CARPE ET MAIN
Le carpe de l’homme est formé de huit os disposés sur deux rangées, et en cela il ressemble entièrement à celui du gorille et du chimpanzé. Mais chez l’orang, la plupart des gibbons et tous les autres singes, on trouve, entre les deux rangées, un os intermédiaire ou os central, ce qui porte à neuf le nombre total des pièces du carpe. Parfois pourtant, et actuellemement on en connaît 99 cas, on observe chez l’homme un véritable os central‘. C’est là
1. W. Gruber, Ueber ein dem Os intermedium s. centrale gewisser Säugethiere analoges neuntes Handwurzel-Knüchelchen beim Menschen. Archi f. Anat. u. Physiol., p. 331,869. Dans ce travail, Gruber décrit le premier cas d'os central chez l’homme. Depuis, le même auteur a observé plusieurs fois la même anomalie. On trouvera une revue de tous les cas connus dans le mémoire de Leboucq.
encore un cas de persistance d’une disposition embryologique, à laquelle on ne peut qu'attribuer une signification atavique. En effet, l'os central existe chez l'embryon humain : M. le professeur Leboueq * à pu étudier récemment 6S mains provenant de 45 fœtus humains, depuis le commencement du deuxième jusqu’au cinquième mois de la vie embryonnaire. Îl à pu constater que cel os est constant chez l'embryon humain ; il apparaît dans la première partie du deuxième mois et commence bientôt à se souder avec le scaphoïde : la fusion est ordinairement complète à la seconde moitié du troisième mois de la vie intra-utérine.
Il y a mieux encore. Les recherches de Wiedersheim sur l'axolotl * ont montré que le carpe des batraciens et des vertébrés allantoïdiens devait être considéré comme renfermant originairement, non pas un central, ainsi qu'on l'avait cru jusqu'alors, mais bien trois centraux. Deux de ces os disparaissent bientôt, par suite de leur fusion avec le pyramidal pour l’un, avec le semi-lunaire pour l’autre; le troisième persiste au contraire dans le carpe, et forme un os distinct, qui est le central proprement dit. Le même élat se retrouve chez quelques mammifères, par exemple chez les insectivores, à l'exception des musaraignes; chez certains rongeurs tels que le castor et le lapin; chez le daman; chez la plupart des lémuriens, et chez tous les primates, à l'exception du gorille, du chimpanzé et de l’homme : dans tous ces cas, le central est unique et hbre. Au contraire, chez les monotrèmes, les marsupiaux, les édentés, les cétacés, les ongulés, les chiroptères, les carnassiers, quelques lémuriens tels que le galéopithèque et quelques primates tels que le gorille, le chimpanzé et l’homme, le central fait normalement défaut : 11 s’est fusionné avec le scaphoïde, comme nous l’avons vu déjà, ou même avecle scapho-lunaire, ainsi que les carnassiers, les chéiroptères et certains rongeurs (écureuil, marmotte, rat) nous en offrent des exemples.
En ce qui concerne l'os dont il s’agit, il est bien évident que l'isolement est l'état primitif et que la coalescence avec le scaphoïde ou avec le scapho-lunaire est l’état secondaire, c’est-à-dire une disposition acquise. C’est en raison de cette considération que nous avons pu tout à l'heure expliquer par l’atavisme les cas où le
4. H. Leboucq. Recherches sur la morphologie du carpe chez les mammifères. Archives de biologie, V, p. 55-105, 1884.
2. R. Wiedersheim, Ueber die Vermehrung des Os centrale im Carpus und Tarsus des Azolotls. Morphologisches Jahrbuch, VI, p. 581, 1880.
central se présente chez l’homme à l’état d’os distinct : celte conformation, qui a maintenant la signification d’une véritable anomalie, reconstitue bien certainement une disposition que présentaient des ancêtres peu éloignés de l’homme.
Ce qui est incontestable pour l’un des trois os centraux doit être tout aussi vrai pour les deux autres. Déjà chez l’axolotl, leur fusion avec les os voisins représente un état secondaire, et l’état véritablement primitif serait réalisé par leur persistance sous forme de pièces isolées. Or il est intéressant de remarquer que cette disposition a été observée précisément chez homme, par les professeurs H. Leboucq‘ et W. Gruber*.
L'homme et la plupart des mammifères ont les doigts formés de quatre segments, un métacarpien et trois phalanges; le pouce seul fait exception, en ce qu’il ne comprend qu'un métacarpien et deux phalanges. Ce que nous venons de dire des mains s'applique également aux pieds. Chez les oiseaux, la main est trop profondément modifiée pour que nous puissions l’étudier utilement, au point de vue spécial qui nous occupe ; le pied, au contraire, est formé de doigts chez lesquels le nombre des phalanges s’en va croissant, d’une façon générale, de dedans en dehors, de deux à cinq. Certains sauriens, tels que les iguanes, les basilies, les lézards, ont quatre ou cinq phalanges aux deux doigts externes. Parmi les reptiles fossiles, on observe fréquemment des phénomènes du même genre : le Sauranodon avait sept segments au premier doigt et onze au troisième; le ptérodactyle en avait cinq au doigt supportant l'aile; chez le Lestosaurus sinus, de l'Amérique du Nord, les doigts avaient de einq à six phalanges ; chez l’ichthyosaure enfin, le nombre des segments était plus considérable encore : treize pour le premier doigt, quinze pour le deuxième et le troisième doigt.
On sera frappé de retrouver cette multiplicité des segments digitaux chez les cétacés : un dauphin, le Globiocephalus melas, par exemple, présente quatorze segments au second doigt et neuf
1. H. Leboucq, De l'augmentation numérique des os du carpe humain. Annales de la
Sociélé de médecine de Gand. 1884. — M. Albrecht considère l'os surnuméraire de la figure 9 comme le central IT, et celui de la figure 10 comme le central {IL. 2. W. Gruber, Analomische Notizen. — III. Ein im Centrum der Ulnarportion des
Rücliens des menschlichen Carpus zwischen dem Lunatum, Triquetrum und Hamatum gelagertes und articulirendes Ossiculum supranumerarium. Nirchow's Archiv, XCIV, p: 395, 1883. — M. Albrecht considère l'os surnuméraire représenté pl. VIIL, figure 5, comme le central III. : :
au troisième. On peut dès lors se demander si le nombre de quatre segments présenté par l’homme correspond bien au type primitif et s'il ne convient pas de voir là une réduction consécutive. Dans ce cas, on devrait s'attendre à retrouver parfois chez l'homme lui-même, par voie de réversion, des traces plus ou moins neltes des segments disparus.
C’est encore à M. W. Gruber que nous devons leur découverte. Cet habile anatomiste' a déerit et figuré la main d’un homme dont le carpe renfermait onze os : les trois os supplémentaires étaient interposés entre le trapézoïde et le grand os et s’artieulaient respectivement avec les deuxième, troisième et quatrième métacarpiens, constituant de la sorte une troisième rangée au carpe. Ces os, dont Gruber n'a point recherché la signification, ne peuvent être interprétés que comme représentant un ancien segment proximal du métacarpe où comme représentant un ancien segment distal du carpe. Mais, en raison de ce qui précède, la première opinion est la plus rationnelle.
Ce serail ici le lieu d'étudier les doigts surnuméraires, qu’il est si fréquent d'observer chez l'homme. Dans notre pensée, ils correspondent à un état dans lequel les ancêtres des mammifères étaient pourvus de plus de cinq doigts. Mais, pour discuter ces faits, 11 nous faudrait invoquer des homologies et des connexions qui ne sont point complètement à l'abri de la critique; aussi jugeons-nous qu'il est plus prudent de réserver ce point.
Disons pourtant que notre manière de voir, basée sur des considérations morphologiques, trouve une remarquable confirmation dans certaines observations de Schenk*. Sur des embryons humains arrivés à peu près à la septième semaine du développement, cet auteur à reconnu l'existence de rayons représentant les premiers linéaments des phalanges : il est intéressant de remarquer que, sur deux embryons dont les quatre extrémités ont été plus partieulièrement étudiées, Schenk a nettement observé un nombre de doigts supérieur à cinq; dans un cas, ce nombre était de neuf. Par la suite du développement, cinq rayons continuent à évoluer; les autres avortent et se résorbent, mais on ne saurait méconnaître
1. W. Gruber, Nachträge zur Osteologie der Hand und des Fusses. Bulletin de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, XY, p. 457, 1874. Voir figure 2.
2. S. L. Schenk, Lehbruch der vergleichenden Embryologie der Wirbelthiere. Wien, in-8, 1874. Voir page 137, figure 76.
que ceux-ci correspondent à un état antérieur et que, dès lors, la polydactylie est bien un fait de réversion atavique*.
Pour donner encore plus de poids à cette conclusion, il nous suffirait du reste de rappeler que tout s'accorde aujourd’hui pour expliquer de la sorte les cas de polydactylie que présentent si fréquemment les mammifères ayant moins de cinq doigts, par exemple les solipèdes. Or, il nous semble difficile d'admettre qu'un même effet puisse reconnaître deux causes différentes, suivant qu’on l’observe chez l’homme ou chez les animaux.