PEAU ET POILS
L'homme est le moins velu de tous les primates ; on peut même le considérer comme un être à peau glabre, tant sont restreints les points où celle-ci se recouvre d’un revêtement pileux. Il y a pourtant de sérieuses raisons de penser qu'il dérive d'animaux
1. Th. Chudzinski, Sur Le squelette d'un enfant microcéphale. Bulletin de la Société d'anthropologie (3), III ,p. 263, 1880.
chez lesquels la surface entière du tégument disparaissait sous une épaisse Loison; les seules places sur lesquelles les poils faisaient défaut devaient être la plante des pieds et la paume des mains, par suite de l’état quadrupède que présentaient nos ancètres
Cette opinion repose sur un ensemble de preuves : l'anatomie comparée vient tout d'abord lui apporter son appui; l’examen anatomique de notre tégument démontre en outre que les follicules pileux existent en effet sur toute l'étendue de la peau, plus ou moins développés, sauf aux points que nous venons de signaler. Un fait plus remarquable tient au développement du lanugo, fin duvet laineux qui recouvre en couche serrée toute la peau du fœtus et dont le développement est complet vers la fin du sixième mois de la vie intra-utérine; alors encore, les faces palmaires et plantaires restent entièrement glabres.
Le lanugo n’a qu'une existence transitoire. Nous avons vu déjà maintes fois que plus d’un état embryologique transitoire fixait pour un temps un élat qui avait été permanent à une certaine époque, dans la série de nos ancètres : il est impossible de refuser au lanugo cette même sigmification. Il s'ensuit qu’on devra considérer comme frappés d’atavisme les individus particulièrement velus, dont on connaît à l'heure actuelle un assez grand nombre d'exemples.
On connaît en tératologie sous le nom d’hypertrichosis universulis anomalie en question, mais 1l ne faut pas prendre cette dénomination trop à la lettre, car 1l est rare que le revêtement piieux se développe également sur toute la surface du corps. Un remarquable exemple de ce genre nous est présenté par cette famille birmane dont Crawford et Yule nous ont rapporté l’histoire. Le père, Shwe-Maon, et sa fille, Maphaon, étaient complètement couverts de poils. Cette dernière accoucha d’un fils qui, vers l’âge de 10 mois, avait déjà une moustache et une barbiche bien développées et dont, plus tard, tous les traits du visage disparaissaient sous d’abondantes touffes de poils.
Ces trois individus se faisaient remarquer en outre par une diminution considérable du nombre des dents, jointe à un retard
1. C'est pour le même motif que les anthropoïdes ont la paume de la main également glabre, bien que ce ne soient pas des bipèdes parfaits et bien que dans la marche ils fassent usage de leurs mains ; mais il est à remarquer qu'ils ont perdu l'habitude d’appuyer la paume de Ja main sur le sol et que, fléchissant les doigts, ils prennent un point d'appui sur la face dorsale de ceux-ci.
dans l’éruption de ces organes : c’est du reste là un fait fréquent, sinon constant dans les cas d’hypertrichose, et sur lequel M. Magitot® a attiré l'attention. Michelson*, qui s’est tout récemment occupé de la question, dit qu’on connaît jusqu’à ce jour 22 cas bien authentiques d’hypertrichose universelle, se répartissant en nombre égal entre les deux sexes, et que, dans 12 de ces observations, on a noté des anomalies de la dentition : ces anomalies se poursuivent même, d'après ses constalations, dans la descendance directe et latérale.
Parmi les cas d’hypertrichose les plus remarquables et les plus complets, nous rappellerons ceux que nçus ont fait connaître Beigel et Lombroso. Le premier de ces auteurs” a observé à Phôpital Saint-Bartholomé, à Londres, une fillette de 12 ans, dont le cou, le tronc et les bras étaient couverts de poils si serrés que cela donnait à l'enfant l'aspect d’un singe. Le professeur Lombroso * a pu examiner une fillette de 12 ans, Teresa Gambardella, née à Salerne; cette enfant avait de la barbe et des moustaches, mais sans présenter de poils sur les autres parties du visage; en revanche, tout son corps en était couvert, à l’exception des mains et des pieds.
On peut encore, dans le même ordre d'idées, citer le cas d'Adrien Jeftichjew, paysan russe du gouvernement de Kostroma, plus connu sous le nom d’Homme-chien, et qui s'exhiba à Berlin en 1875 et à Paris en 1875; il a été étudié par Virchow*. Cet individu était âgé d'au moins 99 ans: son visage, sa tête, son dos et ses jambes étaient enfouis sous des poils d’un brun roux, d'aspect laineux et longs de plusieurs centimètres. Son fils Fédor, encore enfant, l’accompagnait : à l’âge de 5 ans, celui-ci était déjà presque aussi velu que son père. Tous deux enfin présentaient une dentition très incomplète.
La question de l’hypertrichose a encore été traitée par Bartels’,
1. Magitot, Les hommes velus. Gazette médicale, p. 609, 25 nov. 1875. 9. P. Michelson, Zwm Capitel der Hypertrichosis. Virchow's Archiv, C, p. 66-80, 1885. 5. H. Beigel, Ueber abnorme Haarentwickelung beim Menschen. Virchow's Archiv, XLIV, p. 418, 1868.
4. Lombroso, L'uomo bianco e l’uomo di colore. Padova, 1871. Voir p. 155.
5. Virchow, Die russischen Hacrmenschen. Berliner klinische Wochenschrift, X, n° 29, p- 537, 1875. L Rs À
6. Max Bartels, Ueber abnorme Behaarung beim Menschen. Leitschrift für Ethnologie, VILLE, p. 400, 1876; XL, p.145, 4879; XIII, p. 213, 1881.
M. Bartels, Ueber den Affenmenschen und den Bürenmenschen. Leitschr. f. Ethnol. Verhandl. der Berliner anthrop. Ges., XVI, p. 106, 188%.
von Siebold', Stricker”, Ecker”, Hildebrandt', Flesch*, Ranke’, Fürst?et Hilbert*. Malgré tout l'intérêt que présentent la plupart de ces observations, nous ne pouvons les passer longuement en revue; elles ne diffèrent du reste pas essentiellement entre elles, non plus que des exemples que nous avons rapportés plus haut, si ce n’est par l’étendue plus où moins considérable des régions du corps où se voit le revêtement pileux. Citons encore, pour mémoire, les observations d’Ornstein”, médecin en chef de l’armée hellénique, qui a vu sur un certain nombre de soldats une touffe de poils siéger au niveau du sacrum.
Tous les faits dont il vient d’être question constituent, en somme, des exceplions apparues spontanément au milieu de populations à corps très peu velu. Maisil est des races dans lesquelles ilest normal de voir la peau recouverte d’une épaisse toison. Sans parler des Australiens, des Tasmaniens, des Todas, des Nilghiris, qui nous fourniraient des exemples frappants si nous n'avions mieux encore à présenter au lecteur, les Aînos sont les plus velus de tous les hommes. Chez eux, dit le professeur Topinard”", « le devant de la poitrine, le derrière des épaules et les membres sont recouverts d'une loison épaisse comme dans la légende d’Esaü, ne laissant pas voir la peau. M. Rosny à rencontré un mélis d’Aïnos et de Japonais dont les poils de la poitrine, de véritables soies, atteignaient 17 centimètres. »
1. C. Th. von Siebold, Die haarige Familie von Ambras. Archiv für Anthropologie, X, p. 253, 1887.
2. W.Stricker, Ueber die sogenannten Haaurmenschen (Hypertrichosis universalis) und insbesondere die bärtigen Frauen. Bericht über die Senckenberg. naturf. Ges., p- 94, 1877.
3. V. À. Ecker, Ein neu aufyefundenes Bild eines sogenannten Haarmenschen (i. e. eines Falles von Hypertrichosis universalis). Arch. f. Anthrop., XI, p. 176, 18178.
4. H.Hildebrandt, Ueber abnorme Haarbildung beim Menschen.Schriften der phys.-ücon. Ges. zu Kônigsberg, p. 1, 1878.
D. Max Flesch, £in Fall von Hypertrichosis. Arch. f. Anthrop., XIII, p. 125, 1881.
6, H. Ranké, Ueber einen Fall von abnormer Behaarung bei einem Kinde. Arch. f. Anthrop., XIV, p. 339, 1885.
7. L. Fürst, Hypertrichosis universalis mit Hyperhrophie der Kiefer-Alveolarränder. Virchow's Archiv, XCVI, p. 357, 1884.
8. Rich. Hilbert, Partielle Hypertrichosis neben angeborner Ichthyosis circumscripta. Virchow’s Archiv, XCIX, p. 569, 1885.
9. B. Ornstein, Eine ungewühnliche Haarbildung an der Sacralgegend eines Menschen. Leitschr. f. Ethnol. Verhandl. der Berliner anthrop. Ges., VII, p. 91, 1875.
Ornstein, Bericht über den griechischen Soldaten nuit sacraler Trichose. Ibidem, p. 27, 4875.
Ornstein, Mattheilung über einen neuen Fall von sacraler Behaarung. Wbidem, VII, p. 287, 1876.
Ornstein, Sacral-Trichose bei Hellenen. Ibidem, IX, p. 485, 1877. 10. P. Topinard, L'anthropologie, 3° édition, p. 361, 1879.
L'ATAVISNME CHEZ L'HOMME. 481
Il y a lieu d'établir une distinction bien tranchée entre ces deux sortes de faits, dont la signification n’est point la même: chez les Aïnos, 1l s’agit, à notre avis, de la persistance d’un état ancestral; dans les cas de Shwe-Maon, de l’'Homme-chien et dans tous les cas analogues, 11 s’agit au contraire d’une véritable réversion.