‹ L'atelier d'Ingres;Chapitre 4 sur 15 · M. Reiset · texte numérisé non relu

M. Reiset

« Je ne pouvais pas, me disait-il,... je ne trouvais rien... Certes, mon modèle était bien beau, j'en étais enthousiasmé. Mais ce que je faisais était mauvais. »

Madame Ingres l'interrompit, en s'adressant à moi :

« Il faut toujours qu'il recommence ; moi, je trouvais ça très-beau.

— Ne l'écoutez pas, mon cher ami ; c'était mauvais, et je ne pouvais pas l'achever ainsi. J'avais eu le bonheur de tomber sur le meilleur et le plus intelligent des hommes. M. Bertin venait de Bièvres exprès pour poser; il m'avait donné déjà un grand nombre de séances, et je me voyais dans la nécessité de lui dire que tout cela était peine perdue! J'étais désolé., mais j'eus ce courage.. Savez-vous ce qu'il me répondit? — « Mon cher Ingres, ne vous occupez pas de moi; « surtout ne vous tourmentez pas ainsi. Tous « voulez recommencer mon portrait? à votre « aise. Vous ne me fatiguerez jamais, et, tant que « vous voudrez de moi, je serai à vos ordres. » Cela me remit la joie au cœur, ajouta M. Ingres ; je le priai de prendre ainsi que moi un peu de repos, et plus tard j'ai trouvé... et j'ai fait le portrait que vous avez vu. »

J'appris, à une autre époque où la famille Bertin voulut bien m'accueillir avec tant de bonté,

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d''autres détails que ne m'avait pas racontés M. Ingres. M. Berlin lui-même, en me confirmant ceux que je savais, me parla de la peine que lui avait causée le désespoir de M. Ingres., pendant les séances. « Il pleurait, me disait M. Berlin, et je passais mon temps à le consoler. — Enfin, il fut convenu qu'il recommencerait. Un jour qu'Ingres dînait ici, nous prenions, comme aujourd'hui, à cette même place, le café en plein air; je causais avec un ami, et j'étais., paraît-il, dans la pose du portrait. Ingres se lève, s'approche de moi, et me parlant presque à l'oreille : « Venez pos er demain, me dit-il ; votre « portrait est fait. » Le lendemain, en effeJ;, je reprenais mes séances;, qui furent de très-courte durée; en moins d'un mois, le portrait fut achevé.»

J'eus la bonne fortune d'aller voir ce portrait chez M. Ingres avant l'ouverture du Salon. Je me souviens, comme si j'y étais, de l'impression étrange qu'il me produisit, et il me fallut quelques instants avant de m'accoutum-er au ton violacé de cette peinture. Je l'ai revu depuis bien souvent, j'en ai même fait une copie, et je m'explique un mot de M. Ingres, que je ne comprenais pas alors : « C'est le temps qui se charge de finir mes ouvrages. »

Ce portrait a complètement perdu l'aspect qui m'avait frappé, et voici pourquoi. Les laques

dont M. Ingres 'avait l'habitude de se servir sont de peu de durée , la lumière tend î\ les absorber; l'huile au contraire jaunit, et ses peintures anciennement faites, en perdant leurs tons violacés et en prenant une teinte dorée par l'action du temps sur l'huile, ont gagné, sinon comme couleur, du moins comme aspect général. Gela était bien sensible à l'exposition où figurèrent les deux portraits dont je parle. Celui de madame de Vaucey avait l'apparence d'un portrait d'ancien maître, et sa patine faisait contraste avec les tons un peu crus de celui de M. Bertin.

Lorsque mon œil se fut fait à ce premier aspect, qui, je l'avoue, me déplut, je ne saurais dire l'admiration que firent naître en moi la beauté et la puissance de cette tête de vieillard. Tout me parut merveilleux; l'exécution, pour moi commençant, fut une énigme. Je restai ébloui, et ne pus ouvrir la bouche. Que pouvais-je dire en effet?

Un monsieur, que je ne connaissais pas, invité comme nous l'avions été, mes camarades et moi, moins modeste ou plus sûr de lui, se lança dans des compliments, fort gênants toujours pour l'homme qui les reçoit en pleine figure ; mais il eut le tort d'aller un peu loin, et je n'oublierai jamais l'expression indignée de M. Ingres, quand ce Monsieur lui dit : « Je ne .crois pas que Ra-

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phaël ait fait un plus beau portrait que cela... »

M. Ingres fit d'abo?d un bond, pivota un instant sur lui-même, et s'adressant à ce Monsieur : — « Je ne permets pas qu'on prononce de pareils noms devant un ouvrage de moi, qu'on ose me comparer à cet homme divin, ni à aucun autre de ces grands maîtres! Je ne suis rien, Monsieur, à côté de ces colosses... Je suis... (et se baissant, il approchait la main du parquet) je suis haut comme ça... (et ilbaissait toujours la main). Enfin on ne me voit pas, Monsieur... Quant aux contemporains.. . c'est autre chose. » — Et se redressant pour ne pas perdre une bgne de sa petite taille, en frappant le sol de ses deux talons : <( Je suis solide sur mes ergots... je ne les crains pas ! »

J'ai été souvent témoin, chez M. Ingres, de ces excès de modestie et d'orgueil tout à la fois. J'ai vu plus tard ce même homme qui se faisait si petit tout à l'heure, furieux d'un article trèsflatteur, mais qui manquait peut-être d'enthousiasme, et que Delescluze avait publié dans les Débats. Il jura même de ne plus exposer tant que ce critique ferait le Salon dans ce journal.

C'est que l'éloge est bien difficile à décerner à ces grands hommes. Il y a toujours à craindre de dire trop ou pas assez. Aussi avais-je grand soin dene m'y risquer jamais.

Mon admiration muette pour mon maître amena un jour une scène assez curieuse à son atelier, où je me trouvais avec Mottez, devant le Cherubini^ qu'il était en train d'achever. « Eh bien ! nous dit M. Ingres, vous ne trouvez rien à me dire ? »

Nous fîmes tous deux un geste négatif.

« Il y a cependant à la main de la Muse quelque chose qui ne me contente pas... le doigt en avant... n

Entraîné un peu malgré moi :

« C'est vrai, je trouve...

— Ah ! vous voyez bien..", pourquoi ne me le disiez-vous pas?

— Parce qu'il ne me paraît pas permis de faire une observation que vous n'auriez pas provoquée.

— C'est vrai, vous avez raison... Eh bien! que trouvez-vous? »

Je lui expliquai que, l'index venant en avant, il me semblait qu'il devait avoir plus de largeur à l'extrémité, au lieu d'aller en s'amoindrissant, comme dans le tableau.

« Ah !...)) Et regardant Mottez : « Il a peut-être raison... Voyons, posez-moi cette main... »

Et me voilà dans la pose de la Muse, et M. Ingres, l'œil animé, regardant, comparant, me

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disant : « Plus haut, plus bas, » comme à un vrai modèle.

Enfin, il consulta encore Mottez, qui ne trouva pas la chose évidente et ne fut pas d'avis de faire la moindre retouche.

Je me souviens pourtant que M. Ingres était assez ébranlé, et qu'il nous dit en nous quittant :

« Je verrai cela avec le modèle. »

Je dois ajouter que le doigt n'a pas été changé ; mais j'en suis toujours pour ce que j'avais dit.

l'exposition de iS^'l.

Ce fut avec le Saint Symphorien que M. Ingres livra sa dernière bataille.

Fut-elle gagnée par lui à cette époque? Je ne le crois pas, si Ton s'en rapporte à cette majorité un peu bourgeoise qui fait le succès du moment; mais ce qu'il y a de certain, c'est l'unanimité des artistes à reconnaître dans son tableau l'œuvre d'un grand artiste.

Cette toile fut discutée, et souvent avec passion, par les peintres les plus renommés du temps, mais comme on discute Raphaël et Rubens. Il était toujours sous-entendu que c'était une œuvre hors ligne. Le temps a donné raison aux seuls juges des œuvres d'art, aux artistes.

Le public était pour la Jeanne Grey.

Nous ne pouvions lutter contre le nombre immense des admirateurs de ce tableau. La porte d'entrée près de laquelle il était exposé dans le

L'bXPOSITlON DE 1834.

salon carré, était encombrée par la foule qu'attirait l'œuvre de Delaroche.

Le Saint Symphorien, placé au milieu du panneau de face, avait devant lui un espace plus grand pour des admirateurs moins nombreux, mais dont l'attitude menaçante éloignait bon nombre de bourgeois qui eussent voulu en approcher. L'aspect du tableau parut terne; il me sembla même, à moi, qu'une légère gaze le recouvrait. On aura peine à croire ce que je dis en le voyant à l'heure qu'il est, tel qu'il a reparu avec ses tons chauds et colorés, à la dernière exposition de l'École des Beaux Arts.

Il faut dire que M. Ingres n'avait plus, lorsqu'il l'exposa pour la première fois, son ami Forbin pour lui faire les honneurs du Salon. La révolution de 1830 avait commencé à introduire ce régime d'égalité, ridicule toujours, mais insensé dans les arts. Raphaël, comme les autres, aurait passé sous le niveau que tenait dans sa main le directeur des Musées. Aussi, par suite de ce classement, subordonné surtout à la dimension du tableau, l'entourage du Saint Symphorien semblait avoir été choisi pour lui donner cet aspect terne et effacé.

On avait placé à côté le Saint Georges deZiegler dont j'ai parlé, et qui m'avait aveuglé à son atelier ; au-dessus, quatre ou cinq vaches grandes

comme nature, rentrant à l'étable par un soleil couchant, plus rouge et plus éclatant que l'astre lui-même. Je suis convaincu que ce voisinage nuisit beaucoup à l'aspect premier du tabeau; mais l'œil s'y habitua, et on commença à juger.

Quand je rencontrerai M. Ingres à Florence, je dirai ses impressions, à lui, sur son insuccès' au point de vue populaire, et je citerai ses paroles mêmes, dont j'ai conservé le plus exact souvenir.

Ce fut à.ce salon que j'exposai pour la seconde fois. Quelques plaisanteries amusantes que m'attira mon Berger grec, et surtout les rapports que ce tableau établit entre un des hommes les plus distingués de l'époque et moi, me feront excuser si je parle de cette étude.

J'avais été frappé, dans mon voyage en Grèce, de l'admiration que conservent en général les habitants de ce pays pour les œuvres d'art de l'antiquité. Un jour, un de nos guides, en me montrant une énorme pierre tombée d'un temple, me dit dans un langage mêlé d'italien, de grec, et surtout de gestes : «Ah! Signor, nos pères étaient des hommes, eux! Voyez cette pierre (et il faisait le geste de la prendre d'une main) ; ils la soulevaient ainsi et la mettaient à sa place. — Nous I (avec un air de mépris) nous

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