DOCTRINE DE PORPHYRE
Ainsi, le premier et dernier mot de la doctrine néo-platonicienne concernant l’astrologie est que les astres sont les « signes » ((TTf];jLeTa-(7r,[j.av'utxôv), et non la caiise efüciente (TTO'rjT'.y.ôv), de la destinée; moyennant quoi, les âmes sont libres, n’obéissant pas à une Nécessité mécanique, mais seulement à une prédestination (s’.jxap- {X£vr,) qu’elles se sont faite à elles-mêmes par libre choix
Ainsi comprise, l’astrologie devient plus infaillible encore que conçue comme étude des causes : c’est le déchiffrement, d’après des règles révélées, d’une écriture divine. Les astrologues devaient même aux néo-platoniciens la première explication logique de la frappe instantanée de l’horoscope, leur dogme le plus antipathique au sens commun. Aussi n’est-on pas peu étonné de voir l’astrologue Firmicus traiter Plotin en ennemi, en ennemi de la Fortune ou fatalité astrologique, et faire un sermon sur l’horrible fin de ce très vertueux, mais orgueilleux savant, qui mourut de la mort des impies, voyant son corps gangrené tomber en lambeaux et devenir sous ses yeux une chose sans nom ^ 11 faut
1. On faisait remarquer que, avec les astres-causes, ou avait peine à comprendre que la position actuelle des astres fût cause d’un avenir éloigné, qui se réaliserait sous des positions tout autres; à plus forte raison, qu’elle fût cause du passé, que les astrologues prétendaient aussi découvrir dans un thème de géniture. L’argument est poussé avec énergie parOrigéne (ap. Euseb., Pr.Ev.yW, 11) et repris par Sallustc : -m; yàp -ri T; p ô tt,(; yevÉo-sto; èx vf.i; yevÉCTcO); yivo'To x. v. X. (Sali., De Diis, p. 262 Gale). Il n’est pas sans réplique, puisqu’on peut remonter d’un elfet à une cause, et le système astrologique des xavap/ai y échappe : mais nous n’avons pas charge de liquider toutes ces querelles.
2. Firmic., I, 7, 14-22 Kroll. La mort par wSstp'aai; avait été, au dire de certains (Diog. L., 111, §40), celle de Platon. Firmicus est très capable d’avoir confondu tpOstpiast; avec gangrène et Plotin avec Platon. Il aurait pu aussi bien garder rancune à Porphyre pour avoir dit que l’astrologie était inabordable o'j ijLOVov àvOpwTîO'.î, àXXà xxt Saifxôvwv x'.il xal Stswv, pàXXov 5è -rifftv âTrXû; (ap. Joh. Philopon., De mundi créât., IV, 20). lamblique, sans doute, lui cache Porphyre. Quant à lui, il veut la fatalité complète, sans recoins pour des libertés de détail [in minoribus partihus, 1, 8, 4 Kroll), et l’£t[iap[X£VTi ou prédestination restreinte <à la durée de la vie ne lui suffît pas (1, 8, 2). Il lui faut la fatalis necessitatis lex (1,8, 1), l’àvxyxT). On n’est pieu.v, religieux — comme Socrate — qu’à ce prix (I, 6). Il prend même soin de démontrer que cette fatalité n’a aucun souci de la morale, qu’elle a fait brider vif Pythagore, exécuter Socrate innocent, livré Rome à l’ignoble Sylla, etc. Cela ne l’empêche pas d’admettre que les astres sont eux-mêmes des dieux intelligents [habent enim slellae proprium sensum divinamqite pritdenfiam, 1, 5, 7 sqq.) et exécutent les ordres de l’fttre suprême. Néanmoins, on peut obtenir d’eux, ou des « dieux » en général, la faveur de résister à l'impulsion fatale, avec l’appui et l’encouragement des lois : invocemus suppliciter deos — »/ confirmata animi nostri divinitate ex aligna parle .<stellarum violenli décréta et eannn pote.olalibu.'i
604 CH AP. XVI. — l’astrologie dans le monde romain
croire, si la mort de Plolin était réellement si « fameuse », que certains astrologues avaient considéré comme un affront fait à leurs divinités la distinction métaphysique entre les signes et les causes, et que Plotin avait attiré sur sa mémoire les foudres de Yodlum iheolog'tcuni.
Ils pouvaient se rassurer : infaillibilité et fatalité, quand il s’agit de l’avenir, sont des termes synonymes, et nous allons assister à de nouvelles batailles livrées autour de cette idée maîtresse par des théologiens qui sont à la fois les disciples, les alliés et les ennemis des néo-platoniciens.
Nous avons dit, répété et, ce semble, démontré que l’astrologie était à vmlonté, suivant le tour d’esprit de ses adeptes, une religion ou une science. Comme science, elle pouvait s’accommoder de toutes les théologies, moyennant un certain nombre de paralogismes que les astrologues du xvp siècle surent bien retrouver quand ils cherchèrent et réussirent à vivre en paix avec l’Église. Comme religion, — Firmicus l’appelle de ce nom et parle du sacerdoce astrologique \ — l’astrologie tendait à supplanter les religions existantes, soit en les absorbant, soit en les éliminant. La vieille mythologie s’était facilement laissé absorber : les grands dieux avaient trouvé un refuge honorable dans les planètes ou les éléments, et les légendes avaient servi à peupler le ciel de « catastérismes ». La démonologie platonicienne n'était pas plus capable de résistance. L’astrologie offrait même à ses myriades de génies, confinés dans le monde sublunaire ou débordant au-delà, un emploi tout trouvé, l’office d’astrologues qui lisaient dans les astres, de plus près que l’homme, l’écriture divine et dispensaient ensuite la révélation par tous les procédés connus L Quant aux religions solaires, elles croissaient sur le
resistamus. — Nam quod ad ler/es perlinel — eas rede pradenlissima coiisliliiit antiquilas ; anima enim laboranli per eas opem talif, ut per ipsas vis divinae mentis perniciosa corporis vitia purqaret (l, 6). C'est du galimatias : mais on ne peut giièi’e attendre autre chose de Firmicus.
1. ’Voy. ci-dessus, p. 568, 1. Cl'. Firmic., VIII, 5 Pruckner.
2. 11 y a autant de génies (Saîixovs;) dans le monde néo-pythagoricien et néoplatonicien que de microbes dans celui de la science moderne. Animisme, hylozo'isme, pandéinonisme, autant d’aspects divers de la même idée, très vieille et incessamment rajeunie. A défaut de doctrine orthodoxe en démonologie, on ne sait à qui entendre. On s'accordait à peu près à placer sur terre des génies mortels, Pans et Satyres, Faunes, fées, etc. ; entre la Terre et la Lune, des demi-dieux, héros, mânes. Ames en disponibilité {Quodque patet terras inter Innaeque meatus \ Semidei Mânes habitant, clc. Lucan., Phars., IX, 6 sqq.) : entre la Lune et le Soleil, des génies plus divins ou Lares, et ainsi de suite jusqu’à l’empyrée. Selon que l’on voulait élever ou rabaisser une