LES PRÉCURSEURS
C’est en Grèce que l’àine orientale de l’astrologie s’est pourvue de tous ses instruments de persuasion, s’est imprégnée de philosophie et cuirassée de mathématiques. C’est de là que, mervedle pour les uns, objet de scandale pour les autres, mais préoccupant les esprits, accablée des épithètes les plus diverses et assez complexe pour les mériter toutes à la fois, elle a pris sa course à travers le monde gréco-romain, prête à se mêler à toutes les sciences, à envahir toutes les religions, et semant partout des illusions qu’on put croire longtemps incurables.
Il ne fallut pas beaucoup plus d’un siècle pour transformer l’astrologie orientale en astrologie grecque, celle-ci infusée dans celle-là et gardant encore, comme marque d’origine, le nom de « chaldéenne » ou égyptienne. C’est que, introduite dans le monde grec par le prêtre chaldéen Bérose, vers le commencement du im siècle avant notre ère, l’astrologie orientale y trouva un terrain tout préparé par une lignée de précurseurs. Elle prit racine dans une couche préexistante de débris intellectuels, de do^rines hâtivement édifiées, rapidement pulvérisées par le choc d autres systèmes, et qui, impuissantes à asseoir une concepUon scientifique de l’univers, s’accordaient pourtant à reconnaître certains principes généraux, soustraits à la nécessité d’une démonstration par une sorte d’évidence intrinsèque, assez vagues d ailleurs pour servir à relier entre elles les parties les plus incohérentes de l’astrologie déguisée en science. Ces principes peuvent se ramener, en fin de compte, à celui qui les contient tous, 1 idee de l’unité essentielle du monde et de la dépendance mutuelle de
"’^^Lerprécurseurs de l’astrologie grecque sont tous des philosophes 11 est inutile de perdre le temps à constater qui ny a pas trace d’astrologie dans Homère, et le moment n'est ims venu de montrer que le calendrier des jours opportuns ou inopportuns dressé par Hésiode ne relève pas non plus de la foi dans les influences sidérales. Nous considérons comme aussi mutile d'agiter la question, présentement insoluble, de savoir dans quelle mesure nos philosophes dépendaient de taies, puisées par eux aux sources ou circulant a leur insu
autour d’onx.
TllALÈS DE MILET
LES PUYSICIENS
Ce qu’on sait de Thaïes se réduit, en somme, à peu de chose. Son nom, comme ceux des autres ancêtres de la science ou de la foi, a servi d’enseigne à des fabricants d’écrits apocryphes ‘ et de légendes ineptes. Ces gens-là ne manquaient pas de remonter aux sources les plus lointaines et d’affirmer que Thaïes avait été un disciple des Égyptiens et des Chaldéens. Aristote paraît ne connaître les doctrines de Thaïes que par une tradition assez incertaine. Plus tard, on cite du philosophe milésien des ouvrages dont le nombre va grandissant : il devient le père de la science en général, mathématicien, géomètre, astronome ou astrologue (termes longtemps synonymes ^), capable de prédire une éclipse de soleil et d’en donner l’explication. C’est par les commentateurs et polygraphes de basse époque que son nom est le plus souvent invoqué et ses opinions analysées le plus en détail La seule proposition doctrinale que l’on puisse attribuer
1. Il sera souvent question dans cet ouvrage d’écrits apocryphes, fruit naturel de toutes les croyances qui cherchent leurs preuves dans la tradition et les inventent plutôt que de ne pas les trouver. J’emploie le mot au sens usuel, sans distinguer entre » apocryphe » proprement dit, qui signilie « caché » ou « tiré d’une cachette » (à-oxfiu-jo!;), et « pseudépigraphe », qui veut dire « faussement intitulé », attribué à un autre que son auteur véritable. Il est rare que les livres pseudépigraphes ne soient pas en même temps apocryphes : c’est toujours le cas quand on tes donne comme anciennement écrits, récemment découverts.
2. La synonymie d’iïtpoXovia et d’àTtpovoaia est un fait dont nous pouvons ajourner la démonstration. Elle a persisté longtemps, même dans les langues modernes, et c’est la raison pour laquelle on appelait autrefois la divination par les astres astrologie « judiciaire ». Aujourd’hui la distinction est faite, et astrologie ne comporte aucune équivoque. Le caprice de l’usage a réservé à la science le terme d'astronomie — un mot mal fait, car les astronomes ne « règlent » pas les astres — et appelé astrologie l’astroraancie.
3. Voy. les textes et références amassés par E. Zeller, Philos, der Griechen, P, pp. 165-119 (trad. Em. Boutroux, I, pp. 191-210). Pour le classement des opinions des philosophes par sujets, utiliser le recueil de IL Diels, Doxographi graeci, avec prolégomènes et Indices, Berlin, 1819. Que Thalès ait été en contact avec des idées chaldéenncs ou égyptiennes, le fait est probable; mais nous apprendrons à nous défier de plus en plus des «Égyptiens et Chaldéens », en ce qui concerne l’astrologie. Le premier qui parle des voyages de Thalès en Égypte — et peut-être en Chaldée — est Eudemus (de Rhodes ?), polygraphe, auteur d’ ’.AtrxpoXoytxaî laxopiai, postérieur à .Aristote. On cite comme étant
CHAP. 1. — LES PHÉCÜUSEÜHS
avec quelque sécurité à Thaïes, c’est que « tout vient de l eau * », ou iTest que de l’eau transformée par sa propre et immanente vitalité. Tout, y compris les astres. Dès le début, la science ou « sagesse » grecque altirme l’unité substantielle du monde, d où se déduit logiquement la solidarité du tout.
Il importe peu de savoir si Anaximandre, disciple de Thaïes, avait pris pour substance unique du monde un élément plus subtil, indétini en qualité comm« en quantité, et même s il la supposait simple ou composée de parties hétérogènes ^ Sa docrine était, au fond, celle de son prédécesseur, avec une avance plus marquée du côté des futures doctrines astrologiques. 11 enseignait, au dire d’Aristote, que la substance infinie « enveloppe et gouverne toutes choses ^ ». Cette enveloppe qui « gouverne » est sans nul doute le ciel en mouvement incessant, « éternel », cause première de la naissance de tous les êtres . I oui Anaximandre comme pour Thalès, les astres étaient les émanations les plus lointaines de la fermentation cosmique dont la terre était le sédiment. Il les assimilait, paraît-il, à des fourneaux circulaires, alimentés par les exhalaisons de la terre et roules dans l’espace par le courant de ces mêmes souilles ou vapeurs; ce qui ne l’empêchait pas de les appeler des « dieux célestes •> »,
de Thalès une vauxixr, àaxpo'Xoyia ou àaxpovo|j.îa, attribuée aussi à Phocos de Samos. Le plus probable est qu’il n’avait rien écrit : xal xaxi xiva; i^èv auyvoaarxa xaxéXraev oùôév (Uiog. L., 1,23). ^
^ 1 0aXr,;... Ü8wp elvat <yxor/do'J -xai àp/> xwv ovxuv {kns{ot., Metaph.,
1 3) Thaïes... ex aqua dixit conslure omnia [QÀc.., Acad. Pr., Il, 37), traduction en langage scientiüque de traditions homériques (’Sîxsavôî, 6a-^p xsasi xlxu-xxa'.. Iliad., XIV, 246), babyloniennes (ci-apres, ch. n, p. 40), 6^jp tiennes (cf. Ilorapoll., 1, 10), visée peut-être par Piudare ( Aptxxov asv -.ocp. Olymp.,\, 1), utilisée à tout moment par les astrologues. L’homme Pisciformc à l’origine {Philosophumena, 1, S, p. 18 Criiice. Cf. bouche-Leclercq, i îaci< Graecorum de origme generis humani, Paris, 1871, p. 40) est aussi de trac
^^^.^Sinme quantité, l’élément d’Anaximamlre est xà ôé^eipov (Aristot., Phgs., 111, 4); comme qualité, un ixïyiia (Aristot., Melaph., 2).
3 Aovcêî xal î^avxa xal -xuespvav ^Aristot.,^ / %5., U , -*)•
4 ’Aoyr.v .Ivai xl,v àîoiov xivr.^iv, vcal xaûx^ xà jxâv vswaaOai xa Oc çOe.-
«-aOai (liermias Irris. philos., 4 etc. cf. E. Zellcr, P, p. 193, 3).
5 vdy. les textes dans E. Zcller, PL p. 197. On prétend qu Anaximandre nlacait le soleil et la lune au-dessus des étoiles (cl. ci-apres, p. -). Pou L « physiciens », les dieux sont les produits et non les organisateurs, a plus forte ralon les créateurs, de la Nature. La théologie grecque u exigeant pas nue les dieux fussent causes premières, ces philosophes, qui nous paraîtra ent ihées pouvaient être très religieux. Iléraclite disait que le monde est plein de dieux et qu'il y en avait jusque dans sa cuisine (Aristot., De pari, amm., 1, o).