TARSE ET PIED
Si l’on cherche à établir une comparaison morphologique du carpe et du tarse, on voit que le scaphoïde du poignet est l’homologue de celui du pied ; que le pisiforme correspond au calcanéum * et que, pour représenter l’astragale, il reste deux os dans le carpe, le semi-lunaire ou intermédiaire 1, et le pyramidal ou intermédiaire IL. Chez les vertébrés inférieurs, par exemple chez l’axolotl, on trouve précisément deux osselets au tarse, l'intermédiaire [ et l'intermédiaire IL. Dans d’autres espèces, ces deux osselets pourront entrer en coalescence et leur fusion produira cet os unique qu'on appelle l’astragale. Dans les descriptions, on donne habituellement le nom d’astragale à l'intermédiaire [; on voit que c’est là une regretlable erreur de langage, puisque l’os en question ne représente qu’une partie de l’astragale lui-même. Pour plus de précision, 1l n’y a pas d’astragale dans un tarse qui renferme deux os intermédiaires; d'autre part, s’il y a astragale, il n’y a plus d'intermédiaires.
1. Dans mes leçons, j'ai consacré à cette question plus de développements que je ne puis le faire ici; j'ai produit, en faveur de cette opinion, des arguments plus nombreux que ceux que je rapporte dans les lignes qui précèdent, de manière à convaincre mon auditoire. Je dois me féliciter d’être arrivé à ce but, puisque M. E. Verrier, qui m'a fait l'honneur d'assister à quelques-unes de mes leçons, et qui, notamment, était présent à celles où ces questions délicates ont été exposées, s’est empressé de publier une note à ce sujet. (Des anomalies symétriques des doigts et du rôle que l'on pourrait attribuer à l'atavisme dans ces anomalies. Comptes rendus de l’Académie des sciences, p. 865, 25 mars 1885.)
Ceci n’est pas une revendication de ma part. Je laisse à M. Verrier la responsabilité de sa note : aussi bien, il suffit de la lire pour s'assurer que cet auteur n'a pas tout à fait compris la question.
2. Henke et Reyher (S{udien über die Entwickelung der Extremiläten des Menschen, insbesondere der Gelenkflächen. Sitzungsber. der Wiener Akad. der Wiss., LXX, 5. Abth., p. 213-275, 1874) ont constaté que le calcanéum est d’sbord plus court que l’astragale.
Ces deux os ne sont pas superposés, mais placés l'un à côté de l’autre, l’astragale en dedans, le calcanénm en dehors.
L'absence de l’astragale et son remplacement par deux osselets distinets dès l’origine est le type primitif; comme on voit, il s’observe chez certains batraciens. Parmi les mammifères, la même disposition se rencontre chez un peu plus de moitié des marsupiaux, d’après les statistiques de Bardeleben. Les deux os se sont imparfaitement fusionnés chez les monotrèmes et chez les édentés; chez tous les autres mammifères, ils sont au contraire à tel point confondus qu'on ne saurait indiquer entre eux la moindre ligne de démarcation : dans ce dernier cas, on peut dire que le tarse renferme véritablement un astragale, provenant de la coalescence des deux intermédiaires.
L'homme nous montre cette dernière disposition. Il est pourtant des éas où l’on peut constater dans le tarse la présence d’un osselet indépendant, réuni par une suture à l’extrémité postérieure de l’astragale, au point même où vient s'attacher le ligament postérieur de l'articulation astragalo-calcanéenne. Cet osselet avait été vu déjà, dès 1864, par Gruber', qui l'avait décrit sous le nom de talus secundarius et l'avait vu naître par un point d’ossification particulier. Stieda* le reconnut ensuite et, sans avoir connaissance des observations de ces anatomistes, Shepherd, démonstrateur d'anatomie à la Mac Gill University, à Montréal, le découvrit à son tour” : il attribua son existence à des fractures de l’astragale non suivies de consolidation.
Le travail de Shepherd, communiqué à la Société médico-chirurgicale de Montréal en avril 1882, fut publié en 1883 dans le journal anglais d'anatomie. En l’imprimant, le professeur Turner * l’accompagnait d’une note dans laquelle il rejetait l'opinion de Shepherd quant à la nature de cet osselet, adoptait la manière de voir de Gruber et Stieda et déclarait avoir lui-même observé une fois cette anomalie. C’estsurces entrefaites que Bardeleben * entreprit l'étude de Posselet en question, osselet dont M. Albrecht‘ avait déjà reconnu l'existence dès 1879.
4. W. Gruber, Vorläufige Miltheilung über die secundäüren Fusswurzelknochen des Menschen. Archiv für Anatomie, p. 286, 1864.
2. L. Stieda, Ueber secundüre Fusswurzelknochen. Archiv für Anatomie, p. 108, 1869.
3. F. J. Shepherd, À Autherlo undescribed fracture of the astragalus. Journal of Anatomy, XVII, p. 79, 1885.
4. W. Turner, À secondary astragalus in the human foot. Journal ot Anatomy, XVII, p. 82, 1885.
5. K. Bardeleben, Das Os inlermedium tarsi der Süugethiere. 10ologischer Anzeiger, VI, p. 278, 1885.
6. P. Albrecht, Das Os intermedium tarsi der Säugethicre. Zoologischer Anzeiger, VI, p. 419, 1883.
Ce qui précède nous permet de définir aisément la valeur de cet os : il s’agit évidemment ici de l'intermédiaire IT du tarse, pour lequel Bardeleben a crééle nom d’os trigone (os trigonum). Dans tous les cas où celui-ci reste isolé, l’astragale n’a plus que la signification d'un intermédiaire [, et ce dédoublement de l’astragale représente encore le retour d’un état ancestral.
Chez les vertébrés supérieurs, le pied et la main sont assez différents l’un de l’autre pour qu'il soit parfois difficile de reconnaître les homologies des différents os qui les composent. Chez les vertébrés inférieurs, 1l n’en est pas de même et le plan unique suivant lequel se sont primitivement constitués le tarse et le carpe s’est plus complètement maintenu. La preuve nous en est fournie par l'observation qu’a faite encore Wiedersheim de trois os centraux dans le tarse de l’axoloti. Ces trois centraux font partie intégrante du pied typique des batraciens et des vertébrés allantoïdiens, et bien qu'ils aient normalement disparu, on pourra cependant les retrouver chez l’homme lui-même dans des cas de réversion.
M. Gruber en a encore rapporté des exemples”. Cet auteur déerit et figure des os supplémentaires dont M. Albrecht a montré la signification *.
Ajoutons que le central I, au pied comme à la main, entre dans la constitution du scaphoïde. Chez l’homme, on n’a point encore éntrepris pour le tarse des recherches analogues à celles auxquelles M. Leboucq s’est livré avec tant de succès pour le carpe, en sorte que la démonstration directe de ce fait n’a pas encore été donnée. Mais l’anatomie comparée nous en apporte une preuve suffisante. M. Albrecht, en effet, a récemment fait voir * que chez la plupart des rongeurs, par exemple chez le castor, à la place du scaphoïde, le tarse renferme deux os bien distincts, articulés l’un et l’autre
1. Le trigone se soude normalement à l'intermédiaire I pour former l’astragale, mais il est aisément reconnaissable sur ce dernier os, bien que toute trace d'union disparaisse d'ordinaire. Qu’on se reporte, par exemple, au Trailé d'anatomie descriptive de M. le professeur Sappey, deuxième édition, tome I, on le verra indiqué dans la figure 164 par le chiffre 4, et dans la figure 167 par le chiffre 6.
2. W. Gruber, Ueber einen neuen secundären Tarsalknochen, Calcaneus secundarius, mit Bemerkungen über den Tarsus |überhaupt. Mémoire de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, (7), XVII, n° 6, 1871.
3. L'os supplémentaire de la figure 20 de la planche qui accompagne le mémoire de M. Gruber est considéré par M. Albrecht comme étant le central Il; l'os surnuméraire de la figure 21 serait le central III.
4. P. Albrecht, Sur les homodynamies qui exislent entre la main et le pied des mammifères. Yresse médicale belge, n° 42, 19 octobre 1884.
avec la tête de l’astragale et placés côte à côte sur une même ligne transversale : l’interne a reçu le nom d’os oblique ; l’externe, que M. Albrecht appelle os transverse, n’est autre que le central I persistant à l’état 1solé.
Cette remarquable disposition nous permet d'affirmer qu’un jour ou l’autre les anatomistes rencontreront chez l’homme une conformation analogue, dont l'atavisme seul pourra donner l’explication *.
Ce que nous avons dit plus haut à propos des doigts à plus de quatre segments s'applique tout aussi bien aux orteils. Mais ici la démonstration de cette idée théorique n’a pas encore été donnée. On peut déclarer néanmoins qu’elle le sera dans un avenir plus ou moins lointain, en raison de la similitude primordiale de structure que l’on observe entre la main et le pied. L
Un des arguments principaux que l’on a invoqués pour établir des différences entre l’homme et le singe a été le suivant : chez l'homme, a-t-on dit, le gros orteil est plus long que les autres orteils, auxquels ilest du reste parallèle; chez l’anthropoïde, le gros orteil est au contraire plus court que les autres doigts du pied et, au lieu de leur demeurer parallèle, il s’en va d’arrière en avant et de dehors en dedans, c’est-à-dire qu’il forme avec le bord interne du pied un angle plus ou moins ouvert : cette disposition est en rapport avec l’opposabilité du pouce du pied ou, pour parler plus exactement, avec les mouvements de latéralité plus ou moins étendus dont cet orteil est capable.
Les adversaires de la doctrine qui attribue à l’homme une origine animale partent de ce fait pour conclure à des différences. fondamentales. C’est, en vérité, se contenter de peu, car ces grandes différences n'existent point, même ici. Wyman a conslaté, sur un embryon humain long d'environ un pouce, que le gros orteil affectt par rapport aux autres doigts du pied la même disposition que
1. En se reportant au mémoire de Gruber cité en dernier lieu, on y trouvera figuré un scaphoïde avec lequel s'articule un petit os supplémentaire, désigné par la lettre &. Il importe de ne pas confondre cet osselet avec le central I : celui-ci ne peut se montrer que vers le bord externe du scaphoïde, tandis que l’osselet en question en occupe l’angle postéro-interne. M. Albrecht lui applique le nom du scaphulaire et le considère comme faisant normalement partie du scaphoïde, qui serait formé, au pied comme à la main, par
la coalescence de trois os (scaphal, central I et scaphulaire); le scaphulaire, d’après lui,
serait le rudiment du métatarsien d'un doigt aujourd'hui disparu, mais que possédaient les précurseurs de l'homme.
chez les singes, c’est-à-dire qu’il était notablement plus court et qu'il s'en écartait fortement en dedans. C'est là la preuve indéniable d’un état ancien dans lequel le pied de l’homme était précisément conformé comme celui du singe, et c'est à la persistance partielle de cet état primitif qu’il faut désormais attribuer l’écartement et la mobilité si remarquables que présente naturellement le gros orteil dans bon nombre de peuplades non civilisées *, mobilité que l'exercice et l'habitude peuvent faire réapparaître jusque dans notre race *,