avec eux l’ensemble de la lillérature astrologique : Eorum aulein invenlioues, quas scriptis reliquerunt , qua solerlia
CllAP. II. — l’aSTHOLOCtIE chaldéenne
ü est clair que, en un temps où les philosophes grecs avaient déjà ébauché des systèmes cosmographiques plausibles et espacé les sphères célestes à des distances harmoniques, au moment où les astronomes d’Alexandrie commençaient l’inventaire descriptif du ciel et appliquaient à l’astronomie la rigueur des méthodes géométriques S plus d’un auditeur eut été tenté de prendre pour un bavardage enfantin ou un radotage sénile les élucubrations chaldéennes, s’il n’avait pas été intimidé par l’énorme masse d’observations qui étaient censées supporter ce fatras de légendes. Le débat sur les prétentions respectives de la Chaldée et de l’Égypte à la priorité en matière de culture, débat qui dure encore aujourd'hui devait être alors d’un intérêt tout actuel. Rérose, si l’on en croit nos auteurs, écrasait toute réclamation sous le poids de ses chiffres. 11 parlait d’observations poursuivies en Chaldée depuis 190,000 ans. Encore passa-t-il pour modeste par la suite, car Épigène de Byzance allait jusqu’à 720,000 ans, et Simplicius — au temps où le monde retombait en enfance —
quibusque. acuminibus el quam maqui fuerunl qui ab ipsa naLione Chaldaeorum pt'o (luxer unt, ostendunt (IX, 4 [7]). Une partie des fragments de l'ouvrage retrouvés à Kouyoundjik ont été publiés dans le troisième volume de Ra\vpnson, I. lU. A. (Cuneiform Inscriptions of Western Asia). Le British .Muséum possède près de 20,0Ü0 débris de la bibliothèque d’Assourbanipal et plus de 50,00ü inscriptions cunéiformes en tout. Il est bon d’insister tout de suite sur une distinction, intelligible même pour les profanes, entre les anciens textes des vii“ et viiio siècles, qui sont à peu près exclusivement astrologiques, mais sans précision scientifique, inutilisables pour les astronomes, et les textes du temps des Séleucides et Arsacides (iiio et a® siècles avant J. -G.), qui sont des documents astronomiques, sans rapport avec l’astrologie, sauf quelques thèmes généthliaques que l’on trouvera cités plus loin. Ces documents astronomiques sont les seuls dont s’occupent les PP. Strassmaier et Epping, Astronomisclies ans Babyton, oder das Wissen der Chatdüer über den yestirnlen llimmel, Freib. i. Br., 1889. 11 ne faut donc pas faire bénéficier les anciens Chaldéens, que nous nous permettrons de considérer comme des astrologues passablement ignorants, de la science des nouveaux Chaldéens, des astronomes de Sippara, d’Ourouk et dcBorsippa (cf. Plin., VI, § 123) que nous supposerons, jusqu’à preuve du contraire, émules et probablement disciples des astronomes grecs. Parmi ces Chaldéens, qui formaient comme trois écoles, il y en avait même qui reniaient l’astrologie : Tïpoa-oioüvva; ôé viv;; vcal Y^v^0).la- Tkoyîïv, o&î où y. àiroôÉy ovTat o'i ëxspoi (Strab., XVI, p. 739).
1. Les observations de Timocharès et .Vristyllos, qui permirent à llipparque do découvrir la précession des équinoxes, datent de 293-272 a. Chr. Ptoléméc cite d’Aristarque de Samos une observation de l'an 280.
2. Le débat paraît tourner à l’avantage des Chaldéens. On assure que des documents où se trouve la première mention de Babylone remontent au X-Xxv'iii® siècle avant notre ère (C.-/1. Acad. Inscr., 28 août 1896). Cl. hr. Ilommel, Der Babylonische Urspruny der Acyyptischen Cultur. München, 1892.
HÉROSE ET LA TRADITION CllALDÉENNE
lie s’eüVayait pas du chiiïre de 1,440,000 ans Sans doute, les gens sérieux faisaient des réserves. Cicéron Lient les Babyloniens pour des hâbleurs ; Diodore se défend de croire à une antiquité aussi fabuleuse, et il resta acquis, comme le dit Georges le Syncelle, que Bérose et Manéthon avaient voulu enchérir run sur l’autre aux dépens du bon sens Cependant, les moins crédules restaient convaincus qu’ils avaient alïaire à une tradition très ancienne. A supposer que la cosmogonie ou la cosmographie chaldéenne parût arriérée, les observations de faits gardaient toute leur valeur, le point délicat étant en astrologie, comme en toute espèce de divination, d’établir le rapport entre le signe et la chose signiliée. A moins qu’il ne soit révélé, ce rapport ne peut être connu que par l’expérience, et l’expérience elle-meme ne devient probante qu’à force d’être répétée. Si Bérose apporta à ses disciples des listes d’éclipses comme celles que l’on a retrouvées à Kouyoundjik, avec mention des événements consécutifs, il dut leur donner une haute idée du temps qu’il avait lallu pour insérer des observations d’éclipses à tous les jours de l’année.
Kn groupant ce que nous savons aujourd hui des doctrines
1. Plin., Vil, § 193. Siiiiplic. ad Aristot., De Caelo, p. 415 IL Le chillre do Bérose varie suivant les auteurs qui le citent : 470,090 (ap. Cic., Divin., 1, 19 ; II, 40), 473,000 (ap. Diod., Il, 31), 468,800 (/-V. Ilisl. Gr., n, p. 510), 432,000 (ibid., p. 499). Naturellement, les partisans de l'Égypte ripostaient. Ils assuraient que, de Ptah à Alexandre, il s’était écoulé 48,863 ans, durant lesquels on avait observé 373 éclipses de soleil et 832 éclipses de lune (Diog. L., Prooem., 2). Martianus Capella (Vlll, p. 812) fait dire à l’Astronomie : Aefjyplioriim dansa adylis occulebar : quippe per CCCC ferme annorum M illic reverenli observalione delitui. Ces chitl'res ridicidcs ont dû être enllés par 1 intrusion d’une idée stoïcienne, celle de 1’ à - o x av à s xaa t ? (m/in/e7rn/io), traduite en astronomie par « la grande année ». On supposa que les Chaldéens avaient observé depuis le commencement d’une grande année, durée qui s’allongeait à mesure que le retour de tous les astres a leur point de départ paraissait plus dilTicile à calculer : Qaæ conversio quam lonya sil, mayna quaeslio est, esse vero certain et definitam necesse est (Cic., Nat. Deor., Il, 20). On rencontre des sommes d’années échelonnées depuis 8 ans (octaétéride) jusqu’à 17,503,200 ans (Niceph. Chon., De orthod. fide, 1, 9). Firmicus (111, 1,9 Kroll) tient pour 300,000 ans. En tout cas, la « grande année » aboutissait à reproduire la disposition originelle des astres : Donec consuinpto, maynus qui dicitur, anno, \ Riirsus in antiqmnn veniant vaya sidéra cursum, | Qiialia dispositi steterant ab oriyine mundi (Auson., Edyll., 18, p. 536 Toll).
2. Cic., Divin., 11, 46. Diod. 11, 31. Syncell., p. 17 A. = Fr. Uist. Gr., 11, p. 498. 4. Pline {loc. cit.) a l’air de croire aux chitl’res de Bérose, Critodème, Épigène, car il conclut : ex quo apparet aeternum literarum iisum.
ClIAP. II.
l’aSTUOLOOIE ClIALDÉENNE
chaldéennes, nous pouvons nous faire une idée approximative de ce qu’enseignait Bérose K
Suivant les Chaldéens, le ciel et la terre sont les deux moitiés d'un monstre chaotique, Tiamat, engendré au sein d’un Océan sans limites dont les tlots baignent aussi bien le dessus du ciel que le dessous de la terre Du corps de Tiamat, fendu en deux, le démiurge Bel-Mardouk a fait deux voûtes superposées, la coupole céleste et l’arche surbaissée de la terre, raccordées à leur base par une digue circulaire qui empêche les eaux de l’Océan cosmique de pénétrer dans l’espace intermédiaire. Comme la terre, le ciel est immobile, et il n'y a pas entre l’un et l’autre de sphères tournantes comme en ont imaginé les Grecs. Les astres sont donc des boules de feu qui, formées dans les eaux extérieures du ciel, entrent dans notre monde et en sortent par des ouvertures pratiquées sur le pourtour de la voûte céleste, au niveau de l’horizon.
Les astres suivent dans le ciel des voies toutes tracées, étant habités et conduits par des dieux intelligents ou étant ces dieux eux-mêmes. La plupart tournent sous l’œil de Bel, qui les contemple elles gouverne du haut du pôle, ou font partie des bandes aquatiques du dieu Êa, qui trône au sud sur la mer. Mais, dans le nombre, il en est qui suivent « la voie par rapport à Ânou », le Père universel, placé au pôle de l’écliptique, et qui sont chargés d’offices importants. Ce sont — outre les deux grands flambeaux, le dieu Sin et le dieu Samas — les cinq planètes ou astres « interprètes », ainsi appelés parce que, n’étant pas comme les autres assujettis à une place fixe et à une marche régulière, ils « annoncent les événements futurs et interprètent aux hommes les desseins bienveillants des dieux * ». Ces astres privi-
1. L’exposé qui suit est fait d’après P. Jeusen, Die Kosmoloqie der Bahylonier, Strassburg, 1890.
2. Les Chaldéens de Diodore (II, 31) sont des philosophes qui pensent que le monde n’a pas eu de couunencement et n’aura pas de fin. Nous nous étonnerons de plus en plus qu’on les prenne encore pour des Chaldéens de Chaldée. La doctrine des eaux célestes est passée de la cosmogonie chaldéenne dans la Bible, et de là chez les chrétiens, gnostiques et orthodoxes.
3. MeyisTTiV Si œaaiv elvoti Oswptav xaî 6ûvapitv -£pi to'jç xévtc àaTspa; toù; -Xavrita; y,aXou;x£voui;, oCi; èxsTvot xoivti [j.èv Épp.T, vsU ôvopi^o'ja'.v ~ 6ià toüto ô’ aùxoùî IpixT^vsïî xaXoÜTtv, ozi xôjv aXXwv àaxépuv à-Xavwv ôvxwv xai xsxayaÉvTj irooeîa ix!av irspiæopàv i/ôvzuv ouxoi |x6vo'. xopstav iôiav ::oiO'j;x£vo'. xà ixéXXovxa YÎvîcjOat ûsixvjouaiv, é p;x fi v s ùo v x e ? xot; àvOpûiEOtç xr,v xwv Oswv kvoiav (l)iod., 11, 31, 3-4). On reviendra plus loin sur ce texte de valeur énigmatique. Le titre d’ « interprètes » n’est pas de tradition grecque.
LA COSMOGONIE CIIALDÉENNE ^'1
Ukiés sont conduits, la planète Dapinou \lf/) par Mardouk, la planète Dilbat (9) par la déesse Istar, la planete Kaimanou par Ninib, la planète Bibbou [d) par Nergal et la planete Mousta-
barrou-Moutanou (9^) par Nabou b i • i i
Pour aller plus loin dans l’exposé de la cosmographie cbaldéenne, il nous faut emprunter le secours suspect des auteurs grecs, de Diodore surtout, un guide dont les assyriologues auraient dé récuser depuis longtemps la compétence, au beu de s’évertuer à retrouver dans les inscriptions cunéi (ormes la contirmation de ce que lui ont dit les « Ghaldéens » de son temps,
1 L’identification des planètes est une des questions les plus controversées entre assyriologues. Pour l’époque des Arsacides, les calculs astronoin.ques fournissent des arguments irréfutables. G est ainsi que le 1 . attributions suivantes : Gultu Dilbat [Q], Anoii (c?), 'le-ul ^ '
II)). Mais il parait bien que les noms et attributions ont cbangé au cours des siècles, et l’accord des opinions, qui n’est même pas complet pour la période précitée, est loin d’ètre fait pour les astres myrionymes et proteitorines de a période astrologique. Ce qu’un profane fourvoyé dans ces études, ahuri pai l’équivalence des phonétismes les plus disparates, accadiens et suineriens, croit pouvoir retenir de la lecture des dissertations de MM. Oppert, bayee, Strassmaier, Epping, Jensen, llonimel, U. Brown, c est qu il ny a P^'^ ‘ ^ doctrine qui s’impose, ni pour les noms, ni pour l’ordre des planètes chai déennes. L’ordre adopté ci-dessus [C Ol T 9 b d' ? - eM un ordre hiératique, invariable et inexpliqué, suivant Jensen (ce pouvait etre 1 ordre d éclat ou de grosseur supposée), à l’encontre de Oppert et Sayee, lesquels ado]dent l’ordre C O ? 9 b 2^* d*! concurremment avec l’ordre actuel des jours de la semaine 'G) C ^ T Q b) qu'ils pensent avoir retrouvé dans un texte de /. IV. A., Ukol, 57-6d. En outre, les couleurs des sept enceintes d’Ecbatane (tlerod., 1, 98) montrent, si l’on peut se lier aux attributions de ces couleurs aux planètes (cf. ci-après, ch. x), que l’ordre symbolique y était: Ç (blanc), I) (noir), rT (pourpre), (bleu), ^ (rouge clair), C (argent), O (or), et 1 on admet qu’il était identique dans la série des étages de 1 observatoire de Ninive ; tandis qu'à l’observatoire de Borsippa, suivant Jensen, 1 ordre était celui que nous rencontrons plus tard chez les astrologues et astronomes grecs, soit, en ordre de superposition finverse de 1 ordre céleste), b Z/ d' O 9 ? C- Mais Borsippa a été, dit-on, reconstruit par Antiochus V Soter, et il a pu y avoir là intrusion d’idées grecques. Quant aux noms, nous possédons quehiues transcriptions et traductions recueillies par les lexicographes grecs ^ ainsi (llesych. s. v.) ’AïSt,;, Alow;;,-!, nzlr.'n, -Trapi XaXoaioi;. — B é 6 a to <; • o tou à7-r,p • l{a(3u’X(àviO'.(d'-? ■?).-A£’Xscp ax • ô xf,; ’A-ppoôixT,; àaxT.p, 6-Ô Xa>,Ôa-.o)v.
— MoXo6ô6ao-ô xoü A'.ô; àaxT,p, zapà XaXôaîoi;. — X aû ; • ’f.X'.o;. Ba6u)>wviO'.. Xc/s; • xou 'Ep-aoÛ àxxt.p (cf. ci-après, p. 67, soir/ps). Les noms de © et de Q mis à part, à quelle langue et à quelle époque appartiennent les autres ? Grainmalici cerlant. Même le nombre septénaire des planètes — un dogme do p-andc conséquence — ne doit pas remonter très haut, car il suppose 1 identification de l’étoile du matin (Istar) et de l’étoile du soir (Belit;, qui sont dans la mythologie des divinités distinctes et conçues parfois comme de sexe dill’érent.
ClIAP. II.
l’aSTROLOCtIE ClIALDÉENNE
c esl-à-dire des astrologues cosmopolites, des Grecs faisant métier de Chaldéens G
Donc, au-dessous (?) des planètes^, dont les mouvements sontla matière propre des calculs astrologiques, sont placés « trente astres, que les Chaldéens appellent dieux conseillers : la moitié de ceux-ci surveille les lieux de la surface de la terre; l’autre moitié les lieux au-dessous de la terre, inspectant à la fois tout ce qui se passe parmi les hommes et dans le ciel -h Tous les dix jours, un d’eux est envoyé, comme un messager des astres, des régions supérieures dans les régions inférieures, tandis qu’un autre remonte des lieux souterrains dans ceux qui sont audessus de la terre. Ils ont leur course ainsi réglée et enfermée dans un roulement perpétuel. Parmi ces dieux, il y a des chefs au nombre de douze, dont chacun préside à un mois de l’année et à un des douze signes du Zodiaque. C’est à travers ces [astres] que cheminent le Soleil, la Lune et les cinq planètes », chacun avec des vitesses différentes. « En dehors du cercle zodiacal, ils déterminent la position de vingt-quatre astres, dont une moitié dans les régions septentrionales, une moitié dans les méridionales : ceux qui se voient sont affectés aux êtres vivants, ceux qui sont invisibles aux défunts, et ils les appellent juges de l’univers. Au-dessous de tous les astres précités, disent-ils, circule la Lune, très rapprochée de la Terre par sa pesanteur et parcourant sa carrière dans le plus court laps de temps, non à cause de la vitesse de sa course, mais à cause de la brièveté de son orbite.
1. Voy. F. Lenoniiant, Les Origines de VhisLoire, 2<= éd. Paris, 188Ü. Appendice III, Textes classiques sur le système astronomique des Chaldéens fpp. 589- 595); textes de Diodore (II, 30-31), de Philon [De migr. Abrah. 32. De Ahrah. 15), de l’auteur des Philosophumena (V, 13). Le texte de Diodore a été bien des fois traduit et commenté, notamment par Letronne, qui le croit tiré de Ctésias, ou, en tout cas, « d'une époque où la caste chatdéenne devait encore être restée à l’abri de toute intluence grecque. Cette autorité n’est donc pas soumise aux chances d’erreur qui infirment celle de la plupart des textes relatifs à l’astronomie chaldéenne » (OEuvres choisies, II® série, I, p. 491). Letronne, qui avait arraché tant de masques chaldéens ou égyptiens, s’est cru obligé de respecter celui-ci.
2. Letronne (op. cil., p. 499) a bien vu que u t: 6 oè vt,v toutiüv cpopàv doit être une erreur de texte pour uxép : même les anciens Chaldéens n’avaient pas pu mettre au-dessus des étoiles les planètes qui les occultent en passant devant elles, et il importe pen qu’on ait prêté une opinion semblable à Anaximandre (ci-dessus, p. 4, 5). On verra plus loin (ch. vu) que les décans étaient, au dire de certains, au plus haut du ciel, au-dessus même du Zodiaque.
3. C’est la définition hermétique des décans (ch. vu) et, comme m’en avertit M. L. Ilavet, le rôle de VArclurus de Plaute {Rudens, Prol.).
LA TItADITION ClIALDÉEN^E d’aPRÈS DIODOHE 44
Sur le (uü qu’eile a une lumière empruntée et quelle s’éclipse dans l’ombre de la terre, ils disent à peu près les mêmes choses que les Hellènes. ‘ »
Arrêtons-là provisoirement le bavardage de ces Chaldéens qui ont si bien renseigné Diodore et lui ont inspiré une si haute idée de leur science. Au temps de Bérose. nous le savons ])ar des témoignages exprès ^ les Chaldéens enseignaient encore que la Lune, demeure du grand dieu Sin, était une boule ayant une moitié brillante, l’autre obscure, et expliquaient ainsi les phases et les éclipses. Deux siècles plus tard, ils avaient donc la prétention d'avoir su de temps immémorial ce que les Grecs avaient découvert. Ce que Diodore ajoute sur la forme « naviculaire et creuse de la terre paraît authentique, et aussi le demi-aveu d ignoiance que font ses Chaldéens au sujet de la prévision des éclipses de soleil L