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VOGUE CROISSANTE DE l’aSTROLOGIE
« Quand enterrera-t-elle sa sœur et ses oncles? Est-ce que son « amant doit lui survivre? C’est là la plus grande faveur que « puissent lui accorder les dieux. Encore celle-ci ignore ce qu’ap- « porte de menaces l’étoile lugubre de Saturne, en quelle position « Vénus se montre favorable, quels mois sont voués aux pertes et « quels moments aux gains. Mais fais bien attention à éviter même « ta rencontre de celle que tu vois manier des épliémérides qui ont « pris entre ses mains le poli gras de l’ambre : celle-là ne consulte « plus; on la consulte. Que son mari parle pour la guerre ou pour « son pays, elle n ira pas avec lui si les calculs de Thrasylle la « retiennent. Qu il lui prenne envie de se faire voiturer, ne fùt- « ce qu a un mille de Rome, elle demande l’heure à son livre; si « le coin de 1 œil, trop frotté, lui démange, elle inspecte sa géni- « ture avant de demander un collyre. Elle a beau être malade et « au lit, elle ne prendra de nourriture qu’à une certaine heure « propice, celle que lui aura indiquée Pélosiris » C
Juvénal est coutumier de l’hyperbole, mais on peut l’en croire quand il ne tait que vanter l’attiaiit du fruit défendu. Attaques et plaisanteries sont un signe de popularité : c’est la « réclame » de 1 époque. On rencontre dans les épigrarnmes de Lucillus, un contemporain de Néron, qui aime à plaisanter sur le compte des astrologues, quelques traits de bonne comédie: par exemple, le trait de 1 astrologue Aldus qui, trouvant qu’il n’avait plus que quatre heures à vivre, se pend à la cinquième par respect pour Pétosiris
Le Pétosiris qui devient ainsi le bréviaire des adeptes de l’astrologie passait pour avoir été en son temps — sept siècles au moins avant notre ère — un prêtre égyptien, collaborateur du non moins tabuleux roi et prophète Néchepso. Le livre, un gros livre, qui se débitait aussi en extraits, sous forme d’éphémérides
1. .luven., \ I, 553-581. S. Augustin avait oublié son .luvénal le jour où il éciivait : quis enim consulat quando sedeat, quando deamhulet, quando vel qiiid prandeat? [Civ. Dei, \, 3). Les Arabes excellent en ce genre de consultations. Albohazen Ilaly n'omet aucune des minuties de la vie privée.
2. .\nthol. Palat., XI, 164. Cf. 15S, 160, 161. Lucillus voudrait que les astrologues apprissent à leurs dépens (non pas dans le Zodiaque, mais dans le Cirque) xai -i t.oizi Taüpo;, xaî -rt Xéwv Sûvavai [ibid., 160). Voy. dans Apulée {Melam., II, 12) le Chaldéen Diophane, qui fait. fureur à Corinthe (?niris tofam civitatem responsis lurbnlentat, et arcana falorum slipihus emerendis mdicil m vutqus) et qui, dans un moment de distraction, avoue avoir failli périr dans un naufrage qu’il n’avait pas su prévoir — sur quoi un riche client reprend les 100 drachmes déjà versées par lui pour prix d’une consultation, aux éclats de rire de l’assistance.
864 ciiAi». XVI. — l’astuologie dans le monde romain*
ou almanachs, était censé avoir été retrouvé dans les archives hiératiques de l’Égypte. En réalité, il avait dn être fabriqué à Alexandrie, comme tant d’autres apocryphes, par des faussaires qui voulaient profiter de la vogue croissante des cultes et traditions venus des bords du Nil pour confisquer au profit de l’Égypte le renom de la science dite jusque-là chaldéenne. Qu’il ait été publié vers le temps de Sylla ou un siècle plus tard b toujours est-il que depuis lors l’astrologie, considérée comme l’héritage des deux plus antiques civilisations orientales, eut une garantie de plus et s’enrichit d’une branche nouvelle, l’iatromathématique ou astrologie appliquée à la médecine. Toute doctrine, science ou religion, qui peut se convertir en art médical va au succès par la voie la plus courte. A peine connues, les recettes du « roi Néchepso » procurèrent une belle tortune au médecin Crinas de Marseille, qui « en réglant l’alimentation de ses clients sur les « mouvements des astres, d’après une éphéméride mathématique,
« et en observant les heures, laissa tout dernièrement dix mil- « lions de sesterces, après avoir dépensé presque autant à bâtir « des remparts en sa ville natale et à d autres constructions » . Pline, qui n’aime ni les médecins, ni les astrologues, atteste, en le déplorant, l’engouement de ses contemporains pour l’astrologie, devenue la religion de ceux qui n en ont plus d autre. D un bout du monde à l’autre, dit-il, on invoque à tout moment la fortune. « Mais une partie de l’humanité la bafoue, elle aussi, et fonde
1. Voy. la Bibliographie. Néchepso est un nom emprunté aux listes de Manéthon (XXVI® dynastie) et Pétosiris un nom très commun, qui figure déjà dans Aristophane (ap. Athen., 111, p. 114 G) et se retrouve, porté par des individus quelconques, dans les papyrus {Pap. of the Prit. Mus., 1, pp. 46, 154). E. Riess est persuadé que le soi-disant Néchepso ou Pétosiris était connu de Nic'idius Figulus, inconnu de Posidonius, et place, en conséquence, 1 apparition du°livre vers 80 a. Chr. Fr. Boll, op. cit., le conteste. En fait, Pline est le premier qui cite Pétosiris, et, avant Manilius, qui invoque l'autorité des rois des nations Quas secat Euphrates, in ejuas et Nilus inundal (Manil., 1, 44), il n est question nulle part - sauf d’une façon très générale dans Cic., Divin., 1, 1 - de ces « Égyptiens » qui fout plus tard une concurrence victorieuse aux « Chaldôens ». Les monnaies alexandrines avec signes astrologiques frappées sous Antonin-le-Picnx (cf. ci-dessus, p. 191, 2), au renouvellement de la période sothiaque, et surtout les papyrus astrologiques (voy. Bibliographie) témoignent de la vogue dont jouit l'astrologie en Égypte au temps des Antonins.
2. Plin., XXIX, § 9. Cependant, Ptolémée présente l’astrologie comme une science désintéressée et a soin de dire qu'elle ne mène ni à la richesse ni à la réputation : cl 5è irç -pô; ttXoütov •?! Sclcav •?, vi TO'.aüxa uu.'spjs.,
pTjXci nspl cpiîvOffO'jiat; x6 oujt6 xoüxo cpacrxc'.v (Teli ab., 1, 3). 11
guer, en ctl'et, dans toute science, ceux qui la cultivent et ceux qui l’exploitent. Cf. Firniic., II, 30, 2 Kroll (ci-après, p. 568, 1).
VOGUE CROISSANTE DE l’aSTROLOGIE
« son avenir sur l’astre qui fait loi à la naissance, pensant que la « divinité a décidé une fois pour toutes sur tous les hommes à « naître et ne s’occupe plus du reste. Cette idée a commencé à « s’asseoir, et la foule, gens instruits ou sans culture, s’y préci- « pite à la course » C L’astrologie se fait toute à tous. Dans ce troupeau qui se rue du côté où le pousse le goiît du jour, il enest qui la prennent pour une science naturelle, d’autres pour une religion, d’autres pour un perfectionnement de la vieille magie, tous llattés, au fond, de frayer de si près avec les astres et d’avoir leur étoile au ciel. Les plus simples croyaient, à la lettre, que chacun était représenté là-haut par une étoile d’éclat gradué selon sa condition, étoile qui naissait avec lui et tombait de la voûte céleste à sa mort -. Ceux qui avaient une idée sommaire de la marche des astres et des moments opportuns qu’elle fait naître trouvaient leur pâture dans des éphémérides adaptées à toute espèce d’usages. Enfin, les hommes cultivés, ceux qui voulaient tout ramener à des principes rationnels, eurent toute satisfaction lorsque, au milieu du siècle des Antonins, le plus grand astronome de l’époque, Claude Ptolémée d’Alexandrie, eut fait entrer l’astrologie, ordonnée et épurée par lui, dans un corps de doctrine scientifique où les faits d’expérience se groupaient en théories empruntées aux plus ingénieuses spéculations des philosophes pythagoriciens, péripatéticiens et stoïciens ■'*.
Devant cet entraînement général, les jurisconsultes appliquaient ou laissaient sommeiller, suivant les cas, les lois répressives. Depuis la publication de la Tétrabihle de Ptolémée, il leur était dillicile de soutenir — comme le fait encore Ulpien par habitude professionnelle ^ — que tous les « mathématiciens et Chaldéens » étaient des imposteurs exploitant des imbéciles. Mais une science peut être de bon aloi et être dangereuse. C’était môme parce qu’on croyait à la puissance des calculs astrologiques que l’on s’en défiait si fort. Aussi, en fait de divination, la jurisprudence hésitait. On avait d’abord pensé que l’on ne pou-