LE PLAFOND D'HOMÈRE
Quant aux théories violentes et exclusives de M. Ingres, on pourrait leur opposer celles de Delacroix, qui, moins conséquent, mettait audessus de tout les Grecs et Racine, et n'admettait en musique que Mozart et Beethoven. Me trouvant un jour près delui au Conservatoire, où l'on jouait du Berlioz, il ne put contenir son indignation : ♦
« Cet homme, me dit-il, ne sait pas se renfermer dans son cadre. Voyez Beethoven, s'il en sort jamais. Quelle mesure! Ici, du bruit, qu'ils appellent de la. sonorité ; c'est leur mot. »
Et comme il lisait peut-être un peu d'étonnem eut sur ma figure :
(( Oh ! je sais, on me compare souvent à lui ; mais...
Je n'ai mérité Ni cet excès d'iionneur, ni cette indignité.
Toutes les sorties, quelquefois violentes, de ces hommes détalent ne doivent pas être jugées avec trop de légèreté ; il faut faire la part de la sensibilité excessive de leurs nerfs, des motifs qui agissent sur eux à certains moments.
Je n'ai pas toujours vu Delacroix si enthousiaste d'Ingres, et j'ai entendu souvent ce dernier mettre le talent de Delacroix à part et n'attaquer que sa tendance.
Pourquoi, de tout temps, ces rivalités puériles ont-elles existé ? Pourquoi ces grandes intelligences, au lieu de se jalouser ainsi, ne réunissentelles pas toutes leurs forces pour atteindre un but noble, élevé ? pourquoi... Mais je ferais sourire ceux qui, comme moi, ont vu de près ces grands hommes, si je continuais l'expression de vœux irréalisables.
Non ; je crois malheureusement qu'on ne verra jamais le calme et la sérénité du génie dominer dans une réunion d'hommes illusti-es, si ce n'est en peinture, après leur mort, comme dans V Apothéose d'Homère.
DEUX PORTRAITS
L'e-xposition de 1833 fut celle où M. Ingres obtint son plus grand succès, et cette fois presque incontesté.
Il avait envoyé deux toiles : le portrait de M. Bertin l'aîné, et celui de madame de Vaucey, peint en Italie en 1808.
Ces deux ouvrages produisirent dans le monde des arts une sensation bien grande et bien explicable.
Celui delà jeune femme, d'une exécution plus précieuse, d'un modèle plus fin, plus ivoiré, comme il convenait à cette élégante et charmante femme, fut beaucoup moins compris du public ; mais les artistes l'apprécièrent au moins autant que celui de M. Bertin, qui, d'une peinture plus large, de sa dernière manière enfin, l^réparait au Saint Sympliorien.
Le portrait de madame de Vaucey me rappelle
un fait que me raconta M. Ingres le jour où je vis chez lui cette merveilleuse toile.
Une dame âgée, et assez pauvrement costumée, était venue quelques. jours avant lui demander un moment d'audience. A peine entrée :
« Vous ne me reconnaissez pas, dit-elle à M. Ingres, dont la figure indiquait visiblement l'embarras ; et pourtant vous avez fait mon portrait... Mais j'étais jeune alors, et, l'on disait.. .jolie. Je suis madame de Vaucey. »
M. Ingres s'avança vivement vers elle, lui prit les mains, et remédia comme il put à son manque de mémoire.
En 1808, madame de Vaucey habitait l'Italie et faisait les beaux jours de Naples, et aussi, disait-on, d'un ambassadeur qui y résidait alors. Ayant eu le désir de se faire peindre, elle s'adressa à M. Ingres, alors élève de Rome, qui se trouvait là, sous la main. Est-ce le hasard ou le goût qui guida dans ce choix? On peut, dans tous les cas, féliciter le modèle.
Quand M. Ingres lui eut demandé le motif de sa visite, elle lui confessa simplement que, dans un dénûment presque complet, elle se trouvait absolument obligée , à son grand regret , de vendre le portrait qu'il avait fait d'elle. Persuadée qu'il mettrait à lui rendre ce service plus d'intérêt que qui que ce fût, elle avait eu la
DEUX PORTRAITS
pensée de s'adresser à lui, et de lui faire connaître en même temps le motif qui la forçait à se séparer d'un si bel ouvrage.
M. Ingres m'avoua avoir été vivement ému de cette infortune noblement avouée par une femme qu'il avait connue dans une si brillante position. Il l'assura de son zèle à lui rendre ce service, et me dit avoir réussi assez promptement à vendre ce portrait à un appréciateur bien connu des artistes 1, et pour une somme qui put la mettre au moins à l'abri du besoin.
Le portrait de M. Bertin, dont la réputation est à présent populaire, fut exécuté en très-peu de temps. Il avait été commencé par M. Ingres dans une tout autre pose, et à un point de vue trèsdilférent : debout et le bras légèrement appuyé sur un meuble, je crois, car ce portrait, qui a été assez avancé, peu de personnes ont pu le voir, et je n'en connais, moi, qu'un croquis qui fît partie de l'exposition des œuvres de M. Ingres à l'École des Beaux-Arts ; je n'en ai donc, comme arrangement, qu'une très-vague idée.
Un jour, M. Ingres me raconta les difficultés sans nombre qu'il avait rencontrées à exécuter ce portrait.