‹ L'atelier d'un peintre (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

LE PORTRAIT

- — V oila, depuis douze ans qu’elle estmorte, la première fois que je revois son portrait... Et il ôta son bonnet de velours, avec un respect douloureux, qui disait de quel amour il avait aimé cette femme aux yeux noirs,

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au front lisse et satiné , où flottaient les cheveux bruns les plus beaux que ses pinceaux eussent jamais essayé de peindre. — Oui! c’est vrai ! reprit-il avec le profond soupir qui suit une surprise saisissante , et qui ressemble a un sanglot : c’est elle, dans ce portrait fait par moi, au milieu d’un jardin, où elle daignait venir ravager toutes mes roses. J’en prenais tant de soin depuis qu’elle en avait touché les arbustes, que j’en oubliais ma peinture.

— Je me souviens de tout maintenant, mon oncle, dit Ondine frappée de souvenir : — Ce sont ces fleurs-là, n’est-ce pas, qu’on appelait roses-marianne ?

— Allons ! voila le nom tout entier! s’écria le peintre qui tressaillit, et regarda sa nièce avec un mélange de reproche et de bonté triste . Le nom aussi ! . . Mon Dieu ! puisque vous le voulez, il est juste que tout me frappe à la

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fois! Pour lors M. Léonard pleura franchement. — Ce n’est pas ma faute, poursuivitil en regardant le portrait avec une douleur avide : Vous êtes témoin, Ondine, que ce n’est pas ma faute. Je cache cette belle ombre; j’y laisse tomber la poussière du temps; je passe et repasse auprès, sans jamais y toucher. Je fais semblant que ce portrait n’est plus Fa , comme si je l’avais perdu aussi : mais si on le prenait! — je sentirais bien son absence ! Elle m’a pourtant fait un terrible mal , cette douce femme assise. Ah! c’est que belle, et tendre, et vraie , et tout ce qu’une femme peut être pour être bien, elle ressemblait pourtant un peu a votre sœur; et moi, je n’étais pas Saint-Preux. Elle en a choisi un autre, qui ne lui ressemblait pas non plus , hélas ! le moins du monde! Mais silence. Je n’ai été que trop vengé : elle a été si malheu-

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reuse!. Vous pleurez, ma pauvre On-

dine. Cette fois, je vous en remercie 5 car c’est pour elle! et si vous ne pleuriez pas, j’étoufferais peut-être.

Après avoir tenu le beau portrait contre lui-même, avant de s’enséparer encore, pour long-temps sans doute, il le replaça en faisant signe a sa nièce de n’en plus parler davantage.

Le front pâle de son oncle et cette commotion qu’il recevait visible, firent plus rêver Ondine , que lui donner le courage de rien dire.

Le festin de l’atelier était froid. L’appétit du peintre fermé comme ses lèvres 5 Ondine allait, venait, attendait, et disait :

— C’est donc bien vrai qu’il faut aimer une fois, ou mourir! Mais d’où vient qu’il y a des êtres pour lesquels aimer est une

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maladie douloureuse , quand c’est pour d’autres le bonheur et la vie !

M. Léonard s’était assis en silence. Il semblait que l’air flottant dans l’atelier fût composé de rêves et de réflexions d’amour; car ce qu’une enfant pensait a vingt pas de lui , se soulevait en même temps au fond de sa mémoire ; et tandis que sa nièce réparait le désordre , sans parler, il était là, comme enseveli sous ses mains , absorbé , insensible et sourd à tout ce qui se passait autour de sa vie.

Ondine parfois toussait doucement pour ramener au moins l’entretien des regards ; et tournait autour de lui comme une poule inquiète. Mais n’obtenant rien de ses timides efforts, elle se hasarda, et posa sa main sur l’épaule de son oncle immobile.

— Laissez-moi peindre, je vous en prie, Ondine. Si vous voyiez ce que je compose

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en ce moment, il ne serait bientôt plu§ question de Raphaël : oh ! laissez-moi peindre. Je regarde l'a tout ce qu’il m’eût fallu pour être heureux. C’était difficile à rencontrer dans le monde : il ne faut pas une femme orageuse a l’artiste solitaire ; si elle brille, que ce soit comme une étoile dans sa nuit. Il ne lui faut pas une femme qui gronde ; pas une qui raisonne ; pas une qui regarde par la fenêtre de l’atelier ce qui se passe dans la rue ; il lui faut. . . la Vierge assise d’Albert Durer : ou Marianne , hélas ! qui était tout ce qu’il y a sous le ciel de beau, de bon , pour l’artiste rêveur du bien et du beau ; avec cet œil velouté, qui passe sur toutes les douleurs, pour les caresser et les comprendre. Car, ne me parlez pas de mariage autrement! Mais ce que je revois là, ce que je crée lumineux, vivant, immortel, ce tableau, mon Dieu! est trop

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beau pour la terre , et voilà ce qui m'empêchera de l’exécuter pour d^autres que pour moi! Je le garderai là en portefeuille, ajouta-t-il , en passant la main sur son cœur , ainsi, je vous en prie, laissez-moi!

Ondine glissa devant le portrait de Raphaël, et le regarda d’un air dolent, comme s’il y pouvait quelque chose , et qu’elle lui eût dit : « Mon oncle a aimé aussi, lui; et vous? » Puis, elle monta sans bruit chez Elisabeth, laissant son vieux ami peindre et songer dans l’ombre.

Après avoir aidé à quelques soins de ménage , qui tranquillisent toujours un peu le cœur d’une jeune fille, elle aperçut, par la fenêtre ouverte, M. Léonard qui marchait, rêveur, dans les décombres du couvent, et cueillait , au grand soleil , des plantes gracieuses et humbles qui croissaient là entre les pierres amoncelées. Il fut tout à coup

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bruyamment interrompu par la nuée do petits garçons qui sortaient d’une école 5. autre cellule tremblotante de cette solitude de la Ghaussée-d’Antin. Ils poussèrent tous ensemble un cri de liberté si aigre et si puissant , que les doux et tristes rêves du peintre s’enfuirent épouvantés. Il attrapa au vol une de ces fanfares vivantes, par les deux bras étendus , et voulut lui faire peur aussi ; mais l’enfant tourna vers lui un visage si rose, si pur, si insolent de joie et d’insouciance , une de ces têtes que Rubens eût elierchée si loin pour un modèle d’ange , que M. Léonard lui frotta doucement le nez avec les frêles fleurs qu’il tenait aux mains, et quHl les lui donna, avec la liberté.

— Tiens , gros papillon ! dis à ta mère que si elle veut ton portrait , elle l’aura de la main de M. Léonard, qui demeure là.

L^enfant dit oui et adieu en même temps,;

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puis se sauva, avec ses fleurs, reprendre sa partie aiguë dans îe chœur sauvage des petits prolétaires

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Cette furtive promenade , le dîner frugal et la voix douce de sa nièce, parurent dilater un peu le front serré de M. Léonard. Il sentait le besoin de parler, mais il fallait qu’on l’en priât , qu’on attirât les paroles

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hors de ce cœur gonflé, pour le détendre par des plaintes confiantes. Ondine ne parlait que par mille attentions tendres : c’était déjà un langage.

— Vous verriez suffoquer les gens sans leur adresser une question, dit -il tout à coup en prenant son parti ; convenez que votre discrétion est un peu étouffante. Vous ne devez pourtant pas vous attendre que j’en parle sans y être à peu près forcé; et parler d’autre chose en ce moment, plutôt périr. Ce serait comme si j’entrais dans une ville dont je ne connaîtrais pas la langue.

Ondine le regarda, comme un enfant qui essaie à comprendre ; et remettant ses coudes sur ses genoux, pour nouer un entretien désiré par instinct , elle répondit au hasard :

— Oh ! oui , je l’aimais bien !

— ■ Comment ne l’auriez-vous pas aimée I repartit-il doucement en se rasseyant sur

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sa chaise, et se replongeant a plein cœur dans un souvenir qu’il ne pouvait plus éviter.

Il ne faut pas vous figurer pourtant que je l’aie aimée à la première vue, comme dans les romans de votre sœur Cécile : elle était depuis très-long-temps ma maîtresse, que je n’en savais pas un mot. Elle m’était entrée ainsi dans le cœur , goutte a goutte , comme un diamant se forme dans le sable , et je l’y trouvai un jour, un soir! tout incrustée a ma grande surprise, je vous jure. Voulez-vous savoir comment?

Ondine brûlait d’entendre une confidence d’amour. Elle joignit les mains avec une attention si fervente et si profonde, que monsieur Léonard mit son âme sur ses lèvres , comme s’il priait à quelque madone immobile, a qui l’on parle amour, sans avoir peur de blesser ses chastes oreilles.

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D’ailleurs, ce n’est pas mal que vous sachiez que j’ai été malheureux • cela vous empêchera de l’être aussi peut-être , dans votre temps , quand il viendra pour vous , ce temps , dont vous êtes heureusement encore loin. »

Ondine regarda le portrait de Raphaël.

— Vous verrez bien par moi, qu’il ne faut j amais s’attendre a être aimé juste comme on aime.

Ondine prêta l’oreille avec un intérêt palpitant.

— Jamais comme on aime! poursuivit-il; si ce n’est dans les livres inventés , où le jeune homme est toujours adoré , idolâtré de celle qu’il adore et qu’il idolâtre, en raison d’une beauté mutuelle et de la volonté ferme du bon romancier. Voici ma preuve, hélas !

Nous étions trois amis, compatriotes et

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camarades d’école , et nous roulions dans une voiture publique, au milieu de seize de grés de glace , vers nos foyers du Nord ; nous roulions, joyeux, par une de ces impulsions contagieuses, nées d’un mot, d’un sourire ou d’une larme.

Le carnaval approchait : réunis à trois , un beau jour , a dîner , chez Koliker , restaurateur fameux , au pied du Louvre , cette parole électrique : Patrie ! s’échappe , frappe nos trois têtes , les exalte , et nous nous écrions en même temps : Allonsy ! allons les surprendre ; moi , toute ma famille ; celui-ci, son père , et l’autre , sa maitresse ! «Ah ça ! parole d’honneur, n’estce pas? et toi? et toi?., .parole d’honneur. » Le lendemain, nous étions, comme je vous le disais, dans la voiture , roulant de cœur et de corps vers les pénates qui nous attiraient et nous réchauffaient de loin par

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leur paternelle chaleur. Nous descendons mystérieusement tous trois dans la rue des Chapelets — Jusqu'aux noms des rues qui me frappent délicieusement sur le cœur!

C'était là que demeurait cette ange, fiancée à l’un de nous trois. Je la connaissais d'enfance; je m'en ressouvenais, et j'en parlais comme d’une apparition , d'un modèle suave, qui m’aidait à comprendre la perfection des grands maîtres; rien déplus.

Elle poussa un cri de joie en revoyant Delange, qu’elle aimait depuis long -temps ; s’imaginant qu’enfin on venait l’épouser ; mais, bah! on venait danser, avant départir pour Rome.

Sa mère, heureuse de la joie de sa fille , nous accueille dans la chambre de son gendre , en espérance , et dans cette petite chambre chaude, close, où rougissait l'étuve avec un bruit de joie ; Dieu sait par quels

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éclats de rire immodérés nous réveillâmes

le long silence de la maison , une des plus solitaires de cette ville fermée. A force de rire , de coudre et de bouleverser l’antique garde-habit de la mère et l'armoire parfumée de la fille , nous nous transformons tous trois d’une manière passablement ridicule, mais qui nous parut charmante. Delange avait pris d’autorité les vêtemens de sa maîtresse ; un délicieux bonnet de gaze d’Italie, triomphant de rubans et de fleurs , et sa pelisse de satin bleu, qui laissait un peu trop voir ses bottes. Mais, hélas ! il était presqu’aussi beau qu’elle. L’autre , vrai Flamand tout rond , tout rose , et qu’en terme d’atelier nous appelions le bonheur en large ; coloriste comme Teniers , et agreste comme lui, s’était contenté de la moindre altération dans son aspect , jurant qu’avec une mouche noire sur l’œil , et

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l’accent parisien qu’il croyait avoir pris , personne ne le reconnaîtrait en Flandre. Il nous rendit malades , tant il exalta notre folle gaité en faisant le petit maître échappé de la capitale. Il se nommait Martin. Ce bon Martin ! et je vous laisse a penser si celui du jardin des Plantes fut oublié dans les louanges dont nous comblâmes ses airs dégagés. Il faut convenir qu’il riait d’aussi bon cœur que nous, ce “qui nous empêcha d’en mourir ; car si la contrainte s’en fût mêlée , nous étions perdus.

Je lui donnai sa revanche , en apparaissant tout a coup sous l’attirail d’un berger de soie bleue, couvert de rubans roses ei de poudre blonde , pour altérer le noir d’encre de mon énorme chevelure bouclée , qu’ils appelaient amicalement ma crinière. Pour esquiver le masque , qui m’a toujours fait horreur, je versai sur ma figure toutes

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les couleurs à l’huile que Delange tenait en réserve dans cette espèce d’atelier ? et je peignis mes traits, un peu prononcés, en miniature digne de Saint ou d’Isabey ; Dieu ne m’aurait pas reconnu ; et ma mère, je me le figurais, devait seule retrouver un peu de son ouvrage dans cette vignette de Berthelemot, surmontée d’une grande houlette, manche du houssoir de Madame Elie , auquel flottaient toutes les ceintures de sa riante enfant , qui nous les passait une à une par une ouverture delà porte, grondant un peu notre tapage, avec des larmes de joie dans ses grands yeux rayonnans. A dix heures de nuit , six janvier de 96 , nous frappâmes a coups redoublés sur la porte verte de votre maison natale. Nous n’avions rencontré que quelques habitans ébahis de ma singulière figure de taffetas, et deux ou trois chiens qui m’aboyaient, mais que je

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rembarrais à coups de boulette, et Deïangey a grands coups de bottes, ce qui lui donnait une allure de femme assez peu modeste. Un grand feu brillait a travers les fenêtres de mon frère Félix : la rue en était éclairée, et le vernis des volets verts répercutait cette lueur hospitalière , comme pour m’indiquer un paradis. Oh ! c’était en effet celui de mon cœur, qui dansait dans ma poitrine !

Une grande table était dressée, couverte de verres étincelans , d’énormes pots de bière , de dame-jeannes et de quelques bouteilles de vin , pleines de grâce et de fierté : leur transparence égayait la vue et la vie. Tout annonçait qu’un repas abondant attirait, à cette heure, tout ce que nous avions d’amis et de parens, inévitables dans ces réunions de cœur.

Notre apparition fut saisissante et superbe. Mon frère lui même vint nous ouvrir,

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et nous regarda lentement entrer, avec une surprise et une envie de rire qui me gonflaient d’attendrissement. Le chien n’avait pas aboyé à mon approche; mais, désorienté par l’accoutrement qui me rendait impénétrable à toutes mes âmes-sœurs, il me dévorait des yeux , et s’agitait , haletant , comme pour me dire : « Parle donc ! » Je faillis lui sauter au cou.

Je laissai faire à Martin l’agréable et l’éloquent auprès de ma belle - sœur , qui n’examinait curieusement que la pelisse élégante , dont sa mémoire était tourmentée. Après avoir distribué quelques boîtes de dragées à vos sœurs et a vous, petite blonde attentive et étonnée , a peu près comme vous voila , mais étroitement serrée alors au bras de votre frère, je n’y tins pas : j’allai me planter, avec ma houlette, devant ma mère, qui me regarda des pieds à la tête , moi et

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mes ornemens de trumeau , avec le profond désintéressement de ceux qui n’ont aucun motif de curiosité dans le monde. Vous sa» vez qu’elle était grave , et qu’a part ses enfans, tout glissait autour d’elle sans qu’elle y prît garde.

Je voulus gambader, chanter et produire de l’effet; mais j’étais loin de compte : j’avais le coeur étroitement serré ; la froideur de ma mère étranglait ma joie et le rire au passage. Il me fut impossible de soutenir le premier regard indifférent qu’elle eût attaché sur moi : je balbutiai, je fis la voix de masque , je l’appelai madame et je fon-

dis en larmes , en criant comme un forcené : — Ah! ma mère! vous ne me reconnaissez pas ! - — Et je tombai a ses genoux, m’enveloppant dans son ample jupe de pékin mordoré, qui m’avait si souvent servi d’asile dans mes chagrins d’enfance. — Jour de

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grâce! c’est Constant - Marie ! s’écria ma mère suffoquée , chancelante , me saisissant par le milieu du corps, et regardant au fond de cette palette répandue sur mes traits , dont la bigarrure compacte la remplissait d’indécision, de colère et de tendresse.

Mes larmes et ma voix la décidèrent enfin : elle passa vivement ses mains tremblantes dans mes cheveux poudrés , en les écartant de mon front , et elle m’embrassa pleurante, avec une amertume, une passion de mère, dont j’éprouve encore l’émotion.

A force d’huile, de larmes et de patience, on parvint à nous ôter à tous trois ces vilaines figures infiltrées dans nos visages , dont l’enduit nous piquaient horriblement. Ce fut al ors un tumulte et des cris tels^ que plu sieurs bons voisins accoururent pour en prendre leur part, ils ne me parurent ja-

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mais si beaux , si compatriotes , que dans cette nuit fascinée de prestige , où ils vinrent me reconnaître et danser avec nous jusqu'à cinq heures du matin.

— Vous rappelez-vous tout cela, petite?

— Non, mon oncle : a peine des dragées , et de votre houlette , dont les rubans me paraissaient jolis, autant que votre visage a l’huile me semblait étrange et lui-

— Vous fûtes p ourlant revêtue , ce soir-là ,, commele plusjeune enfant du logis 9 de toutes les parures graves de votre grand’mère ; car nous étions au six janvier, jour des Rois , dont la célébration se relevait dans quelques familles joyeuses et bien unies. Le bon vin partagé maintient la concorde : mais cette solennité fugace devait être, cette fois, mémorable par un événement lugubre, qui Pattrista beaucoup pour nous.

D’abord , en voyant monter sur la table un personnage de cinq ans, blond et rouge comme une grenade, sous la faille noire et la robe austère de son aïeule ; une petite chose , qui , lorsqu’on lui demanda d’une voix solennelle , en agitant les billets dans Purne : Qui erit ? répondit d’une voix fine et acide : Dominus J personne ne se sentit disposé à reprendre un peu de sérieux et d’aplomb dans cette atmosphère devenue

torride , qui nous formait alors un climat d’Afrique. Lepoêle ardent rugissait des flots de chaleur, et, parler tous ensemble, rire sans raisonnement, était tout ce qu’il y avait de plus raisonnable à faire , même pour les plus lymphatiques.

On vous posa donc sur la table, au moment où les convives venaient de s’y asseoir, et votre main qui dormait déjà , mêla dans une grande urne de cristal, consacrée de temps immémorial à cet usage, comme un symbole, peut-être, de la fragilité du sort que vous alliez évoquer, tous les billet roulés avec mystère, et chargés, au nom du hasard, de fonder cette dynastie d’une heure.

La burlesque poésie de tous les votes libres , rehaussés d’une gravure sur bois , et chantés par des voix plus ou moins harmonieuses, avait déjà fait éclater le bonheur d’une façon passablement discordante ; tou-

tes les élections sorties de l’urne ayant été saluées par des battemens de mains fort honorables pour les dignitaires ; on vous plaça, toute fière d’être vielle et d’avoir fait un roi, au milieu de vos sœurs , où vous ne tardâtes pas à vous endormir profondément, sous le bruit du royaume et des cris : Leroi boit!

Il buvait fort bien, le roi, car c’était Martin qui venait de monter au trône ; sa large effigie qui voulaitrégner en conscience, n’avait pas vidé un verre qu’elle n’en remplît un autre. ïlfitun discours bref , en s’adressant gravement'a lacoupe qu’il tenait dans sa main ferme et royale : Hâte-toi dépasser! dit-il, car tout à l’heure il y aura foule ! Il but, et le toit faillit à s’écrouler sous les applaudissemens qui accueillirent cette saillie pleine d’espérance. L’archichancelier, les chambellans et autres dignitaires, dont

LES ROIS ET LE CRIEUR DE NUIT. 23g

les noms sont passés de ma tête , me parurent trop pressés de manger , pour faire des courtisans bien attentifs a l’altération du maître; et le fou, un de nos gros parens, mis au monde pour rire et faire rire les autres , dont la figure pouvait être comparée aune mie de pain trempée dans du vin de Bourgogne , courait autour de la table , armé de grelots et de bouchons brûlés , pour en marquer impitoyablement toutes les bouches paresseuses aux acclamations du roi boit! le roi boit!

Le vin titillait dans nos verres et faisait des perles brillantes , comme tous nos yeux pleins de joie !... Je m’arrête avec une sorte de plaisir d'enfant sur cette scène, la seule un peu gaie que j’aie a ressaisir dans ce passé si lointain ; où le deuil succéda si vite aux chants, vers la fin de cette nuit folle.

Le triboulet de la fête mettait un zèle si

sincère à faire célébrer les toasts du roi, qu’il s’enroua bientôt, et voulut abdiquer un moment, pour avoir le droit de se désaltérer lui-même : vain espoir. L’infatigable Martin le fit cribler, à son tour , des traces du bouchon redoutable. Toute sa tête ne ressembla bientôt plus qu’a un monceau de liège brûlé, sur des charbons ardens ; le fond de son teint était comme cela. Nous étions nous-mêmes tous plus ou moins flagellés et affreux, ce qui le remplissait d’orgueil et d’une hilarité délirante.

On lui apprit pourtant qu’il était le plus atrocement laid du royaume ; il jura le contraire, et courut consulter le miroir. Le miroir, voilé du brouillard de nos haleines bouillantes, lui répondit par une tête de monstre 5 il ne se reconnut pas. Sa hideur burlesque n’est pas a vous rendre, sous l’étrange bonnet dont elle était surmontée ,

vrai chapeau de fou , fait à la hâte d'une nappe de Hollande , au feuillage damassé , lourde et bruyante de toutes les sonnettes qu'on avait pu y pendre.

11 fut émerveillé , et s'apostropha d’un rire convulsif qui devint bientôt inextinguible .

Au milieu de cette innocente bacchanale, où le monarque Martin lit des prodiges d’enjouement et d’appétit, le crieur de nuit, Bisiaul de lugubre mémoire, dont le ministère avait été aboli a l’aube de la révolution , rentrant chez lui fort tard , transfuge de quelque cabaret, trouva plaisant de nous glacer d’elfroi, ou, peut-être, de se faire jeter une part de notre gâteau, pour le prix de sa lamentable sérénade.

Il courut , en toute hâte , au pied du rempart^ où logeaient sa misère et sa cloche, dont le son terrible nous fit bientôt, et tout a

coup, bondir d’étonnement et de souvenir. Planté devant la maison de votre père , si bien connue des pauvres! il ressaisit, dans le passé , toute la splendeur de ses poumons, pour hurler en dépit des ordonnances :

« Eveillez-vous! gens qui dormez;

Priez Dieu pour les trépassés! »

Et la cloche d’aller avec l’énergie railleuse de l’heureux crieur qui rentrait , par un coup de tête , dans ses fonctions sépulcrales , non sans charme , peut-être , pour sa mémoire errante et veuve.

Au milieu du silence qui avait fait comme un creux dans la fête :

— Eveillez-vous!... gens qui dormez!...

s’écrie le fou en nous regardant avec l’air hagard, et promenant, pleins de stupeur, ses yeux autour de la chambre , comme si quelque apparition funèbre eût asphixié son

jugement 5 puis une contraction fatale r entraînant, sans qu’il pût P arrêter, il se tord, il tombe à terre , se roule et se raidit dans cette convulsion , qui devient bientôt immobile. Chacun s’étonne naïvement d’abord ; car un état d’ivresse et de titubation contagieuse nous enivrait, sans nous effrayer encore.

Mais voila qu’il ne bouge plus; voilà que tout le monde se détache de la table et se penche vers lui. Dort-il? F ait-il le mort? Non : il sanglotte , il étouffe , il râle ; une action frénétique agite son corps. On crie, on ouvre les fenêtres, on lui jette de l’eau: inutile soin ; son cou s’enfle , il est bleu : il va mourir. Du secours!... de Pair!... le médecin !... Mon Dieu ! il est trop tard : le médecin est à l’autre extrémité de la ville , et l’infortuné n’a plus de pouls ni de mouvement.

— N’importe : courez pour l’acquit de vos consciences.

Ma mère , consternée , m’entraîne et me jette hors de ce spectacle.

— Il va mourir, s’il n’est pas mort , ditelle : et sans confession, miséricorde!.... Courez, Constant, chez monsieur le curé, à l’entrée du cimetière; éveillez-le, priez-le àgenoux qu’il vienne. Il viendra. Une prière! une prière et l’absolution , mon fils ! que sa pauvre âme ne s’envole pas toute noire comme sa figure!

— Soyez tranquille , ma mère : c’est la plus honnête créature...

— Vous avez beau dire, mon fils, un sacrement ne gâte pas la mort. Vous sentez qu’affublé ainsi , il ferait peut-être un long purgatoire , et le saint viatique lave tout. Courez donc! car j’en mourrais moi-même dix ans avant mes jours.

Et je vole tremblant, en berger, heurtant le crieur de nuit, qui triomphe d’entendre ouvrir, mais que j’épouvante à mon tour par ces mots inattendus :

— Un homme se meurt !... un homme se meurt! répété-je en frappant a coups redoublés chez notre vieux curé, paisiblement endormi , et dont la porte , mal fermée , s’ouvre toute seule sous mes coups effrayés.

M. Goguillon, ce doux prêtre, échappé à l’exportation par son caractère humble et bénévole , disant des neuvaines pour les tristes , ondoyant les enfans , assistant les malades , croit rêver en me regardant au chevet de son lit, si effaré, si blême, sous mon habit de bal.

Je l’instruis, je le conjure, je rhabille, je l’entraîne, et j’emporte moi-même, avec terreur, la croix devant cet homme de Dieu, presque endormi , récitant d’avance , et

d’une voix tremblante , les prières des agonisans.

Oh ! que c’était morne , dans une nuit d’hiver ! Tous les trépassés du cimetière semblaient se lever pour nous servir de cortège.

Nous entrâmes sans obstacle : la maison, si changée alors, était ouverte, pleine de terreur et d'un silencieux tumulte ; mais a l’aspect bizarre du mourant ou du mort, coiffé de sonnettes et resté barbouillé de l’ivresse du festin , toute la gravité du prêtre pensa l’abandonner un moment ; il voulut fuir, alarmé du rire torturant qui tyrannisait encore plusieurs témoins de cette scène de deuil. Nous lui barrâmes le passage, ceux du moins qui étaient rendus à toute la solennité de cette heure amère , et qui ne s’étaient pas sauvés dans les chambres voisines. La pauvre veuve se jeta désespérée

a ses genoux , perdue dans des sanglots décliirans. Nous entourâmes tous ce porteur des huiles saintes , avec des prières si vives et si pressantes , qu’il rejeta en arrière tout scrupule , et bénit , le plus gravement qu’il put, cette créature immobile, morte d’une joie brisée, au milieu de sa famille a genoux.

La mort ayant étouffé sa proie, et l’acte religieux accompli, le pasteur prudent nous fit sortir l’un après l’autre, afin que personne ne succombât plus dans cette nuit aliénée par le rire furieux, qui se réveillait puissant , jusqu’à saisir le pale prêtre luimême , sous son imposant et triste ministère.

Le lendemain, réunis autour de la fosse où nous vîmes glisser notre bon camarade, nous ne parlions plus , mais nous cherchions en nous-mêmes ce qu’il pouvait y avoir de si plaisant dans une vie qui finit toujours la !

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