CHAPITRE I
Dans la haute antiquité, on attribuait à la Terre une immobilité absolue et aussi généralement la forme d'un disque plat, arrondi, dont chaque peuple croyait occuper la partie centrale. Sur les bords était un fleuve infranchissable, du moins pour les humains.
C'est au delà de ce fleuve, vers les points cardinaux, que les Egyptiens plaçaient les quatre colonnes (voir flg. 18), qui, disait-on, supportaient la voûte du ciel, et que Ton éloigna de plus en plus à mesure que s'étendit le monde connu.
Pour les Chaldéens, la partie centrale de la Terre était occupée par des montagnes dans les régions neigeuses desquelles se trouvaient les sources de TEuphrate.
Chez les Grecs, Homère connaissait la Grèce et ses îles, rÉpire, la Thrace; puis, à Test et au sud, les côtes de TAsie-Mineure, de la Phénicie^ de TÉgypte et de la Lybie. Vers l'ouest, il n'avait que quelques vagues notions sur la Sicile, sur le sud de Tltalie
considéré par lui comme une île. Le reste appartenait au domaine de Tinconnu, mais il regardait Tensemble comme très vaste, puisque, au retour de Troie, le vaisseau de Ménélas avait été emporté par les tempêtes à une distance d'où les oiseaux eux-mêmes ne reviendraient pas en une année.
Pour Homère, la Terre est plate, car durant tout
Fie. 18. — Le Monde d'après les Égyptiens : essai de restitation par M. Maspéro.
le jour, depuis son lever jusqu'à son coucher, le Soleil a pu voir ses bœufs qui paissaient dans Tile de Thrinacrie; et dès son lever, TA^urore éclaire la Terre tout entière : ainsi Homère n'avait aucune notion ni de Tobstacle que le contour de la Terre oppose à la visibilité des objets éloignés, ni de la différence des heures du jour suivant les longitudes, pas plus d'ailleurs que la différence des climats suivant les latitudes.
On connaît les opinions des philosophes de l'École
onienne : Thaïes fail flotter la Terre sur Teau ; Anaxîmandre lui attribue la forme d'une pierre taillée en fût de colonne, mais la conçoit isolée dans l'espace; Anaximène et Anaxagore la font soutenir par l'air.
Archélaûs, qui fut le successeur d'Anaxagore dans l'école de Lampsaque, pensait comme son maître, que la Terre est soutenue par l'air; mais, loin de la considérer comme sphérique, il la supposait circulaire et concave comme une écuelle; il expliquait ainsi comment les eaux pouvaient y séjourner sans s'écouler par-dessus les bords; et comme il lui attribuait des bords très élevés, il concluait que le Soleil ne doit ni se lever ni se coucher en même temps pour tous les pays, mais que (ce qui est Tinverse de la réalité), les Occidentaux devaient le voir les premiers chaque matin et les Orientaux les derniers, chaque soir. Cette hypothèse en écuelle expliquait la présence de la Méditerranée vers le fond et le cours des fleuves alors connus vers cette mer, comme le Nil du sud au nord, le Borystène du nord au sud, le Méandre de l'est à l'ouest, et l'Ister de l'ouest à l'est.
Pythagore le premier enseigna que la Terre est sphérique et située au centre du monde : divers auteurs l'affirment, et avant lui on n'en trouve aucune indication, sauf l'isolement dans l'espace conçu par Anaxîmandre., Si l'on songe combien cette idée se trouve en opposition avec le témoignage immédiat de nos sens, on jugera quel effort de génie elle suppose, surtout à une époque où l'on ne connaissait qu'une faible partie de la surface de la Terre. Elle réalisa un progrès énorme, et on la trouve adoptée à peu près universellement dès le milieu du iv*^ siècle avant J.-G. On trouve môme dans Aristote [De Cœlo^ l'argument le plus sérieux que les Anciens aient connu en faveur de la rondeur de la Terre, à savoir, que la limite de l'ombre projetée par la Terre sur la Lune est toujours de forme circulaire.
Méridiens et parallèles. — Longitudes et latitudes. — Climats. — Dès que fut énoncée Topinion (le la sphéricité de la Terre, on dut considérer les cercles que nous supposons tracés à sa surface, les méridiens et les parallèles. Leurnoliondevança-t-elle celle des cercles correspondants de la sphère céleste? c'est bien peu probable. Nous savons du moins que Bion d'Abdère, contemporain de Socrate, avait analysé déjà les phénomènes de TAstronomie sphérique 6t trouvé qu'aux pôles de la Terre il n'y a qu'un jour de six mois et une nuit de six mois.
Posidonius attribue à Parménide (env. 520 à 450 av. J.-G.) ridée première de partager la surface de ia Terre en cinq zones, d'après leur température ; quoique cette division ne paraisse pas avoir eu d'abord un caractère astronomique, elle suppose au moins une idée vague de l'équateur et des parallèles.
A l'époque de Pythagore, le gnomon était connu depuis longtemps; on devait donc savoir qu'avec une même longueur de style l'ombre variait d'une ville à l'autre, pour un même jour, notamment à l'époque des solstices; le gnomon aurait donc pu servir à distinguer les divers parallèles terrestres, à déterminer les latitudes, mais ce n'est pas ainsi que l'on procéda tout d'abord. En effet, en premier lieu on distingua chaque parallèle par la durée du plus long jour de l'année, et cette durée était ce que les Anciens appelaient le climat; on disait : le climat de 13 heures, le climat de 15 heures...; et cette notion se retrouve jusqu'à notre xviii^ siècle.
Quand on n'observait pas directement le climat, on le déterminait en employant comme auxiliaires soit la longueur de l'ombre du gnomon, soit la latitude, déduite de la longueur d'ombre, d'abord graphiquement sans aucun doute, et plus tard par le calcul : c'est ainsi que Pythéas dut opérer graphiquement pour réduire les obbervations faites dans ses voyages autour des côies occidentales de l'Europe.
11 semble d'ailleurs que Pylhéas avait été devancé, dans celte manière de procéder, parEudoxe de Cnide : celui-ci, en effet, avait coniposé un Parcours de la Terre ou itinéraire universel, malheureusement perdu ; dans cet ouvrage, considéré comme le plus important travail de géographie antérieur à Ératosthène, Eudoxe avait, en effet, assujetti la géographie à des observations astronomiques. De son côté, Hipparque avait calculé une table de la longueur de l'ombre du gnomon pour les divers climats. Et Ptolémée, dans son Almageste^ consacre un chapitre à montrer comment de la durée du plus long jour on déduit la hauteur du pôle, et inversement; puis il indique comment avec ces données, durée du plus long jour ou hauteur du pôle, on peut calculer pour chaque lieu les longueurs des ombres méridiennes des gnomons, et inversement.
Ainsi, au lieu de définir les latitudes en degrés, comme nous faisons aujourd'hui, les anciens employaient le climat. Quant au terme latitude^ employé pour indiquer la situation des lieux à la surface de la Terre, il ne parut que beaucoup plus tard : il se trouve pour la première fois, semble-t-il, dans la Géographie de Ptolémée.
Il est intéressant de savoir quelle précision les Anciens obtenaient ainsi dans la détermination des latitudes. On peut en avoir une idée par les cartes de la Terre dressées par Dicéarque, par Ératosthène, qui plaçaient sur le diaphragme ou parallèle de Rhodes : le détroit des Colonnes (Gibraltar), celui de Messine, le cap Sunium en Grèce et le golfe d'Issus, à l'extrémité orientale de la Méditerranée; pour ces quatre lieux, la plus forte différence de latitude avec Rhodes est 1°40' et le point correspondant est le détroit de Messine. Ainsi les latitudes des premiers géographes étaient en erreur d'environ 2*>.
Quant à la notion de longitude terrestre, elle paraît due à Hipparque, qui eut l'idée de définir les positions
des villes à la surface de la Terre de la même manière que celles des astres dans le ciel, c'est-à-dire par des cercles passant par les pôles et perpendiculaires à l'équateur, autrement dit par des méridiens. Voici d'ailleurs ses propres expressions, conservées par Strabon :
« Dans l'étude de cette science (la Géographie), si « utile, non seulement à l'homme de lettres, mais « encore à l'hamme du monde, on ne peut avancer (c qu'à Taide des observations relatives au mouve- « nient des corps célestes et aux éclipses. Par exemple « c'est la comparaison des climats qui seule peut nous « apprendre si et de combien la latitude d'Alexandrie « en Egypte est plus septentrionale ou plus méridio- « nale que celle de Babylone. Pareillement, la dis- « tance plus ou moins grande des pays reculés, soit « vers l'orient, soit vers l'occident, on ne la connaît « exactement que par la comparaison des éclipses du
« Soleil et de la Lune Lorsque deux pays situés
« à la même hauteur, c'est-à-dire sur le même « parallèle, se trouvent séparés par une grande dis-- « tance, on ne saurait s'assurer s'ils sont réellement (( sous le même parallèle que par la comparaison de « leurs climats respectifs. »
On vient de dire que pour les Anciens le climat définissait la latitude.
Quelle est la première détermination de longitude terrestre, faite ainsi par le moyen d'une éclipse de Lune? C'est ce que nous ne pouvons dire; mais Ptolémée,dans sa Géographie ^dii que jusque-là Hipparque seul a donné la hauteur du pôle pour un petit nombre de villes, et y a joint la position de quelques lieux placés sur les mêmes parallèles. Malheureusement, ajoute-t-il, on n'a pu se procurer un assez grand nombre d'éclipsés de Lune observées en différents lieux, telles que celle qui fut observée à Arbelles à cinq heures et à Carthage à deux heures; et, conformément à cette éclipse^ Ptolémée donne 45*
L ASTRONOMIF
pour la différence de longitude entre Arbelles et Carthage, tandis que la vraie différence est 34® ou 2^,16"^; ainsi dans cette éclipse, citée comme un modèle trop rare. Terreur atteint 11®, le quart de la quantité considérée.
Ces observations simultanées restèrent donc extrêmement rares. Pline lui-même, qui a tout recueilli et tout cité, n'en indique pas une seule; et, contrairement à ce qu'on aurait pu espérer, cette idée si heureuse resta longtemps sans amener dans la géographie les profondes améliorations qu'elle renfermait. Aussi les erreurs primitives subsistèrent extrêmement longtemps : telles sont par exemple celles qui concernent la longueur delà Méditerranée, malgré la situation de cette mer placée au centre même des pays civilisés et sillonnée par d'innombrables vaisseaux.
Dans le système d'Homère, la Méditerranée au delà de Sicile est tellement rétrécie, qu'un seul jour suffit à Ulysse pour aller deTîIe de Circé, à l'entrée de l'Océan, et qu'il revint ensuite, dans une seule journée, du séjour de cette magicienne au détroit de Sicile.
Bien longtemps après, les historiens et les géographes plaçaient encore les Colonnes d'Hercule près de la Sicile; pour Dicéarque, la distance était seulement de 7.000 'Stades, mais Strabon l'évalue à 13.000. Par contre, on allongeait considérablement la partie orientale de la même mer. Ainsi Ptolémée donne à la Méditerranée 62® en longitude, c'est-à-dire un tiers de trop ; et ces erreurs énormes ont pesé sur la Géographie jusqu'au xvii® siècle : à l'aide d'éclipsés de Lune, Gassendi diminua de deux cents lieues la longueur encore admise de la Méditerranée, principalement sur l'autorité de Ptolémée. H est vrai que les Arabes avaiimt apporté des corrections importantes, mais leurs écrits n'étaient pas encore assez connus.
Une autre erreur, célèbre aussi, et qui eut une influence considérable sur les découvertes de Chris-
tophe Colomb, c'est l'idée que des Colonnes d'Hercule à rinde, en passant par-dessous, il n'y a pas une bien grande distance. Cette manière de voir avait déjà été discutée par Aristote. Marin de Tyr donnait 225° de longitude au pays des Sines, pays qui précédait encore la Chine; et Strabon croyait les Indes aux antipodes de l'Espagne. Ptolémée, qui diminua de 47® à 48° la longitude donnée ainsi par Marin, la faisait encore trop forte de 45°; ainsi l'erreur de Marin était de plus de 2.200 lieues. Cette opinion, sur l'énorme longitude de rinde, reproduite fréquemment par des auteurs de l'époque romaine, avait encore beaucoup de partisans sur la fin du Moyen Age. Aussi Christophe Colomb ne comptait que 90° de longitude par l'Ouest entre les Canaries et l'Asie orientale. S'il avait su qu'il y en avait réellement 200, aurait-il osé concevoir la pensée de son expédition? Et quand, dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492, il rencontra San Salvador, dans les îles Lucayes, il se crut dans un des archipels qui couvrent la côte orientale de l'Asie. Il garda cette persuasion même après ses trois autres voyages, car au temps de sa mort (mai 1506) les découvertes continentales n'étaient pas assez avancées pour avoir pu le détromper; et cependant depuis plus de seize siècles Hipparque avait indiqué un moyen pratique de déterminer les longitudes géographiques! On voit combien ses idées furent longues à germer; toutefois nous touchons à l'époque moderne, et elles vont donner les plus beaux résultats.