‹ L'atelier d'Ingres;Chapitre 7 sur 15 · DÉPART POUR L'ITALIE · texte numérisé non relu

DÉPART POUR L'ITALIE

têtes presque tous les mois, sous la forme d'un billet de garde.

Comme s'il l'eût fait avec intention, c'était précisément le jour d'un bal, d'un dîner d'amis, d'une promenade à la campagne, qu'un fatal tambour déposait chez le portier cet ordre absolu. On cherchait bien des prétextes, on en trouvait ; mais c'était reculer pour mieux sauter.

Et que dire du costume ? Le grotesque ne pouvait pas être poussé plus loin. J'avais un ami qui disait sérieusement : « On fera ce qu'on voudra... on ne peut pas me guillotiner... Rien ne me fera sortir dans la rue déguisé ainsi. »

J'avais un bonnet à poil (la génération actuelle ne sait pas ce que c'est) d'une telle hauteur et d'un tel poids qu'il me fallait le tenir en équilibre sur ma tête comme font ces jongleurs qui suivent les mouvements d'un bâton placé sur leur nez, et souvent, à me voir traverser précipitamn^^ent la rue, on aurait pu supposer qu'un ami m'appelait de l'autre côté... Pas du tout, je suivais mon bonnet à poil.

Je ne parle pas des émeutes, des tentatives presque journalières de régicide; on commençait à s'y faire.

Voilà quelle était la réalité.

Le rêve, c'était Florence, Rome, Naples, un ciel bleu, un soleil toujours brillant, le Vatican avec

ses fresques, tous ces grands maîtres dont je ne connaissais que les noms, ces peintures que je voyais merveilleuses à travers les descriptions un peu froides de Valéry. Aussi, je ne pus résister longtemps au désir d'admirer par mes yeux toutes ces belles choses. M. Ingres était désigné comme successeur d'Horace Vernet à la direction de l'École de Rome ; Hippolyte Flandrin était parti avec les honneurs du grand prix : je fis à la hâte tous mes préparatifs, et, quelques jours avant mon départ, ma sœur réunit tous mes amis dans un dîner d'adieux.

Si je rappelle cette circonstance, c'est que M. Thiers se trouvait à ce dîner. Il était alors ministre, de l'intérieur, je crois, mais à coup sûr ministre, car, avant de se mettre à table: « — Vous allez en Italie, me dit-il, votre maître aussi ; il est nommé directeur de l'École. Dites-lui donc de ma part que si, au lieu de faire des tableaux comme le Saint Symphorien^ il veut copier les Chambres de Raphaël, je lui allouerai tout ce qu'il me demandera. »

Je devins rouge, et je lui répondis : « Ma foi ! monsieur Thiers, j'aime mieux que vous chargiez un autre que moi de la commission. »

Je dus l'étonner. Il paraît, du reste, qu'il savait alors que Raphaël n'avait pas fait que des vierges.

Cette idée que m'avait exprimée M. Thiers,

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