‹ L'atavisme chez l'hommeChapitre 4 sur 32 · FACE · texte numérisé non relu

FACE

Chez les singes, les os propres du nez se fusionnent de bonne heure en une pièce unique; chez l’homme, ils restent séparés. Pourtant, les Boschimans et les Hottentots, chez lesquels on peut observer une si grande profusion de caractères simiens, les ont très fréquemment soudés ; il en est de même chez les Patagons, d’après les figures publiées par M. Duhousset, L’atavisme vient nous expliquer cette anomalie, ainsi que les cas, beaucoup plus rares, où cette soudure se rencontre chez les Européens.

On sait, depuis Vicq d’Azyr', que les os incisifs ou intermaxillaires existent chez l’homme. Dans l’importante étude qu'il leur a consacrée, le docteur E. T. Hamy* nous a fait connaître toutes les phases de leur développement : 1l nous a montré notamment de quelle façon et à quelle époque s'opère leur soudure avec les maxillaires supérieurs *. Ces notions sont actuellement classiques, et il n’y à pas à insister sur elles outre mesure.

L'absence d’os incisifs chez l’homme adulte ou jeune représente un état particulier de différenciation, comme nous l’enseigne la comparaison avec les mammifères. On peut donc dire qu'on se trouverait en face d’un véritable cas de réversion, s’il était donné d'observer chez l’homme, après la naissance et surtout à l’âge adulte, la persistance de ces parties du squelette, en dehors des cas tératologiques*,

On connaît du reste déjà des cas de ce genre *. Deslongchamps °

1. Vicq d'Azyr, Observations analomiques, suivies de quelques réflexions sur plusieurs points d'analomie comparée. Mémoires de l’Académie des sciences, p. 489, 1780.

2. E. T. Hamy, L'os intermaxillaire de l'homme à l'état normal et pathologique. Thèse de Paris, 1868.

3. Camille Bertrand (Conformation osseuse de la tête chez l'homme et Les vertébrés. Thèse de Montpellier, n° 21, 1862) représente (pl. IX, fig. 2) une tête de fœtus paraissant être à terme, sur laquelle les deux os incisifs sont parfaitement isolés des maxillaires supérieurs.

4, Il n’est pas rare de voir l'os incisif persister chez les individus anormaux : Blumenback, Gôthe, Spix en ont noté des cäs chez des rachitiques et des hydrocéphales, et Hamy a reconnu le même fait chez le jeune rachitique 513° du musée Dupuytren:

5. W. Gruber (Ueber einige merkwiürdige Oberkiefer-Abweichungen. Archiv für Anat. u. Physiol., p. 195, 1873) décrit et représente un cas de persistance de l'os incisif gauche; mais l'exemple n’est pas parfait, car l'os incisif, isolé sur presque tout son pourtour, est encore réuni par un petit pont de substance à la portion inférieure du bord antérieur de l’os maxillaire supérieur (processus alveolaris s. dentalis),

6. Eudes Deslongchamps, Remarques sur l'os inlermaxillaire che: l'homme. Bulletir de la Société linn. de Normandie, X, 1866,

a vu l'os incisif encore bien distinct sur une tête d'enfant néocalédonien rapportée de Balade par Déplanche. Pour montrer que la fusion précoce de l'incisif avec le maxillaire supérieur est un caractère de supériorité, il est bon de remarquer ici que semblable disposition ne s’observe jamais à l’état normal chez des enfants blanes de cinq à six ans. A l'appui de cette opinion, on doit encore rapporter les observations de Hamy, qui a noté la persistance des lignes d’articulation de l’intermaxillaire sur des enfants néo-calédoniens et sur des jeunes nègres de 5 à 6 ans, en des points où, chez les fœtus blanes à terme, elles ont déjà disparu. À ce point de vue comme à tant d’autres, les races noires présentent donc un moindre degré d'évolution.

L'isolement complet de l'os incisif chez l'enfant ou chez l'adulte est done un phénomène rare; l’isolement partiel est au contraire assez fréquent. Vicq d’Azyr, Rosenmüller', Tiedemann, Spix, d’autres encore, ont vu persister jusque dans un âge avancé la suture qui unit la branche montante de l’incisif à la partie correspondante du maxillaire. La persistance de la suture palatine est beaucoup plus commune : Rosenmüller l’a observée 10 fois, Nicati 420 fois sur 180 crânes de toute provenance, et Hamy 104 fois sur 200 crânes français orthognathes ou peu prognathes.

L'ouverture de l'angle facial semble avoir ici une certaine influence : il ressort des recherches de Hamy que, dans les races humaines prognathes, la suture incisivo-susmaxillaire peut persister presque jusqu'à la seconde dentition. Mais c’est là, pensonsnous, une simple apparence : si l'isolement de l’os incisif coïncide avec le prognathisme etsemble même être dû à celui-ci, cela tient à ce que les races les moins différenciées sont aussi celles qui sont le plus habituellement prognathes. En d’autres termes, c’est encore le degré de différenciation relative qu'il faut invoquer 1ci.

Cette opinion trouve de précieux arguments dans la comparaison avec les singes. Chez la plupart de ceux-ci, l'os incisif reste indépendant aussi longtemps que le font lesautres os de la face, c’està-dire qu'il est à peu près constant de le trouver encore à l’étatisolé au début de l'âge adulte. Mais cette règle, pour être très générale, n’est cependant pas sans exceptions, et, par l’intermédiaire des singes les plus élevés, on passe inse nsiblement ; jusqu’à l'homme.

Chez les semnopithèques et les gibbons, la soudure de lincisif

1. Rosenmüller, Déssertalio de singularibus et nativis ossium corporis humani varielatibus. Lipsiae, 1804. Voir page 14.

avec le maxillaire s’effectue avant la fin de la deuxième dentition. Ilen est à peu près de même chez le gorille, suivant les observations de Broca; mais, chez l’orang, cette soudure est moins tardive et se produit déjà après la sortie des dernières dents de lait, vers l’époque où la première molaire fait éruption. Chez le chimpanzé, la fusion est encore plus précoce : la tête la plus jeune qu'on ait pu examiner jusqu’à présent, tête qui figure dans les collections du muséum d'histoire naturelle, provient d’un individu âgé au plus de deux ou trois mois; or, la soudure des deux os est si parfaite, qu’elle s’est manifestement effectuée avant la naissance.

L'histoire de l’os intermaxillaire est intimement liée à celle d’une des plus affreuses monstruosités qui se puissent observer : nous voulons parler de la gueule-de-loup. Hnous fauten dire quelques mots.

Supposons, pour la facilité de la démonstration, que l'os incisif et l’os maxillaire supérieur ne se fasionnent point, mais s'unissent simplement l’un à l’autre au moyen d’une suture, comme cela s’observe chez tant de mammifères. À l’état normal, la voûte osseuse du palais sera partout continue à elle-même, par suite de la rencontre des deux incisifs sur la ligne médiane et par suite de la suture de chacun d’eux avec le maxillaire correspondant. La première de ces sutures passera entre les deux incisives antérieures et se continuera en arrière avec la suture des deux maxillaires, puis avec celle des deux palatins : elle sera exactement située dans le plan médian. La seconde suture passera, au contraire, entre la seconde incisive et la canine de chaque côté ; elle sera oblique ‘de dehors en dedans et d'avant en arrière et rencontrera bientôt la première. Réunis l’un à l’autre suivant la ligne médiane et sur une bonne partie de étendue de la voûte palatine, les deux maxillaires supérieurs s’écarteront donc en avant : l’espace ainsi laissé libre sera comblé par les deux os incisifs, de forme triangulaire.

Sur une mâchoire supérieure ainsi conformée et munie de sa dentition de lait, on verra chacun des deux os incisifs porter deux dents, les deux incisives, et chacun des deux maxillaires porter trois dents : la première, en allant d'avant en arrière, sera la canine; les deux autres seront les prémolaires. On voit donc que la canine est caractéristique du maxillaire supérieur, en ce sens qu’elle est toujours la première des dents qui s’implantent sur

celui-ci : c'est à un fait important que lout à l’heure nous aurons à invoquer,

Dans les cas de gueule-de-loup, la rencontre de l’incisif avec le maxillaire ne s’est pas effectuée : une fissure plus ou moins large existe entre ces deux os, et, si la monstruosité est bilatérale, on voit persister ainsi les deux os incisifs à l’état isolé. Geux-ci restent en place et proéminent en avant de la bouche, comme une sorte de boutoir, par suite de leur suture réciproque et par suite aussi de leur suture avec le bord inférieur du vomer.

Tel est Pétat habituel, mais pourtant il est des cas où la gueulede-loup se présente sous un tout autre aspect. Pour bien comprendre de quelle manière les choses se passent, il nous faut supposer qu'une suture nouvelle fait son apparition entre la première et la seconde incisive, de chaque côté, sans préjudice des sutures que nous avons déjà décrites. Sur une voûte palatine conformée de la sorte, nous pourrions reconnaître, de chaque côté de la ligne médiane et en allant de dedans en dehors ou d'avant en arrière, rois os : un incisif interne, portant la première incisive; un incisif externe, portant la seconde incisive; un maxillaire supérieur, portant la canine et les deux prémolaires. L’os palatin n’est pas compris dans cette nomenclature; il n’a, du reste, rien à voir dans la question qui nous occupe.

La supposition que nous venons de faire n’est pas une pure hypothèse : certains auteurs ont, en effet, observé des faits qui concordent pleinement avec notre description. Albinus ‘ avait remarqué déjà qu’une fissure pouvait séparer l’une de l’autre les deux incisives d’un même côté. Cette observation fut confirmée par Sümmerring* et, de son côté, Klein, cité par Autenrieth”, conslata que, chez l'homme, chacune de ces dents semble posséder originairement un os particulier. Par la suite, Rosenmüller ‘ rapporte l'observation de Sümmerring et considère comme très rare la disposition qui nous occupe. Gôthe, J. F. Meckel *, Himly et Fr. S. Leuckart® ont observé des cas de ce genre. Le dernier de

1. B. S. Albini, Academicarum annotationum liber I. Leidae, 1754. Voir pl. IV, fig. 2.

2. S. Th. Sümmerring, De corporis humani fabrica. Trajecti ad Mœnum, 1794. Voir p. 147, pl. I.

3. Autenrieth, Supplementa ad hisloriam embryonis kumani quibus accedunt observata quædam circa palatum fissum. Tübingen, 1797.

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