‹ L'atelier d'Ingres;Chapitre 8 sur 15 · DÉPART POUR L'ITALIE · texte numérisé non relu

DÉPART POUR L'ITALIE

ne doit pas surprendre, quand on sait la commande qu'il fit lui-même à M. Ingres, directeur de l'École de Rome, d'un dessin de la Transfiguration.

En nous racontant ce fait, M. Ingres ajouta : « Certes, personne n'ignore que je ne crois pas m'abaisser en faisant d'après les maîtres un croquis, un dessin; mais alors je le fais pour moi, comme un élève qui veut apprendre encore. Mais me demander un dessin d'après un autre ; moi, directeur de l'École, aller au Vatican avec mon carton sous le bras!.. Je lui ai répondu : « Monsieur le ministre, maintenant, quand je « fais des dessins, je les signe : Ingres. »

Que put répondre M. Thiers à ce mot d'une fierté bien naturelle?M. Ingres ne nous le dit pas. Le ministre pensa probablement que tous les artistes étaient les mêmes, pleins d'un amourpropre ridicule, et se rejeta, sans grand regret, sur de jeunes artistes, ce qui était beaucoup plus convenable.

Enfin, je me trouvais débarrassé des tracas inséparables d'un départ. J'avais loué mon at&lier. Tutla la mia robba, comme j'allais l'entendre dire si souvent, était placée chez mes amis : l'un avait mes quelques livres ; un autre, mon mobilier! Mon fameux bonnet à poil avait été donné en

à-compte à ce brave Brullon, mon marchand de couleurs, qui était, lui, de taille à le porter. J'en trouverais encore la quittance : « Reçu à compte un bonnet à poil.y^ J'étais délivré de ces mille soucis qui surgissent dans les moments de presse, je n'avais plus qu'à embrasser tous les miens ; et le 15 septembre 1834, ceux qui se trouvaient dans la cour des messageries Laffitte et Gaillard, purent voir monter dans une des diligences en destination pour Marseille un jeune homme bien ému, et bien complètement heureux.

Je ne cherclierai pas à rendre les impressions que peut produire un voyage en Italie sur un artiste jeune, très-inexpérimenté, et tout plein encore des illusions et de l'enthousiasme d« son âge. Ce serait une suite de ravissements et d'extases qui ne reposeraient pas sur un fond assez solide.

Je suis retourné depuis quatre fois dans ce beau pays, et chacun de ces voyages a modifié du tout au tout mes appréciations premières. N'était-il pas bien naturel que les années, que la comparaison et l'étude plus approfondie des chefs-d'œuvre vinssent apporter dans mes opinions un changement qu'il sera peut-être intéressant de noter, car je crois que la relation d'un voyage en Itahe ne peut être complète que si les impressions d'un artiste à ses différents voyages sont naïvement, et je dirai courageusement, consignées ?

Pour moi, au premier moment, j'admirais tout. Je ne croyais jamais qu'il y eût rien de plus beau

que ce que j'avais devant les yeux, et je passais le lendemain à une autre admiration, qui ne devait pas être la dernière.

Quand mon esprit fut un peu calmé, quand je pus commencer à faire un choix dans mes admirations, ma jeunesse peut-être m'entraîna vers ce qui était jeune. La naïveté, la grâce me touchèrent plus que le reste. Mon premier voyage fut donc livré au culte des primitifs, avec Beato Angelico pour dieu.

Lorsque je revins en Italie, dix ans plus tard, je compris mieux les hommes du seizième siècle, dont le style, au premier aspect, m'avait semblé contourné et sans vraie grandeur. Je trouvais, je l'avoue avec une sincérité qui a son mérite, plus de caractère dans le dessin de M. Ingres, et, à défaut d'idéal des deux côtés, une personnalité plus accentuée chez mon maître.

Mais aussi quelle part ne faut-il pas faire aux circonstances dans lesquelles on se trouve, à la saison, au ciel pur ou sombre, que sais-je? Autrement, comment expliquer des impressions si diamétralement opposées devant une chose belle, reconnue telle par tous ?

Gomment suis-je resté presque froid, dans mon dernier voyage, devant le Joueur de violon, et n'ai-jê plus senti ces battements de cœur qu'il m'avait toujours fait éprouver? Pourquoi la voûte

de la chapelle Sixtine m'a-t-elle enthousiasmé la première fois ? et n'ai-je trouvé, au dernier voyage, de vraiment sublimes que les figures allégoriques de Raphaël, si admirablement co- .piées par Baudry ?

Comment ai-je pu passer une première fois à Venise, sans être arrêté par la vue du plafond de Paul Véronèse, dans la grande salle du palais des Doges? et comment l'ai-je proclamé dans mon cœur, à mon troisième voyage, la plus belle œuvre que j'aie vue en Italie?

Je ne parle ici, bien entendu, que de mes impressions ; je ne porte aucun jugement. Je sais assez du métier de peintre pour comprendre et apprécier les beautés de tous genres qui foisonnent dans ces grands maîtres ; je ne veux constater qu'une variété de sensations qui n'existe pas chez moi seulement, considération qui devrait arrêter souvent les jugements trop absolus, surtout trop précipités.

Aujourd'hui, après avoir à peu près tout vu avec liberté et sincérité, après m'être dégagé peu à peu de ces admirations toutes faites depuis des siècles, et qui ont sur notre jugement une si grande influence, maintenant que l'âge a donné à mes opinions plus de poids et de gravité, en leur ôtant un peu de la passion dont ne peut se dégager la jeunesse, je suis arrivé à cette convie-

tion que c'est chez les Grecs seuls qu'il faut aller chercher le sentiment vraiment grand, vraiment sublime, de Fart. La statuaire grecque serait là pour le prouver, si les peintures de Pompéi et d'Herculanum, qui ne sont probablement qu'un pâle reflet des ouvrages d'Apelles et de Zeuxis, ne témoignaient pas suffisamment de l'élévation et de la pureté d'un art qui laisse loin derrière lui tout ce qui a été fait depuis des siècles, et surtout ce qu'on fait de nos jours. Les Grecs me paraissent avoir seuls compris le but de l'art, ou plutôt n'en avoir eu qu'un seul, et, le jour où l'on s'est écarté de ce but, où l'on a fait des tableaux pour faire des tableaux, on est entré dans une voie de décadence sur laquelle il n'a plus été possible de s'arrêter.

Est-ce ma dernière opinion ? Je le crains, — je n'ai plus le temps d'en changer.

Je me suis un peu écarté de mon sujet. Je reprends le récit de mon premier voyage en Italie.

Je ne fis que traverser Gênes et Pise, et j'arrivai à Florence, oii je voulais séjourner quelque temps, sachant que M. Ingres n'arriverait à Rome qu'à la fin du mois de décembre.

Les premiers jours que je passai à Florence me donnèrent de vives inquiétudes pour la suite de mon voyage, et je vis sous un aspect bien triste

cette ville où je devais plus tard passer des jours si complètement heureux.

Je ne doute pas que l'excessive animation que je trouvai tout de suite autour de moi, et à laquelle je ne pouvais prendre part, ne fût une des causes de la tristesse qui m'avait assailli.

Je voyageais avec un ami très-spirituel, mais peu amateur des arts, et qui me laissait volontiers passer seul une partie de mes journées dans les églises et dans les musées. Pour cela, je n'avais pas à me plaindre, mon temps pendant le jour étant bien rempli. Mais le soir, ce tête-à-tête que personne n'interrompait, cet isolement dans une foule animée et joyeuse , au milieu de ce monde qui ne paraissait guère connaître d'autre occupation quéleplaisir, avait surnous deux une influence des plus maussades, et qui frisait le découragement.

Surtout à rheure des Caséines, quand nous voyions passer liingo /'i modes équipages élégants et de charmantes femmes adressant, de la main, à leurs amis, ce bonjour qui ressemble à un baiser, sans que pas un de ces jolis doigts se dirigeât de notre côté, nous ne pouvions alors dissimuler notre ennui, mon ami surtout, qui ne cessait de me répéter : « Toi du moins, tu as ta peinture ! »

C'était en efîet pour moi une compensation bien grande, et les trésors que je découvrais.

dont je n'avais eu aucune idée, ces œuvres d'art, ces merveilles qu'on voit à chaque pas, à chaque coin de rue, commençaient à remplir suffisamment ma vie, quand une rencontre que j'eus le bonheur de faire vint rompre notre solitude et ajouter à notre existence un élément plein de charme, et d'un intérêt immense pour moi.

Un soir, au théâtre de la Pergola, j'aperçus de loinÉdouardBertin, que je ne savais pas en Italie. Le mot gracieux qu'il m'avait dit un jour, et que j'ai rapporté, quoique ce fût le seul qu'il m'eût adressé, m'autorisait au moins à le saluer ; je le fis, et quelle ne fut pas ma surprise de le voir se lever, venir à moi et me témoigner par de vives assurances le plaisir qu'il avait à me rencontrer !

Il nous invita, mon ami et moi, à l'aller voir, et nous passâmes alors de charmantes soirées, toutes pleines de causeries intéressantes, de discussions qui eurent sur moi'une très-grande influence, et, je crois, très-heureuse. .

Peu de temps après cette rencontre, il était convenu que nous l'attendrions et partirions ensemble pour Rome. Il avait reçu de M. Thiers la mission de faire mouler en Italie tous les marbres les plus célèbres.

Ses occupations le retinrent encore un mois à Florence, et, pendantce mois, mon temps se passa à voir, à dessiner, à admirer.

ROME ET l'académie.

Les premières et bien vives émotions que je ressentis à mon arrivée à Rome tenaient plus à des bribes de souvenirs recueillis au collège et conservés encore frais dans mon esprit, qu'à l'aspect de la ville elle-même. J'avais peine à me croire sur ce sol foulé jadis par tant d'hommes que j'avais toujours un peu^ considérés comme des êtres de raison, et qui reprenaient là leur forme humaine, leur réalité. La pensée qu'ils s'étaient arrêtés près de ce tombeau, qu'ils avaient gravi cette voie qui mène au Gapitole et 011 la trace de leurs chars se voit encore, me jetait dans une espèce d'étonnement vague qui tenait du rêve. C'est surtout à l'âge que j'avais alors, que ces sensations se font sentir avec une telle vivacité ; peut-être n'est-ce qu'à cet âge.

Je me souviens qu'à quelques lieues de Rome le conducteur de notre voiturin, frappant aux vitres de la voiture, nous annonça qu'on voyait

Saint-Pierre. Je m'élançai, passant la moitié de mon corps à travers la portière, et, quand je vis à l'horizon cette coupole immense, dominant toutes les collines qui l'environnent, et que je me dis : Voilà Saint-Pierre de Rome! il me courut un frisson dans tout le corps, et je fus pris d'une émotion qui ne ressemblait à aucune de celles que j'ai éprouvées dans le cours de ma vie.

Je fus trop vite ramené à terre par tous les tracas d'une arrivée et les ennuis d'une installation. Nous trouvâmes enfin pour Bertin, mon ami et moi, un petit appartement tout à fait convenable , piazza dé" Capuccini. Cette petite place, plantée d'arbres assez beaux, et faisant suite à celle du Triton, avait conservé son vrai caractère romain.

Quoique fort près du quartier habité par les étrangers, notre coin de Rome n'en avait pas pris, le vilain ou l'élégant côté, comme on voudra : rien de plus pittoresque, et déplus étrange pour moi, que ces attelages de buffles couchés près de la fontaine du Triton, et ces conducteurs à guêtres de cuir, à culotte de velours, fièrement campés près de leurs animaux.

J'étais tout heureux de cette installation, que n'avaient pu me faire espérer le Corso et la via de' Condotti, que nous venions de traverser. Tout

ROME ET L'ACADÉMIE. " lli

se présentait sous un aspect charmant pour l'hiver que nous devions passer à Rome.

Après quelques courses un peu désordonnées à travers les monuments, les églises, les rues, oij, à chaque pas, un fragment antique, une ruine admirable vous arrêtent; après ces musées parcourus fiévreusement, cette campagne et ces villas dont rien ne peut rendre la splendeur, il nous fallut pourtant songer aux devoirs de société, qui ne cessent jamais de vous poursuivre oh que vous soyez, et, quelques jours après notre arrivée, nous nous rendîmes un dimanche soir à l'Académie de France, dont Horace Yernet était encore le directeur.

Je fus frappé, en entrant dans le salon, de l'élégance toute parisienne qui y régnait. Au miUeu de femmes charmantes, d'ambassadeurs, de princes italiens, de ce que Rome avait de plus brillant, je fus heureux de retrouver d'anciens camarades, Flandrin, Simart, élèves de l'Académie, qui me firent le plus chaleureux accueil. Je fus présenté par Bertin à Horace Vernet, et reçu avec une cordialité un peu militaire qui me mit tout de suite à l'aise ; ensuite à madame Vernet. Malgré moi, je cherchais des yeux une personne dont j'avais entendu parler depuis peu, mais souvent, car on prévoyait un mariage prochain.

Enfin, tout au fond du salon, étendue à moitié sur un canapé, j'aperçus mademoiselle Vernet, ou plutôt ce fut pour moi comme une espèce d'apparition, car on ne pouvait imaginer rien de plus gracieux, de plus beau, de plus élégant que cette jeune fillè qui, par sa taille fine et souple et ses traits d'une pureté complète, réunissait la beauté des statues antiques et le charme des vierges du moyen âge.

Auprès d'elle était assis Delaroche. Je ne pouvais tarder à aller la saluer, et, au risque de troubler un tête-à-tête, je m'approchai d'elle et m'inclinai profondément. Elle se souleva un peu, fit un mouvement de tête, et reprit sa conversation. Plus tard, lorsqu'elle fut devenue madame Delaroche et qu'elle me fit l'honneur de me recevoir chez elle comme un ami, je m'amusai à lui rappeler sa réception, dont elle s'excusa gracieusement, en m'expliquant l'ennui qu'elle avait à subir de ces constantes présentations d'individus qui ne faisaient que passer, et qu'elle ne revoyait jamais.

J'aurais eu, certainement, bien tort de m'arrêter à cette première impression, car il m'a été donné d'apprécier depuis, chez cette femme remarquable, les sentiments les plus élevés, et en même temps une intelligence très-vive , toute dirigée vers les choses belles et nobles. On sait

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