LES JOURS PERDUS, LES JOURS HEUREUX
Nous devions repartir trois jours après cette grande équipée : mes compagnons de voyage tinrent ferme ; ils avaient fini de ce bonheur improvisé. Martin avait remporté le prix du paysage ; Delange prétendait
mériter bientôt celui que j’avais obtenu. Ils retournèrent poursuivre leurs travaux , leur avenir. Pour moi , j’ai à vous faire l’aveu que cette visite se prolongea douze ans. C’est là que s’absorbèrent mes études , mon prix de peinture, mon voyage a Rome, où coururent mes camarades , plus sages , ou du moins plus alertes que moi.
Je ne sais quel ciment fixait mon corps et mon âme a ce pavé natal, où je buvais l’oublie de l’univers, de la gloire et des chefs - d’œuvres qu’ils allaient tous deux moissonner en ma place.
Et de ces douze années , que me redemande sans cesse ma raison mécontente , j’en passai trois dans la même petite chambre sombre où je m’étais fait berger. Delange, l’amant aimé de Marianne, m’avait cloué en partant dans cette chambre, me recommandant de faire entendre raison a
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sa fiancée sur son prompt départ , qu’il trouvait lui , si naturel , si urgent , et si facile ! J’avais dit en effet a Marianne de belles choses, de Pair le plus stoïque du monde, pourluifaire envisager cette absence comme une nouvelle épreuve à son bonheur futur: Marianne m’avait regardé de ses longs yeux brulans, a travers ses cheveux bouclés et ses larmes, et cela d’un air a repousser, avec son sourire triste et dédaigneux, toutes les sentences banales que j’étalais devant ses pleurs. Elle ne m’honora pas d’une parole, et je finis par ne plus lui parler de rien.
Je la voyais tous les jours • j’entendais tout le monde parler de sa beauté, de son amour pour mon camarade, et mon cœur était aussi immobile que les portraits de mon atelier, qu’elle venait voir avec sa mère, dans la compagnie de ma belle-sœur,
qui était folie de son caractère, et souvent aussi toute seule, pour m’entendre dire que Delange aurait un beau talent, que Delange irait a Rome , et que Delange ne le voulait ainsi que pour revenir bientôt en faire une heureuse femme. Je le disais: je tâchais de le croire. D’abord, comptant sur mon prochain départ, et j’y comptais moimême , comme sur une chose aussi facile qu’a Delange ; elle me pria de faire son portrait, pour le porter a son amant, son fiancé , son Delange l me conjurant avec une candeur passionnée de la faire belle, afin qu’il ne l’oubliât pas, et qu’il revînt plus vite. Je la regardais avec un œil de bronze; je la peignais divine , animée de sa ravissante tendresse, et je me couchais tranquillement après , séparé d’elle seulement par une cloison légère. Ni sa mère, ni elle, ne songeaient même pas à retirer la