LE FATALISME ASTROLOGIQUE
moyens d’investigation. On voit bien cependant qu’ils hésitent. Favoriniis accepterait, à la rigueur, que l’on pût prévoir « les « accidents et événements qui se produisent hors de nous »; mais il déclare intolérable que l’on ait la prétention de faire intervenir les astres dans nos délibérations intérieures et de transformer 1 homme, animal raisonnable, en une marionnette {neu7'ospaston) dont les planètes tiennent les fils. Conçoit-on que le caprice d’un homme qui veut aller au bain, puis ne veut plus, puis s’y décide, tienne à des actions et réactions planétaires Cela est fort bien dit, mais nos actes les plus spontanés peuvent dépendre, et étroitement, des circonstances « extérieures ». Que l’on suppose notre homme apprenant que la salle de bains où il voulait se rendre s est écroulée par 1 eflet d’un tremblement de terre amené luimême par une certaine conjonction d’astres, dira-t-on que les astres n’influent en rien sur sa décision?
favorinus croit avoir arraché aux astrologues l’aveu que les astres ne règlent pas l’existence humaine jusque dans l’infime détail, et il se retourne aussitôt contre eux en soutenant que cela est contradictoire, et que, si l’on peut prédire l’issue d’une bataille, on doit pouvoir aussi bien prévoir la chance au jeu de dés ou à la roulette Il se bat ici dans le vide, car il ne manquait pas de charlatans prêts à lui donner satisfaction ®, et il ne
1. tavorin. ap. Gell., XI\, 1, 23. De iiK^ine, Sextus Empiricus admettrait que les astres, en agitant 1 atmosphère et modifiant par là sa composition, puissent faire « des corps robustes et des mœurs farouches »; mais il proteste que l’air n a rien à voir avec le détail de la vie, les dettes, la prison, le nombre des enfants, la condition des pauvres et des rois. Ceux qu’il attaque répondaient sans doute qu il limite arbitrairement les elîets du tempérament et des mœurs.
2. Ac -si, inquil, po/.iiisse praedici ndfirmant, Pyrrhusne re.r an M\ Curii/s proelio vichinis esset, car tandem non de aléa qxioque ae de calculis et alveolo audent dicere, quisnam ibi ludentium vincat? An videlicet mayna sciant, pai'va nesciunt, et minora majoribus inperceptiora sunt? (Gell., XIV, 1, 24). La réponse prévue de la part des astrologues n’est pas si mauvaise. Tout est écrit là-haut, mais on déchitîre mieux les gros caractères que les petits. Favorinus l’esquive en disant ; 1 homme est si petit par rapport à l’Univers que rien de lui n’est grand . Volo, inquit, mihi respondeant, quid in hac tothis mundi contemplatione, praestantis naturae operibus, in tam parvis ac brevibus xieyotiis fortunisque hominum maynum patent? (ibid., 25). Mais, à ce compte, le « roseau pensant » est trop petit pour que Dieu s’occupe de lui ; l’argument atteint toutes les religions.
3. Voy. ci-dessus, p. 471-474, les questions résolues par la méthode des xavap/at. Les pronostics sur le résultat des courses du Cirque étaient les plus demandés. On voulait les prévoir — c’est la part de l’astrologie — et aussi les provoquer ou les empêcher, au moyen de formules magiques destinées à « lier » les jambes des chevaux de tel cocher ou de ses concurrents.
o9() CHAl’. XVI. — l’aSÏKOLOGIE L)ANS lë monde nOMAiN
lui aurait pas suin, pour avoir gain de cause, de constater leurs méprises, celles-ci étant toujours imputal)les à l’ignorance des praticiens et non pas à l’astrologie elle-même.
Sexlus Empiricus recourt à la vieille logomachie philosophique * jadis employée pour ou contre la divination en général, en disant que, comme les événements procèdent de trois causes : la Nécessité, la Fortune ou hasard et le libre arbitre, il est inutile de prévoir ce qui doit nécessairement arriver et impossible de lixer d’avance soit le jeu du hasard, soit l’orientation de la volonté. Il eêt sans doute été fort en peine de faire la part de la Nécessité, qui peut être très grande et sullire aux astrologues, de définir le hasard et de spécifier ce qu’il entendait réserver au libre arbitre. Dire que l’astrologie est inutile parce qu elle ne peut modifier la fatalité, ce n’est pas la discréditer comme science.
Tous ces dialecticiens, plus ou moins sceptiques, se préoccupaient fort peu du critérium moral proprement dit, lequel consiste à' juger des doctrines par leurs applications et à rejeter comme fausses celles qui sont réputées immorales Ils étaient gens à penser que, au cas où une vérité scientifiquement démontrée irait con tre la morale, ce serait aux moralistes à reviser leurs principes et à tracer autrement la distinction du bien et du mal. Du reste, tant que le stoïcisme fut debout, il prouvait par le fait, argument irréfutable en morale, que le fatalisme n est pas incompatible avec la vertu virile et agissante. Il en alla autiement quand les théologiens, néo-platoniciens et chrétiens, s’attaquèrent au fatalisme, représenté principalement par 1 astrologie. Ceux-là considéraient le fatalisme comme impie à double titre, parce que, la responsabilité dont il dépouille l homme, il la reporte sur Dieu, devenu auteur du mal comme du bien.
Les astrologues avaient eu le temps de se préparer à la lutte.
1. Elle était beaucoup plus compliquée que ne le dit Sextus. On distinguait parmi les causes ràviyxT,, ret|j.ap|X£VT|, la xu/ti, 1 aCiTopaxov, et la Tipoaipe^iî. Voy. les textes dans Diels, Doxoç/r. gr., pp. 324-326.
2. Le seul grief qu'ait Sextus Empiricus contre les astrologues, en dehois de l'antipathie qu’il éprouve pour le dogmatisme, c’est qu’ils encombrent la vie de craintes superstitieuses — TîO'.xiXw; pèv Èi:T,pEâÇovxE<; xw p-.u, p.Eya),T,v 6’ T,|xîv ÈTtixEiy (î^ovxEç 6 E t IJ i 6 a t [J.0 V t a V , pT^oèv 6s ÈTtixpsaOvxEî xaxà xôv ôpQôv Tvôyov évspyEtv (p. 338). C’est le grief que Cicéron développe avec vigueur, en visant la divination sous toutes ses formes (Cic., Divin., 11, 72), et que Pline résume d’un mot, à propos de diverses croyances superstitieuses . etiam sine /lis bnmensa vilae amhage circa avqurin (Plin., X, § 13/). Ptolémée j upond par un paradoxe stoïcien, en soutenant que, même quand 1 avenir est inc\i table, sa connaissance anticipée profite à la paix de lame (ci-dessus, p. 33).