OBSERVATIONS ET PRÉSAGES
métamorphoses. Chez les Grecs eux-mêmes, c'était la Lune, et non le Soleil, qui réglait le calendrier et, par le calendrier, le culte L Sin était le dieu révélateur par excellence. Quand, au moment où sa face lumineuse brillait en plein, il tournait soudain sa face obscure du côté des hommes, son intention de donner aux hommes un avertissement était évidente. En elle!, chaque éclipse avait toujours été suivie d’événements considérables, tels que pestes, famines, guerres ou tremblements de terre. Cependant, les prêtres avaient tini par reconnaître que même ces mouvements spontanés du dieu Sin se succédaient dans nn certain ordre et formaient un cycle fermé ou saros. Plus rarement, mais au plus grand effroi des hommes, le dieu Samas voilait aussi sa face, sans qu’on piU prévoir au juste ces signes redoutables.
Le professeur d’astrologie chaldéenne devait citer à ses auditeurs émerveillés les observations accumulées par les astiologucj royaux qui, des tours de Borsippa ou de Ninive, adressaient leurs rapports aux souverains, notant les jours heureux et néfastes, les approches, rencontres et occultations de planètes et d étoiles, avec les conséquences sur terre de ces incidents célestes. Dans les documents que nos assyriologues déchiflrent à grand peine, luttant à la fois contre l’incertitude des lectures et l'obscurité voulue des métaphores sacerdotales il est (juestion d’étoiles qui sont v tixées ^ », qui « parlent » a une autre étoile ou sont en opposition avec elle ^ et à chaque observation se répètent des formules de pronostics : « les moissons du pays prospèrent » ; « joie pour le maître de la maison et du pays » ; ou « inondations », « sauterelles », « le roi étend ses armes sur le pays voisin », « les troupes marchent », « les cités sont opprimées par des gens de guerre » ; ou « durant cette annee les femmes mettent au monde des enfants mâles », « la justice règne dans
1. C'est, du reste, une idée générale dans les cosmogonies que la Nuit a engendré le .lour, le précède en temps et en dignité — -/al -/ip t, -/oivT, çT.gTi TpotâTTc'. TTiV vj-/Ta TT,; T,g2pa; (Procl., In Tim., p. 266 D). Chez les Germains, nox cliicere diem vuleLur (Tac., Germ. 11). Tous les calendriers ont été, à l'origine, d’institution religieuse et réglés par la Lune.
2. Les citations qui suivent sont toutes empruntées au travail de IL Sayee, The astronoiny and a.strolor/y of the Habylonians, ivilh translations of the tahlets relatiny to the subject (Transact. of the Society of lliblical .Vrchæology, 111, [1814], pp. 145-339). L’identification des planètes est sujette à caution (cf. ci-dessus, p. 41), mais il faut attendre, pour avoir de meilleurs guides, les travaux futurs.
3. Il s’agit. Je suppose, des stations (;jTT,p'.v|j.oi) des planètes.
4. .Amorce de la théorie des aspects \ voy. ci-aprés, chap. vi.
CllAl*. 11. l’aSTHOLOGIE CllALDÉENNE
le pays », et autres aiTirinations dont on retrouverait encore 1 équivalent dans nos almanachs, mais qui ont dû avoir l’attrait de la nouveauté pour les premiers adeptes de l’astrologie importée d’Urient. On saisit çà et là dans ce fatras des modes d’interprétation et des façons de dogmes qui seront plus tard familières à l’astrologie hellénisée. Par exemple, l’étoile Manma (cf ?) est en opposition avec l’étoile Battabba (Double-grandej : « bon pour le Roi », dont les armes probablement abattront les plus grands. La même étoile est en opposition avec « l’étoile du Poisson » ; on annonce abondance de poissons dans le pays. La même est en opposition avec Mercure (?) ; le Roi « reste dans son pays », peutêtre par équilibre de deux iniluences égales et contraires. Par le fait d’une opposition de Mars et de Vénus, « cette année, six mois durant, le dit Roi demeure ». Mars étant opposé à Jupiter, « ruine du pays », par contlit de deux grandes puissances. Le dogme astrologique en vertu duquel les planètes ont un sexe de position estallirmé parmi exemple probant : « Vénus est femelle au couchant; Vénus est mâle à l’Orient » (p. 190).
Les pronostics tirés des éclipses de la lune sont particulièrement nombreux. Les astrologues royaux semblent parfois désappointés dans leurs calculs relatifs aux syzygies. ils notent de temps à autre : « la Lune arrive en dehors de son temps calculé, une éclipse a lieu » (p. 216) ; ou encore : « contrairement au temps calculé, la Lune et le Soleil ont été vus ensemble. Un fort ennemi ravage la contrée; le roi d’Accad est terrassé par son ennemi » (p. 288). Dans la plupart des rapports, il est question du coucher de la lune et de la planète qui est « fixée à sa place ». Ainsi : « la Lune se couche et Mercure à sa place est fixé; le roi de Phénicie ^ tombe et son ennemi saccage la contrée » (p. 221). Une tablette (pp. 222-223) contient des observations d’éclipses de lune pour chaque jour du mois Tammouz, du 1®"' au 15, avec détails précis sur la marche du phénomène. « Au premier jour, s’il y a une éclipse et qu’elle commence au sud avec lumière (éclipse partielle?), un grand roi mourra. Dans le mois Tammouz, le deuxième jour, une éclipse survenant et commençant dans le nord avec lumière, roi contre roi. En Tammouz, le troisième jour, une éclipse arrivant et commençant par l’est avec lumière.
1. Un trait caractéristique tics pronostics des éclipses, c'est qu'ils visent dilVérentes régions : Accad, la Phénicie, Elain, les rois de Dilmun, Gutiuin, etc. C’est une doctrine qui se retrouvera entière dans la partie « catholique » de l'astrologie grecque (vuy. ci-après, ch. xi).
l’HÉSAGES TIKÉS DES ÉCLIPSES
pluie cl inondations. En Tammouz, le quatrième jour, une éclipse survenant et commençant par l’ouest, les moissons en Phénicie (sont perdues?). En Tammouz, le cinquième jour, une éclipse survient et la grande Étoile est ascendante ; lamine dans le pays. En Tammouz, le sixième jour, une éclipse survient et elle est blanche (?); la Lune (reçoit des) prières. En Tammouz, le septième jour, une éclipse survient et elle est noire : la Lune (envoie) de la nourriture à la Phénicie. En Tammouz, le huitième jour, une éclipse survient, et elle est bleu-sombre; un morceau de terrain et champs... (?). En Tammouz, le neuvième jour, une éclipse survient et elle est vert-jaune i dévastation du territoire ennemi. En Tammouz, le dixième jour, une éclipse survient et elle
est jaune-pâle; Accad est ?... En Tammouz, le onzième jour,
une éclipse survient et le Seigneur delà lumière va son chemin; le trésor du pays (est pillé?). En Tammouz, le douzième jour, une
éclipse survient et la garde Unit En Tammouz, le treizième
jour, une éclipse survient et marche vers le sud... En Tammouz, le ([uatorzième jour, une éclipse survient et marche vers le
nord En Tammouz, le quinzième jour, une éclipse survient et
marche vers l’est ». Le pronostic général pour le mois tout entier est celui-ci : « En Tammouz, du premier au trentième jour, si une éclipse survient, les autels sont détruits, les cités réduites, et le roi n’est pas à la paix ».
Devant cet étrange document, on se demande s’il n’est pas l’œuvre d’un mystificateur et qui a été victime de la mystitication, du roi de Chaldée ou de l’assyriologue moderne. Les mois de l’année chaldéenne étaient des mois lunaires, commençant à la Nouvelle Lune et partagés en deux moitiés par la Pleine Lune ‘ ; il faut donc admettre qu’à l’époque, les astronomes chaldéens n’avaient pas encore remarqué que les éclipses ne se produisent jamais qu'aux syzygies, les éclipses de Lune à la Pleine Lune ou opposition, les éclipses de Soleil à la Nouvelle Lune ou conjonction. En supposant des éclipses possibles à tous les jours du mois, ils se décernaient à eux-mêmes un brevet d’ignorance
1. Ou plutôt, pour être exact, commençant à l’apparition du croissant de la « Nouvelle Lune », c'est-à-dire, plus d’un jour après la sj’zygie astronomique. Aussi la Pleine Lune partage le mois en deux moitiés inégales, sans compter l’inégalité qui tient à l’apogée et au périgée, et la date d’une éclipse peut osciller entre le 13 et le 15 (cf. J. Oppert, C.-B. Acad. Inscr., 1896, p. 426).
2. La réputation de science que les Grecs d'autrefois et les symbolistes à la mode de Creuzer ont faite aux Chaldéens et Égyptiens est nn mirage qui se dissipe peu à peu. P. Tanncry [Recherches, pp. 306 suiv.) pense que les Chai-
ciiAP. II. — l’astkologie chaldéenine
que ne connaissaient sans doute pas les Chaldéens de Diodore, si experts sur la cause des éclipses (ci-dessus, p. 43). Ou bien, ce qui reviendrait au même si la chose était croyable, ils auraient si mal réglé le calendrier que la Pleine Lune, normalement fixée au 15, aurait coïncidé en divers temps avec tous les quantièmes du mois. Le rédacteur d'un autre rapport (pp. 239 suiv.) affirme que les éclipses ont toujours lieu les 14, 15, 10, 20 et 21 du mois. 11 est à craindre que celui-là n'ait pas mieux pénétré que l’autre la cause des éclipses, tout en allant moins loin dans l’absurde. Si l’on ôtait de ces listes d’éclipses les quantièmes qui les rendent inintelligibles, il resterait une sorte de grammaire astrologique, une classification des présages ordonnée au point de vue de la couleur et de la marche de l’ombre sur le disque lunaire. C’est peutêtre, si l’on veut des conjectures, ce ([u’un premier rédacteur aura voulu faire et ce qu’un copiste aura mal compris L
A défaut d’éclipses, les halos lunaires, le plus ou moins d éclat des cornes du croissant lunaire, étaient matière a pronostics. Il
déens ne connaissaient ni l'année tropique, ni la précession des équinoxes. On voit qu’ils n’avaient pas compris davantage la cause des éclipses, peutêtre, soit dit à leur excuse, pour avoir constaté le phénomène rare d une éclipse de lune survenant à l’horizon alors que, par un ellet de la rélraction atmosphérique, le soleil paraît encore être au-dessus de 1 horizon du côté opposé — ulroque sitper terram conspicuo sidéré (Plin., 11, § fait nié par
Cléoméde (11, 6, p. 96), noté par les Chaldéens à la P. L. du 14 Airu 170, 28 l'évr. 141 av. J.-C. (Z. f. AssyrioL, IV [1889], pp. 169-170. Cf. ci-dessus, p. 46-47, le cas de la Lune et du Soleil « vus ensemble » à contre-temps et l’éclipse du 11 Tammouz, quand « le seigneur de lumière va son chemin »). On peut doutei, par conséquent, que les anciens Chaldéens aient observé la révolution des nœuds écliptiques en 223 lunaisons, et que le saros, s il représente ce cjcle, date de si loin (sur le saros, voy. Epping, Astron. ans Bahylon, p. 179).
1. Hipparque et Ptolémée n’ont utilisé que les dates d éclipses postérieures à Père de Nabonassar (747 avant J.-C.).« 11 est certain », dit P. Tanneiy {Rech., p. 317, 1), « que les Chaldéens avaient présenté aux Grecs une séiàe d éclipses remontant à une antiquité fabuleuse et qui ne pouvaient inspirer aucune confiance ». Parmi celles qui ont été vérifiées, on cite l’eclipse de lune du 15 Sebat (18janv. 633 avant .l.-C.) qui épouvante le roi de Babylone Saosduchin (datée par. 1. Oppert, C.-R.Acad.Inscr.,3Q oct. 1896); celle du 14 Tammouz (16 juil. 523) : « l’an Vil [de Cambyzc], au mois de Tammouz, la quatorzième nuit, une dihorie et 2/3 (3 h. 1/3) après la nuit tombante, la lune fut éclipsée. Dans le plein de l’éclipse, le demi-diamètre fut éclipsé et le nord resta invisible ». L’autre éclipse (de Thebet, 10 janv. 522) est totale. « Dans son plein, le midi et le nord furent éclipsés ». Ces deux éclipses figurent dans 1 Almageste de Ptolémée. Voy. J. Oppert, Un texte babylonien astronomique et sa Iraductioii qrecque par Cl. Ptolémée {Zeitschr. f. Assyriol., Al [1891], pp. 103 123). La dite tablette porte au recto des observations sur la lune; au verso, les levers et couchers des planètes et la mention des éclipsés de lune.
OÜSEKVATIONS ET PKÉSAUES CüALDÉENS
semble bien aussi que les astrologues royaux commettaient ou supposaient des erreurs de calcul qui transformaient des phénomènes réguliers en prodiges significatifs. On a vu qu’ils trouvaient parfois la Lune « hors de son temps » au moment des éclipses. Dans un rapport destiné probablement à Assourbanipal, l’astrologue parle d’une éclipse de soleil qu’il guettait et qui ne s’est pas produite en revanche, il y a eu conjonction de la Lune avec une planète. « Au roi, mon seigneur, son fidèle serviteur Mar-Istar. Le 27® jour, la lune a disparu. Les 28, 29 et 30, nous avons observé le nœud lunaire de l’éclipse de Soleil ; le temps s’est passé et l’éclipse n’a pas eu lieu. Le premier jour, quand déclinait le jour de la Nouvelle Lune du mois Tammouz, la Lune fut de nouveau visible au-dessus de la planète Jupiter, comme je l’ai déjà annoncé par avance au roi mon maître : je ne me suis pas trompé. X l’heure d’Anou, elle a apparu en déclin, dans le cercle de Régulus, mais son croissant n’était pas net dans les brumes de l’horizon ». Ailleurs, le « chef astrologue » constate dans un de ses rapports : « La Lune est vue le 28® jour telle qu’elle apparaît au l®® ; prospérité pour Accad, malheur pour la Phénicie » (p. 228]. C’est probablement un pronostic créé en vue de l’efl'et à produire, en un temps où la Phénicie, si souvent nommée dans nos tablettes, était en hostilité perpétuelle avec les rois de Babylone et de Ninive.
La plupart des tablettes portent une signature sans qualificatif. Un certain Naboua se dit « d’Assour », et Istar-nadin-Habal s’intitule « chef des astrologues d’Arbèle ». Un fait curieux, c'est qu’il arrive à tel astrologue du temps d’Assourbanipal d’insérer dans son rapport des observations qu’il déclare avoir restituées « conformément aux termes d’une tablette qui n’existe plus », ou tirées de « l’Illumination de Bel, d’après une tablette qui n’existe plus ». L’astrologie chaldéenne avait déjà ses érudits et vivait sur son passé.
Il n’y a pas un seul de ces antiques documents qui touche de près ou de loin à la généthlialogie ou prédiction d’une destinée individuelle d’après la position des astres lors de la naissance. Sans doute, cet argument a silentio ne saurait infirmer la tradition qui attribue l’invention des méthodes généthlialogiques aux