ÉCHELLE DES DISTANCES
L’ordre suivi par railleur du Thme — c’est-à-dire la série moulante C 0 9 ? cf ?• ï) — ordre emprunté, disait-on, soit aux pythagoriciens (disciples des « Égyptiens »), soit à Ânaxagore L et approuvé par Eudoxe ( toujours d'après les Égyptiens), devint l’ordre classique. C'est celui sur lequel spéculent Aristote, Chrysippe et Ératoslhène, celui qu’on retrouve dans la Table de Iveskinto et la Didascalie de Leptine 11 n'y avait doute que sur un point, demeuré toujours litigieux, la position relative des deux acolytes du Soleil, Vénus et Mercure. Mercure avait été placé plus loin de la Terre que Vénus, sans doute à cause de son moindre éclat^. Une correction, due peut-être à Héraclide de Pont, intervertit les rangs pour ces deux planètes et ordonna la série C O ^ 9 cf ï)’ passa pour être plus spécialement « pythagoricienne », tout en restant aussi platonicienne que 1 autre
Cet ordre, qui conserva toujours des partisans fut remplacé, vers le temps d’Hipparque, par un autre système qui, accepté par les astronomes, fit loi pour les astrologues. C’est celui qui met le Soleil juste au milieu de l’échelle des distances. D où venait ce
1. ’A},),’ ’AvaÇayopaî toüto —pojto; {i—îXaCïv. (oî iTTÔpTjasv Lùotjixo; (l'rocl., In Tiin., p. 2o8 G). Voir sur le sujet ce qui en a été dit plus haut, p. l>4, 1-
2. Sur l’inscription astronomique de Keskinto dans l'ile de Itliodes, qui contient une théorie des planètes antérieure à Ilipparque, voy. P. Tannery dans la lieuue des Éludes fjrecques, VI II (1895), pp. 49-38. Le texte est reproduit dans Inscr. (p'aec. Insul. maris Aer/aei, 1, n» 913. La « Didascalie de Leptine » (Notices et Extraits, XVII 1, 2, pp. 46-15) a été traduite par P. Tannery en appendice à ses liecherches (p. 283-294).
3. Tannery, Recherches, p. 126. Dans l’hypothèse géocentrique des anciens, il n’y a aucune raison de mettre l’une de ces planètes au-dessus ou au-dessous de l’autre, par rapport à la Terre : mais Héraclide avait raison de rapprocher Mercure du Soleil. 11 passe pour avoir découvert que Vénus et Mercure tournent autour du Soleil (Chalcid., In Tim., 109), découverte attribuée, comme toujours, à la sollerlia Aefniptiorum (.Macr., S. Scip., 1, 19, 5) qui était le fond do la sagesse pythagoricienne.
4. La série « pythagoricienne » est attribuée à Platon (Stob., Ecl.,\, 21, p. 512; Plut., Plac. phil., 11, 15). IHato Aecpiptios omniinn philosophiae disciplinaram parentes secutus est, qui ita solem inter lunam et Mercuritnn locatiim volunl, etc. (Macr., Sonin. Scip., 1, 19, 2). Cf. Dicls, Itoxoqr., pp. 344- 345. L’ordre des planètes importait peu aux pythagoriciens. Ils tenaient au contraire beaucoup à établir les distances des planètes entre elles, de façon a accorder la lyre céleste suivant les lois de l’harmonie. Ils fixaient les intervalles, pour y placer en bon lieu leurs tons, demi-tons, tons et demi, le tout à priori.
5. On retrouve encore l’ordre platonicien (celui du Timée) dans Apulée [T>e mundo, 2), et dans Achille Tatius [tsaq., 16), (jui lui donne la préférence sur tous les autres.
système, qai ofïre une symétrie voulue, suspecte par conséquent de reposer sur des raisons mystiques, et qui cependant rallia les sulVrages des plus grands astronomes, peut-être d’Archimède, d’Apollonius de Perge ', d’IIipparque, à coup sûr de Posidonius, de Géminus et de Ptolérnée^? Nous avons vu plus haut (p. Ci, 1) qu’Alexandre d’Étolie le connaissait déjà, et que la confusion des témoignages ne permet pas de prendre au sérieux les brevets d’invention décernés aux Pythagoriciens, aux Égyptiens, aux Chaldéens. Les érudits modernes se décident en général pour les Chaldéens — les Chaldéens de Chaldée — sous prétexte que les constructions astrotogiques des « domiciles » (oTy.ot), surtout celle de la semaine », reposent sur cette ordonnance et que l’astrologie a été faite par les Chaldéens Ils sont dupes de la confusion, si soigneusement entretenue par les intéressés, entre Chaldéens-astrologues et Chaldéens de Chaldée. Ils oublient que le système est aussi revendiqué pour les « Égyptiens », sur la foi des livres apocryphes de Néchepso et Pétosiris, et ils prennent sans doute pour un témoignage historique les « oracles chaldaïques » fabriqués au n® siècle de notre ère par les « théurges » dont la parole fait foi pour les néoplatoniciens. On y racontait comment le Démiurge, apres avoir fait les planètes en tourbe confuse, lança au milieu le Soleil, qui les obligea à se ranger en ordre et à avancer ou rétrograder suivant son impulsion. Il faut laisser ces contes à l’admiration d’un Proclus. Avant
1. P. Tannery, Rech., p. 261. Pour Archimède, P. T. n’accepte pas Passertion de Macrobe : Ciceroni Archhnedes et Chaldaeorum ratio consentit (Maci., S. Scip., I, 19, 2), parce qu’il croit le système postérieur à Archimède. Mais Alexandre d’Étolie précède Archimède d’une génération.
2. Ptolémée ne trouve pas de raison décisive pour ou contre, car il ne con-
naissait pas les passages de Vénus et de Mercure sur le Soleil ; mais il opte poulie système « plus ancien », qui met Vénus et Mercure au dessous du Soleil : Tîapà |j.èv 'tot;ira),aio'rspoti; {nroxaTw i:’.6E[X£vai; rf,? fj'Xtaxf.î (AZuifl.çesL, 11, 9). Il entend évidemment par x a), a i ô tspo t des gens plus anciens que Platon, sans doute des Chaldéens. De son temps, et depuis longtemps déjà, on n’avait le choix qu’entre l’Égypte et la Chaldée. ^
3. C’est encore l’opinion de P. Tannery. 11 croit que l’attribulion a Pythagore a été faite par les « faussaires alexandrins » {Rech., p. 126, 1), en quoi il a parfaitement raison; mais il ne se méfie pas des prétendus Chaldéens. « L’antiquité de l’ordre que nous attribuons aux Chaldéens », dit-il {ilnd., p. 261, 4), « est attestée par celle, de la succession des jours de la semaine qui le suppose ». F. Ilultsch (art. Astronomie in Pauly-Wissowa ü. L., H, p. 1833) en dit autant, après et d’après Tannery. Si cette « succession » n’est pas chaldéenne, comme nous espérons le montrer (ci-apres, ch. xiii), le raisonnement devient un cercle vicieux.
l’oUDOiNNANCE dite cualdéenne
que les Ihéurges chaldéens n’eussent révélé ces belles choses on n’invoquait que l’harmonie pythagoricienne et le plan providentiel (lui avait mis le Soleil au milieu des planètes comme le cœur au milieu du corps. Les « Chaldéens » n’entrent en compétition avec les Pythagoriciens et les Égyptiens que sur le lard % à la façon du troisième larron, et c’est trop de complaisance que de se prêter à la supercherie.
Mais, si l’on entend par « Chaldéens » les astrologues, les astrologues grecs, — cette tradition symbolise et résume un fait réel, à savoir que l’astrologie grecque, obligée d’accepter une échelle des distances, a choisi celle-là pour y accommoder ses
théories. C’est en supposant le Soleil dans la position médiane que Ptolémée répartit le chaud et le froid. Dans ses Harmoniques, il avait essayé de tirer de là une autre démonstration de 1 influence malfaisante de Saturne et de Mars, bienfaisante de Jupiter et de
Vénus; démonstration arithmétique, a la mode de Pjthagore. Étant donné, d’une part, le Soleil comme source de la vie « sensitive », la Lune comme source de la vie « végétative », et, d autre part, six rapports harmoniques possibles entre ces deux astres et les planètes, il montrait que Jupiter soutient ces six rapports avec le Soleil et la plupart des autres avec la Lune ; (jue \énus correspond de môme par six rapports avec la Lune, par la plupart des autres avec le Soleil; tandis que Saturne et Mars sont à peine de temps à autre en rapport, Saturne avec le Soleil, Mars avec la Lune
1. Procl., hi Tirn., pp. 258 C, 280 B ; Id., in Anal, sacra, V, 2, p. 69 Pi Ira
(xüv irapà XaXôatO'.f; Oso’jpywv àxo’jxa;, w; ôcpa; s ;x ê cjî ;x 6 o X t, Tc v xôv t,Xiov èv totî S7:xà /at àvjxps|xa7ôv à— 'aùxo'j xi; àcXXa; !^wva;). Voy. ci-après, à piopos des olxoi, la burlesque légende accréditée par ces prétendus Chaldéens (ap. Pitra, ibid., pp. 300-301). ^ ^
2. Proclus le dit en propres termes. Parlant du système de Platon : ojv
T, xwv T:aXatwv 'fT|;xT, xa’jxT,v èôiôo’J xw t,X(ü) x^'* xi-iv • aal yàp .VpiïxoxsXr,, ojxüj; xai ol à;x'.fl x6v Ejoo'ov {hi Tim., p. 257 F). Le système ctialdéen émane de xivEî xaï^ xu)v [X aO T, |xa X '. a (» V ya'.povxs;, c est-à-dirc des pjtha
goriciens, bien que le système de Platon passe pour être aussi pythagoiicien, et Proclus le rejetterait volontiers, en l'honneur de Platon, s'il n était con-
firmé par « le ïhéurge », <» [xt, Osixi? à-txxîïv {ibid., p. 258 C).
3. Erpo Veneria et Jovialis slella per hos numéros lumini utriqne socianhn , sed .Jovialis Soliper omnes, Lunae veroper plures, et Veneria Lunae per 07nnes, Soli per plures numéros ar/r/reffalur. — Salurni aulem Marlisque slellae ila non habent cum lurninibus compelenliam, ut tamen aliqua vel extrema mtyneroutm linea Saturnus ad Soient, Mars aspicial ad Lunatn (.Macrob., Somn. Scip.. l, 19, 20-27). Cette théorie, que Macrobe n’a rencontrée, dit-il, chez aucun autre auteur [ralionem apud unurn omnino quod sciam leclam), Ptolémée ne la reproduit pas dans sa Tétrabible.
MO CllAP. IV. LES PLANÈTES ET LES TYPES PLANÉTAIRES
Les amaleiirs de correspondances mystiques n’ont pas manqué de découvrir dans l’ordonnance soi-disant « chaldéenne » toute espèce de rapports, soit avec le corps humain (voy. ci-après), soit avec la stratification spontanée des éléments. Le Soleil avait audessous et au-dessus de lui deux triades d’éléments symétriquement groupés par attraction, triades qui se rejoignaient en lui, membre commun des deux groupes *. Ainsi, le Soleil étant le chaud, le sec était représenté par Mars au dessus. Mercure au dessous; l’humide, par.lupiter au dessus, Vénus au dessous; le froid, par Saturne en haut, la Lune en bas : et on savait déguiser sous toutes sortes de raisons prétendues naturelles le caractère artificiel de ces rangements symétriques.
Si nous nous croyons autorisé à réclamer pour la science grecque les séries planétaires, aussi bien celle de Platon, prétendue égyptienne, que l’autre, prétendue chaldéenne, à plus forte raison n’irons-nous pas chercher sur les rives de l’Euphrate et du Nil les auteurs des solutions données aux problèmes les plus délicats de ce qu’on pourrait appeler la philosophie astronomique. Ces problèmes ont été imposés à l’attention des astrologues par Ptolémée, et les solutions intervenues, comme les conséquences à tirer des opinions exprimées, ne nous sont guère connues que par les astrologues. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pu éviter de jeter un coup d’œil sommaire sur le débat soulevé par un fait aussi connu que mystérieux pour les Anciens, la marche oscillante des planètes, qui tantôt suivent leur mouvement propre (d’Occident en Orient) et tantôt rétrogradent sur leur orbite ou sur un arc de cercle légèrement divergent.
1. Les « mathématiciens » placent an milieu des sept planètes tôv T,)aov, -juvdcyovTa -/.al auvSéovTa Ta; è»’ £/.âTspa aùToü Tp'âôa; (Proclus, !/i Tvn., p. 237 F). La théorie suppose Fordonnancc suivante : C 9 ?? O c? 2T b, celle que Cicéron adopte dans le De Nat. Deor., Il, 20. 1/ordre accoutumé, connu aussi et même préféré par Cicéron (Hep., VI ; Divin., 11, 43), plaçait Mercure au-dessous de Vénus : C ? 9 O c? Zi" b- L'auteur de Vllennippus (1^4, S 24-37 Kroll), ne comprenant pas que cette niodilicalion dérangeait la symétrie des triades, édifie là-dessus une contrefaçon, plus inepte encore, de la théorie dont la symétrie était la raison d’être. Suivant lui, à partir du Soleil et au dessus, sont étalés les éléments purs, dans l'ordre indiqué par Proclus : au dessous, les éléments sont mélangés, et il n’y a plus qu'un ordre de convenance vaguement motivé. Ptolémée, qui introduit le mélange dans tous les astres, n’est pour rien dans ces élucubrations. Du reste, Ptolémée, comme astronome, n’acceptait pas sans réserves l’ordre sur lequel il spécule plus tard comme astrologue (cf. ci-dessus, p. 108, 2). Il fait remarquer que, dans le système chaldéen. Mercure et Vénus devraient passer sur le Soleil, et que le fait n’a pas été observé (objection mise à néant par les observations modernes).