‹ L'astrologie grecqueChapitre 336 sur 360 · LE FATALISME ASTROLOGIQUE · texte numérisé non relu

LE FATALISME ASTROLOGIQUE

Ils se rendaient très bien compte de la düliculté qu il y a à maintenir la responsabilité humaine en regard des échéances fatales prévues et annoncées à l'avance. Le problème n’était pas neuf et on l’avait assez souvent posé à propos des « oracles inlaillibles » d’Apollon. Ils avaient pris le parti fort sage de transiger aux dépens de la logique, de ne pas désavouer leurs doctrines et de s’en tenir pourtant à la morale de tout le monde. Us parlaient de l’inexorable Destin, de la Nécessité et des crimes qu’elle lait commettre. « Ce n’est pas une raison », s’écrie Manilius, « pour « excuser le vice ou priver la vertu de ses récompenses... Peu « importe d’où tombe le crime; il faut convenir que c’est un « crime. Cela est fatal aussi, d’exi>ier sa destinée elle-même » *. Le bon sens de ce Romain — (pU était peut-être un Grec — va droit au refuge ultime ouvert en tout tem[)s à tous ceux qui ont une foi égale en deux principes logiquement inconciliables, au paradoxe sauveur de la morale en péril. Ptolémée se garde bien de poser l’antilhêse aussi nettement. Il connaît l’écueil vers lequel la logique pousse invinciblement ceux (jiii lui obéissent et donne le coup de barre à côté. A l’entendre, la plupart des prévisions astrologiques sont, comme toutes les prévisions scientifiques, fatales et conditionnelles à la fois : c’est-à-dire qu’elles s’accompliront fatalement, si le jeu des forces naturelles calculées n est pas dérangé par l’intervention d’autres forces naturelles non visées dans le calcul. Mais il dépend souvent de l’homme de mettre en jeu ces forces intercurrentes et de modifier ainsi la destinée. C’est ce qui se passe quand un médecin enraye par l’emploi de remèdes opportuns la marche d’une maladie (jui, sans cela, aboutirait fatalement à la mort. Au pis-aller, quand intervient la fatalité inéluctable, la prévision de l'avenir donne à l’homme — disons, au stoïcien — le temps de se préparer à recevoir le choc avec calme et dignité. Ptolémée est allé jusqu a la limite extrême des concessions, sans autre souci que de reven-

1. Nec referf, scelus vnde cadil ; sceliis esse fateudum. | IIoc quoqiie fatale est, sic ipsum e.rpendere fatum (Manil., IV, 107-118). Il n en flétrit pas moins énergiquement les vices de notre espèce : At quanta est scelerum moles per snecula cuncta, I Alque omis invidiae non exci/sahile terris! (11, 592-593). Il écrit : Solvite, mortales, animos curasque levate, parce que, Fata requnt orbem, certa stani omnia leqe (11, 12-14), comme s il dépendait des gens nés inf|iiiets et pessimistes de ne pas se tourmenter. Cf. conscia fati sidéra (1, 1). Manilius tourne le fatalisme en consolation pour les pauvres : le Destin, lui au moins, ne se laisse pas corrompre par 1 or du riche (l\, 89 sqq.). Le Ps.-Manéthon montre les mortels enlacés Moipüv âppT, xvo; si atToi; Ssagoiat t’ ’AvâyxT,; (I, 7).

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diquer pour l’astrologie le titre de science « utile » On ne saurait dire que la morale y gagne beaucoup, car le fatalisme mitigé peut être beaucoup plus dangereux que celui qui prêche la résignation complète. Tous les crimes qu’on prétend commis à l’instigation des astrologues ont eu pour but de modifier l’avenir prévu. Le fatalisme absolu laisse, au contraire, les choses en l'état; et, comme le bon sens pratique n’en tient nul compte, il se réduit à n’être qu’une conception métaphysique.

Tel était l’état de la question morale, quand les théologiens s’en emparèrent. Le nom de théologiens appliqué même aux néo-platoniciens paraîtra justilié à tous ceux qui savent jusqu'où va dans leurs doctrines l’obsession du divin et du démoniaque, qui remplace pour eux l’idée de loi naturelle et de force mécanique. 11 ne leur a même pas manqué l’habitude caractéristique des théologiens, celle d’invoquer des textes réputés infaillibles et de mettre l’autorité au-dessus de la logique. Au iii® siècle de notre ère, la littérature mystique, fabriquée dans des oflicines inconnues, foisonnait de toutes parts, étouffant le libre essor de l’intelligence et diminuant la dose de sens commun nécessaire à l’équilibre de la raison. Dans ces livres dictés par des dieux, des fils des dieux, des rois, des prophètes ou des sibylles ^ l’astrologie avait sa part, et sa bonne part. Sa vogue était telle que les Chaldéens, reculés au plus loin de la perspective par les traditions judaïques et chrétiennes, passaient pour avoir eu en dépôt les plus anciennes révélations, les oracles les plus divins. Un certain

1. Voy. tout le chapitre de la Tétrabible, I, 3, où Ptolémée, après avoir

montré que la prévision astrologique est possible (ôvi y, a Ta>^Ti -re x t xf,), prouve qu’elle est utile (oxt xal go î). 11 s'attaque à l'argument dirigé contre

la divination en général, et qui consiste à dire qu'elle est impossible si l'avenir est conditionnel, et inutile, s’il est fatal (ci-dessus, p. 556, 8). Le candide Firmicus compte au besoin sur la prière pour échapper aux conjonctions fatales (IV, 16, 9 Kroll. Cf. ci-dessus, p. 466,2). L’auteur de VHermippus va jusqu’à concéder qu’il vaudrait mieux ignorer l’avenir, si on ne pouvait le modifier : psXxiov 6è r.v gfiSè yévstrOai [ar.gEÏov], et gT,6£gia xi;; àvaSoVh, gTi5è ouyb xoü xaxou èvxEÜ0ev £g£X)i£v ÊaEoôat (II, 11, p. 49 Kroll).

2. On en fabriquait sous des étiquettes de toute provenance. Arnobe considère comme très facile de se renseigner sur le monothéisme international : sed ne nobis fidem habere nolitis, Aegj/plios, Pensas, Indos, Chaldaeos, Armenios interroget omnesque illos alios, etc. (Arnob., IV, 13). Il y eut des oracles d’Apollon et de Zoroastre, des xpriargol IlEpcrtxoi, en l’honneur de l'Incarnation et de la Trinité. La Trinité surtout, que se disputaient néo-platoniciens et chrétiens, se trouve proclamée par l’Apollon de Delphes, par Hermès Trismégiste, par des papyrus antiques trouvés £v xaïi; aûptyçt xaïî A‘.YUTtx[ati; (cf. Pitra, Anal, sacra, V, 2, pp. 302-308).

AUTOKITK DES OKACLES CIIALDAÎQLES

« Julien le Chaldéen » ou « le Théurge » ’ lit avec ces prétendus « oracles en vers » (aôy'* un pot-pourri de toute espèce

de superstitions orientales, un mélange de magie, de théurgie, de métaphysique délirante, qui séduisit même des esprits rebelles à l’astrologie et relégua au second plan, dans le rôle de comparses, les dieux grecs et leurs oracles Ce livre devint le bréviaire des néo-platoniciens en quête d’une Bible à opposer à celle des Juifs et des chrétiens; ils le plaçaient, comme résumé de sagesse divine, au dessus même du de Platon, œuvre

excellente de la sagesse humaine

L’école néo-platonicienne, issue de la tradition pythagoricienne et se développant dans un pareil milieu, ne pouvait être hostile à l’astrologie. Seulement, pour assurer l’unité de son système métaphysique, elle devait retirer aux astres la qualité de causes premières, etticientes, que leur reconnaissait l’astrologie systématisée par les Stoïciens, à plus forte raison l’astrologie poly-

1. Il y eut, dit-on, trois Julien, le XaXôaïo? iîar>ip toü -<iXT|9évTciî

^Eoupyou ’louXiotvoü (Suidas, s. v.) ; le Théurge, dit aussi Chaldéen, et un troisième, Julien de Laodicée, l’astrologue, sous le nom duquel on cite un traité d’astrologie appliquée à l’art militaire.

2. Voy. Lobeck, Aqlaophamus, pp. 98-lJl et 224-226; les textes réunis

— après Opsopœus (Paris, 1599) et Cory, Ancient frapmenls, London, 1832 — par G. Wollï, Porphyrii de philosophia ex oraculis haurienda. Berolin., 1886 ; l’extrait ripôxXo’j èvt Tf;; yaXSaïxfis cptXoffocsta^ (in Anulecta Sacra de Pitra, V, 2 [Romae, 1888], pp. 192-193, publié à nouveau comme inédit et commenté par A. Jahn, liai. Sax., 1891) ; G. Kroll, De oraculis chaldaicis (Bresl. Philol. Abbandl., VH, 1 [1894], pp. 1-76). Le livre de Julien, commenté par Porphyre, l’avait été encore par lamblique, qui écrivit vingt-huit livres au moins sur la XaXôaïxt^ TsXsioxaxfi SJsoXoyla, et plus tard (commentaire en 280 feuilles, fruit de cinq ans de travail) par Proclus, qui cite souvent, comme recours ultime, les « oracles divins » ou « le Théurge » dans son commentaire sur le Tintée. Le nom de « théurges » (ol s-i Mâpaou &Eoypyo£. ProcL, In Cratyl., 77, 1) n’apparaît pas avant Porphyre, qui l’a peut-être créé (Kroll, op. cil.). Les « Chaldéens » mettaient sur le compte d’Apollon — et c’était un coup de maître — des oracles à la louange des Chaldéens et des Juifs (cl. Porphyr. ap. Euseb., Praep. Ev., Vlll, 10 ; Moûvo’. XaXôaïoi aosiav Xâyov, •r,5’àp 'ESpaïot a. x. X.). Par contre, certains de ces oracles, appartenant ou non au recueil de Julien, discréditaient toute divination provenant d’autre source, y compris même l’astrologie (cf. Psetlus, 1128'’ ap. Kroll, p. 64).

3. Proclus aurait volontiers réduit tout le bagage de 1 esprit humain aux oracles chaldéens et au Tintée. Il était fidèle en cela à la tradition platonicienne, habituée (à chercher la sagesse chez les Barbares (cf. ci-dessus, p. 35, 1). On n’entend plus parler que de oi XaXôaTo’., ot ’A ax-jp loi, oi ^ipSapoi, et de â’s oira p aS O X O î aoo£a ou [jLUŒxaYWYÎa. Le monde gréco-romain ne veut plus de sa propre civilisation : vieilli, il ne vit plus que d’idées qu il croit plus vieilles que lui.

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théiste engendrée par le sabéisme chaldéen. Plotin ne crut même pas pouvoir leur laisser le rang de causes secondes ‘ : reprenant une idée de Philon, il les réduisit au rôle de signes divinatoires, comparables aux signes interprétés dans les autres méthodes^ ramenant ainsi, par surcroît, à l’unité la théorie de la divination inductive ou révélation indirecte, acceptée par lui sans objection et tout entière. Il enseignait donc que « le cours des astres annonce pour chaque chose l’avenir, mais ne le fait pas » ^ En vertu de la sympathie universelle, chaque partie de l’Être communique avec les autres et peut, pour qui sait y lire, renseigner sur les autres : la divination inductive ou conjecturale n’est que la « lecture de caractères naturels » Il ne faut pas suivre plus avant les explications de Plotin, si l’on veut garder une idée nette de sa doctrine, qui devait, à son sens, atténuer le fatalisme astrologique et sauvegarder la liberté humaine. Cette doctrine, qui ruinait par la base la « physique » des disciples de Ptolémée fut de grande conséquence; car, en permettant de considérer les astres comme de simples miroirs réfléchissant la pensée divine, et non plus comme des agents autonomes, en assimilant leurs positions et configurations à des caractères d’écriture, elle rendit 1 astrologie compatible avec toutes les théologies, même monothéistes. Les Juifs même, que scandalisaient les dieux-planètes ou dieux-déçans et qui abominaient les idoles dessinées dans les

1. Philon {De migr. Abr., 32) appelle athées les Chaldéens, parce qu’ils font des astres les causes premières, et non pas secondes. C’est peut-être de lui, et, par lui, de la Genèse^ que vient la doctrine néo-platonicienne des astressignes, car il cite (De opif . mimdi, 19) la parole de Moïse disant que les astres yeydvacjiv siç ctti (xeTa [Genes., i, 14. Cf. ci-après, p. 610, 2).

2. Oti Tl Twv aatpüjv cpopà (tt) [j.ai've i Ttepl t’xaaxov tà ssopisva, àX^’ oûx aOrr, Ttivxa 110 i£Ï, wç xoïî TioXXot; 6o?âÇ£xai (Plotin., Ennead., 11, 3).

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