II. Système musculaire
Nous ne nous occuperons pas longuement du système musculaire et de l’interprétation des anomalies qu'il présente. Un de nos plus habiles anatomistes, M. le professeur Léo Testut*, a consacré récemment à cette question un livre remarquable, auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur. Nous nous bornerons à quelques exemples, que nous emprunterons à cet excellent ouvrage.
Chez l’homme, on trouve en moyenne de 5 à 4 fois sur 100 un muscle surnuméraire, situé en avant du sternum et du grand pectoral, présentant en haut, dans la majorité des cas, des rapports intimes avec le tendon du sterno-mastoïdien, s’attachant en bas soit sur les dernières côtes, soit sur l’aponévrose du grand
1. Bourgarel a constaté que le gros orteil des Néo-Calédoniens était porté en dedans et était doué, dans une certaine mesure, de mouvements de latéralité. Simonot a retrouvé chez les nègres du Soudan et de Guinée une disposition semblable. Même chez l'Annamite, au dire de Morice, le gros orteil serait normalement écarté du doigt voisin.
2. Sans rappeler les exemples bien connus des bateliers chinois, des résiniers des Landes, des Australiens, etc., sans parler du peintre Ducornet, ni du bateleur Ledgewood, dont Broca a rapporté l'observation (Bulletin de la Société anatomique, XXNII, p. 275, 1852), il convient de mentionner ici le cas d’un monstre atteint d’ectromélie bithoracique qui s’exhibait dernièrement sur une des scènes parisiennes.
Je relève ce qui suit sur mon cahier d'observations : «Le 15 septembre 1884,je vais voir Unthan, « né sans bras, virtuose musical et tireur, » dit le programme. Cet individu est âgé de vingt-cinq à trente ans. Ducornet faisait de la peinture, mais ne jouait pas. du cornet; Unthan en joue au contraire, et avec un certain talent : il tient l'instrument de son pied gauche et joue avec les orteils droits. Il joue aux cartes avec une surprenante dextérité ; il débouche des bouteilles, sert à boire, porte son verre à sa bouche, se mouche en tenant son mouchoir entre le gros orteil et l'index, se passe... le pied dans les cheveux, etc. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est assurément l’étonnante précision avec laquelle il tire à la carabine. Il charge lui-même l'arme et l'épaule en la maintenant avec le pied gauche; le pied droit tire la gâchette. Tous ces mouvements si complexes s’accomplissent grâce à la grande mobilité que l'exercice a donnée aux orteils et surtout grâce à la soi-disant opposabilité du pouce, développée au moins autant que chez les singes. »
3. Léo Testut, Les Anomalies musculaires chez l'Homme expliquées par l'anatomie comparée; leur importance en anthropologie. 1 vol. in-8 de 844 p. Paris, 1884.
oblique. C'est le muscle présternal, à tort nommé sternalis brutorum ou rectus thoracis.
Il peut être double ou unique ; dans ce dernier cas, 1l est situé d'un seul côté de la ligne médiane, ou bien croise cette dernière en diagonale, appartenant ainsi à la fois aux deux moitiés du corps.
Ce muscle est connu depuis longtemps, puisque Cabrol, en 1604, en fait déjà mention. Un grand nombre d’anatomistes l'ont observé et M. Testut l’a vu cinq fois.
Le musele présternal a des connexions si intimes avec le sternomastoïdien qu’il est rationnel de le rattacher à ce muscle; d'autre part, il est le plus souvent en rapports étroits avec l’aponévrose du grand oblique, en sorte qu'il appartient non moins nettement au plus superficiel des muscles larges de l'abdomen. Il est donc une dépendance du sterno-masloïdien par son extrémité supérieure, une dépendance du grand oblique par son extrémité inférieure.
Cette conclusion, en apparence paradoxale, semblerait très judicieuse, si l'on pouvait rapprocher l’un de l’autre, en se plaçant au point de vue de l'anatomie philosophique, et rattacher à un même système anatomique le muscle sterno-mastoïdien et le muscle grand oblique.
Or ces muscles sont identiques quant à leur situation par rapport au tégument externe, quant à leur direction, quant à leur insertion à la ligne axiale antérieure. De plus, chez les serpents, les fibres les plus antérieures du muscle grand oblique prennent leur attache jusque sur l’apophyse mastoïde; elles se portent de là vers la surface ventrale de l'animal et y constituent un rectus superficiel. On sera frappé de retrouver ainsi chez les Ophidiens la disposition exacte que nous offre chez l’homme le muscle présternal, réuni à sa portion d’origine, le sterno-mastoïdien.
S'il en est ainsi, on ne manquera pas de se demander pourquoi le sterno-mastoïdien ne descend pas chez nous jusqu’à Pabdomen, à la rencontre du grand oblique, dont il ne nous apparaît plus dès lors que comme un faisceau dissocié.
Le sternum fait défaut chez les ophidiens, mais existe chez les batraciens”, les oiseaux et les mammifères. Dans ces trois classes
1. La portion du squelette des Batraciens à laquelle on donne le nom de sternum n'est nullement l'homologue de l'os du même nom chez les oiseaux et chez les mammifères.
de vertébrés, -les fibres musculaires, qui primitivement descendaient sans obstacle de l’apophyse mastoïde vers la ligne blanche, rencontrant maintenant sur leur passage à la limite du cou et du thorax, d’une part la clavicule, d'autre part la poignée du sternum, ont pris sur ces portions osseuses des Insertions consécutives. Par suite, la portion présternale du muscle, étant devenue inutile, s’est atrophiée et a disparu.
C'est donc par l’atavisme que s'explique la présence du muscle présternal chez l’homme. Loin de le considérer comme un muscle particulier à l'espèce humaine, ainsi que le voulait Halbertsma, on ne doit voir en lui qu'un muscle que possédaient les animaux d’où dérive l’homme, musele assurément perdu depuis bien longtemps, puisqu'il faut, pour le retrouver, descendre si bas dans la série zoologique.
L'un des arguments favoris des adversaires de la doctrine transformiste, l’un de ceux auxquels ils attachaient le plus de poids, était celui-ci : l’homme possède un muscle long fléchisseur propre du pouce, complètement distinet des autres fléchisseurs. Les singes n’offrent rien de semblable ; la musculature du pouce éloigne donc les singes anthropomorphes de l’homme.
Chez l’homme, à l’état normal, les doigts sont fléchis par deux muscles bien distincts, séparés l’un de l’autre sur toute leur étendue : un fléchisseur commun, qui se détache de la face antérieure du cubitus et de la moitié interne du ligament interosseux, pour aller se terminer sur la phalangette des quatre derniers doigts; — un fléchisseur propre du pouce, qui naît sur la moitié externe du ligament interosseux et sur la face antérieure du radius, et qui va s’insérer d'autre part sur la phalange onguéale du pouce.
Cette disposition assure au pouce, dans ses mouvements de flexion, une individualité propre : il n’est pas entraîné dans les mouvements d'ensemble comme cela se produit chez les singes inférieurs (cercopithèques) ; il ne suit pas forcément les mouvements de flexion de l'index, comme chez quelques anthropoïdes (gorille, chimpanzé).
Il est curieux de constater que, chez un lémurien, Nycticebus tardigradus, Murie et Mivart ont décrit une disposition en tous points identique à celle des muscles de l’homme; mais rien ne prouve que ce soit, dans cette espèce, une disposition constante.
A part cette exception, on ne trouve jamais chez les singes de fléchisseur propre du pouce; le fléchisseur profond des doigts, qui a sous sa dépendance le pouce aussi bien que les quatre autres doigts, se comporte de façons diverses, accuse une tendance plus ou moins marquée vers la division ; mais celle-ci ne va pourtant jamais jusqu'à la séparation complète, telle qu’elle s'observe chez l’homme,
On peut voir, chez les singes anthropoïdes, le faisceau du pouce se séparer de plus en plus du corps du muscle fléchisseur profond des doigts; inversement, dans les cas d'anomalie, on peut voir s'opérer chez l'homme une fusion graduelle du long fléchisseur propre du pouce avec les autres fléchisseurs. Cette fusion, qui se fait à des degrés divers, a été signalée par un grand nombre d'auteurs et M. Testut l’a observée sur plus de vingt sujets.
De plus, M. Testut a observé trois cas de fusion complète des deux fléchisseurs profonds en un fléchisseur unique, muni de cinq tendons pour les einq doigts, et Walsham à publié un fait du mème genre. Le type des cercopithèques se trouvait ainsi réalisé.
Chez le Gorille, le muscle fléchisseur profond est divisé en deux parties, un faisceau cubital pour les trois derniers doigts et un faisceau radial pour les deux premiers ; ce faisceau radial provient de la fusion intime du fléchisseur propre du pouce avec le fléchisseur profond de l'index. M. Testut a pu constater encore cette anomalie chez l’homme, aux deux bras d’un même sujet.
Enfin, Gruber, Wagstaffe, Gegenbaur et M. Chudzinski ont observé chacun une fois, chez homme, une disposition qui se trouve normalement réalisée chez l'orang, c'est-à-dire la fusion complète des deux fléchisseurs profonds, avec absence de tendon pour le pouce. Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que le sujet disséqué par M. Chudzinski était un microcéphale.
Tout ces fails amènent à conclure que l'isolement anatomique du long fléchisseur du pouce est un fait de développement par Pexercice. Une preuve nouvelle en faveur de cette opinion réside encore en ce que, dans les races humaines inférieures, chez les nègres par exemple, ce muscle est loin d’avoir les proportions et l'indépendance qu'il atteint dans notre civilisation.
On rencontre quelquefois, dans la partie la plus inférieure de la fesse, un faisceau surnuméraire longeant le bord inférieur du grand fessier, dont 1l est séparé par un espace linéaire. Détaché
én dedans de la région latérale du coccyx ou même de la dernière vertèbre sacrée, il vient se terminer en dehors sur le fémur, audessous du grand fessier, dont il continue en bas les insertions.
Ce muscle coccy-fémoral, observé quatre fois chez Phomme par M. Testut, observé aussi par Chudzinski chez le nègre, existe normalement chez un grand nombre de mammifères (kanguroo, phoque, carnassiers, lémuriens, tous les singes à queue), où 1l a pour fonction, le membre postérieur étant fixé, d'imprimer à la queue des mouvements de flexion et des mouvements de latéralité: d’où le nom d’'agitator caudæ.
On ne le trouve pas chez les anthropoïdes, mais il est probable qu'il s'y reproduit quelquefois, comme chez l’homme, à titre d’anomalie.
La musculature de l’homme est donc soumise à de fréquentes ariations : tel muscle, qui s’observe chez le plus grand nombre des sujets, disparaîtra sans laisser de traces ; tel autre, dont l'absence est à peu près constante, pourra se montrer anormalement développé.
Les muscles Je plus fréquemment anormaux sont ceux qui peuvent disparaître sans inconvénient, soit qu’ils puissent être facilement suppléés, soit qu'ils n'aient à remplir dans l'organisme qu’un rôle tout à fait secondaire.
Tel est le cas du petit palmaire, du pyramidal de l’abdomen, du petit psoas, etc., qui n'existent chez l’homme qu’à l’état de vestiges et qui ne semblent être là que pour lui rappeler les liens qui l’unissent aux espèces inférieures. Ges muscles sont de véritables organes rudimentaires ; leur disparition totale est assez fréquente et n’entrave en rien le fonctionnement physiologique.
Chaque disposition anormale présentée par les muscles de l’homme correspond à une disposition normale dans la série zoologique. Bon nombre de muscles, constants dans les espèces animales, ont totalement disparu chez l’homme, sous l'influence de l'adaptation : tels sont le cléido-trachélien, le dorso-épitrochléen, l’épitrochléo-cubital, ete. L’atavisme, en les faisant renaître, les reproduit sous les formes les plus variables. Pour ne citer que les cas extrêmes, c’est tantôt un muscle parfait, rappelant par son développement, non moins que par sa forme et son insertion, le type correspondant dans la série zoologique ; c’est tantôt un simple tendon ou une simple aponévrose. Il est ainsi dans l’orga-
nisme humain un grand nombre d’aponévroses qui ne devraient pas porler ce nom et qui ne sont en réalité que des muscles atrophiés au maximum, que des reliquats et des débris de muscles.
L'anatomie anormale vient, elle aussi, démontrer que l’homme n'est qu'un animal de l'ordre des primates. En reproduisant dans le système musculaire de l’homme toutes les dispositions simiennes, elle vient combler loutes les distances qui séparent à l’état normal l’homme des autres primates.
Si les hommes, en général, diffèrent des singes sur bien des points de leur système musculaire, il en est quelques-uns qui, sur certains points, leur ressemblent entièrement, et si nous avions à la fois le pouvoir de construire un corps humain et le loisir d'emprunter à un nombre de sujets indéterminé les divers matériaux de son système musculaire, à l’un, son cléido-trachélien ; à l’autre, son dorso-épitrochléen ; à un troisième, son scalène intermédiaire ; à un quatrième, telle autre disposition simienne, etc., nous arriverions ainsi à constituer un système musculaire simien avec des organes empruntés exclusivement à l’homme.
Les différentes formes ancestrales que reproduit la musculature humaine ne se retrouvent pas exclusivement ou en totalité dans les espèces simiennes, nous les rencontrons aussi bien souvent dans des ordres plus éloignés, chez les carnassiers, les rongeurs, les édentés, les didelphes. Il est parfois nécessaire de descendre plus bas encore dans la série, jusqu'aux vertébrés inférieurs, témoin le cas du présternal qui rappelle une disposition propre aux ophidiens.
Ces faits sont peu compatibles avec la théorie de la descendance exclusivement simienne de l’homme, mais concordent plutôt avec l’opinion de ceux qui n’admettent entre l’homme et le singe qu’une parenté collatérale, l’un et l’autre descendant d’un même type.
Cette conclusion de M. Testut est rigoureusement vraie. On peut dire pourtant qu’elle est bien plus évidente encore quand on a passé en revue les anomalies du squelette : pour expliquer maintes malformations présentées par le squelette, nous avons dû en effet invoquer bien souvent l'anatomie des reptiles.