L^ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Son oncle , en rentrant au bout de quel ques heures, la retrouva, la tête penchée devant son travail, doucement et profondément endormie ; il lut le papier ouvert encore sur ses genoux; la regarda triste; leva
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la main sur sa tête, peut-être pour la bénir, et jeta une pièce d’or dans son tablier 5 elle ouvrit les yeux , prit la pièce brillante , regarda son oncle , riante et à demi éveillée ;
— Les autres! dit-elle, en tendant ses petites mains ouvertes.
— Les autres? comme vous y allez, mademoiselle ! vous croyez donc que le bien vient ainsi en dormant? Hélas! ma pauvre enfant, c’est tout ce que le sort peut faire pour notre service : vingt francs d’k-compte sur l’avenir et le talent de votre oncle 5 et le reste.... dans l’incertitude !
— Que cela d’k-compte , mon oncle !
Quoi! sur un tableau si beau, si frais, si pur, où les arbres bougent dans un fond plein d’air ! que cela d’k-compte ! quel dommage ! dit-elle tout a fait éveillée, les choses n’arrivent jamais comme on les arrange!
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— Vous me volez celte idée* petite 5 et je ne sais pourquoi vous vous donnez les airs de fouiller ainsi dans ma tête , comme dans une armoire qui vous appartient. En avez-vous la clé ?
— J’ai des yeux , mon oncle , et j’y lis quelquefois ce que vous n’avez pas dit en» core.
— Vous y lisez donc que vous n’aurez jamais de meilleur ami que moi, Ondine? Je le signe si cela peut vous consoler. Ondine l’effleura du regard le plus reconnaissant, et tint long- temps sa main tandis qu’il parlait.
— Sans les mécomptes qui viennent a la traverse, poursuivit-il, on pourrait bénir sa voie, son humble voie, comme celle d’un ruisseau de ma connaissance, et de la vôtre aussi, je crois : un ruisseau! cela vous regarde. En allant, moi tout jeune, a Rieulay,
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l’école buissonnière.
peindre des ornemens de chapelle dans l’abbaye du village, je passais des heures de silence et de joie au bord de ce faible ruisseau, bienfaisant sans le savoir, mêlant le plus limpide et le plus amical murmure aux rêves que je bâtissais sur son léger courant. Je buvais l’avenir a son hymne humide et caressante : j’étais, mon Dieu! tout ce que je voulais être ; un jour Raphaël, ou Michel- Ange; un jour, leTintoret, ouSalvator Rosa. Mon bon ruisseau ne disait ni oui , ni non , mais il allait, et semblait sourire comme l’ange aux rêves des enfans, comme votre ange gardien, ma bonne Ondine , a vos rêves du berceau, quand vous dormiez, du moins, car les yeux ouverts, vous étiez un petit serpent de turbulence. J’eus fantaisie un jour, moi, grand et raisonable, et qui représentais mon excellent frère Félix aux travaux de Fabbaye, de me jeter dans l’école buisson-
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nière, et d’aller aussi, d’aller tant que le ruisseau me servirait de camarade et de guide. Je poursuivais donc la vie à clochepied 3 j’en ai honte quelquefois! il n’y a pas au monde de boiteux qui ait vécu plus sur une seule jambe que moi, qui en ai deux trèsbonnes ! pauvre voyageur claudicant, qui s’est laissé prendre aux détails de la route.
Dans le transport d’une telle liberté, je regardais avec un grand amour des voyages , le fond caillouteux et murmurant de l’eau , le cresson balotté dans mille globules de cristal, les poissons fins comme des aiguilles d’argent , qui semblaient m’accompagner et me dire : Allons! Et je me mis en effet à marcher comme un chercheur d’aventures , la tête tournée du côté du ruisseau. Je regardais aussi , de temps à autre , au fond d’un ciel bleu et chaud, où il me semblait voir des morceaux de dentelle lumineuse.
l’école buissonnière.
des serpens de feu , des rayons brisés et glissans comme des lames de nacre à jour : La nature était transparente. Cette puissante lumière serait long -temps admirée par nos yeux ravis, si elle ne faisait pas cruellement souffrir la paupière , qui pleure, et qui s’abaisse forcément devant cette majestueuse fournaise, dont la source, par pitié peut-être, est encore invisible pour nous.
Mais vous n’imaginez pas combien je devins tout a coup malheureux, quand l’eau d’en bas , brillante et perlée , prit une teinte jaune et bourbeuse; quand je ne vis plus ni cailloux, ni poissons d’argent, ni fleurs flottantes comme à la danse des fées. J’avançai
avec terreur, pour découvrir la cause d’une telle infortune, et je vis mon ruisseau refoulé par un autre, qui accourait se jeter sur lui , fier et impérieux , et le traversait avec
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tant d’arrogance , que mon humble ami rebroussait chemin en désordre.
— Et puis , mon oncle? dit Ondine avec l’intérêt d’un enfant qui écoute un conte.
— Et puis je rebroussai chemin avec lui, comme je viens de faire avec vous et mes vingt francs d’a-compte sur l’avenir. Voila! voila comme j’ai vécu jusqu’ici avec le bonheur : en surnuméraire patient et résigné. J’attends !
LE PORTRAIT DEVINÉ
L’ami d’Abel devait enfin être admis et installé le lendemain dans l’atelier, et, pour cette fois , Ondine ne savait plus comment on allait respirer. Elisabeth comptait gravement les chaises , et cherchait , en se-
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couant la tête , la place impossible d’un nouveau chevalet ; elle prit le parti de remonter à son travail, en disant à Ondine tout bas :
— Arrangez-vous, mademoiselle; je ne m’en mêle pas.
Ondine , découragée , hasarda ses réflexions a son oncle. Il lui répondit, sans se détourner du travail :
— Que vous êtes peu artiste, ma pauvre petite ! Croyez-vous que je ne pense qu’à faire un salon de mon atelier?
— Quel salon , mon oncle î Regardez.
11 jeta un coup d’œil rapide sur l’encombrement, qui ne l’effraya point, et répondit froidement :
— On peut ôter le paravent et la cloison qui sépare l’atelier de votre cabinet de tra-
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vail. Je ne vois pas qu’il soit bien nécessaire que vous vous isoliez ainsi aux heures laborieuses : petite paresse dont je ne suis pas dupe. Nous ne vous faisons pas peur, j’espère? Vous autres, jeunes filles, vous avez une retenue singulière ; mais elle ne m’en impose pas du tout : car telle qui rougit et se retire avec modestie loin d’un cercle de jeunes hommes , resterait peut-être avec un tout seul, s’il avait le bonheur de lui plaire. Je vous connais toutes, depuis la première jusqu’à la dernière.
— Ah ! mon oncle ! répondit avec courage la pauvre grondée , vous pensez donc du mal de Nathalie, votre élève de prédilection?
— Celle-là est un ange, dit- il ; et vous devriez , la prendre pour modèle : si vous aviez le bonheur de lui ressembler,
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je vous peindrais en Rachel. Mais, grand Dieu ! quelle différence !
Et il parcourait avec des yeux bienveillans et scrutateurs le maintien humble et le regard baissé de sa nièce, dont il voulait sonder le cœur.
— Et mademoiselle Dorival?
— Mille fois mieux encore ! repartit-il d’un air triomphant : oui , mille fois, afin que vous le sachiez, observez-la : n’est-ce pas Virginie de Bernardin de Saint-Pierre? de ce peintre suave de la vertu, de la résignation et du courage réunis ? Placez cette personne angélique dans un naufrage , vous la verrez disparaître , comme cette douce et gracieuse V irginie , qui se laisse glisser dans l’eau , plutôt que d’alarmer un moment la craintive pudeur. Vous me citez la des êtres adorables.
— Mais enfin , mon oncle, la petite Fia-
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phaële, baptisée ainsi par vous, si correcte, si miraculeuse de grâce , de couleur , et si peu hère d’ elle-même....
— Celle-là est un être d’en haut qui s’est trompé de chemin , répondit le peintre avec un sentiment de respect; sachez qu’elle est plus belle à l’âme encore qu’au visage , et je présume que vous la trouvez ...
— Oh! parfaite! Que je l’aime! répliqua-t-elle avec une tendre réflexion.
— C’est fort heureux, poursuivit-il, comme si elle l’eût long-temps contrarié. Oui , elle est parfaite , et beaucoup plus que vous; apprenez-le de moi , ma nièce , car je vous vois venir.
— Non , mon oncle , je ne pense pas à moi.
— Vous y pensez , et vous allez modestement me chercher des anges pour vous mettre en comparaison avec eux ! Ne vous
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gênez pas , mon enfant, vous ne parlez que d’êtres accomplis.
— Mais Pauline, mon oncle, que vous appelez la fée aux perles , n’a pas un seul de ces défauts de femmes dont vous les accusez toutes.
— Pauline , mademoiselle , ou la fée aux perles , comme vous voudrez , ira droit au ciel , quand vous pleurerez cent ans à la porte du purgatoire.
— Enfin, soupira la pauvre Ondine, toutes ces heureuses personnes, les seules a peuprès que nous connaissons, n’ont a vos yeux comme aux miens que des vertus et des charmes : où sont- elles donc celles qui rassemblent tant d’imperfections?
— Cherchez! dit monsieur Léonard, après avoir hésité un peu pour cette dernière dureté. Cherchez! et conseillez-leur de ma part de se corriger un jour, s’il est dans la
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nature de la femme de tenter un miracle.
— Allons! dit -elle en rangeant tristement ses cartons, merci, mon oncle \ car je vois qu’il faut tout accepter pour moi , étant la seule que vous n’avez pas nommée.
— C’est cela ! dit-il tout content , nous y voila. Vous avez l’esprit arrangé de manière que les conversations les plus calmes, les plus amicales , prendraient un tour amer, si l’on voulait s’émouvoir. Mais je ne m’émeus pas ainsi ; diable! je ne suis pas en ce monde pour vos petits caprices et votre bon plaisir: j’y suis pour peindre, si vous voulez bien le permettre.
Emile , qui frappa vivement a la porte, interrompit ces dernières paroles. Frère à peu près d Ondine, et neveu du peintre dont il venait d’épouser l’autre nièce , Émile courut avec empressement regarder au chevalet si M. Léonard avait fini son portrait,
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dont il voulait surprendre sa femme. Une idée riante le parcourait tout entier , car ses lèvres prenaient à chaque instant la forme d’une bonne nouvelle, mais elle n’éclatait pas, et le silence continuait.
Enfin , il rompit brusquement l’émotion qui l’empêchait de parler, en disant vite et hardiment :
— Moi aussi , je suis peintre î
— Vous êtes peintre ! s’écria son oncle , et je ne l’ai pas vu sur votre figure! Cela me paraît un peu fort ! Et dans quel genre , s’il vous plaît ?
Emile alors devint rouge comme un menteur ; puis il regarda Ondine et se remit k sourire d’un air discret.
— Y a-t-il du mal et du mystère à peindre ? demanda-t-elle : ta femme ne m’en a jamais dit un mot.
Alors Emile rit tout a fait en se penchant a l’oreille de son oncle.
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— Bah! vraiment? répondit celui-ci avec une grande surprise ; je vous en fais mon compliment sincère. Et il lui tendit la main. Cette pauvre Eugénie ! déjà! .... Ma nièce , Emile fait des portraits!
— Ma sœur est donc.....
— Quoi? interrompit son oncle presque effrayé de son intelligence.
— Mais, très-pâle, s’écria la jeune fille en s’asseyant tremblante.
— Est-elle étonnante ! repartit-il stupéfait : Emile , je vous le demande , une demoiselle de quinze ans qui parle ainsi! Ne dirait-on pas qu’elle est aussi mariée que votre femme?
Ondine devint rouge à son tour; mais elle poursuivit avec une imperturbable candeur :
— J’ai deviné , j’en suis sûre ; je sens cela au battement de mon cœur ; voyez , mon
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oncle ! voyez , Emile ! dit-elle en attirant leurs mains sur son cœur qui battait : j’ai bien entendu ce que vous disiez dernièrement d’une jeune dame Crussel , qui pâlissait
Emile tressaillant aussi de joie d’avoir été deviné sans rien dire, embrassa vingt fois sa sœur et M. Léonard avec l’ivresse d’un enfant sensible qui vient de remporter un premier prix.
— Je ne m’étonne plus si vous pressiez les séances avec tant d’ardeur , mon cher monsieur ! dit l’oncle en terminant et en éclairant d’un reflet de joie le portrait de l’heureux Emile. Ce ne sont pas vos seuls travaux d’architecture qui vous rappellent et^vous arrachent a nous. Et moi, qui n’entendait jamais, quand vous répétiez à tous momens : Ma femme est bien plus belle ! ma femme est très-pâle depuis trois mois!
LE PORTRAIT DEVINE
Plus belle , très-pâle, c'était clair comme le jour. Aviez-vous compris , vous, mademoiselle?
— Non pas alors , mon oncle ; mais, tout à l’heure , c'est singulier , j’ai cru qu’on me le sonnait dans l’oreille.
— C’est bien ! répliqua M. Léonard , je suis très- content de vous. Vous avez l’ouïe fine, et vous entendrez a demi-mot.
L’arrivée bruyante de Rodolphe , de Corbet, d’Edmond, de Jules, d’Antoni et des autres, compléta la joie de batelier. Emile , que l’on n’avait pas vu depuis long-temps non plus qu’Abel , fut entouré , caressé ; ils parlèrent tous ensemble, dans l’empressement de savoir et de s’apprendre des nouvelles.
Ondine se sauva de ce curieux tapage.
Mais sa petite chambre était trop voisine de l’école; elle n’entendait plus ses propres
LE PORTRAIT DEVINE
idées , non qu'elle écoutât les éclats de tant de voix qui se mêlaient, et qui parlaient mille fois plus vite que sa plume ne pouvait courir ; mais ce langage de jeunes garçons lui paraissait étrange ; elle n'en comprenait pas bon , et elle se réfugia enfin dans la chambre isolée et calme d'Elisabeth , qu’elle ne partageait que la nuit.
Assise au pied de son lit modeste , qui n’avait d'autre luxe qu'un long rideau de mousseline , sous l'étroite croisée que rafraîchissait un voile formé du vert tendre et des fleurs d'or de capucines, là où avait médité , soupiré peut - être quelque solitaire , Ondine , toujours heureuse d’isolement et de silence , écrivit :
(f Ma soeur î
« Que je suis bien ici! Je pense , et je pense à vous! Ma sœur! ne grondez pas. Après
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ia nouvelle que je viens d’apprendre , il n’est pas question d’être triste et de ne songer qu’au passé.
« Votre vallon qui se couvre de verdure, les hirondelles qui reviennent loger sous vos fenêtres... (que celles-la vous portent bonheur! ) leurs cris qui vous remercient de n’avoir pas défait leurs nids; et cette belle eau fraîche , où j’ai vu glisser des cygnes si blancs : tout cela , et quelque chose encore , doit vous porter k l’indulgence : et, puisque vous me dites que mes lettres peuvent ajouter du charme a une telle existence, je vous en écrirai toujours et davantage : vous les lirez, s’il vous plaît, ma sœur, sous l’arbre de Judée , dont j’aimais l’ombre noire , quand j’y causais avec vous ! Je vous écrirai souvent, car je sais que ce que vous voulez est en ce moment plus sacré pour nous. Emile vous dira comme j’ai compris vite ce
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qu’il souhaitait qu'on devinât. Mon oncle m’a un peu reprise d’avoir deviné ; mais pourquoi n’aurai-je pas deviné? Pourquoi aurais-je renfermé ce cri de joie qu’il a grondé? Faudra-t-il apprendre à n’être plus sincère? Je le serai toujours, ma sœur, en vous disant que vous m’êtes chère ; que je suis contente de penser que vous êtes plus belle,... que vous êtes très-pâle : pourtant, cette idée que vous êtes pâle me fait pleurer...
« Us sont tous la dans la fièvre de la composition. Nos plans sont tracés, nos palettes sont couvertes, et les premiers soleils d’avril nous ont fait nettoyer nos pinceaux. Us disent que la nature nous appartient dès qu’elle s’éveille tiède et en fleurs. Mon oncle , pourtant, ne médit pas de l’hiver : c’est la saison, assure-t-il, où l’âme immobile couve les chefs-d’œuvres. Ma sœur! où peindrai-je le
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mien? Quand je ferme les yeux, je cherche, et je crois entrevoir : mais les yeux ouverts, tout s’efface. Je ne sens plus cette puissance qui fait que , dans nos rêves , nous nous mettons quelquefois à voler sans effort et sans être étonnés. Avez-vous rêvé cela, ma sœur?
« Pour moi , l’autre nuit, cette vision m’a bercée et perdue. Je parcourais une immense maison solitaire dont toutes les portes étaient ouvertes : fange de la mort me poursuivait , il traversait les chambres inhabitées, et j’entendais le frôlement de ses ailes dans l’air, que je traversais moi-même sans toucher au plancher : je souffrais, je priais , j’étais haletante , et sur le point d’être saisie : la fenêtre m’a offert la seule issue que je cherchais des yeux et d’un cœur près d’éclater dans ma poitrine : j’ai tendu les bras, et je me suis abandonnée, flottante a ma grande joie, a ma si grande joie,
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que je me suis éveillée , et trouvée a genoux sur mon lit, dans une obscurité consolée par la lune qui semblait me regarder et me dire : « N’aie pas peur! » Aussi me suis-je rendormie jusqu’au jour... sans avoir vu Elisabeth que mes soupirs, m’a-t-elle dit, avaient attirée auprès de mon lit, durant ce rêve aux ailes noires.
« Mon oncle prétend que tout dort en moi; mais qu’il a de l’espérance dans mes songes : je tâcherai d’en faire d’autres. Le désir de reconnaître ses soins et de le voir content , dénouera mes ailes , et le talent dont je crois quelquefois sentir l’oppression.
« Ma sœur! ma sœur! si je n’ai pas de talent, vous m’aimerez encore, n’est-ce pas ? »
Emile allait partir, quand elle descendit précipitamment.
— Sans ma lettre! dit-elle.
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— Il allait bien faire autre chose ! répondit son oncle : emporter son portrait dont les couleurs sont fraîches, et sans vernis, sans cadre, roulé comme un plan d’architecture. Parbleu! continua-t-il en riant, vous qui faites des portraits , vous ne savez guère encore le soin qu’il faut en prendre. Allez ! mon cher Emile , allez retrouver votre femme et vos images : nous vous enverrons celle-ci quand il en sera temps.
Emile embrassa tout le monde sans voir personne ; et chargé seulement de la lettre d’Ondine , il s’élança vers la vallée de Saint- Ptemi , sur la route de Normandie , qui était encore pour lui celle du bonheur. Il n’était marié que depuis un an.
YORICK
— Appelez maintenant mademoiselle Elisabeth ; qu’elle dise au portier de venir nous aider a défaire cette cloison.
— J’y vais , mon oncle , dit sa nièce sans murmurer du sacrifice de sa chère cloison
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Elle courut elle-même pour épargner à Elisabeth la peine de descendre ; en traversant les longs corridors de cette immense maison , elle rencontra des maçons qui retournaient au travail, et les pria d’entrer.
En un clin d’œil , la cloison , le paravent , les cadres qu’on y avaient suspendus , la niche aux papillons , seul trésor de M . Léonard , après la peinture et la musique , tout fut à terre, laissant chacun dans un nuage de poussière a ne plus se reconnaître.
Abel entra a l’instant même , tenant par la main le jeune Allemand qu’il avait annoncé , cause innocente du singulier agrandissement de l’école.
— Nous vous faisons place , monsieur, dit le peintre, gai et calme comme au milieu d’un ordre parfait ; tandis que la pauvre Ondine , honteuse et suffoquée d’un tel bouleversement , et du vol tourbillonnant
YORlCKs
de la poussière , s’empressait a grand’peine de l’abattre avec son mouchoir. Les maçons attendaient immobiles comme des poutres , le paiement de leur service, et tout le monde se saluait, sans se voir, au milieu du voile poudreux qui s’établit enfin lentement sur les vêtemens et les cheveux de chacun.
Elisabeth croyant l’atelier enfoncé d’un étage, était descendue plus morte que vive. Elle emmena les ouvriers , et les paya bien pour les faire parler : ils répondirent de la solidité de la cellule pour dix mois au moins. « Bon ! dit-elle : j’ai le temps de préparer mon dîner. »
Quand la poussière , entièrement assise , laissa distinguer les objets et permit d’ouvrir franchement les yeux , M. Léonard montra obligeamment au nouveau venu l’espace qu’on venait de lui improviser , et qu’il occuperait quand il voudrait. Ondine,
YORICK
pour excuser autant que possible cette confusion qui la faisait rougir, assura vivement qu’on s’y reconnaîtrait mieux une autre fois.
— Je m’y trouve déjà bien, dit l’étranger en la regardant en face et sans façon. Elle était si peu faite aux complimens avec ses frères d’atelier, qu’elle le regarda de même , et de tous ses grands yeux candides.
Elle eut le temps de voir une figure de vingt ans , pleine de vie et d’éclat , dont un sourire vrai tempérait la gravité; un regard aimable à rencontrer, s’il ne se fût pas un peu trop obstinément fixé sur ceux des autres, sans hardiesse toutefois, mais par un instinct d’observation , et pour y chercher le sens des paroles qui échappaient souvent a son oreille inquiète , dans la volubilité d’une langue qui n’était pas la sienne.
Il demeura bien assez long-temps encore dans cette première entrevue pour qu’On-
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dine , retirée en un coin , s’aperçût que sa tête dépassait toutes les têtes qui se levaient pour l’interroger ou pour lui répondre, et que sa physionomie , à travers les traits les plus réguliers qu’elle eût vus encore , variait avec une mobilité attachante et rare ; qu’il parlait vite et bien; qu’il s’arrêtait tout à coup, comme s’il eût bégayé ou mal dit, regardant alors ses auditeurs avec un effroi d’enfant qui faisait souffrir Ondine, et sourire les autres comme pour lui rendre la parole , qu’il reprenait avec grâce et en s’inclinant pour remercier de la permission.
Tel était, avec sa taille svelte et libre, vêtu sans recherche et sans négligence , ce nouvel adepte, qui ne justifiait point l’idée qu’Ondine s’était faite des Allemands. Elle gardait dans sa mémoire ce qu’elle croyait être le type de la Germanie : les Allemands, suivant son souvenir, étaient le gros homme
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qui apparut, dans son enfance, chez son père, et dont les jambes , le corps et la tête formaient un bloc un peu mouvant, surmonté d’un grand chapeau vert, et qu’on appelait M. Gootman. Ce bloc, c’était l’Allemagne pour la jeune fille , et le nom d’Yorick Angelman, qu’elle venait d’entendre au milieu du bruit de sa présentation si peu cérémonieuse, acheva de déranger tout ce qu’elle avait retenu de M. Gootman et de la nation tudesque.
Quand elle se retrouva seule avec M. Léonard , elle promena un regard consterné sur les débris de son cabinet détruit.
— Qu’aura-t-ii pensé, mon oncle? dit elle avec inquiétude.
— Qui? demanda M. Léonard en clouant au mur son cadre de papillons; Abel?
— Non, pas Abel, mon oncle; il est ac coutumé a votre atelier, lui»
YORICK
— Ah ! l’autre jeune homme? 11 doit être content de nous , j’espère ! Vous plaisantez ! nous l’avons reçu comme un Dieu. Je suis aussi fort satisfait de vous , soit dit en passant : vous y avez apporté du zèle , de la promptitude et du désintéressement. Pauvre petite! elle donne sa chrysalide avant d’avoir des ailes. Eh bien ! voyez ce qui en résulte : nous avons maintenant un atelier d’une dimension admirablement régulière ; je ne vois pas ce qu’on peut souhaiter de mieux. Cet Allemand serait bien difficile s’il ne revenait pas.
Ondine fut consolée.
— Et vous croyez qu’il reviendra, mon oncle?
— Parbleu ! d’ailleurs , il est libre comme l’air, plus libre que mes pauvres papillons, que je me reproche souvent d’aimer pour moi plutôt que pour eux, et de les poignai
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der comme si yen étais jaloux. Je vous atteste qu’il est libre comme l’air, et que je nen aurai pas moins pour lui beaucoup d’estime.
— ■ Et moi aussi, mon oncle.
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Il revint en effet. Bientôt il manqua rarement une leçon de M. Léonard, et parut regretter de ne l’avoir pas connu lors de son premier voyage a Paris : car il savait un peu déjà ce Paris qu’il aimait et haïssait tour a tour avec une égale passion , et où il
LES BIJOUX D’ONDINE
était ramené, selon lui, par l’ascendant de sa destinée. « Et tous, mademoiselle? c’est le hasard, n’est-ce pas? ce n’est point par goût ? Oh ! non , ajoutait-il en rêvant sur luimême.Vousne devez pas aimer Paris, vous!» Une autre fois il rêvait encore, et lui dit : « Si vous aviez une mère au fond de votre province , et qu’elle vous appelât , vous iriez, j’en suis sûr . reprochez - moi donc de laisser pleurer ma mère , et de faire semblant de ne pas l’entendre ! »
Il y avait dans la voix de ce jeune homme , dans ses paroles imprévues et sérieuses, au milieu des éclats de rire des autres, dans son hésitation même a les prononcer, quelque chose de pénétrant et de confidentiel, qui donnait de l’intérêt à tout. Ondine étonnée baissait la tête sans lui répondre ; et lui ne semblait jamais attendre qu’elle lui répondît
LES BIJOUX D’ONDINE
I! faut le dire : deux mois étaient a peine écoulés depuis sa dernière visite , qu’en écoutant , avec surprise , ses paroles brèves et accentuées, ses yeux également parlans, qu’il plongeait devant lui comme s’ils les plongeait dans l’avenir , et toute cette figure, révéleuse a son insu d’une préoccupation profonde, qu’il croyait cacher, Ondine sentit une fois passer sur son cœur ces paroles qu’elle avait entendues et oubliées : « 11 faut aimer , ou mourir ! »
« Et si on l’aimait ; répondit-elle vaguement a elle -même, oh! comme on l’aimerait ! »
Elle ne faisait alors qu’attendre avec une sorte d’oppression les jours où elle était bien sûre de le voir. Un de ces jours, il ne vint pas : personne ne s’en aperçut autour d’elle Ils étaient la , tous réunis au travail , comme autrefois :
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— Il ne vient personne aujourd’hui! ditelle, et toujours elle croyait que l’on frappait . Elle sentit qu’il y avait pourtant bien du monde autour d’elle, dont le bruit l’empêchait d’écouter.
Il vint seul le lendemain, jour de repos, de congé, de fête. Par un contraste, elle trouva l’atelier tout rempli ; elle ne s’aperçut pas que rien y manquât, et n’écouta plus si l’on frappait au dehors. Elle s’imagina même qu’il lui disait une chose d’une grande valeur , lorsqu’après un quart d’heure de silence et d’étude, il lui demanda poliment :
— Comment vous portez-vous?
— Bien, répondit-elle toute guérie.
— Ah ! tant mieux ! répliqua-t-il avec sa préoccupation. Et Paris, et l’univers furent remis en place pour Ondine.
— Monsieur! dit M. Léonard en le
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voyant au travail a peu de distance de sa nièce, surveillez cette demoiselle, je vous prie , et jettez de temps en temps les yeux sur sa peinture ; vos conseils ne lui seront pas inutiles , vous avez encore un peu de soleil d’Italie dans les yeux; je ne suis pas du tout content de ses ombres, et c’est a quoi vous réussissez bien.
Yorick jeta les yeux sur la toile, et parut l’observer long-temps , car il ne parlait pas plus que la petite artiste. C’était l’esquisse arrêtée dont M. Léonard avait dit du bien à la sœur d’Ondine : elle sortait alors des brouillards qui l’avaient enveloppée , et toute la pensée en était distincte. Des jeunes filles encore dans l’enfance, vêtues de blanc, couronnées de saule et d’églantines , tenaient les quatre coins d’un voile où flottait le cercueil d’un autre enfant plus petit qu’elles. L’air était plein de chaleur , et
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ce gracienx convoi suivait le sentier blanc formé au milieu d'un champ de blés , de lins et de fleurs, terminé par la chapelle ouverte et ombragée de lierre.
— Mademoiselle n’avancera pas, dit-il enfin , en choisissant un guide presque aveugle.
— Je ne choisis pas, monsieur, dit-elle contente, j’obéis.
— Cette petite main , s’écria-t-il tout à coup, est charmante, en vérité, d’une belle couleur et d’une pureté de forme...
— La main de cette demoiselle? dit M. Léonard. Je lui permets de le croire encore quelque temps , afin de l’engager à me la prêter pour modèle , après quoi, je lui conseille de l’oublier.
— Yorick, alors, détourna les yeux du tableau pour regarder la main d’Ondine qu’il n’avait pas remarquée encore.
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~ La vôtre est bien aussi, dit-il; mais pourquoi la gâtez-vous par toutes ces bagues inutiles: moins ornée, elle serait plus belle.
— Bravo ! s’écria M. Léonard, excellente et courageuse observation : ces femmes ! elles veulent être artistes, et ne sentent pas le simple; elles ont une peur du sévère, c’est-àdire du vrai , comme s’il y avait quelque chose de plus beau que le vrai; il leur faut des bagues , des colliers , des broderies, qu’elles fourent partout : je vous laisse à juger, monsieur! des phalanges entières dérobées sous de grosses vilaines pierres, qui sont de l’effet le plus terne et le plus disgracieux en peinture; je me moque bien d’un diamant, moi, valût-il cent mille francs, s’il me rompt une ligne ou un contour admirable ; voit-on une seule statue antique en laidie de toute cette boutique d’orfèvrerie dont les demoiselles sont folles?
LES BIJOUX D’ONDINE
— Pas une, répondit Yorick distrait. Ondine ôta ses bagues sans rien dire. Le jeune homme la regarda avec un mélange d’étonnement et d’intérêt ■ puis, il retomba bientôt dans sa préoccupation habituelle , et devint presque triste.
M. Léonard, qui n’était attentif qu’à l’action de sa nièce , s’approcha d’elle , et lui frappa doucement sur l’épaule.
— Ce que vous venez de faire là est trèsbien , Ondine ; d’autant mieux , monsieur , que ce n’est point vanité de sa part : ces grosses bagues ne sont ses inséparables , que parce qu’elles viennent, les unes de sa mère, ce dont on peut juger par leur forme passée de mode, et cette autre énorme, moins moderne encore, de son bon père, dont elle honore le souvenir en gardant avec amour le peu qui lui reste de lui. Vous voyez que je ne dois pas être mécontent de
LES bijoux d’ondine. 149
sa docilité à nos conseils; on finit toujours par l’aimer mieux , après qu’on l’a un peu grondée.
Les yeux d’Ondine pétillaient de larmes et de joie.
— Mais ce n’est pas gronder, cela! n’est il pas vrai, mon oncle? c’est corriger en ami.
Il y avait quelque chose de si caressant dans cette voix soumise , qu’elle passa dans la rêverie d’Yorick, et qu’il revint à luimême, comme heureux de sortir d’un recueillement pénible ; il se remit à dessiner près d’elle.
Tout a coup, il jeta ses crayons sur la table et se leva.
— Déjà! s’écria la jeune fille sans savoir qu’elle parlait.
— J’entends une compagnie joyeuse qui monte bruyamment, dit il, et, je ne sais...
l5o LES BIJOUX D’ONDINE.
je suis mal avec le bruit... le travail me déplaît... et la gaîté davantage encore.
Ondine n’avait rien entendu.
Il prit ses gants et son chapeau avec tant de hâte , qu’il était déjà loin quand une dame élégante et parfumée entra , riant comme une folle, secouant la poussière et la chaux dont ses jolis souliers lilas étaient couverts , et s’appuyant sur l’épaule de M. Barbier , qui, en sa qualité de bossu, portait cette épaule juste à la hauteur du coude blanc et rond , que laissait à découvert un gant long , lisse et glissé jusqu’au milieu du bras de cette petite déesse de la mode.
ESQUISSE DWE FEMME.
— Ce bon monsieur Barbier , est-il aimable! dit-elle en pesant de tout son corps sur le petit homme chancelant, qui souriait sous la joyeuse égoïste. J’adore les hommes de sa taille, c’est d’un commode!... Merci,
i52 esquisse d’une femme.
bon monsieur Barbier, poursuivit- elle en faisant voler jusque sur sa figure le léger mouchoir brodé qui enlevait la poussière de ses pieds
— C’est un papillon, dit M. Barbier, qui mentait a sa douleur d’épaule.
Le peintre les regardait faire : sa nièce , un pinceau a la main , pensait tout bas au brusque départ du jeune homme.
— Ah ! monsieur Léonard ! qu’il faut vous aimer, s’écria l’élégante, pour traverser ce déluge de briques rompues ! J’ai cru que je mourrais de rire au milieu de ces ruines menaçantes, où M. Barbier a failli s’engloutir et disparaître pour me faire un chemin; je ne le reconnaissais plus : tantôt je le prenais pour un tas de plâtre, et tantôt je prenais un mur tombé pour lui. Dieu I quelle aventure périlleuse ! c’est comme aux catacombes. Voyez si M. Barbier n’a
pas l’air d’un moineau tombé dans la poussière! Et après avoir ri aux éclats de ce danger , elle ajouta: — Monsieur Léonard, quand quittez-vous cette horreur?
— Aussitôt qu’on en aura fait la plus belle rue de Paris, madame ; jusque-là, j’y garderai ma cellule , sous Girodet , appuyat-il avec un peu d’orgueil.
— Cellule ! c’ est vrai au moins, reprit madame Germeau ; c’est une Thébaïde , que cela! et ce petit ange tout sérieux doit y faire de profondes réflexions.
— Les belles fleurs! dit la jeune fille, honteuse de sa distraction , en recevant des mains de madame Germeau le délicieux chapeau garni de blonde qu’elle venait de dénouer.
— Vous voyez, madame, qu’elle y fait toutes les réflexions de son âge et de son sexe, répondit le peintre.
— Oui ! oui , appuya finement M. Barbier , de son sexe ! Il faut toujours en revenir à la chanson : Sans chien :
— Et sans houlette ! N’est-ce pas, M. Barbier ? s’écria vivement madame Germeau qui tremblait qu’il ne chantât. De grâce , respirez , pauvre ami • vous n’êtes pas en voix , après vos évolutions dans les décombres, et vous nous garderez cela pour égayer nos séances : car je viens me faire peindre, monsieur Léonard , poursuivit-elle en se retournant vers lui ; voyez ! Et elle posa , avec la gracieuse conscience du vêtement le plus remarquable , et de la création la plus récente. Cette pose vous plaît-elle, monsieur Léonard?
— Elle est peut-être trop bien, répondit le peintre -, car elle est un peu mieux que nature : et sans vous déranger d’avance „
nous trouverons quelque chose qui vous fatiguera moins.
— C’est que c’est mon attitude favorite , monsieur Léonard • une habitude de maintien est un trait de physionomie, vous le savez? Il faut que l’on dise, même avant de regarder la figure : Ah ! comme c’est elle ! ce que j’ai dit en voyant ma cousine Irma vêtue de rose. Toujours en rose , ma cousine Irma !
— Nous tâcherons, répondit gaîment M. Léonard; car ce serait bien dommage qu’on ne vous reconnût pas. Qu’en ditesvous , petite ?
— Tout a fait, mon oncle! répondit au hasard sa nièce, qui comptait avec saisissement, dans l’écho du long corridor, des pas qu’elle croyait reconnaître. En effet , on frappa presque aussitôt, et c’était lui , qui , lorsqu’elle ouvrit la porte, s’arrêta respec-
tueusement devant elle , sans entrer d’abord.
— Un mot à M. Léonard, s’il peut l’entendre , mademoiselle ?
— Vous n’entrez pas? dit-elle timidement. » Il s’inclina, et attendit.
— C’est vous-même que l’on souhaite , mon oncle, dit-elle en rentrant avec discrétion pour ne rien entendre. Mais elle ne savait que penser d’un commissionnaire, courbé sous le poids d’une statue , qui paraissait suivre et attendre les ordres d’Yorick.
— J’ai rencontré cet homme , qui cherchait après moi; j’avais oublié mon rendezvous avec lui a votre porte : et je vous demande asile pour cette petite Diane , monsieur Léonard , dit-il au peintre qui restait étonné devant lui.
— Asile pour vous et vos amis , monsieur ! repartit-il enfin. Vous savez comme
nous faisons place ici, quand nous sommes trop à l’étroit.
— Il faut lui en donner une inamovible , répliqua le jeune homme , car elle sera trop bien ici pour vous quitter jamais; vous me permettrez de lui rendre son piédestal, un bout de colonne pour l’élever et la soutenir ; il a fait avec elle le voyage de Rome.
— Expliquez-moi
— C’est pour l’étudier avec vos lumières, monsieur Léonard; et mademoiselle verra que ces mains sans bagues sont belles comme les siennes.
Madame Germeau cherchait durant ce temps, avec anxiété, où se cachaient les miroirs, dont l’absence commençait à l’agiter.
— Madame , vous cherchez quelque chose ? demanda la jeune artiste.
— Un ami! cher enfant, qui me regarde et me réponde; un miroir, s’il vous plaît!
l58 ESQUISSE D’UNE FEMME.
Est-ce que vous vivez sans miroir , pauvre fille? Pour moi, je ne peux m’en passer, même pour me regarder dormir : jugez quand j’ai une robe nouvelle du goût de celle-ci. C’est ma cousine Irma qui me l’a choisie ; elle choisit mieux pour les autres , cette aimable cousine : aussi, je Faime; elle lit si bien dans mon cœur!
— Oui , elle est bien belle, dit sérieusement la petite Flamande.
— Bien nouvelle , bien légère et bien originale, n’est-ce pas? Mais on a beau me le dire , personne ne m’en fait compliment comme un miroir. Monsieur Léonard, vous allez me gronder : vous me trouvez pâle , n’est-ce pas?
— Non, certes, madame!
— Si ! je dois l’être ; mais , c’est ma faute : je me suis réveillée à deux heures du matin , tout habillée devant ma glace. Je
ESQUISSE D’tTNE FEMME. 1 5g
n’avais pu me quitter moi -même 5 et je veux mon portrait dans ce vêtement, monsieur Léonard ! Celui de l’an passé ne me ressemble plus. La taille est horriblement courte , et le ponceau est en horreur ce printemps. Je veux que mon mari me voie toute sa vie comme me voila. Il me semble qu’il m’aimera mieux. Un miroir! petite amie , un miroir ! cria-t-elle avec le trépignement d’un enfant volontaire.
La nièce de M. Léonard apporta courageusement dans ses bras la glace à bordure gothique , qui lui servait chaque soir pour tresser ses longs cheveux, sa seule parure de toute l’année.
— Est-ce là votre ami, à vous, ma pauvre belle ? dit-elle, avec une tristesse comique. Ah ! mon Dieu ! Mais c’est comme un avare , ou bien comme ceux qui vous regardent sans vous voir , ajouta-t-elle en
l6o ESQUISSE D'UNE FEMME.
jetant un coup d'œil vif et prompt sur Yorick, dont le regard pris ailleurs n’était pas en effet admirateur pour elle.
— Monsieur Léonard, ne faites aujourd’hui que la robe, je vous prie ; car je suis changée , autant que j'en peux juger làdedans, où je me vois comme dans un seau d’eau trouble.
Ondine n'écoutait pas médire de son miroir. Retirée contre son chevalet, elle subissait avec une résignation tremblante la comparaison sérieuse qu'Yorick semblait faire de ces deux jeunes femmes, en les regardant tour à tour sans affectation et sans parler. Ce fut la première fois de sa vie qu'Ondine se demanda avec frayeur : « Comment suis-je, moi? Suis-je laide? » Et ses yeux baissés vers la terre protestaient qu'elle ne s'était répondu rien d'encourageant.
Elle ne savait pas qu’une taille souple et
ESQUISSE D’UNE FEMME. l6ï
naturelle, une tête ovale et pure, des cheveux qui pouvaient voiler toute sa timide personne , ne constituaient pas une grande laideur. Mais cette robe divine, ces tissus, cette écharpe fluide , ces rubans , ces parfums, ces fleurs > cet air tour à tour languissant ou hautain, ces yeux inquisiteurs ou dédaigneux , tout cela formait un prestige , un spectacle , un rêve a facettes éblouissant ! La pauvre petite Flamande , jusqu’alors, n’avait jamais pensé à la forme plus ou moins actuelle de sa robe de mousseline bleue , coupée a la vierge , dont la propreté lisse faisait toute l’élégance.
Madame Germeau n’était pas dans le secret de l’agitation qu’elle faisait naître. Une jeune fille retirée au fond d’un vieux cloître démoli, occupée tout le jour a tailler ses crayons, vêtue en petite pensionnaire, et d’un maintien presque grave , n’était pas
dans sa pensée au rang des femmes qui vivent et que Ton regarde : c'était un simple meuble d’atelier, en harmonie avec ce miroir couvert d'un nuage humide, où elle se regardait de temps en temps elle-même, parce qu'elle était indulgente , point moqueuse, et qu’il n’y en avait point là d'autres; comme elle se servait de M. Barbier, quand elle le trouvait à la hauteur de son coude, pour s'appuyer sur lui.
— Et madame votre mère? votre mère, madame, si bonne! si simple! dit M. Léonard avec intérêt , en traçant une esquisse de tous ces jolis riens, si frais, si chers , si essentiels pour madame Germeau.
— Toujours mourante, monsieur Léonard, répondit-elle. Ah ! Dieu! ne m'en parlez pas tandis que vous me peindrez, bon monsieur Léonard , car ma figure serait toute bouleversée. Et elle effaça avec promp-
ESQUISSE d’une femmme. 1 63
titude un pli qui s’était formé sur son front, qu’elle aperçut dans le miroir peu flatteur du bon peintre.
— Je n’en suis pas a la tête, madame, reprit avec douceur M. Léonard : je peux donc vous exprimer mon chagrin de celui que vous prenez tant de peine a cacher; mais sachant par M. Barbier que vous étiez partie pour la campagne , j’avais espéré que madame votre mère était mieux.
— Oh! le médecin m’en avait répondu jusqu’à mon retour, répliqua-t-elle vivement; sinon, j’aurais perdu ce beau mois des roses pour ma mère !... j’aime tant ma
mère ! je n’aime que ma mère !... 3N’est-ce
pas , monsieur Barbier ?
— Sans doute, repartit M. Barbier en soupirant a la place de madame Germeau , qui posait. Mais il faut être raisonnable, ajouta-t-il lentement; car il respirait avec
1 64- ESQUISSE d’une FEMME.
difficulté, et reprenait haleine au milieu des phrases 5 on sait Tordre de la nature; Dieu lui-même a dit : Tu quitteras ton père et ta mère.. .
— Assez! assez! interrompit-elle avec une autorité charmante ; on ne dit pas ces choses-là au moment d’une grande affliction, et quand on se fait peindre; on prend son temps, monsieur; c’est bon la veille ou le jour. Mais il adore les citations, et c’est perfide. C’est une de ses passions malheureuses, comme le chant. Vite, monsieur, parlez d’autre chose, ou je vous boude, et je ne sors plus avec vous.
— Elle est enjouée jusque dans la douleur, dit M. Barbier à demi-voix; c’est une grâce de son caractère , et un bienfait du ciel, qui fait toute notre espérance dans le coup qui va la frapper !
Madame Germeau , pour ne pas décom-
ESQUISSE D’UNE FEMME, l65
poser encore sa figure , prit le parti de ne pasentendre ces terribles paroles, etM. Barbier se tut.
Après un temps décent , il se remit à fredonner timidement, pour ramener un peu de gaîté dans la physionomie du modèle. Yorick salua profondément, et disparut.
— Quel est ce loup? demanda madame Germeau , après l’avoir suivi curieusement des yeux.
— Un Allemand, madame , qui revient de Rome, où son goût pour les arts...
— Merci , monsieur Léonard; je le sais par cœur. Un Allemand! c’est tout dire. Ce nom est une physiologie , ajouta-t-elle en dévorant un petit bâillement expressif, qui ne fut point du goût de la jeune Ondine ; il a l’air, en effet, d’aimer les statues! Cellelà est froide comme la neige; trouvez-vous pas? 11 me semble qu’elle n’aurait pas la
l66 ESQUISSE d’üNE FEMME.
moindre tournure , habillée comme nous.
— Ce n’est pas le même genre de beauté; mais les Grecs étaient fort amoureux de celle-ci.
— Parce qu’ils ne connaissaient pas nos modes, ces bons Grecs.
Elle se leva fatiguée de se voir toujours terne dans la glace , et lui tourna le dos ; mais elle poussa un cri de joie en regardant l’esquisse de sa robe , amour de son cœur , rêve de sa nuit , et dit enfin solennellement:
— Monsieur Léonard , vous n’avez rien fait comme cela, vrai ! C’est fantastique! aérien ! Le portrait d’irma, avec son tbéorbe et son cachemire , pèsera deux mille auprès du mien ; et puis , ce tbéorbe est d’une prétention! C’est comme si Irma disait: «Voyez! j’ai un tbéorbe ! Je joue du tbéorbe! Il n'y a que moi qui sache ce que c’est qu’un tbéorbe! » Ici, du moins, tout est vrai; de
bon goût, n’est-ce pas? Si mon mari me refuse quelque chose , après un tel présent, c’est qu’il lui manque une âme... de mari, s’entend : car une âme comme tout le monde, il l’a, j’en conviens.
— J’aurais pensé, madame, qu’il a l’autre aussi, répliqua M. Léonard, qui la faisait parler par étonnement , et qu’il ne vous refuse jamais rien.
— Si! monsieur Léonard, reprit- elle sérieusement, et comme avouant à regret ce tort, le seul réel dont elle pût accuser son mari. Il m’a refusé hier une parure urgente ; un chapeau: point cher, cent francs, et qu’appelait a grands cris cette robe-modèle.
— Ah! diable! dit M. Léonard en regardant l’autre joli chapeau, qu’il croyait du jour même.
— On n’imagine pas , monsieur Léonard , quand on ne voit que l’extérieur des mé-
nages!... Mais il faut avouer, ajouta-t-elle avec l’empressement d’un enfant rapporteur qui a quelque effroi d’une révélation grave, ilfaut avouer que j’ai cédé sans révolte a sa prévoyance : je dois prendre le deuil dans si peu de jours, pauvre mère!... que peut-être j’aurais mis deux fois à peine le charmant chapeau qu’il me refuse; et la raison, monsieur Léonard, est une chose ennuyeuse, c’est vrai, mais bonne à consulter quelquefois. Moi, je m’y rends toujours, après mes premières larmes.
— Comment voulez -vous que son mari ne l’idolâtre pas? dit M. Barbier , attendri. C’est une petite magicienne, monsieur ! elle a plus de raison que nous , les vieux !
— Venez, mon page ! s’écria-t-elle étourdiment. Vous savez, M. Léonard : au temps du moyen âge , une jeune dame châtelaine avait un page, tout petit, tout petit, ettout. . ,
ESQUISSE D’UNE FEMME. l6g
Elle s’arrêta pourtant, en parcourant de la tête aux pieds M. Barbier, qui préparait son épaule, et laissant écrit sur ses lèvres rieuses le mot nain , qui le peignait au vif.
Après avoir pris l’heure d’une nouvelle séance pour le lendemain, cette apparition bigarrée disparut de l’atelier monotone, et tout rentra dans l’ordre a ce coin paisible de Pancien couvent des Capucines.
LE PETIT PEINTRE
Tout y redevint calme, jusqu’au cœur de la jeune fille, qui, cette fois, eût remercié a mains jointes Yorick d’avoir mérité ce nom de loup, qui l’avait néanmoins fait rougir de tendresse offensée.
LE PETIT PEINTRE
Pas une réflexion ne lui échappa pourtant contre la dame, plus jolie que nature , selon l’avis de M. Léonard , et qui les quittait si bruyamment.
Cette discrétion, dont il lui savait gré en lui-même , l'alarma tout à coup : car elle pouvait, pensait-il, n’être qu'une apathique indulgence ; et il s’écria :
— Vous conviendrez pourtant qu’elle révolte, avec sa tendresse pour sa mère !
— Je n’ai pas bien entendu tout ce qu’elle disait, mon oncle; et puis, elle est si jeune! répondit l’autre enfant ; et puis, Paris fait tant de bruit ! On ne s'entend pas penser dans la foule. L’enfance d’une femme doit se prolonger bien long-temps a Paris.
— Moins qu’ailleurs, je pense , répliqua M. Léonard en examinant la physionomie juvéniile et diaphane de sa nièce. Après cent ans de séjour a Paris, par exemple, on re-
LE PETIT PEINTRE
trouvera toujours en vous quelque empreinte du cachet paternel et des enfans du Nord.
— Eh bien ! mon oncle, c’est unique ! ditelle avec un air tout a fait tendre et réfléchi , il me semble aussi, quand je vous regarde , que je revois nos remparts et leurs grands arbres , toute la maison de mon père , si close en hiver, si bonne aux pauvres soldats blessés !...
— Je ne veux pas m’apercevoir que vous avez une larme qui tremble, et qui va tomber de votre œil, répondit M. Léonard; et cela, pour ne pas me mettre en colère.
— Ouvre donc , Léonard ! cria du dehors une voix claire et brève.
— Vous allez juger si l’enfance se prolonge a Paris , dit le peintre en allant ouvrir lui-même. Mais vous le connaissez bien, ce petit homme précoce, 11 me surprend
1 74 LE PETiT peintre.
toujours un peu. Son jugement me fait l’effet d’être éclos en serre chaude , comme sa personne. Je l’aime par étonnement.
— N’est-ce pas Paul, que vous voulez dire?
— Léonard ! es-tu là ? répéta la voix presque impérieuse. La porte s’ouvrit.
— Bon jour! Léonard, dit Paul en secouant familièrement la main du bonpeintre et allant droit, sans le regarder non plus qu’Ondine , devant le chevalet chargé de peinture, où il demeura long-temps pensif.
— Veux -tu me permettre? demanda M. Léonard en passant doucement entre le chevalet et lui. Paul se rangea tranquillement, et regarda par-dessus l’épaule de son ami. Il y eut encore la un long examen muet de la part du petit Paul, dont les yeux noirs et vifs se plongeaient de côté , en regard d’oiseau, en observateur consommé, sur toutes les parties du tableau commencé.
LE PETIT PEINTRE. I»j5
C’était une jeune fille dessinant pour son frère , plus enfant qu’elle , le portrait d’un gros chien bien-aimé , posant avec une gravité soumise sous le doigt levé de l’enfant.
Paul n’ouvrait pas la bouche, M. Léonard se retourna tout a coup , et frappant légèrement le front de son juge avec son appuimain : Eh bien! mon vieux, qu’en dis-tu? demanda-t-il gaîment,
— Pas grand’chose aujourd’hui, répondit Paul sec et grave ; ton esquisse me paraît devenir un peu croûte ; tu l’avais jetée plus franchement, plus nature ; je n’en suis pas content : ta palette est terne, comme si tu avais peur de te faire mal aux yeux par des teintes brillantes.
— Diable ! tu me décourages ! repartit le peintre en souriant.
— Ce n’est pas mon intention , répliqua
1^6 LE PETIT PEINTRE
Paul ; mais tu me le demandes ! et tu sais que je dis ce que je pense ; je ne viens pas te voir pour te flatter.
— Tu fais bien, Paul, car il y a toujours du bon dans un jugement sévère ; mais ce mot croûte est peut-être un peu dur entre amis ; tu sais qu’une vérité amère peut s’envelopper d’une caresse.
— J’en dis bien d’autres a tous mes peintres, je t’assure, Léonard; et ils te valent bien, je crois. Il ne faut pas traiter les hommes comme les enfans; je ne peux pas sentir la mignardise.
— Allons ! tu as du courage , et cela va bien avec ta taille. On ne peut pas encore dire avec toi que la lumière vient d’en haut; mais Daniel n’avait pas plus que ton âge quand il répandit la lumière; et puis, tu grandiras , Paul , et tu auras j’espère un grand talent.
LE PETIT PEINTRE
— Je l’espère comme toi, Léonard.
— Et je t’y engage , Paul, car , si tu me manques de parole, je te servirai toutes tes flèches , pour te recaler et t’éclairer a mon tour ; je ne les garderai dans ma mémoire que pour cela, mon ami. Et il lui pressa cordialement la main.
— Je t’en remercie d’avance, Léonard.
Et il se remit en observation.
— Ce diable de Raphaël, vois donc? il ne s’est pas égratigné, dit- il en regardant un portrait de Raphaël que M. Léonard avait copié fidèlement. Sais-tu que c’est une tète idéale de beauté? je n’aijamais vu d’homme comme cela; et toi?
— Il a surtout des traits aimables, dit M. Léonard charmé, et c’est vrai, peu d’hommes ressemblent a ce frère des anges. J’en connais un pourtant qui a beaucoup de ces traits qui prennent le cœur; c’est
LE PETIT PEINTRE
un jeune Allemand, qui a fait le voyage de Rome en même temps qu’Abel. Il n’a pas Pair de se douter de sa ressemblance avec le grand maître ; toutefois , c’est cette beauté insoucieuse, ce génie au repos que voila! Je serais surpris qu’il n’eût pas aussi des bottes de sept lieues, avec lesquelles il dépassera beaucoup de nos peintres. Tiens ! voilà une petite chose qui te le fera connaître; deux pêcheurs napolitains, dont l’un est tout à ses filets qu’il couve des yeux, et l’autre à quelque objet invisible pour nous, qu’il semble chercher dans l’espace, où il est bien entraîné et perdu. Il aime ces scènes qu’il traduit avec un rare bonheur. — Paul était rouge d’intêret et d’attention, tandis que M. Léonard continuait avec complaisance : cette sphère spéciale dans laquelle il s’enferme encore , comme un ermite dans sa cellule , prouve ici le discernement de ses
LE PETIT PEINTRE. I 79
forces, il est solitaire dans son talent ; mais il est vrai, son crayon fortement accentué, n’accuse que ce qu’il a vu , et qu’il reproduit d’une manière énergique et intelligente. L’hirondelle ne fait que des nids, mais ses nids sont sublimes, elle y met l’âme d’une mère, et l'a dedans je vois l’âme d’un peintre; cela me réchauffe. Vois, comme ces clairs sont bien touchés ! ils ruissellent jusqu’au bord des ombres, cette lumière a du mouvement, comme celle que Dieu nous a créée. Le cadre est étroit, mais il fait du jour dans l’atelier. Tu sais mon faible pour les peintres coloristes. Ah ! la vie est si belle! quand elle est belle!...
Le portrait de Raphaël bougea aux yeux d’Ondine; l’entrée subite d’Yorick l’eût frappée de moins de surprise; et voilà tout l’atelier qui s’éclaire et se peuple de ce portrait radieux, jusqu’alors un peu poussé
LE PETIT PEINTRE
au noir, comme disait le maître : et voila Paul qui parle, raisonne ou déraisonne, sans être entendu. La jeune fille était réfugiée au pied du tableau ; son âme y était en prière; sa chaste rêverie avait trouvé un point fixe dans l’absence, un asile, une espérance.
— Puisque tu es en train de gronder, Paul , gronde cette demoiselle : elle n’est pas contente du Déluge de Girodet. Et je te le demande ! On dirait que cette grande page s’est déroulée pour saluer l’époque de ta naissance.
Paul siffla tout bas en souriant, avec l’intelligence que son vieux ami se moquait de lui.
— Moque-toi d’elle a ton tour. Elle trouve ceci, elle trouve cela : elle veut, je crois, le refaire. Cette critique ne te fait-elle pas frémir ?
LE PETIT PEINTRE
Paul regarda la nièce de M. Léonard, prise ailleurs ; il avança les lèvres et haussa les épaules , avec le sang-froid d’un juge indulgent, qui dit : Pitié ! M. Léonard était aux anges.
Le peintre qui trouvait sa palette un peu dépourvue , chercha des yeux ce qui lui manquait ; et ses doigts indécis erraient audessus de sa boîte a couleur, parmi les nuances qu’appelait son instinct.
— Tiens! dit Paul en lui présentant la teinte qu’il croyait convenable : voila ce que tu cherches.
— C’est ce qui te trompe , répondit M. Léonard avec une douce raillerie ; ce que je veux n’est pas bleu d’outre-mer; ce n’est ni de la laque , ni rien de ce que tu broies dans ton intelligence. Tes calculs ne sont pas les miens ; ton instinct n’est pas ma pensée ; ta fièvre ne br^ie pas de mon sang ;
LE PETIT PEINTRE
et ton inspiration bonne , en elle-même , ferait peut-être un trou dans mon tableau. Ce que je veux est partout et nulle part! Ce que je veux n'a pas de nom. Ce que je veux ! c’est la grâce harmonieuse , plus fluide que l’aile d’un papillon , dont la poussière ne fera plus le mouvement et le velouté : ce sera de la cendre, et je n’en veux pas ! Je veux un rire d’enfant pour effleurer ces lèvres que voila. Enfin, ce que je veux, c’est la vie ! en vends-tu ?
— Trouve-la donc tout seul, répondit Paul sans s’émouvoir ; et verse-moi Fa-dessus une goutte du Poussin , ou du Tintoret, que tu adores. Frottes- en les tableaux qui te font mal a la tête. Moi, vois-tu, je sauterais à pieds joints sur toutes les lenteurs , qui me font bouillir le sang et la cervelle. Quand je me plongerai dans la peinture, moi ! ce sera bride abattue, comme Tempe-
LE PETIT PEINTRE
reur dans la gloire. Voilà comme j’irai, tiens! poursuivit - il en relevant ses cheveux avec impétuosité ; et saisissant d’une main hardie le pinceau d’Ondine, il barbouilla, sur une toile nue, l’énergique profil d’un vieux grognard.
M. Léonard sautait de joie. Ondine regardait Raphaël 3 et Paul, après cette gambade d’écolier , remit avec calme le pinceau et la palette.
— Ecris ton nom et ton âge là-dessous , dit M. Léonard ; douze ans , et Paul de L***.
— Je ne signerai que les tableaux qui me feront honneur; répondit l’enfant : ceci n’est qu’une saillie de colère. Adieu, Léonard; j’oubliais de te dire que mon père est brouillé avec toi, si tu ne viens pas dîner avec nous demain. On ne peut t’avoir quva la centième invitation. Tu es assommant, Léonard !
LE PETIT PEINTRE
— C’est pour te faire grandir, répondit gaîment le peintre.
— Ecoute , Léonard , ne badine pas , et viens. Sinon, je te déclare que je ne te dirai plus rien ; je garderai mes conseils pour moi. Tu viendras, n’est -ce pas? Adieu, Léonard. Et le voilà parti.
M. Léonard revint lui-même, en se frottant les mains, devant cette tête improvisée ; et, de près et de loin , elle lui semblait toujours pleine d'espérance; et il faisait claquer ses doigts, en roulant sur ses lèvres
l86 LE FESTIN DE L’ATELIER.
son souffle , à limitation du Syrinx : c’était sa fanfare , quand il avait la joie au cœur.
— Je vous le demande, se dit -il à luimême, ce bambino , qui casse ainsi sa coquille, ne sera-t-il pas un aigle, s’il a le temps de pousser toutes ses plumes? Je me fais une joie de le voir un jour éclore tout complet. Il m’échauffe, moi , ce petit malhonnête ; j’en suis fou. Il aura la gloire un peu raide : tant pis ! mais il aura de la gloire, et , ma foi , elle est bonne a respirer en passant. Il est vrai que c’est plutôt un parfum qu’une substance ; mais elle sèche la boue dont nos sentiers sont froids, pour nous qui marchons a pied. Enfin, je l’aime mieux que ce petit magasin de modes , fort jolie d’ailleurs , mais qui n’a dans sa tête que des chapeaux et des aigrettes. Paul, du moins, avait ceci dans la sienne. C’est une leçon
qui en vaut bien une autre , et qui ne nuira pas a mon tableau.
Il s’agit, pour l’instant, d’autre chose. Vous ne devineriez jamais jusqu’où vont mes prétentions au bonheur , depuis que l’homme du corridor est venu me demander notre argent pour retourner en Flandre.
Il m’a remis tout ce cher pays devant les yeux , et, bien que je ne sois pas un Lucullus de ma nature , je sens pourtant renaître en moi la sympathie d’un mets délicieux.
— Vraiment ! dit sa nièce avec une surprise mêlée de quelque crainte de ne pouvoir réaliser ce rêve d’autrefois.
— Enfin, ma pauvre Ondine , c’est le désir d’un génie en travail 5 mais mon amour pour la peinture dormira jusqu’à ce que vous m’ayez servi , avec un certain luxe , une pomme de terre dorée sous la cendre ou dans le four de ce poêle, heureusement in-
crusté dans le mur, comme un ami qui dit: cc Tu me retrouveras. » Vous y ajouterez, s’il est possible, le beurre le plus délicieux de la capitale, afin qu’il ressemble à celui de Rieulay, où je tâcherai que nous retournions un jour , chercher mon ruisseau qui fait faire l’école buissonnière. Qu’en dîtesvous ?
— Ah! mon oncle, c’est bien simple! répondit-elle gaîment en s’élançant pour appeler Elisabeth ; vous aurez cela pour votre dîner.
— Vous ne m’avez pas du tout compris, chère demoiselle. Si vous allez faire préparer cette fête ailleurs que dans mon atelier, où serait le souvenir qui doit l’assaisonner de son doux parfum? C’est l'a, dans le four ranimé de ce poêle, où nous allons mettre le feu, pour peu qu’Elisabeth ait du bois : d’ailleurs, il n’en manque pas dans le corri-
dor ; dussions-nous en égayer une cellule tout entière : une cellule pour un feu de joie, c’est le plus grand coup de tête que je me sois permis contre les couvens , que je n’aimais guère. Rien n’est plus sain, durant l’été, qu’un grand feu dans les appartemens au nord, comme nos ateliers, si rarement ouverts. Quelle idée sanitaire! Allez vite. Procurez-vous seulementla pomme de terre, baignée dans trois eaux pures • je me charge du feu avec ce briquet phosphorique. Il ne faut pas que d’autres mains que les nôtres touchent cette espèce d’offrande a nos pénates absens. Tandis qu’elle cuira , cette belle invention de Parmentier, bulbeuse et blanche comme une amande , telle qu’il nous l’a rendue, ce bon philantrope, dont on oublie toujours d’élever la statue (i);
(1) On rappelle qu’Anloine Parmentier, ami de l’humanilé , et dont la vie entière fut consacrée au soin d’améliorer
ïgo LE FESTIN DE L’ATELIER.
pendant cela, vous me raconterez quelque chose , comme on faisait autrefois chez mon frère Félix, quand ma mère y vivait encore.... et lui aussi! et que vous étiez haute comme ma grande boîte a couleur ; quand je faisais votre portrait , vous assise sur votre petite chaise , tenant gravement votre poupée dans vos bras, et lui faisant manger vos gâteaux, que vous digériez fort bien toute seule , généreuse enfant ! Enfin , vous faisiez comme quelques philantropes de nos jours, un peu moins réels pour les autres que notre créateur de la pomme de terre. J’ai gardé ce petit portrait curieux d’époque et de contraste. Je crains seulement qu’il ne vous rappelle ce que je vous chantais alors
le sort du peuple , sur le point d’être élu à quelque place municipale , en fut brusquement repoussé par un votant qui cria : « 11 ne nous fera manger que des pommes de terre : c’est lui qui les a inventées! »
sur vos trois vêtemens du matin, qui n’étaient jamais de la même longueur. Vous en ressouvenez-vous?
— Non , mon oncle ; du portrait non plus. — C’est étonnant , car c’est une de vos premières douleurs de coquetterie. Elle était déjà manifeste; et vous aviez quatre ans! Et comme j’étais plus gai qu’a présent, j’essayais de fouetter voire amour-propre , en chantant :
« Elle est à trois étages « Dans son ajustement.
D’abord, ma satyre vous rendait immobile; et comme vous étiez attentive et oppressée , je reprenais plus fort :
« Elle est à trois étages « Dans son ajustement. »
Votre mère me lançait des yeux de
mère, quand on s’attaque a sa progéniture; et vous alliez vous réfugier à l’ombre de sa
jupe , et vous osiez , de la , me crier : — - Non! — Vous sentez que c’était un appel au refrain salutaire :
« Elle est à trois étages... »
Alors, quand vous cachiez votre figure rouge et en larmes dans les genoux de votre faible mère, qui m’eut battu de bon cœur, je dansais autour de vous deux, en chantant de toutes mes forces :
« Dans son ajustement !
« Dans son ajustement! »
Voila ce que j’ai peur que vous ne me pardonniez jamais.
— Oh! si mon oncle 5 quand je m’en ressouviendrais .
— Et votre bon père me faisaitsigne de chanter autre chose , ce qui m’était impossible , parce que c’était pour le bien de tout votre avenir. 11 vous glissait une pomme de terre cuite a point , que votre excellente grand’-
mère lui passait en dessous pour vous consoler ; vous la mangiez en me regardant et en sanglotant un peu , mais triomphante de cette gâterie , qui dérangeait mon plan d’éducation.
— Quoi ! vous me faisiez pleurer , mon oncle ?
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Vous n’en étiez pas moins jolie comme un cœur, avec une sorte de grand casque de gaze, aussi haut que vous, et orné d’une dizaine d’aunes de ruban tricolore : ce qui vous donnait l’air de la cocarde de toute votre famille. Mais, a vos longs cheveux de lin , à votre minois d’ange , et a la poupée que vous nourrissiez dans vos bras , on reconnaissait l’enfant. C’est ainsi que je vous ai l'a , dans quelque carton , que nous visiterons ensemble , quand nous aurons le temps de rire une heure et de nous jeter au long
ig4 LE FESTIN DE L’ATELIER.
dans ces jours de joie ou de tristesse
éternelle !
— Mon oncle ! dit la jeune fille avec émotion , en approchant son doigt de l’œil humide de M. Léonard.
— Bah! repartit- il en se détournant, vous croyez qu’on est aussi faible que vous! Songez aux préparatifs du gala, et ne vous inquiétez pas de mes yeux. Il ne faut pas devenir trop familière.
Peu d’instans après, Ondine rentralégère , contente d’exhaler son bonheur; car il y en avait eu pour elle dans le brusque adieuJd’Yorick; dans ce nom de loup qu’il s’était attiré, pour elle, peut-être. Elle courait sans toucher terre , quand elle s’arrêta tout à coup avec saisissement devant la petite Diane , nouvelle habitante de l’atelier, cachée encore dans un coin, attendant son piédestal.
— Ali ! c’est vrai ! dit-elle, lît ses mains
LE FESTIN DE L? ATELIER. ig5
Se portèrent involontairement sur sa poitrine émue.
— Y ous êtes- vous fait mal ? demanda M. Léonard.
— Mon Dieu non! — Au contraire...
— Restez un peu là, que je vous regarde. Vous voilà telle que je vous ai rencontrée au temps de vos trois étages , dans une longue allée qui traversait la maison de votre père. On y avait déposé un grand Saint-Nicolas, tombé de sa niche dans la terreur, et à qui vous faisiez la révérence.
— J’en avais peur, mon oncle; il n’avait pas de nez : sa longue crosse paraissait s’agiter dans l’ombre pour m’atteindre, quand je passais en me rapetissant. Je lui disais ma prière, quand vous m’avez rencontrée. Je ne glissais jamais dans cette allée noire, que les genoux tremblans. Ils ployaient tout seuls devant le saint , qui m’imprimait
de l’effroi mêlé à je ne sais quel amour; car on le faisait patron des écoliers. De plus , il me semblait malheureux et offensé , dans ce coin si loin de son paradis ! Et je lui faisais l’hommage de ma flatterie, pour qu’il me laissât le courage de m’envoler au fond de la maison , quand on me commandait d’y aller seule.
— C’est très-vrai : je vous y retrouvais là tout à l’heure. Mais cette femme de marbre et de paganisme ne ressemble en rien au patron des écoliers , bien qu’elle doive être le modèle des jeunes filles, sauf Endymion. Vous n’avez, je crois, aucune raison d’avoir peur en passant devant elle.
— C’est autre chose , mon oncle : c’est une personne de plus qu’on croit voir. Ce n’est plus du tout cette terreur : oh ! non ! mon oncle, ce n’est plus cela! dit-elle en levant ses yeux brillans vers le ciel.
LE FESTIN DE l’aTELIER. 1Q7
— Votre régal ne sera jamais prêt pour la faim que j’en ai , interrompit M. Léonard, prenant sa place devant la statue.
— Ondine s’élança de nouveau chez Eli-
sabeth , et il demeura plongé dans une admiration contemplative et sainte , devant ce chef-d’œuvre , descendu comme par un miracle dans son indigent atelier; mais qu’il aurait pu dessiner de mémoire, tant il avait passé d’heures a l’étude et a l’adoration des marbres du musée.
- — Ce candide Allemand ne sait pas combien il s’inscrit mal dans vos papiers, dit-il à sa nièce pendant qu’ils faisaient le ménage. Il vous donne la une leçon de simplicité assez piquante, avec son air de ne pas y toucher.
— Je ne lui en veux pas, mon oncle!
Il ne veut pas me faire de peine ; et j’ai un moyen de ne pas me séparer des bagues sans les porter sur mes mains : je les
ïg8 LE FESTIN DE L’ATELIER.
cacherai là, sous ma collerette , passées dans un ruban ; elles me porteront bonheur ; il n’y paraîtra pas, et j’aurai l’air d’avoir une montre, On non? croira riches, mon oncle! et elle rit.
— Ouvrez un peu la porte , dit M. Léonard ; il fait une chaleur à mourir, au 20 mai! C’est mon idée de faire du feu , aussi ! Enfin, je disais que ce bon etbeau jeune homme, n’aura pas grand succès près des femmes, avec son ton agreste et un peu brusque.
-r— Brusque ! ah! mon oncle! c’est sincère que vous voulez dire.
— Oui, oui, brusque, franc, vrai, sincère : c’est la même chose, suivant elles. Ah! mon Dieu! que je les connais toutes !
Et il rêvait, et le feu roulait, et Ondine regardait alternativement Diane et Raphaël rêveur. Heureuse fille ! ses traits étaient inondés de sourires.
— Une de vos sœurs, par exemple, la meilleure personne du monde , liseuse intrépide, qui mourra fille et aveugle, a force de poursuivre dans les romans, une ombre qu’elle voudrait pour mari : savez-vous ce qu’elle in’a répondu , un jour que je lui proposais le parti le plus honorable , un Gênévois de vingt-cinq ans? Elle en avait dixneuf. 11 était bon comme elle, plus beau qu’elle; grand, blond, bien taillé; plein de probité ; d’une fortune , certes , fort audessus de celle qu’elle devait jamais espérer, elle , pauvre comme vous , Ondine , et ne sachant pas mettre un œil et un autre œil sur la même ligne. Mais l’amoureux Genévois était horloger, et pas un de ses héros de romans ne faisait des montres : désespoir ! 11 la trouvait charmante, pourtant. Tout en la regardant lire a travers la fenêtre, devant laquelle il passait timidement
LE FESTIN DE l’aTÉLIEK.
deux fois par jour, il s’était mis au cœur el a la tête que c’était la sa femme , son Eve , pour son Eden, à lui, pauvre horloger de Genève ; celle qui lui était promise par le ciel en légitime mariage , pour rester a son côté , nichée dans sa vie , dans sa république et dans son laboratoire, lisant tout bas, ou tout haut, à sa volonté à elle, tandis qu’il ferait , lui , des horloges , des montres , minutieux cliefs-d’ oeuvres, qui confondent l’intelligence humaine. Savez-vous ce qu’elle me répondit, votre sœur Cécile, quand, après que ce jeune et honnête amant fut venu se jeter à mon cou pour me révéler ce que je vous dis ; je courus vers elle lui dérouler cet avenir de bien-être, de lecture , et de félicité domestique ? Elle me répliqua , sérieuse et irrévocable : « Ah ! mon oncle, vous avez beau dire, ce n’est pas l'a Saint-Preux! « Veillez au festin,
LE FESTIN DE l’ÂTELÏER.
Ondine, car je ne veux pas m’arrêter sur un tel souvenir, ni sur tel... ou tel autre, qui ne me vaut rien, quand j’ai la volonté ferme d’un moment de bonheur. On dit qu’il y en a pour tout le monde; et c’es ce qui tranquillise les riches sur ceux qui n le sont pas. Ces pauvres riches! sans cette idée tout a fait endormante , ils passeraient d’assez mauvaises nuits. A nous donc ces hasards dorés, que nous nous faisons couver dans nos décombres.
Eh bien ! vous ne dites rien de votre sœur? Je parie que vous me répondriez quelque sentence de cette force, si quelque jour, un Allemand , par exemple, vous demandait en mariage.
M. Léonard ne savait guère ce qu'il faisait en jetant ce mot a travers le cœur de sa nièce. Les gens raisonnables se trompent quelquefois sur ceux qui ne le sont pas en-
core. Une vive et enivrante lumière fut portée tout à coup au fond de son inexpérience et de sa vague tristesse. Quoi! Ton pourrait un jour, elle, pauvre et orpheline, la demander en mariage I et ce serait peutêtre un Allemand $ grand Dieu ! ce serait peut-être Yorick! Elle resta a sa place, rougissante et troublée , mais persuadée , fixée comme s’il Pavait demandée lui-même, et qu’elle eût répondu : « J’accepte Yorick, et je ne veux pas de Saint-Preux.... »
— Qu’est-ce que c’est donc que Saint- Preux, mon oncle, dit-elle en s’arrachant a son cœur, ouvrant de force un chemin a sa voix, qui n’aurait osé nommer Yorick.
— Saint-Preux? ma foi, cela ne vous regarde pas. Vous voilà déjà curieuse de ce nom, qui a fait tourner tant de têtes d’alors* Quand vous trouveriez un mari du même nom, pensez-vous qu’il eût son caractère et
ses grâces ? Prenez quelqu’un qui se nomme Pierre, Jacques ou Raymond, vous serez heureuse , si on l’appelle avant tout : honnête homme. Vous êtes rouge comme la flamme maintenant : quand je vous dis d’ouvrir.
— C’est vrai! mon oncle; pardon! mon oncle, répondit- elle en détachant avec peine ses pieds du sol. Un espoir saisissant, une atmosphère brûlante, la faisait marcher comme au travers d’un rêve et agir dliabitude, comme une somnambule .Hélas! qu’on ne la réveille pas ! En revenant d’ouvrir , elle se posa devant son oncle, les yeux baissés , saintement émue ; cherchant des mots pour lui dire qu’elle acceptait Yorick devant lui , son oncle , et devant Dieu ! mais il l’interrompit ; et ce moment de révélation se refoula dans un cœur qui venait de se marier jusque dans la mort.
20/j. le festin de l’atelier.
— Allons donc , petite : vous êtes là immobile. Du beurre ! du beurre ! du sel et du beurre ! cria M. Léonard; car le parfum du four annonce qu’il est temps de l’ouvrir.
— Elisabeth vous l’apporte, mon oncle , dit-elle, en se brûlant un peu pour aider son oncle.
Elisabeth , en effet , parut a la porte ouverte , tenant le beurre sur un papier blanc. M, Léonard le lui enleva des mains.
— Attendez donc, monsieur, dit Elisabeth, que je vous le présente sur une coquille. C’est par trop sans gêne aussi !
— Elisabeth ! je vous déclare que j’accepte ce papier blanc : vous ne savez pas quel souvenir vous désanchanteriez par votre toilette d’office. Mon Dieu ! j’avais bien besoin de coquille, quand j’étais écolier et que j’aimais le beurre, comme une caresse de ma
mère ! Voilà comme je l’emportais triomphant dans ma chambre, pour partager avec un camarade, qui ne voudrait pas le croire aujourd’hui, car c’est un grand artiste ; et les grands artistes , Elisabeth , écoutez bien : les grands artistes ont peur aujourd’hui de mourir pauvres comme Poussin, ils ne veulent plus vendre leurs chefs- d’œuvres immortels cent écus , comme fit Poussin. Ils font bien; car c’était aussi par trop bon marché. Ils ont frémi de tristesse, d’indignation, j’espère, en s’inclinant devant son Déluge , à lui , son impérissable Déluge , en pensant que le grand Poussin , car il était très-grand , Elisabeth , était mort dans l’indigence et nu , pauvre grand-homme ! De là , nos artistes illustres ont tous fait sur sa tombe, comme sur un autel, le serment d’être riches... et ils le sont. On dit même un peu avares : mais cela
les regarde seuls ; et ils ne mangent plus de beurre en papier blanc ; et leurs hôtels ne s’ouvrent pas souvent à leurs anciens camarades restés pauvres , parce qu’ils ont toujours cette diable de peur de mourir nus comme Poussin ; parce qu’ils se ressouviennent que les grands sont sans pitié pour l’homme obscur et sans maison. Je suis de ceux-là , Elisabeth : vous faites pourtant ma volonté comme si j’avais cent mille livres de rentes; c’est que vous êtes une excellente femme. Aussi l’ai-je dit à ma nièce, j’ai la ferme intention d’acquérir un peu d’aisance pour elle et pour vous. Laissez-moi donc ce signe rénumérateur , et abandonnez-moi à mon humble félicité , s’il vous plaît ! »
Elisabeth, qui aimait etrespectait M. Léonard, ne se révolta point contre sa fantaisie * et remonta paisible à son fourneau.
Ils étaient à peine seuls qu’Ondine poussa
U 11 grand : A h ! mon Dieu ! qui fit retourner M. Léonard avec vivacité. — Qu’est-ce que cela? dit-il en voyant une longue trace huileuse, qui circulait au milieu de l’atelier , quel est ce prodige ?
— Sur quoi donc avez-vous mis le beurre? s’écria la jeune artiste.
— Parbleu, sur lepoêle, ditle peintre consterné , et sur ma belle palette d’écaille , que voila !... poursuivit-il en se la montrant a luimême sans avoir le courage de s’en saisir, laide comme elle était devenue, posée en effet sur le poêle par M. Léonard, tandis qu’il parlait du Poussin. Oui! c’est peut-être cela , reprit-il , en la retrouvant bien digne de son étonnement et de sa confusion 5 informe, rôtie, racornie, décolorée, affreuse. Allons! s’écria-t-il indigné de sa distraction, Voila nos biens, nos joujoux, nos voluptés de ce monde ! Devenez donc avares après
2üS LE FESTIN DE L’ATELIER.
cela, comme si tout ne vous échappait point par toutes les voies?
Cette belle palette, que M. Léonard déplorait en jurant , il l’aimait , car c’était le présent d’un vieil ami ; il la retournait donc avec regret et un peu d’humiliation, lorsque sa nièce suivant des yeux les progrès de cette trace envahissante, la vit, près d’atteindre les toiles et les tableaux sans cadres qui garnissaient le mur.
— Miséricorde ! dit-elle ; voyez ! mon oncle , tout s’en mêle , voyez !
11 vit aussi , le pauvre M. Léonard , et s’élança avec la rapidité d’un jeune homme, pour sauver la toile mystérieuse. L’impétuosité de son mouvement la fit tomber en arrière : et la jeune fille resta muette, immobile de surprise, en reconnaissant une belle femme qui l’avait aimée enfant, peinte assise au milieu d’un jar-
clin dont les fleurs l’entouraient, riante et seule, et brillante comme une déesse.
— Ciel! dit-elle c’est!
M. Léonard, pâle à la mort, mit sa main sur la bouche entrouverte de sa nièce, et, cherchant à se rendre maître d’une terrible émotion, balbutia :
— Oui! c’est elle. Vous la reconnaissez, n’est-ce pas? Vous l’avez bien connue quand vous étiez petite ; vous l’avez aimée , n’est-il pas vrai? Tout le monde l’aimait, cette belle! cette bonne! cette
cruelle! Ne la nommez pas, je vous en
prie, pas encore : je ne pourrais en ce moment entendre ce nom-la : il s’appuya un peu faible contre la muraille , et respira péniblement.