LES IDÉES COSMOGONIQUES DE L'ÉCOLE D'IONIE
Dès une haute antiquité, les Grecs formèrent de très nombreuses colonies, particulièrement sur les côtes de TAsie Mineure, de Tltalie (Grande-Grèce) et de la Sicile.
C'est dans certaines de ces colonies que Tesprit scientifique et philosophique de la Grèce commença de se développer, et que naquirent d'abord les premières écoles philosophiques, celles qui, prenant pour point de départ les conceptions que nous venons d'exposer, ou d'autres analogues, créèrent ce que Toû pourrait peut-être appeler déjà les premières hypo thèses astronomiques.
La plus ancienne de ces écoles, fondée par Thaïes (env. 639-568 av. J.-C), est celle d'Ionie; elle tire ce nom de la province où se trouve la ville de Milet,. patrie de Thaïes, et cette école a compté surtout des philosophes nés dans la même ville, comme Anaximandre (610-546 env.), Anaximène, Archélaiis, ou dans la même région, comme Anaxagore de Clazomène et Heraclite d'Ephèse.
Il ne reste absolument rien qui émane airectement de Thaïes : pas un ouvrage, pas un fragment ; et peut-être n'a-t-il jamais rien écrit. Son enseignement, comme sa vie, n'est connu que par des traditions.
De son temps, les voyages remplaçaient les livres ^
on admet qu il visita TEgypte, la Crète et une partie de TAsie, mais on ignore quelles connaissances il en rapporta. Il est, en Grèce, le fondateur de la Géométrie, de l'Astronomie et de la Physique : en Géométrie, ses connaissances paraissent lui avoir permis de mesurer la hauteur des pyramides par leur ombre.
Il pensait que Teau avait été l'origine de toutes choses, et il admettait que la Terre entière flotte sur Teau comme un navire ; les agitations de Teau causaient les tremblements de terre. Quant aux autres astres, il les croyait de nature terreuse, mais incandescents.
Thaïes savait que la Lune est moins éloignée que le Soleil, et qu'elle Téclipse quand elle passe entre lui et nous. Il savait aussi, dit-on, qu'elle brille d'une lumière empruntée au Soleil et qu'elle s'éclipse dans l'ombre de la Terre ; mais il est bien plus probable que cette découverte fut faite par Anaximène, car elle est inconciliable avec l'hypothèse d'une mer immense dans laquelle les astres se plongeraient à leur coucher.
On peut encore moins ajouter foi à la légende qui fait prédire à Thaïes la célèbre éclipse qui mit fln à la guerre des Mèdes et des Lydiens ; il aurait pu aire cette prédiction, a-t-on prétendu, au moyen Je la période chaldéenne appelée Saros ; ce que l'on sait à ce sujet ne permet guère d'admettre aujourd'hui cette hypothèse.
Anaximandrey plus jeune que Thaïes d'environ trente ans, et son successeur à la tête de l'école d'Ionie, faisait sortir toutes choses d'une substance infinie, étendue, éternelle et divine, intermédiaire entre l'air, l'eau et les autres éléments. La Terre a pour lui la forme d'une pierre taillée en fût de colonne, d'un cylindre terminé par deux faces planes, dont l'une est celle sur laquelle nous marchons. Il imagine cette Terre isolée au milieu de l'Univers, où elle se tient sans support, parce que sa situation est la même
par rapport à toutes les extrémités du monde : idée nouvelle, heureuse et hardie, car aucun philosophe n'avait encore considéré la Terre comme isolée et comme n'ayant pas besoin de support.
On a prétendu, mais probablement à tort, qu'Anaximandre faisait mouvoir la Terre autour du centre du monde, ce qui ferait de lui un précurseur de Copernic. Pline lui attribue la découverte de l'obliquité du zodiaque.
Il passe pour Finventeur des sphères solides dont la conception joua, dans la suite, un si grand rôle dans l'explication des mouvements des planètes,
Ariaximène (env. 565 à 500 av. J.-C), disciple et successeur d'Anaximandre, admet l'air comme principe de toutes choses ; il supporte la Terre qui aurait la forme d'un disque mince et large ; par suite, on peut concevoir que la course quotidienne des astres, au lieu de se briser à leur coucher, s'accomplit tout entière dans un même plan.
Le Soleil, la Lune et les planètes sont pour lui libres dans l'espace, mais leur forme est aussi celle de disques minces, comme la Terre, et, comme elle, flottant dans l'air; c'est la résistance opposée par l'air à leur mouvement qui courbe leur orbite et leur donne la forme circulaire. Quant au ciel, il le croit de nature cristalline, et les étoiles sont enfoncées dans ce cristal comme des clous d'or, voulant, sans doute, indiquer par là qu'elles occupent toujours le même point du ciel, et que le ciel les emporte dans sa révolution quotidienne autour de la Terre.
Anaxagore^ de Clazomène, apporta le premier, d'Ionie à Athènes, la philosophie naturelle ; il compta parmi ses disciples : Périclès, Euripide, et, dit-on, Socrate lui-même ; de sorte que, si la place ne nous était mesurée, il y aurait quelque intérêt à exposer en détail son système, qu'on peut regarder comme le tableau des connaissances astronomiques au siècle le plus brillant de la Grèce.
Il fait la Terre large, mince et soutenue par Tair; un tourbillon qui Tenveloppe la retient au centre du monde. Le Soleil, la Lune et les planètes sont des masses pierreuses, retenues également par des tourbillons. Il croyait la Lune habitable et comparait sa grandeur à celle du Péloponèse, celle du Soleil étant bien supérieure. Comme sa théorie de l'Univers ignorait le polythéisme hellénique, il fut accusé d'athéisme, quoiqu'il passe pour le premier Ionien qui ait considéré une intelligence divine comme un principe distinct et immatériel. La cause réelle de cette accusation est qu'il avait enseigné à Périclès l'art de gouverner la multitude avec fermeté ; au sein d'une démocratie jalouse, sa liaison avec ce grand homme lui fit de puissants ennemis, et il fut condamné à mort : le crédit de Périclès parvint seulement à changer cette terrible sentence contre l'exil. Anaxagore se retira à Lampsaque, sur la rive sud de l'Hellespont, 011 il ouvrit une école et où il mourut vers 428 avant J.-C, âgé de soixante-douze ans.