CHAPITRE III
L'ASTROLOGIE : SON INFLUENCE CAPITALE SUR LE DÉVELOPPEMENT DE L'ASTRONOMIE
Chez beaucoup des anciens peuples on rencontre des traditions et des pratiques superstitieuses dérivées de l'observation du ciel. Cette partie de l'art divinatoire, fondée sur Tétude des mouvements célestes, porte seule aujourd'hui le nom d'Astrologie; mais elle a été confondue longtemps avec V Asti^onomie proprement dite, sur la propagation et les progrès de laquelle son influence a été considérable. Longtemps les deux noms d'Astrologie et d'Astronomie ont donc été à peu près synonymes : ils n'ont commencé d'être opposés l'un à l'autre que dans les premières années de notre ère.
C'est encore une question de savoir quel est le peuple qui a créé l'Astrologie, mais on ne peut hésiter qu'entre les Chaldéens et les Egyptiens. D'autre part, les principes, les doctrines et les méthodes que l'on rencontre chez ces deux peuples ne permettent pas d'admettre que l'un et l'autre aient constitué l'Astrologie d'une manière indépendante; et aujourd'hui on pense généralement que les Chaldéens l'ont enseignée aux Egyptiens. Les uns et les autres, Egyptiens et Chaldéens, furent considérés par les Grecs et pai leurs successeurs comme les maîtres de cette science, le nom même de Chaldéen devint pour eux un synonyme d'Astrologue.
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Les doctrines astrologiques des Egyptiens et celles des Chaldéens s'introduisirent en Grèce presque en même temps, peu après Tépoque de l'expédition d'Alexandre : celles de l'Egypte avec un ouvrage de Manéthon, celles de la Chaldée avec Bérose qui, après avoir quitté la Babylonie, vers 280 avant J.-C, vint ouvrir une école dans l'île de Cos. Il est vrai que longtemps avant cette époque on trouve chez les Grecs de nombreuses croyances superstitieuses, comme celle des jours favorables ou défavorables ; mais dans cette distinction il n'entrait aucune raison astrologique.
En passant en Grèce, l'Astrolagie changea de caractère : tandis qu'en Egypte et en Chaldée elle était surtout le privilège d'une caste, en Grèce elle se popularisa et subit l'épreuve de la discussion. De là, elle passa bientôt en Italie, puisqu'un édit de l'an 139 ^v. J.-C. expulsa les astrologues de Rome : ils durent alors se dissimuler un peu, ce qui excita davantage la curiosité, et, dans la suite, les plus hauts personnages, même les empereurs, eurent recours à eux pour tirer leurs horoscopes ; à partir d'Auguste on vit les parvenus utiliser l'Astrologie pour se faire légitimer : c'est l'époque où Manilius en exposait les règles dans ses Astronomiques.
Combattue par le Christianisme, l'Astrologie se mêla aux vestiges des cultes orientaux, s'associa aux pratiques de la Magie, de l'Alchimie, et devint une science occulte, souven^L cultivée en même temps que la Médecine ; les Juifs et les Arabes en furent longtemps dépositaires et se firent une industrie de l'art de tirer un horoscope.
Au XIV® siècle, l'Astrologie était encore en grand honneur; les rois avaient leurs astrologues officiels, qu'ils consultaient fréquemment : c'est ainsi que le célèbre Nostradamus fut l'astrologue de Catherine de Médicis et de Charles IX; et c'est pour servir à l'examen du ciel que fut construite la colonne de la Halle au blé, qui est sans doute le plus ancien monument
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astronomique de Paris. Les plus célèbres astronomes avaient foi dans Tastrologie, et beaucoup lui devaient leur subsistance; Kepler en fait ainsi Taveu naïf :
« Les philosophes, dit-il, tout en se vantant de leur « «sagesse, devraient ne pas blâmer avec tant d'amer- « tume la fille de l'Astronomie; c'est cette fille qui « nourrit sa mère. Combien, en effet, serait petit le « nombre des savants qui se dévoueraient à TAstro- « nomie, si les hommes n'atvaient pas espéré lire les « événements futurs dans le ciel ! »
Et toute sa vie, moyennant salaire, il tira des horoscopes suivant les règles de Tart, toutefois en prévenant les clients que ses conclusions devaient être tenues pour incertaines.
Plus tard encore, à ce que nous apprend la correspondance manuscrite de Boulliau, ce furent les prétendus besoins de TAstrologie, la nécessité d'avoir l'heure exacte de la naissance des grands personnages, qui firent répandre rapidement les nouvelles horloges, perfectionnées par l'application du pendule.
Mais rétablissement définitif du sytème de Copernic, qui montrait la petite place occupée par la Terre dans rUnivers, vint porter à TAstrologie le coup mortel ; cependant elle eut des adeptes nombreux au xvii* siècle, et Boulainvilliers s'en occupait encore au siècle suivant. Son règne est encore vivace en Orient, et on dit même que ses adeptes n'ont pas tous disparu en Occident.
Ainsi l'Astrologie a exercé une influence considérable sur la propagation de l'Astronomie ; mais en Chaldée elle s'est identifiée avec elle, et c'est là que nous allons l'étudier plus spécialement.
Bases de la doctrine Astrologique. — Il est impossible de dire, autrement que par conjecture, quel a été dans le principe l'origine de l'Astrologie, de la science de divination par les astres, car THistoire est muette.
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Comme facteurs généraux, on peut citer les causes quiont provoqué la naissance des nombreuses branches de l'art divinatoire ; tel est, par exemple Téternel désir de surprendre le secret de la destinée humaine. A cela s'ajoute, pour l'Astrologie en particulier, la répercussion manifeste de beaucoup de phénomènes astronomiques sur nous, comme l'action diurne et annuelle du Soleil, l'influence vraie ou supposée de la Lune, etc. D'ailleurs, les astres étaient des personnifications de certaines divinités : de là une cause de confusion qui était aussi , de nature à faire croire facilement à l'influence des astres sur les hommes. Comme nous le voyons encore aujourd'hui, il a suffi de quelques coïncidences pour fixer l'attention ; un concours de cataclysmes, survenant au moment de quelque phénomène astronomique remarquable, aura fait soupçonner une relation de cause à eff'et, et dès lors on aura continué de noter les coïncidences, on aura généralisé après un petit nombre de répétitions, et l'opinion sera dès lors fondée, mais sans base suffisante ; et ainsi un procédé qui pouvait d'abord avoir une origine scientifique dégénère en système arbitraire.
Astrologie chaldéenne. — Quoi qu'il en soit de l'origine, l'Astrologie chaldéenne remonte à une très haute antiquité ; on a, en efl'et, retrouvé à Ninive les fragments d'un grand traité d'Astrologie compilé pour Sargon P% dont la vie se place vers 3800 ans av J.-C. Ainsi dès cette extraordinaire antiquité les Chaldéens avaient pris l'habitude d'observer le ciel, et même d'enregistrer sur leurs tablettes d'argile l'aspect des constellations, les moments de leurs levers. >. eten général tous les phénomènes célestes. En outre, ils en tiraient des pronostics pour les événements humains.
Les documents retrouvés jusqu'ici ne permettent pas encore de suivre le développement que l'Astrologie prit dans la suite, mais nous savons que plus tard, en Ghaldée, on tirait des présages d'une infinité de
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circonstances par elles-mêmes bien communes, ou fort indifférentes. Non seulement on trouvait matière à prévision dans les événements rares ou prodigieux, ou regardés comme tels, tremblements de terre, comètes, naissance de quelque monstruosité..., mais encore dans l'apparition d'un animal en un lieu et à un moment déterminés, dans son attitude, dans les caractères physiques d'un nouveau-né, d'un
malade, dans la simple rencontre de telle personne
Avec le temps, ces superstitions s'étaient accumulées, variant les circonstances à l'infini et donnant lieu à mille et mille préceptes dont la vie journalière se trouvait complètement encombrée.
Il se forma ainsi à Babylone des arts spéciaux et lucratifs, pratiqués par des interprètes de songes, par des augures qui examinaient le vol des oiseaux, par des aruspices qui étudiaient les entrailles des victimes dans les sacrifices, etc.
L'Astrologie fut un rameau de cette science divinatoire et, comme le reste de cette science, elle eut un énorme développement sous la dynastie Sargonide (722 à 607 av. J.-C). Par l'importance que l'on attribuait à tant d'événements ordinaires, on peut juger de celle que l'imagination donnait aux phénomènes du ciel et de l'atmosphère, qui, observables par tous et sur une grande étendue de pays, devaient donner lieu à des pronostics d'effet général.
Aussi, dans l'amas énorme de présages retirés des ruines de Ninive, une partie notable se rapporte aux prédictions astrologiques.
Ces documents peuvent se diviser en deux classes :
Les rapports astrologiques ;
Les répertoires d^ interprétation.
Dans les rapports ^ ordinairement envoyés au roi, les astrologues de la cour de Ninive avaient consigné leurs observations, ainsi que les conséquences qu'on en pouvait déduire. Ils sont conservés au British Muséum, et plus de trois cents ont été transcrits, tra-
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duits et publiés, notamment par R.-C. Thompson*. En premier lieu, ils comprennent les présages tirés des astres, puis ceux tirés des nuages, des halos, des orages, des trombes et des tremblements de terre. Très souvent ils sont signés d'un ou de plusieurs astrologues, mais la plupart ne sont pas datés, sans doute parce qu'ils étaient présentés au roi immédiatement après chaque observation ou chaque événement. Le petit nombre de ceux dont on peut assigner l'époque appartiennent tous au règne d'Assurbanipal (668 à 626 ans av. J.-C), et il est probable que les autres étaient, pour la plupart sinon tous, adressés à ce roi ou à son prédécesseur Assar-Haddon. Voici quelquesuns de ces rapports, presque tous signés de l'astrologue, et qui donnent une idée de l'ensemble :
« Deux ou trois fois, ces derniers jours, nous avons « cherché Mars, mais nous n avons pu le voir. Si le « roi mon maître me demande : cette invisibilité « présage-t-elle quelque chose? je réponds: Non. « Istar-suma-iris » (Thompson, n® 21).
« Quand un halo entoure la Lune et que Jupiter est « dans son intérieur, le roi d'Accad sera assiégé. « Nirgal'itir » (Thompson n°92).
« Quand la Lune et le Soleil sont vus en même temps (( le seizième jour du mois, la guerre doit être déclarée « au roi. Le roi sera assiégé dans son palais pendant un « mois. L'ennemi envahira la terre et sa marche sera « triomphante. Quand, le quatorzième et le quinzième (( jour de Tammuz, la Lune n'est pas visible en même a temps que le Soleil, le roi sera assiégé dans son « palais. Quand elle est visible le seizième jour, féli- « cité pour l'Assyrie, malheur pour Accad et pour « l'Occident.
« Akkullanu » (Thompson n** 166).
1. The Reports of the Magicians and Astrologers of Niniveh and Babylon in the British Muséum. London, 1900. 2 vol. in-S».
« Mercure est visible. Quand Mercure est visible au « mois de Kislou, il y aura des voleurs dans le pays. (( Nirgal'itir » (Thompson, n** 224).
« Mars est entré dans les limites de la constellation « AlluL Cela ne compte pas comme présage. »
Aux prédictions des astrologues de Ninive se joignaient parfois les rapports de ceux qui appartenaient aux écoles de Babylone, de Borsippa, d'Erech, de Sippara et de Nippour : on en trouvera un exemple un peu plus loin.
Ces présages n'étaient point composés arbitrairement, et d'ailleurs ils n'étaient point le résultat d'une pure et simple imposture, contrairement à ce qu'on pourrait croire; il y avait un ensemble de règles fixes pour Tinterprétation de tout événement, déduites, pensait-on, de l'expérience. Ces règles formaient de vastes répertoires d'interprétation, transmis dans les diverses écoles d'une génération à l'autre, et probablement corrigés et améliorés en passant de main en main. Pour chaque phénomène qui pouvait doaner lieu à un présage, on trouvait dans ces répertoires de longues listés d'indications, d'où l'astrologue tirait celle qui répondait à chaque cas particulier. En voici un exemple, relatif aux effets de l'apparition de Vénus dans les différents mois de Tannée :
Mois de Nisannu .... Dévastation du pays ;
— Ah'u Guerre dans le pays;
— Siva?iu Défaite des barbares du Nord;
Etc.
Une grande collection astrologique, dite Lumière de Bélus et trouvée à Ninive, est en grande partie composée de documents de ce genre. Sa traduction aurait formé un gros in-4^, mais ce qui reste n'est guère que le quart de l'ensemble. L'étude des inscriptions prouve que toute cette collection fut formée du temps deSargon II (722 à 705 av. J.-C.)dans la cité de Kaîah, qui fut, avant Ninive, la capitale de l'Assyrie.
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Cet immense répertoire servait aux astrologues de Ninive pour satisfaire non seulement aux questions du roi, mais aussi à celles de tous. Sous Assar-Haddon (681 à 668 av. J.-G.) et sous Assurbanipal (668 à 626 av. J.-C), Texercice de TAstrologie fut plus florissant que jamais, et son prestige extraordinaire ne pouvait que tourner au profit de l'Astronomie. De quel crédit devaient jouir des hommes qui savaient lire dans le ciel les décrets du destin !
Cet état de choses ne changea pas à la chute de l'empire d'Assyrie ; la destruction totale de Ninive fut l'origine d'une nouvelle et splendide floraison pour Babylone qui, sous Nabuchodonosor (606 à 561 av. J.-C), revit, après quatorze siècles, les beaux jours d'Hammourabi. Cette splendeur ne cessa point lorsque Babylone passa, non par violence, mais comme par reddition volontaire, sous le sceptre des Achéménides; et on peut juger des progrès que fît l'Astronomie babylonienne, durant les 80 ans qu'elle fut la capitale de l'empire néo-chaldaïque, en comparant les documents de Ninive avec ceux de l'époque de Cambyse; mais c'était déjà une véritable Astronomie, et nous aurons l'occasion d'y revenir; ici nous voulons montrer seulement que l'Astrologie a contribué à la diffusion et au prestige de l'Astronomie, et aussi qu'elle a conduit à la solution de divers problèmes importants ; deux exemples tirés des éclipses et du problème des ascensions obliaues mettront ces faits en évidence,
La prédiction des éclipses. — Les éclipses de Soleil et de Lune ont toujours été un sujet d'effroi pour les peuples primitifs. Si Ton en croit des documents chinois, fort suspects il est vrai, plus de 2.000 ans avant J.-C. on aurait observé et peut être su prédire les éclipses en Chine, car on place à vingtdeux siècles avant J.-C. l'épisode bien connu de Hi et Ho : ces astronomes, qui étaient en même temps gouverneurs de provinces, négligèrent de donner
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avis d'une éclipse de Soleil, et furent pour cela punis de mort.
Les anciens Chaldéens prétendaient avoir des séries d'observations remontant, dit-on, à 470.000 ans et même à 720.000 ans ; il est inutile de faire ressortir rénorme exagération de ces chiffres, due peut être en partie à la manière de compter le temps; mais ce qui est aujourd'hui tout à fait croyable, c'est ce que dit Simplicius que, lors des conquêtes d'Alexandre, Callisthènes avait recueilli et envoyé à son oncle Aristote des observations dont les plus vieilles remontaient alors à 1.903 ans : ce que nous ont appris les fouilles récentes faites en Chaldée ^t en Assyrie montre qu'on peut admettre l'existence d'observations remontant à 2.300 ans avant J.-C. et même plus haut encore.
Nous savons d'ailleurs, par la grande collection de rapports astrologiques et de présages, que les Chaldéens observaient attentivement les nouvelles lunes et aussi les pleineslunes; celles-ci étaient normales quand elles tombaient le quatorzième ou le quinzième jour après la nouvelle lune ; ils notaient aussi avec soin si alors le Soleil et la Lune étaient ou n'étaient pas en même temps au-dessus de l'horizon. Comme les éclipses lunaires ont toujours lieu à la pleine lune, ils devaient laisser échapper peu d'éclipsés quand elles étaient visibles dans leur pays, et on s'explique bien qu'ils eussent conservé la mémoire d'éclipsés relativement faibles.
Mais savaient-ils prédire les éclipses? Question intéressante, agitée depuis longtemps et à laquelle nous pouvons aujourd'hui donner une solution partielle. On peut affirmer, en effet, que durant la période des Sargonides (722 à 607 av. J.-C.) les astrologues Chaldéens tentaient de prédire les éclipses de Lune, et que même ils y réussissaient parfois, comme le prouvent nombre de textes cunéiformes, tels que ceux-ci :
(( Une écliose de Lune aura lieu le 14 Addaru. Quand