CRANE
Nous aurons l’occasion de voir par la suite que le cerveau des microcéphales ne diffère du cerveau normal qu’en ce qu’il a été frappé d’un arrêt de développement. Cette anomalie s'accompagne de remarquables phénomènes de réversion, dont nous allons trouver la trace dans la plupart des organes. Le crâne est petit et sa capacité oscille entre 622 et 460 centimètres cubes, à en juger par la série de sept microcéphales étudiés par M. le professeur Carl Vogt : or, le crâne d’un Parisien jauge 1558 centimètres cubes, celui d’un gorille 531 centimètres cubes, et celui d’un chimpanzé 421 centimètres cubes. Le trou occipital est placé aussi en arrière de la boîte crânienne que chez les anthropoïdes, c’est-àdire qu'il est au point de rencontre des faces postérieure et inférieure du crâne et qu'il empiète sur l’une et sur Pautre, tandis que chez l’homme normal il dépend exclusivement de la dernière. La face fait en avant une telle saillie que fréquemment l'angle facial est plus aigu que chez les singes anthropoïdes eux-mêmes.
L'état imparfait du cerveau des microcéphales représente donc un état ancestral, et leur faible capacité crânienne reconnait la
1. Serres, Analomie comparée transcendante. Principes d'embryogénie, de z00génte et de tératogénie. Paris, 4859. Voir p. 370 et suiv.
même explication. Cela implique que le cerveau est allé en se perfectionnant dans les races humaines, en même temps que la capacité du crâne devenait plus considérable, pendant le cours des siècles. Les crânes d'Eguisheim, de Maestricht, de Caberg, débris de l’homme primitif, étaient surbaissés et fuyants comme celui du gorille et devaient être à peine plus eapaces ; celui de Neanderthal, déjà plus bombé, jaugeait environ 1200 centimètres cubes. Broca fit voir que la capacité moyenne du crâne des Parisiens de l'époque actuelle était supérieure d'environ 60 centimètres cubes à celle des Parisiens du douzième siècle. Prichard est arrivé à un résultat analogue en ce qui concerne les habitants actuels des Iles Britanniques et, dans le même ordre d'idées, M. Lartet a montré que celte règle trouvait encore son application chez les mammifères actuels, comparés aux mammifères tertiaires appartenant aux mêmes groupes.
Le perfectionnement graduel du cerveau nous est connu d’une facon certaine par son augmentation de volume, dont la plus grande capacité crânienne n’est que la conséquence; il est encore mis hors de doute par les rapports, variables suivant les races, que sa surface affecte avec la voûte du crâne. Chez la plupart des quadrupèdes, les plis cérébraux laissent sur la table interne de profondes empreintes, souvent assez prononcées pour qu’un moule intra-crânien permette d'apprécier suffisamment la morphologie cérébrale. Chez les singes, ce caractère va en s’atténuant à mesure qu'on s'élève dans la série; chez l’homme enfin, au moins dans la race blanche, il a le plus souvent totalement disparu. Cela est en rapport avec le degré de complication des cireonvolutions cérébrales : plus celles-ci sont nombreuses, plus elles sont pressées les unes contre les autres et tendent à constituer un relief uniforme. La présence de dépressions plus où moins marquées à la face interne de la voûte erânienne est done l'indice d’une grande simplicité cérébrale et, par conséquent, d'un caractère atavique. Trois faits viennent le démontrer : tout d'abord, les crânes des races primitives, tels que celui du Neanderthal, présentent cette disposition à un haut degré de développement; en second lieu, elle s’est maintenue, plus ou moins accusée, dans les races inférieures actuelles; enfin, dans les races supérieures, on l’observe à peu près exclusivement chez les idiots, les microcéphales ou chez les individus ayant subi quelque arrêt de développement.
Gratiolet a établi que le mode d'ossification des sutures du crâne élait différent dans les races humaines supérieures et dans les races inférieures. Chez ces dernières (Alfourous, nègres mozambiques), de même que chez les singes, l’ossification débute par les sutures de la partie antérieure du erâne et Himite ainsi le développe ment des lobes antérieurs du cerveau. Dans les races supérie ures, par exemple, chez les individus de race blanche, c'est l'inverse qui a lieu et la suture fronto-pariétale ne s'ossifie qu'après que la suture occipito-pariétale s’est elle-même soudée : il en résulte que les parties cérébrales antérieures peuvent se développer davantage, et c’est à, sans contredit, un signe certain de supériorité, en même temps que l’une des causes des différences intellectuelles que présentent les diverses races humaines. Chez les individus dégradés de la race blanche, tels que les microcéphales, l’ossification marche comme chez les Alfourous et les singes, parlicularité qui ne peut s'expliquer que par une réversion atavique.
L'os frontal est décrit par lous les anatomistes comme étant un os impair et médian; mais on sait qu'il provient de la fusion de deux os primitivement indépendants, fusion qui s'opère vers la deuxième année. Chez les monotrèmes, les rhinocéros, l'éléphant, les insectivores, les chéiroptères et les primates, les deux fronaux se soudent également à une époque plus ou moins précoce, mais 1ls demeurent distincts pendant l'existence entière chez la plupart des autres mammifères. Or, la persistance des deux fronaux en tant qu'os distincts chez l'adulte, n’est point rare chez l’homme ; tous les anatomistes en ont signalé des exemples.
Nous pensons que celte persistance doit être expliquée par l’atavisme. En effet, l'anatomie comparée nous démontre que la séparation des deux frontaux est le type normal chez les vertébrés ; d'autre part, celte séparation était plus fréquente chez les races humaines anciennes, si on en juge d’après les observations de Canestrini sur les crânes brachycéphales exhumés du diluvium.
Si on examine la face postérieure du crâne, on la voit parcourue par des sutures disposées à à la façon d’un Y renversé (4). La branche supérieure, impaire et médiane, est la suture bipariétale; les deux branches inférieures divergentes constituent la suture lambdoïde ou occipito-pariétale. À l’état normal, l’occipital et les deux pariélaux se rencontrent done sur la ligne médiane. Mais parfois,
et Jacquart a observé le fait 16 fois sur 2000 crânes, on trouve dans cette région un os indépendant, de dimensions variables, et auquel on a donné le nom d’os épactal. Sa forme définie, son étendue, la constance de ses connexions, son mode de développement sont considérés par M. NS. Pozzi ‘ comme autant de caractères qui le rapprochent de los interpariétal des animaux, tel, par exemple, qu'on le peut rencontrer chez divers rongeurs, chez le rhinocéros et chez la plupart des marsupiaux *. Il ne sera pas hors de propos de mentionner encore que cet os a été vu et figuré par Otto * chez plusieurs espèces de singes.
Le ptérion, c’est-à-dire le point de la face latérale du crâne où viennent se rencontrer le frontal, le pariétal, le temporal et le sphénoïde, est différemment constitué chez l’homme et chez le singe. Chez celui-ci, il est habituellement retourné ou renversé, comme l’appellent les anthropologistes : le frontal et le temporal sont largement unis, le pariétal et le sphénoïde sont séparés l’un de l’autre. Le ptérion de l’homme est dit normal ou en H quand le pariétal et le sphénoïde sont largement unis, le frontal et le temporal étant séparés l'un de l’autre : c'est là la disposition ordinaire, mais 1l n’est pas rare d'observer des cas où les quatre os susdits arrivent tous à se toucher, le ptérion étant en Æ ou en X, c’est-à-dire réduit à un simple point. Or, le ptérion retourné s’observe assez fréquemment chez les noirs d'Afrique et d'Océanie.
Chez tous les mammifères, et par conséquent chez l’homme, l'os temporal est toujours unique. Chez tous les autres vertébrés, cet os est représenté par deux pièces bien distinctes, le squamosal et l’os carré. Il en était certainement de même chez les ancêtres de l’homme, et les cas où l’on constaterait un dédoublement du temporal ne pourraient être que des cas de réversion. J. F. Meckei* et Gruber* en ont signalé les premiers exemples. M. Ranke° à ren-
1. S. Pozzi, Crâne. Dictionnaire encyclop. des sciences médicales.
2. Cet os semble être particulièrement fréquent chez les Patagons, si l'on en juge par les figures qu'a données M. Duhousset (Mémoires de la Société d'anthropologie (2), 1 pl. VI et VII, 1878).
3. Otto, De rarioribus quibusdam sceleli humani cum animalium scelelo analogiis. Wratislav., 1839.
4. J. F. Merkel, Handbuch der pathologischen Anatomie, 1, p. 359, 1812. Dans les deux cas rapportés par Meckel, l'anomalie était bilatérale.
9. W. Gruber, Abhandlungen aus der menschlichen und vergleichenden Anatomie. Saint-Pétersbourg, 1852, page 114.
6. J. Ranke, Beiträge zur physischen Anthropologie der Bayern. München, 1885.
contré cinq fois la même anomalie, sur 2451 crânes de Bavarois, ce qui donne une proportion de 0,2 pour 100 : dans trois cas, la suture transversale élait complète ; dans deux cas, elle était incomplète. M. Albrecht! enfin, a observé le même fait sur certains singes du musée de Bruxelles et sur le temporal gauche d’un enfant nouveau-né, affecté de double bec-de-lièvre avec double gueule de loup, mais qui, à part cela, ne présentait aucune autre anomalie.
L’os temporal peut encore être parfois le siège d’autres conformations anormales que l'anatomie comparée nous permet de comprendre et dont l'étude du développement vient d'autre part nous donner une explication satisfaisante.
Au squamosal et à l'os carré, qui se fusionnent chez les mammilères pour constituer l'écaille du temporal, viennent s'ajouter encore deux autres groupes osseux : d’une part, le tympanique, qui forme la bulle auditive, ainsi que la portion osseuse du conduitauditifexterne ; d'autre part le périotique, provenant lui-même de la coalescence de trois noyaux osseux (prootique, épiotique, opisthotique), qui forme le rocher et lapophyse mastoïde. Le temporal est donc formé par la fusion de tous ces os, et d'ordinaire celle-ci est tellement complète qu’on n’observe plus à l’âge adulte, ou même peu de temps après la naissance, aucune suture qui puisse indiquer les divisions primitives. En particulier, los carré présente en arrière du conduit auditif externe une sorte d’apophyse descendante qui vient s'unir intimement à la portion mastoïdienne du périotique.
La morphologie comparée nous enseigne que, dans le type primitif, les divers segments osseux dont il vient d’être question étaient normalement séparés les uns des autres et que leur fusion n’est que secondaire, Nous avons vu déjà que la séparation permanente du carré et du squamosal, ou plutôt la soudure tardive de ces deux pièces avait la signification d’une conformation atavique. La même explication est également valable pour les cas où le carré et Papophyse mastoïde restent séparés l’un de l’autre par une suture. M. Albrecht? a décrit un cas de ce genre chez une idiote de 21 ans.
1. P. Albrecht, Sur la valeur morphologique de l'articulation mandibulaire, du cartilage de Meckel et des osselets de l'ouïe, avec essai de prouver que l'écaille du temporal des mammifères est composée primitivement d'un squamosal et d'un quadratum. Bruxelles, in-8 de 22 p., 1883.
2. P. Albrecht, Sur Le crâne remarquable d'une idiole de vingt ct un ans. Bulletin de la Société d'anthropologie de Bruxelles, p: 189, 1885.
Dans ces cas d’atavisme, on peut ériger en principe que les dispositions anatomiques qui se reproduisent avec le plus de fréquence sont précisément celles qui correspondent à des états disparus depuis un temps relativement court et que, par contre, les plus rares sont la reproduction d'états que présentaient les ancêtres les plus éloignés de l’homme. Or, il est aisé d'établir que le squamosal et le carré étaient depuis longtemps soudés ensemble, de manière à former l’écaille temporale, alors que cette dernière, par sa portion carrée, était encore tout à fait distincte da périotique. Nous en voyons la preuve dans la rareté considérable des cas de persistance de la sulure quadrato-squamosale et dans la fréquence extrème des cas de persistance de la suture quadrato-mastoïdienne. La persistance de cette sulure, au moins dans une grande partie de son étendue, est en effet la règle chez bon nombre d'animaux, par exemple chez le cheval"; sans être la règle, elle est très fréquente chez l’homme‘.
M. P. Albrecht, auquel nous sommes redevables de tant de travaux intéressants sur la morphologie du squelette, a eu l'heureuse chance d'observer sur sept crânes, tant d'hommes que de pores, un os nouveau, auquel il a donné le nom de basiotique*.
Get os est situé à la base du crâne, entre le basi-occipital et le basi-sphénoïde postérieur. Il s'unit aux périotiques de chaque côté el affecte vis-à-vis de ceux-ci des relations identiques à celles qui relient le basi-occipital aux ex-occipitaux. Il doit donc être considéré comme représentant le corps d’une vertèbre erànienne méconnue jusqu’à ce jour, dont les lames seraient constituées par les rochers. On regardait généralement ces derniers comme des pièces étrangères aux vertèbres crâniennes et on ne leur accordait qu'une valeur secondaire : la découverte du basiotique leur rend toute leur importance, en venant démontrer que ce sont là de véritables pièces vertébrales.
Le basiotique ne reste indépendant que dans des cas tout à fait exceptionnels. Normalement, son existence est des plus éphémères et on le voit de très bonne heure se souder avec l’un ou l’autre des
1. Flower, An introduction lo the osteology of the Mammalia, °"* edition. London, 1876. Voir p. 164, fig. 56, suture entre ptet Per.
2. Rambaud et Renault, Origine et développement des os. Paris, 1864. Atlas, pl. XI, fig. 14, A.
Sappey, Traité d'analomie descriptive. Deuxième édition, 1867, 1, p. 149, fig. 25.
L. Moschen (Sulla anomala divisione dell apoñisi mastoidea in erani umant adulti. Bollettino della soc. veneto-trentina, II, n° 2, 4881) en signale également un cas sur un crâne italien.
9. P. Albrecht, Mémoire sur la basiotique, un nouvel os de la base du créne situé entre l'occipital et Le sphénoide. Bruxelles; in-8 de 51 p.; 1885.
os voisins de la base du crâne. Le plus souvent, 1l entre en synostose avec le basi-occipital ct demeure séparé du basi-sphénoïde postérieur par une synchondrose. Parfois, et celle disposition est beaucoup plus rare, il se fusionne avec le basi-sphénoïde postérieur el reste séparé du basi-occipital par une suture. Ajoutons enfin que, chez l'adulte, il est normalement confondu avec l’un et l'autre des deux os voisins.
C’est surtout chez des monstres que le basiotique se présente à l’état de pièce isolée (4 fois sur 7), mais on le trouve également chez des individus normaux (5 fois sur 7). Voici du reste la nomenclature exacte des cas observés par Albrecht :