LES PHYSICIENS D IONIE
comme l’eussent pu faire des Chaldéens. Science et foi mêlées : il y a déjà là le germe et le langage équivoque de l’astrologie future. On voit aussi apparaître chez Ânaximandre une idée qui sans doute n’était plus neuve alors et qui deviendra tout à fait banale par la suite, pour le plus grand profit de l’astrologie : c’est que les espèces animales, l’homme compris, ont été engendrées au sein de l’élément humide par la chaleur du soleil, dispensateur et régulateur de la vie.
Avec un tour d’esprit plus réaliste, Anaximène lirait de doctrines analogues les mêmes conclusions. Il commence à préciser le dogme astrologique par excellence, la similitude de l’homme et du monde, de la partie et du tout, le monde étant aussi un être vivant chez qui la vie est entretenue, comme chez l’homme, par la respiration ou circulation incessante de l’air, essence commune de toutes choses.
L’école des « physiciens » d'Ionie resta jusqu’au bout fidèle a sa cosmologie mécanique. Elle allirrna toujours l’unité substantielle du monde, formé d’une même matière vivante à des degrés divers de condensation ou de volatilisation, et elle faisait dériver la pensée, intelligence ou volonté, du groupement et du mouvement des corps. Ces premiers précurseurs des sciences naturelles, pressés d’aboutir à des conclusions métaphysiques, forgeaient ainsi des arguments pour les mystiques, pour les découvreurs de rapports occultes entre les choses les plus disparates.
A plus forte raison, les imaginations éprises de merveilleux prirent-elles leur élan à la suite de Pythagore. Les néo-pythagoriciens et néo-platoniciens ont si bien amplifié et travesti le caractère, la biographie, les doctrines du sage de Samos, qu'il n’est plus possible de séparer la réalité de la fiction. Pythagore a passé partout où il y avait quelque chose à apprendre : on le conduit chez les prêtres égyptiens, chaldéens, juifs, arabes, chez les mages de la Perse, les brahmanes de l'Inde, les initiateurs orphiques de la. Thrace, les druides de la Gaule, de façon que sa philosophie soit la synthèse de toutes les doctrines imaginables. La légende pythagoricienne déborde aussi sur l’entourage du maître et enveloppe de son mirage cette collection de fantômes pédanlesques, « mathématiciens » figés dans l'extase de la science apprise (;j.à6T]|j.a) '. Nous en sommes réduits à n’accepter
I. C’est dans l’école de Pj’thaj,n)re qu'a été forgé le titre de |x a 6t, a a-r ■. xo t, porté plus tard par les astrologues. 11 était réservé aux disciples qui, après avoir appris en gros les principes généraux de la science (rxo-jsga-r'.xot), arri-
CIIAP. I. — LES PRÉCUKSELRS
comme provenant de l’école pythagoricienne que les propositions discutées par Aristote, car même les Pythagoriciens de Platon sont avant tout des platoniciens.
Le fond de la doctrine pythagoricienne est la notion obsédante, le culte de l’harmonie, de la proportion, de la solidarité de toutes les parties de l’univers, harmonie que l’intelligence conçoit comme nombre, et la sensibilité comme musique, rythme, vibration simultanée et consonante du grand Tout. Le nombre est même plus que cela pour les Pythagoriciens : il est 1 essence réelle des choses. Ce qu’on appelle matière, esprit, la Nature, Dieu, tout est nombre. Le nombre a pour élément constitutif l’unité (ixovis;), qui est elle-même un composé de deux propriétés inhérentes à l’Être, le pair et l’impair, propriétés connues aussi sous les noms de gauche et de droite, de féminin et de masculin, etc. ; de sorte que l’unité est elle-même une association harmonique, et, comme telle, réelle et vivante. Se charge qui voudra d’expliquer pourquoi le pair est inférieur à l’impair, lequel est le principe mâle, la droite par opposition à la gauche, la ligne courbe par opposition à la ligne droite, le générateur de la lumière et du bien, tandis que le pair produit des états opposés. De vieilles superstitions ‘ rendraient probablement mieux compte de ces étranges axiomes que des spéculations sur le fini et 1 indéfini : car mettre le fini dans l’impair et la perfection dans le fini, c’est substituer une ou plusieurs questions à celle qu’il s’agit de résoudre. Les Pythagoriciens aimaient les arcanes, et ils trouvaient un certain plaisir à retourner le sens des mots usuels. Ils
tionné ; et, pour désigner le fini, le parfait, le bien, le mol
employaient, pour d icoTto; (pair), qui si
désigner l’indéfini, 1 imparfait, le mal, le mot ûgnifie proprement « convenable », propor-
LES MATHÉMATIQUES PYTHAGOIUCIENNES
(impairj, qui signifie « snrabondunt », démesuré. Ce n’étail pas non plus une énigme commode à déchiflrer que la perfection du nombre lü, base du système décimal. Ceux ([ui en cherchaient la solution au bout de leurs dix doigts étaient loin de compte. Il fallait savoir que le nombre 10 est, après l unité, le premiei nombre qui soit pair-impair (àpTio-spiT^oc;), c’est-à-dire qui, pair en tant que somme, soit composé de deux moitiés impaires. La décade est la clef de tous les mystères de la nature : sans elle, disait Philolaos, « tout serait illimité, incertain, invisible ‘ ». On croirait déjà entendre un astrologue parler des merveilleuses
propriétés des Uécnns (arcs de 10 degrés).
Le pythagorisme a été, pour les adeptes des sciences occultes en général et de l’astrologie en particulier, une mine inépuisable de combinaisons propres à intimider et à réduire au silence le sens commun C’est à bon droit que toute cette postérité bâtarde
■1. Msyâ).^ xal -av-céM; xai -üavxocpYÔs xal Ôsiw xxl oûpavtw^pia) xal dvOpwr''vw àp/x xxl xoivovoüsa SûvaiJ.1; xal xâ; ôexâôo;, àvcu oè xaûxa; -râvx
ârsioaxal àÔ-nAa xàl à-^avf. (ap. Stob., EcL, 1, 1,3). La décade est U avxaEia (ibiii., 10) — xtavxaeia, èv Èvxe).r/£la, contenant tous les autres nombres, y compris le carré et le cube, le spirituel, le corporel, etc. (Phil., De opif. mundi, 14 et 33). La xsxpaxxé? (ci-après, p. 9, 2) est aussi une ^ayà àevâou oéatoî (C«rm. Aiir., V, 41). Entre autres rêveries, voyez les combinaisons de rantlimétique avec la mythologie : la monade correspondant ii Jupiter (dieu suprême, père des autres) ou à Apollon (seul dieu. Sol de Soins!), la dyade a Ilèra-Junon ou à Artémis (la Lune, type du pair ou féminin), ApxEp:? = apxio;, etc. (Stob., ihid., Marc. Cap., VII, 131 suiv. lo. Lyd., Mens., 11. 1 suiv., E. Zeller, P, p. 337, 1). C’est un concours de jeu.x de mots, coqs-à-l’âne, calembours, finesses de tout genre. Le nombre 7, qui n est ni engendiant ni engendré, ni facteur ni produit, va à Athéna-Minerve, vierge et sortie^ de la tête de Jupiter. Les correspondances « naturelles » des nombres 3 et 7 sont inépuisables. Je ne vois pas très bien en quoi l’ogdoade convient à Poséidon ou à Iléphæstos; mais celui qui l’a adjugée àCybéle ou Ku6f,ÇTi, parce que 8 est l’unique cube (xéSoî) contenu dans 10, ne se croyait certainement pas un sot. La géométrie n’était pas moins exploitée : l’âme était un carré pour les uns, un cercle pour les autres, ou le carré était masculin- (quoique paii) et le lectangle féminin, etc.
2. La part du pythagorisme, très considérable en astrologie, est énorme dans l’ensemble de ce qu’on appelle « les sciences occultes ». Son principe, que le nombre est l’essence des choses, avait une afïinité extreme avec celui de la magie, â savoir que la réalité des choses est incorporée dans leur nom véritable, convenablement rythmé, et que qui tient le nom dispose de 1 être dénommé. De là la combinaison qui consiste à évaluer les noms en nombres, appliquée dans l’onomatomancie mathématique (ci-après, ch. xv), la kabbale juive, raison d’être de tous les nombres de r.Vntechrist, de la Bete, etc., qui remplissent les apocalypses judéo-chrétiennes, des amulettes comme les abrusax, et ainsi de suite. Le goût des spéculations mystiques sur les nombres
f-lIAP. 1. — LES PUÉCUKSEÜHS
de Pythagore a supplanté ses disciples authentiques et pris avec leur héritage le titre de « mathématiciens ». L’école de Pythagore s’était acharnée à mettre le monde en équations, arithmétiques et géométriques. Elle a couvert le ciel de chifl'res et de figures, traduits en harmonies intelligibles, sensibles, morales, politiques, théologiques, toutes plus absconses et imprévues les unes que les autres. Faire des sept orbes planétaires une lyre céleste \ donnant les sept notes de la gamme par la proportion de leurs distances respectives, est la plus connue comme la plus simple de ses inventions. Il était plus malaisé d’arriver au nombre de dix sphères, nécessaire à la perfection de l’univers. On sait comment, pour augmenter le nombre des sphères, ces doctrinaires intrépides ont les premiers descellé la Terre de sa position centrale et inséré par dessous une anti-Terre, qui tournait avec elle autour d’un foyer invisible pour nous. Comme un projectile mal dirigé peut arriver au but par un ricochet fortuit, ainsi cette vieille chimère encouragea plus lard Âristarque de Samos et Copernic à se révolter contre le dogme de l’immobilité de la Terre. Il arrive parfois que l’imagination fait les affaires de la science. Colomb n’eût probablement pas bravé les affres de l’Atlantique, s il n avait été convaincu que, sur le globe « terrestre », la terre devait nécessairement occuper plus d’espace que l’eau -.
est encore très vivace. C’est presque un Pythagoras redivivus ou un Proclus, transformé en prêtre chrétien, que l’auteur des Harmonies de l tire exprimées par les nombres (par P.-F.-G. Lacuria, 2 vol. in-8°. Paris, 1841), une aine candide, dont le souvenir m’empêche de classer indistinctement parmi les charlatans tous les mystiques contemporains. J. Kuntze [Proleg. z. Gesch. Roms, Leipzig, 1882) est persuadé que le carré est le symbole de la volonté virile, que le « temple » augurai romain était carré pour cette raison, et Rome carrée, et l’empire romain carré, ou plutôt rectangle égal à deux carrés! C’est encore un cas de métempsycose intellectuelle.
1. L’invention de la lyre heptacorde par Hermès qiymn. llomer. Merciir.) servit à démontrer que l’astrologie avait été révélée par llermès-Thoth ou
Trismégiste, signataire de tous les ouvrages hermétiques.
2. Cf. Hist. de Chr. Colomb, par Fernand Colomb, ch. ix. 11 avait aussi mis de son côté Aristote [De caelo, 11, 14), Sénèque {Quantum enim est quod ab ullimis lUtoribus Hispaniae usque ad Indos j ace fl Paucissimorum dierum spalium, si navem suus venins implevit. Sencc., Q. Nat., 1, praef.), et voulu réaliser la célèbre prophétie du même Sénèque [Medea, 375 suiv.). La loi de Titius ou de Rode, fondée sur un postulat analogue à ceux des Pythagoriciens, a encouragé les astronomes du xix<= siècle à chercher une planète entre Mars et Jupiter, là où ils ont trouvé des centaines de petites planètes. En revanche, le dogùne pythagoricien (Gemim, hag., 1), vulgarisé par Platon, à savoir que les*^ planètes ne peuvent avoir qu'un mouvement circulaire et égal - -av yao
l’école de PVTIIACOIŒ
En construisant le monde avec des théorèmes, sans souci de l’observation, les Pythagoriciens ont partout dépassé les hardiesses de l’astrologie, qui semble éclectique et prudente par comparaison. Non seulement ils ont attribué aux nombres en eux-mêmes et aux figures géométriques des qualités spéciales mais ils avaient localisé ces diverses qualités, types, causes et substances des choses visibles, dans diverses parties de 1 univers. Rayonnant de leurs lieux d’élection en proportions et suivant des directions mathématiques, ces forces vives créaient aux points de rencontre et marquaient de leur empreinte spécitique le tissu des réalités concrètes Séparation, mélange, moment opportun (xaipo;), proportions, tout l’arsenal des postulats astrologiques est déjà là, et les pièces principales de l’outillage sont déjà forgées. Les astrologues n’ont fait que limiter le nombre des combinaisons calculables et disqualifier certains types, comme le carré, qui leur parut antagoniste du triangle — la figure ou aspect (ayTipa) favorable par excellence, — et la décade, qui se détendit mal contre l’hégémonie des nombres 7 et 12. Encore verrons-nous reparaître sur le tard, dans les 30 Décans astrologiques, d abord la décade, qui leur donne leur nom, et ensuite la laineuse « quadrature » ('csToaxT j;) pythagoricienne, encore une raison ultime des choses et « source de l’éternelle Nature* ».
C’est peut-être de l'astronomie pythagoricienne que l’astrologie a tiré le moindre parti. La doctrine de la mobilité de la lerre allait directement contre un postulat nécessaire de l’astrologie, et l’explication naturelle des éclipses — si tant est qu elle ait été donnée par Pythagore — était plutôt importune à ceux qui en faisaient un instrument de révélation. Quant à la métempsycose
Octov x’.'/îrxai xu xX'. xw; (Proclus, iii Anal, sacr., V, 2, p. 7l> Pitra), a empêché tous les prédécesseurs de Kepler d'admettre des orbites elliptiques. Ils n'ont pas songé aux Orphiques, qui donnaient au monde la forme d un œul 1
1. Nous renvoyons ici, pour éviter des répétitions, aux chapitres suivants, notamment à la théorie des aspects ou polygones réguliers, voies tracées à l’action des astres.
2. La conception des àirîlpwv 6'j/a;j.stov àTtsipo'. ffuvôpoaat, qui marquent a la façon d'un sceau (iôfa ffcspaYÏooî), se trouve bien dégagée dans le système pythagorisant des gnostiques Séthiens {Philosoplium., V, 3, p. 212 Cruice). Le Kxtpé;, mochis et aussi opporlunilas (= ’Aôrva, ap. Stob. Ecl. 1, 1, lü), idée fonilamentale de la théorie des xaxap/ai (ci-après, ch. xiii).
3. Ci-dessus, p. 7, 1. 11 y a la petite xsTpaxx’j; (4); la moyenne, somme des
quatre premiers nombres (1 2 -|- 3 -f 4) ou décade ; et la grande xsxpâxxu;,
somme des quatre premiers nombres impairs et des quatre premiers nombres pairs (l -f 3 -f a 7) -f (2 -f 4 -f fi -f- 8) = 3G. Celle-ci a pu être suggérée par le système des décans, ou inversement.