‹ L'atelier d'un peintre (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · LES JOURS HEUREUX. 2D · texte numérisé non relu

LES JOURS HEUREUX. 2D

dit, en était folle; la sienne l’adorait; on la suivait avec entraînement partout où elle daignait se montrer avec ses grâces ou sa mélancolie , et je me disais souvent : «Suis-je heureux! je l’aime moins que tous les autres! » Et le temps amassait jours sur jours dans cette singulière indifférence qui me faisait des rêves enchantés. J’en sortis tout a coup au son bruyant de quelques instrumens de bal, et ce fut fait de moi pour toujours!

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Ce n’était pas l’hiver... Non, l’air brûlait ce jour-la. On célébrait une fête , un mariage dans une de nos familles bourgeoises.

Une fête sans elle! un bal sans Marianne, c’était un soir sans lumière. On

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vint caresser la mère ; cette mère , qui ne souriait jamais qu’ après sa fille. Sa fille elle-même fit une assez faible résistance, car Delange avait envoyé le plus frais chapeau, blanc, rose comme elle... Je le vois encore, et ses yeux dessous , comme deux étoiles sombres. On me mit du plaisir projeté : je n’en voulais pas, et je peignis tout le jour avec un acharnement que je pouvais appeler mon dernier bonheur. Le soir , j’étais las comme si j’eusse été a Rome. L’idée de m’y rendre enfin m’était revenue par la tête, et je versais de ma palette des flots de couleur, des flots d’une espérance inquiète: j’avais je ne sais quoi ce jour-là; j’avais la fièvre, fièvre d’été, fièvre d’orage, fièvre de vingt ans, et d’une solitude amère. Elle avait essayé vingt fois son chapeau rose et blanc , et cent fois relu la lettre de Delange. Elle m’attendait pour la conduire au

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bal ; cela me contrariait comme un déplaisir ; quand on m’appela d’en bas , je n’étais pas habillé, j’avais mes pinceaux a la main; j’étais artiste , et pas du tout galant.

— Léonard! cria d’abord sa mère. Et je parus au haut de l’escalier, dans mon déshabillé qui la fit rire. Mais vous n’aurez pas le temps , dit-elle : voila la voiture.

Alors, elle , sa fille, enveloppée dans sa chère pelisse de satin bleu , qui protégeait sa parure de bal, ivre de son chapeau que je trouvais bizarre, elle ajouta du pied de l’escalier : «Vous viendrez, Léonard? » Ce n’était pas dans ma volonté. La peur de m’ennuyer a la danse me faisait trouver un charme infini a tout ce qui m’offrait un prétexte de n’y point aller.

Je suis bien libre enfin! disais-je. D’ailleurs, j’avais a nettoyer mes pinceaux, à

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ranger mes cartons, où je retrouvai, plein de poussière, et avec une honte qui alla presque aux larmes , ce prix ! sur parchemin, ce prix qui m’appelait à Rome, moi, transfuge ingrat de nos rangs, où je me sentais prêt a m’élancer, traînard que j’étais, mais éclairé tout à coup, je le crus, par un secret reproche qui me fit cacher mon front sous mes mains.

Et tout était l'a , éparpillé , comme quand un garçon veut mettre de l’ordre , et ranger sa chambre.

Voilà tout à coup qu’un de mes amis, un sculpteur plein d’amour pour les festins, s’en vient frapper de toutes ses forces à la maison de la veuve, et m’enlève tout vif, pour me transplanter, assez mal vêtu, au milieu de tous ces lustres, de toutes ces Heurs, de cette foule déjà entre ciel et terre, que je regardais à travers un vague rêve de

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Rome et de départ qui m’agitait jusqu’au frisson.

— Quel ennui! disais-je; voir danser, quel beau plaisir! — Et je me sentais l’un des invités le plus taciturne , le plus désœuvré , tournant sans but, sans grâce, sans vocation pour le plaisir, aussi embarrassé des autres que de moi. Elle vint au-devant de mon indécision; elle me prit le bras. Elle riait; elle voulait du bonbeur. — Je veux danser, dit- elle; Léonard, faites-moi danser; vous serez mon cavalier toute la nuit : allons vite, Léonard , un moment d’oubli , un moment de joie; j’ai bien assez pleuré, j’espère : je veux danser !

Je la regardai avec étonnement : je ne la reconnus pas : elle était grande ! grande! et fluide, et belle! Ob! c’était étrange de voir tout a coup quelque chose de si beau, de si lumineux! de me sentir tout à coup

enchaîné sous ce bras de femme qui s'appuyait sur mon cœur, et qui le prenait comme s'il eût ouvert ma poitrine !

J'eus un vertige, presque peur. Je me sentis tourner, frémir, etje me trouvai, sans savoir comment, mêlé, entrelacé dans une contredanse, que j'entravais par mes figures de l'autre vie, car je dansais comme dans un rêve. Elle avait pitié de moi ; elle me poussait avec une colère , une grâce et un rire si plein de bonté, que je riais moi-même, nonobstant la plus forte envie de pleurer qui ait jamais étouffé un malheureux jeune homme qui devient, a son insu, l’amant , l'esclave de la plus innocente , de la plus belle et de la plus indifférente des maîtresses.

Chaque fois que je touchais sa main , je croyais que le bal s'écroulait, ou que les lampes s'éteignaient ; et je la regardais si plein d’effroi , de surprise, qu’elle m'aurait

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battu , si a la fin elle ne m’eût jugé malade.

— Reposons - nous , me dit-elle , car la tête vous tourne ; vous avez dansé tout de travers ; mon Dieu! Léonard , je crois que vous Pavez fait exprès.

— Non! lui dis-je ; c’est comme cela; je suis naturellement comme cela , comme je n’ai été de ma vie : il me semble que le parquet tremble...... Et je m’approchai

d’une fenêtre ouverte pour prendre l’air.

En sortant de ce bal , elle s’appuya encore sur moi. Je subis son poids sans dire une parole. Je rentrai pâle dans ma petite chambre déserte ; et quand mes papiers épars m’eurent fait repenser à mon voyage de Rome , l’image de son amant , de son amant ambitieux, de son amant aimé , s’éleva devant moi, remplit toute la route pour m’en barrer l’accès comme une grande

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ombre qui me fit tressaillir , et je plongeai ma tête au fond de mes cartons , où je restai abîmé à écouter battre mon cœur , comme une cloche de mauvais augure.

Le lendemain, il me fut impossible, comme je passais devant la chambre de Marianne , d’y frapper comme à mon ordinaire, et de lui crier bonjour! a travers la serrure; je m’arrêtai devant cette porte, j’y posai mes mains et ma poitrine, je serais tombé l'a , dans une rêverie interminable , si la porte ne se fût brusquement ouverte.

— Tiens, j’ai eu peur!.. C’est vous, Léonard? dit-elle, déjà éveillée comme le jour qu’elle remplaçait pour moi dans ce corridor noir que n’éclairait aucune fenêtre. Au lieu de lui répondre, et de rire un moment avec elle , comme par le passé , je descendis les escaliers quatre a quatre , bien plus en peine de me sauver d’elle , que de ce qu’elle

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allait penser de moi : je courus ainsi jusque dans la rue Saint-Jean , où la ville m’avait permis d’établir, sans le payer, un atelier vaste et beau, dans une maison d’émigré, qui n’avait plus ni meubles , ni maîtres : c’était un peu comme ce grand couvent, vide, sonore, mélancolique... ce jour-la surtout! Je n’y reconnaissais pas même les fleurs de mon immense jardin , dont j’étais le seul jardinier, le seul promeneur, et où j’aimais tant naguère à chanter à haute voix !

J’arpentai les allées, le parterre; je remontai dans mon atelier; je redescendis pour me fuir; oubliant d’aller déjeuner chez mon frère, comme je le trouvais si doux chaque jour; et je m’appuyai contre une vieille statue brisée , dont le marbre froid était bon sous mon front qui brûlait; j’y sentais battre un marteau qui retombait sur toutes mes artères. Enfin, je me crus frappé

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d’une plaie profonde je vous prie de

croire que je n’avais pas tort : la plaie ne saignait pas au dehors , mais ce mal enfermé qui ne devait-être connu que de moi , allait s’envenimer et me rendre le plus malheureux des hommes!

Tout ce qui se passa dans mon existence depuis ce fatal éblouissement, ou pour mieux dire , depuis que cet incendie , recouvert dans mon âme, se répandit par tout mon corps, ne fut qu’une suite continuelle de combats, d’insomnies, de craintes; car il y a toujours beaucoup de crainte dans un grand amour! Cette faible et inoffensive créature, qui se réjouissait de mon voisinage parce qu’il la faisait dormir avec moins de peur des revenans, me jetait dans des terreurs a me couper la voix et la vie ; il y avait des jours où je ne l’aurais pas regardée pour un empire , dans la certitude de

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tomber mort de ses yeux, les seuls où j’aie vu cette sentence de feu qui me rendait insensé. Je tombai dans mille bizarries, qui, tantôt faisaient rire Marianne, et tantôt la mettaient dans des indignations qui me faisaient à moi, je l’avoue, plus de bien que son rire à belles dents de perles; car il ouvrait, avec une candeur barbare, toute sa bouche; la plus charmante et la plus rose d’où se soientjemaiséchappéeslesparolesrailleuses d’une femme; qui jamais! jamais ne doit ré pondre à un mot, un seul, devenu pour moi ! tout l’alphabet , ce mot vivant, doux et terrible, flottant sans cesse entre elle et moi Ce qui m’a toujours confondu, c’est qu’elle ne l’entendit pas , qu’elle ne le vit pas écrit partout où je respirais devant elle. Je le lisais dans l’air, moi, jusqu’à m’en faire devenir aveugle ; et si j’osais attacher ma vue sur cette belle tête de vierge souffrante , je

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le lisais encore au milieu de ses traits pleins d’amour et d’attente... pour un autre! Si ce n’est pas la souffrir, je ne m’y connais pas. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’aurais préféré tout autre supplice à celui-là; il m’était trop redoutable, trop impossible à porter. Il me semble que la révélation sincère d’une si triste maladie serait une leçon

bien charitable pour un cœur menacé qui pourrait l’entendre... si on entend au fond de cette frénésie sourde et muette comme la tombe... oh! quelle tombe!

Jusque-là, toutefois, j’avais courageusement enfermé mes sept épées au cœur, et je dépensais mes heures, les jetant à pleines mains au nez du malheur qui me fustigeait ainsi , sans que personne , pas même ma mère, soupçonnât cette demi - aliénation : j’ai pensé souvent que l’amour n’était pas autre chose; je veux dire l’amour malheu-

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reux , le seul auquel j'aie goûté : pour l'autre , il ne fut jamais de ma connaissance.

Un matin , quelle fut mon épouvante , ma joie, ou mon desespoir! je ne sais encore lequel. J'étais seul dans ma rue Saint- Jean; j'avais mis entre elle et moi des maisons, de longs murs rêveurs, des églises, des jardins, et mes verroux : je pouvais pleurer, chanter ou maudire , sans que personne m'entendît. Eh bien! croiriez-vous? je ne pleurai , ni n'accusai personne. Cette entière liberté me permit de peindre avec calme ; mes pinceaux couraient; ma tête était légère : on eût dit que ma vie d’amour fût accrochée a l’aile de quelque ange invisible : Repos! repos!... Je n’osais crier victoire, dans la crainte de m'éveiller. Un ruisseau d’huile d’amandes ne m'eût pas fait un bain plus délicieux!...

Les gonds de la grande porte cochère,

que je n’avais pas refermée , tournent d’abord avec lenteur. Quelque enfant, peutêtre, qui regarde de loin mes roses, et qui fait semblant d’oublier l’heure de l’école. Mais on monte mon escalier dérobé; on frappe. — Qui est là? — Moi! Léonard. — Je crus que l’on me tirait un coup de pistolet dans le milieu du front. C’était elle !

— Elle, mon oncle! toute seule?

— Vous allez voir. Dans le désordre subit de mes esprits, je me penche au trou de la serrure , et je crie bêtement :

— Je n’y suis pas.

— Comment! vous n’y êtes pas ! répliquet-elle en colère; c’est un peu fort! Voulezvous bien m’ouvrir, Léonard? Je vous déclare que je le veux : je viens vous demander un service.

La porte fut ouverte.

— C’est joli! dit-elle en entrant, sans

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rien voir de ma pâleur et de mon tremblement. Et elle s’assied, en promenant un regard plein de préoccupation sur tous mes instrumens de peinture, qui lui rappelaient Delange. Hélas! je savais que l’odeur même de l’essence et des couleurs a l’huile , dont tant de femmes ont horreur , lui causait toujours une émotion profonde et ravissante.

— Léonard, je suis venue pour m’expliquer avec vous. Il se passe quelque chose. Avez-vous sujet de vous plaindre? A peine si vous nous parlez depuis je ne sais combien de temps. Ma mère n’est-elle pas bonne pour vous? et ne suis -je pas comme ma mère? Nous vous soignons , nous avons pour vous mille égards. C’est tout simple : vous aimez Delange , et c’est lui qui vous a mis dans sa chambre. Aurez-vous un reproche à lui en faire ? L’hiver , du feu dans votre

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poêle, du thé le soir, comme àDelange; l’été, du lait le matin, des fleurs tant qu’on peut vous en procurer : Delange les aimait. Je pense qu’elles doivent aussi vous être agréables; et puis , c’est un souvenir pour moi : il me semble que c’est toujours sa chambre, que c’est toujours pour lui que j’arrange et que j’arrose ces fleurs.

- — Merci! murmurai -je du bord de mes lèvres glacées.

— Ce n’est pas pour être remerciée, Léonard ; mais il nous a recommandé de vous bien traiter : ne l’avons - nous pas fait , voyons, répondez? car toutes ces bouderieslà ne me conviennent pas. J’ai bien assez de mes peines d’amour, sans être mal avec vous, et sans savoir pourquoi. Enfin, que vous ai-je fait?

Et ses yeux, animés d’un ressentiment et d’une inquiétude sincères , n’avaient

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pas quitté les miens , qu'ils fascinaient.

Cette fatale pelisse bleue l’enveloppait encore. Oh! elle avait une rage de ce vêtement que Delange avait porté! On mourait de chaleur, et il lui fallait sa pelisse... Ses deux belles mains sortaient de dessous et se joignaient comme dans la prière, tandis que sa voix me grondait et me brisait sans le savoir. En attendant ma réponse, elle tirait avec quelque impatience les dentelles de ses mitaines de filet rose , et reculait en arrière la forêt de cheveux bouclés qui inondaient ses regards intrépidement fixés sur moi.

^examinais mon sort dans cette créature adorable et simple : j’appelais Dieu et tous les saints à mon secours. Si je parlais, je sentais que j’étais perdu, et que j’allais me raconter sans y manquer un mot. Dans ma stupéfaction, j’eus assez de présence d’es-

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prit pour me sauver par Pacte le plus ridicule que j’eusse commis encore, et je n’en étais pas avare!... Je la saisis tout à coup par ses deux mains de dentelles, et je la fis danser de force , sur le premier air qui me revint dans la mémoire ; je crois, Dieu me pardonne, que c’était la Ça ira, fameuse horreur qui avait épouvanté les rues de toute la France. Surprise , effrayée peutêtre , elle ne put résister pourtant à tourner avec moi ; car j’y allais de bon cœur et en désespéré. Le fou rire s’empara d’elle , et en me criant : — Grâce! Léonard , grâce ! C’est abominable ! sa douce voix tremblante s’éteignit, et elle défaillit sur une chaise, où je la regardai long-temps, riant moimême a mourir, comme si j’eusse été le plus fortuné des hommes.

Je la repris alors par ses deux mains immobiles , craignant de lui avoir fait mal :

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‘redoutant de plus qu’elle ne recommençât h vouloir une explication sur mes bizarreries , dont je frémissais de me confesser, je l’entraînai au grand jardin solitaire , mais où regardaient une foule de fenêtres ouvertes, qui me paraissaient autant d’yeux surveillans et gardiens de ma raison. Marianne s’y laissa descendre, car je l’y portai presque , et plus sérieuse , mais plus contente , elle me dit avec douceur : — C’est bon , Léonard. Me voila tranquille sur votre amitié 9 du moins. Je vois que vous êtes un original , mais je suis bien sure que vous n’avez pas de haine contre moi.

Ce mot me rendit au réel de mon sort, et je me détournai, lui montrant, au lieu de répondre , un rosier magnifique, qui jetait alors toutes ses fleurs , comme pour les lui offrir.

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— Bah ! c’est pour ne m’avoir aucune obligation de mes fleurs, peut-être? Je vous crois un peu ingrat, Léonard ; mais je ne suis pas fière , moi ; et Dieu ne peut choisir une main plus agréable pour me les rendre.

Après ce beau compliment, elle courut au rosier , et le soulagea d’une partie de son poids. 11 était assez haut pour m’empêcher de la voir', mais je l’entendais presque respirer en tournant a l’entour de l’arbuste , où je pouvais me figurer qu’elle me poursuivait Que ne rêve-t-on pas ! Pourtant,

quand ses mains furent pleines de roses, elle s’éloigna paisible, mais je m’aperçus que sa main saignait, et je ressentis une douleur aiguë dons la poitrine.

— Ah! Marianne, m’écriai-je hors de moi, vous ne voyez donc pas ! — Qu’est-ce qu’il y a? dit-elle en écartant les roses avec

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défiance, comme s’il y eût eu quelque chenille au milieu.

— Vous êtes blessée! criai-je. — Allons, vous êtes fou, Léonard; extrême en tout , dit-elle riante et rassemblant ses fleurs; voila grand’chose !

Il faut maintenant parler d’affaires, poursuivit-elle gravement, en se posant au bord de l’embrasure d’une vaste croisée. Nous passions alors sous le corridor vitré qui nous ramenait vers la grande cour.

— Voyons, Léonard, avez- vous bientôt fini de perdre votre temps comme vous faites ? vous avez vingt-deux ans , et vous ne pensez pas à l’avenir ; je vous déclare qu’on y pense pour vous , moi , et qu’il est bien résolu entre moi et quelqu’un qui ne vous hait pas, qu’il faut , qu’avant quinze jours , vous soyez marié ou parti.

— Marié! moi ... je n’aime rien , répon-

dis-je en m’éloignant pour m’appuyer un peu contre la muraille , car je n’avais pas une goutte de sang dans les veines.

— On le sait bien , Léonard 5 mais on vous aime , vous ! Et savez-vous où vous avez fait une conquête ? mais, je dis , charmante , et riche encore ! a ce bal, où vous étiez malade et pâle comme la mort , si peu soigné, sans reproche , et où vous avez dansé a bouleverser les plus solides. Enfin, cela n’a rien fait , comme vous allez voir , car mademoiselle Fanny Aubrun , fille unique, héritière de bonnes rentes , a déclaré a son père, qui l’aime comme ses yeux, qu’elle voulait de vous, qu’elle ne voulait que vous 5 et le père est venu lui-même vous chercher pour faire le portrait de sa fille 5 c’est le prétexte , entendez-vous , Léonard ?

— Comment ? quoi ! mademoiselle Fanny ?

cette riche demoiselle qui porte toujours un

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énorme bocage sur sa tête? Àh ! vous rêvez, Marianne 3 je n’en voudrais pas quand elle serait reine * quand elle serait pauvre 5 mon Dieu non!

— C’est vous qui rêvez, Léonard 3 elle porte un peu trop de fleurs a la fois , c’est vrai 3 mais, sous ce que vous appelez un bocage , elle a de très-beaux cheveux , et six mille livres de rentes , c’est beau aussi !

— Alors , dis-je , impassible contre le mur : qu’elle garde ses rentes et ses cheveux 3 je n’en veux pas.

— C’est bien raisonnable , ce que vous répondez la ! Encore , si vous étiez amoureux , vous! on comprendrait ce refus :

quand le cœur est donné une fois , c’est jusqu’à la mort !.. Enfin, ferez-vousleportrait.

— TNon , Marianne : je respecte le père et la fille o Je vous prie de ne pas en parler davantage.

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—Vous allez donc penser à vos préparatifs de départ ; car votre sœur et moi , Léonard , nous avons résolu que vous seriez à Paris dans trois semaines ; à moins que vous ne renonciez a la peinture, en épousant cette bonne demoiselle Fanny Aubrun.

Votre mère vous aime , c’est très -bien ; votre frère ne peut vivre heureux sans vous, a la bonne heure ; mais tous ces amours doiens n’avancent a rien : je vis bien sans ce que j’aime le plus au monde , moi , ditelle amèrement ; pourquoi donc les autres auraient-ils moins de courage que moi ? Je veux que vous partiez , Léonard ; c’est un complot entre moi et votre belle-sœur, qui est raisonnable.

— Vous êtes affreuse de me parler , ainsi ! m’écriai-je, oubliant toutes mes résolutions : osez dire que vous auriez quitté Delange la première , vous ! osez le dire !

— Mon pauvre Léonard ! répliqua-t-elle d’une voix moins sûre , il ne faut pas me tenter; ne me demandez pas cela; c’est grave, voyez-vous; et Dieu seul.... Oh ! non , je ne l’aurais pas quitté, moi; je serais morte avant! Mais ce n’est plus cela avec vous ; rien ne vous aime ici à ce point; et vous surtout, vous n’aimez rien

— Taisez-vous ! dis-je en l’interrompant, vous perdez l’esprit. Il faut être bien folle de l’amour d’un homme , pour ne pas s’apercevoir qu’on en fait mourir un autre ! Je vous aime bien autrement que vous n’aimez, vraiment! je vous idolâtre, moi, Marianne, et depuis un an , depuis toujours, sans doute ! et vous me chassez ! vous m’envoyez à Ptome , où vous n’êtes pas ! vous faites un complot de mariage contre moi, comme les enfans qui jouent avec des boules de neige , et qui y cachent des cailloux pour faire du

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sang , j’ai vu cela ! et vous me croyez fou ! Cela vous fait rire , un original comme moi ; et vous venez me faire des reproches , me traiter d’ingrat, ingrate fille! et quand je vous donne toute l’âme qui m’est descendue du ciel pour vous adorer, vous m’apportez votre estime ! Ah ! c’est une belle gaillarde que l’estime , pour servir de contre-poids à un amour comme celui que vous m’avezj été , Marianne ! c’est un dictame bien calmant pour surmonter les palpitations que je renferme avec un courage de lion. Allez, cruelle! donnez votre estime a votre amant, puisqu’il a votre amour ; donnez-lui tout Moi je n’ai que trop de votre simple image pour passer une vie de rage et de solitude au milieu d’un monde que je me mets a haïr de tout l’amour inutile que je vous porte,.. Venir me parler de Rome! Qu’ai-je â faire la? Y êtes-vous? Y vieil-

PREMIER AMOUR

drez-vous ? Et si vous y veniez, serait-ce pour moi? pour m’apporter votre estime?

J’aurai mieux partout, je vous aurai vousmême toute vivante et tout entière dans ma mémoire. La peinture, Marianne, c’est vous; l’avenir, le soleil, la gloire, l’air, c’est vous ! Pourquoi me faites-vous partir pour Rome ? Ce jardin me suffira bien. . . Allez ! songez a vos amours, et laissez-moi

aux miennes Mais, mon Dieu! qu’est-ce

que je fais ? dis-je en m’interrompant avec effroi. Vous ai-je avoué que je vous aimais,

Marianne? Que diable êtes-vous venue

faire ici? Je n’allais pas vous chercher. Je vous fuis depuis assez long-temps, je pense ; aussi , je ne vous demande pas pardon ; car, je vous ai dit tout cela sans m’en apercevoir. »

Marianne me regardait stupéfaite et pâle; j’aurais parlé un jour entier, qu’elle m’eût

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écouté, les yeux immobiles. Quand j'eus fini de délirer, elle se souleva lentement de l'embrasure de la fenêtre, où un instinct de pudeur l'avait nichée durant ma révélation; et d'une voix qui tremblait un peu, mais où je sentis une bonté, une pitié atterrante :

— A revoir ! dit-elle ; à revoir , Léonard ! J'étais donc plus malheureuse encore que je ne pensais; pauvre Leonard ! je vous plains : c'est une grande et triste maladie que nous avons l'a ! »

Elle gagna seule la grande porte , l’ouvrit, la referma, en oubliant ses roses , sur lesquelles je pleurai toutes les larmes qui m’étouffaient.

Je me rends maintenant compte d'une chose : c’est que ce jour, tout terrible, tout privé d’espoir qu’il était, fut mon seul beau jour dans mes siècles de purgatoire et d’expiation. Le ciel s’était en-

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tr’ouvert; je rfy étais pas entré, mais j’avais osé frapper a la porte , et plonger de toute l’énergie de ma douleur dans les délices qu’il m’était interdit de goûter jamais. J’avais dit : je vous aime! je l’avais crié avec angoisse, amertume et convulsion ; mais elle savait mon malheur , elle en avait pâli, et, comme un malade, j’en sautai de joie dans ma fièvre. Je pressai mon cœur comme pour en extraire toute l’absinthe qui l’avait inondé, et je le sentis plein d’une inexprimable reconnaissance envers Dieu; car il venait de me délivrer d’une horrible surveillance , comme si j’eusse gardé là quelque trésor confié à ma vigilance , quelque arbre défendu. . . ou plutôt le serpent qui me mordaitincessamment le sein^ pour sortir et me perdre : j’étais perdu, c’est vrai; mais je ne tournais plus autour de l’abîme, j’étais au fond, regar-

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dant Marianne et criant au ciel : je l’aime! je Faime !.. au fait. Ce moment là vaut bien toute une vie !

Le soir, je portai les roses que Marianne avait oubliées 5 je les posai sans affectation devant elle, sur une chaise où son ouvrage de broderie était placé.

— Merci , Léonard , dit-elle , d’une

voix..,, quoi? d’une voix aimée; ainsi, de la plus ravissante au cœur qui a souffert : qui est-ce qui ne sait pas cela? ïi n’y a pas de doute que c’est Dieu qui parle la-dedans.

— Que c’est vrai ! mon oncle , interrompit Ondine, qui ne perdait pas une parole.

— Ah! bien vrai! ma pauvre enfant.

Bien triste aussi , quand c’est pour faire semblant; quand c’est pour retomber après dans un silence de mort. Enfin!...

— Voyez, ma mère, comme les roses de Léonard sont belles , disait-elle à sa mère, en les lui donnant pour les mettre dans l’eau, car cette bonne et simple femme s’occupait de tous les soins d’intérieur qu’elle pouvait épargner à sa Marianne. C’est vrai , répondit madame Elie , elles sont grosses comme des choux-fleurs.

— C’est qu’il ne vient pas autre chose dans son jardin , ma mère ; elles prennent

tout; la rosée, le soleil, Pair et le sue de la terre.

— Oui, tout! dis-je en me promenant par la chambre : c’est comme un cœur qui n’est distrait par rien; ni par la gloire , ni par l’ambition ; il prend toutes les substances de la vie ; il croît , et se gonfle à rompre la poitrine.... Je sentis, à temps, que j’allais parler trop ; je pris de la lumière; et je leur donnai vivement le bonsoir.

— Quel loup-garou! dit madame Elie :

Est-ce que c’est aussi la peinture qui lui perd l’esprit? On ne peut plus l’avoir.. On devrait bien brûler toutes ces inventions de chevalets qui les fatiguent, à mourir : j’appelle tout cela, moi, des solitudes impardonnables.

J’entendais cette digne veuve en gagnant ma chambre , ma chambre ! intimement attachée a celle de Marianne. Je regardais

en passant ces deux portes , avec une dou^ leur résignée et tendre : « Voilà, pensaisje , une image assez vraie de notre destinée £ ces deux chambres se tiennent , on dirait , sous le bras ; elles s’appuient l’une contre l’autre, toutes deux, simples et pareilles à l’extérieur; au dedans, peut-être. Nous souffrons tous deux du même mal,, et sans retour; car elle est bien faiblement aimée, pauvre Marianne ! Pauvres chambres séparées par un froid etimpénétrable obstacle; elles seront toujours, toujours fermées l’une à l’autre. Je voudrais mourir dans cette chambre! Ou serais-je jamais mieux pour mourir, qu’auprès de la sienne !... » Il me prit envie de redescendre , pour lui jurer que j’étais le plus heureux des hommes; mais je n’osai pas, et je fis bien, car deux mois après , tout était bouleversé dans l’une; et j’étais à peu près mort dans l’autre.

Je rentrais un soir, n’ayant commencé a marcher lentement qu’au tournant de la rue des Chapelets; car c’était toujours là que je m’apercevais que j’étais hors d’haleine. Je ne vis pas Marianne, travaillant à la lampe comme tous les soirs. Mes yeux la nommaient peut-être ; car sa mère , vigilante et sage, mais qui eût été au milieu d’un bataillon d’amans, sans en deviner un, me dit bonsoir comme à l’ordinaire; et puis : «( Marianne est couchée ; elle est un peu malade ; elle est folie avec son Delange : car je suis sûre qu’il y a du Delange là-dessous. Si j’étais d’elle , je resterais fille une fois pour toutes. Jésus Maria l que cette enfant-la est faible ! On dirait qu’elle n’est pas de mon sang; pour le mariage , s’entend! Ce n’est pas déjà si beau. Tenez, Léonard, il n’y a que nous de raisonnables : vous ne pensez pas à l’amour , vous? et vous

faites bien : comme s’il n’y avait pas assez de choses a faire dans îe monde ! On ne sait où donner de la tête pour arriver à bon port, avec la grâce de Dieu! »

Elle s’agitait en effet doucement; remettant en ordre chaque chose ; passait devant la chaise déserte de Marianne , à qui elle adressait ses réflexions et ses remontrances; attisait le feu, qui n’allait pas ce soir-là, ni la lampe... ni rien !

Elle profita quelque temps de mon silence soumis , pour me faire entrer avec elle dans tous les détails du ménage , se contentant d’un signe de tête que je plaçais de loin en loin, en forme de réponse; elle m’aurait tué, que je n’aurais pu lui en donner davantage.

Tout en parlant, néanmoins, elle finit par placer devant moi ma lumière, pour me faire ressouvenir d’aller me coucher; je

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montai moins paisible que ne le supposait cette calme veuve. 11 était assez tard; je ne sais quelle agitation , comme dans un arbre qui frémit à l’approche de Forage , m’empêchait de songer à gagner mon lit : j’écoutais souffrir Marianne, et le sommeil était a Rome î

Il y a des soirs où rien ne se ressemble , dans les lieux que nous habitons; mes meubles aussi vieux que la rue , qui remplissaient patiemment chacun leur humble destination, semblaient jouer comme du bois neuf, je le crus du moins à des bruits légers qui troublaient seul le silence profond de ma solitude ; une tête de mort clouée contre la muraille , la même que vous dessiniez une fois, et qui servait de piédestal à un Christ de madame Elie , me fit le singulier effet de bouger.

Marianne a raison, dis -je ; je suis fou! j’ai-

lais droit à la tête pour m’en convaincre, elle bougeait cependant, et je sentis en mou* même ce qui ressemblait furieusement à de la poltronnerie j car ne m’expliquant pas du tout la cause de ce balancement assez effroyable , j’y portai la main , avec ce que je voudrais nommer de l’intrépidité, mais qui n’était qu’une belle et bonne terreur* dont j’aurais eu bonté toute ma vie , si une souris qui s’élança sur mon épaule, ne se fût chargé de me prouver que je n’étais pas tout à fait dans mon tort. Elle regagna son trou, et je retombai dans mon immobilité rêveuse.

J’avais les yeux fixés tantôt sur une petite pendule monotone qui me tenait compagnie , tantôt sur ma lumière vacillante ; et j’y lisais dans un flocon de la mèche fortement enflammée : Nouvelle ! superstition de nos pays. Je crus me tromper en entem

dant frapper a ma chambre : ce fut presque au hasard que je dis : Entrez! car je n’ôtais jamais ma clé dans cette paisible maison. Marianne entra , se posa droite devant moi, contre ma commode. Il n’y avait aucun désordre dans son ajustement ; mais elle était très - pâle , et elle avait beaucoup pleuré : sa voix éteinte me le ht croire ; et puis , quelqu'un qui souffre voit vite au fond des traits d’un camarade d’infortune : je lus donc une grande douleur sur les joues blanches de ma belle voisine.

«Asseyez-vous, lui dis-je; « elle s’assit; elle me regarda du regard le plus fatal ! du regard que ses yeux noirs seuls pouvaient lancer sur mon âme à travers la nuit et ses pleurs; ensuite, elle cacha sa hgure sous ses mains : je n’osais respirer. Je sentais que c’était la une heure solennelle et que je touchais au plus grand de mes malheurs :

c'était tout simple ; elle avait l’air au désespoir.

— Je suis morte, Léonard , me dit-elle.

Si vous n’étiez pas malheureux, je ne serais pas venue k vous; ils ne me comprendraient pas, les autres; mais vous, pauvre Léonard , qui aimez sans espérance , vous pleurerez avec moi.

— Je ne me lis pas prier , je vous jure ; en voyant les ruisseaux de larmes qui noyaient sa chère ligure , je sentis mon cœur s’ouvrir et se fondre.

— Vous ne saviez pas qu’il se marie, n’est-ce pas , Léonard ? vous ne l’auriez pas deviné , vous ! Mais , voici la lettre de ma sœur ; oh! elle est bien de ma sœur. Il va se marier dans huit jours.... Moi, Léonard, je pars cette nuit , a cinq heures : vous me conduirez ; vous fermerez doucement la porte de la rue ; je vous donnerai la clé ;

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vous rentrerez doucement ; demain , quand on montera ama chambre, qu’elle sera vide, que ma mère criera , vous lui direz tout . vous lui direz qu’il l’a fallu; que j’ai bien fait ; que je vais me marier ; que c’est écrit au ciel, comme dans cette promesse de sa main; et.. . si je me trompe , Léonard, vous consolerez ma mère ; car dans huit jours , tout sera dit pour moi.

J’étais a mon tour contre ma commode où j’avais pris sa place ; et la chambre , la pendule , la tête de mort, la lumière et Marianne, tournaient devant mes yeuxavec une incroyable vitesse. J’allais tomber, sans doute, mais je ne tombai pas, car Marianne me retint en se jetant dans mes bras , se roulant sur mon cœur ; criant d’une voix étouffée : « Me trahir ! me trahir î . . . . mais , ce n’est pas permis ; il m’a dit de l’attendre, je l’attends !... vivant ou mort, Léonard ,

je l’aurais attendu ; vous en êtes témoin? Il me croit peut-être morte , lui?.... Mais, c’est égal , c’est écrit au ciel. ... il le sait bien lui-même ; nous l’avons dit mille fois. Eh ! ne le dit-on pas quand on s’embrasse devant Dieu seul ! Miséricorde ! Léonard , dit-elle par réflexion , tristement appuyée sur la chaise : miséricorde! Léonard ; que cela fait de mal d’aimer ! »

Je le savais bien! Elle voyait que je n’avais plus a apprendre ce mal-là. Nous nous regardâmes tous deux dans une communauté de douleur qui ne se devait rien : c’était de compassion l’un pour l’autre 3 aussi, nous eûmes honte de crier nos souffrances 3 car nos yeux y lisaient avec une pénétrante sagacité, et semblaient dire : Oui ! tu souffres beaucoup !

Une question m’échappa pourtant : ce fut la seule 3 elle intéressait son repos.

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— Sait-il que je vous aime tant, Marianne?

— Une s’en doute pas, Léonard, répondit-elle avec ce ton d’innocence qui eût fait étrangler son trahisseur. Puisque je l’aime, lui! c’est comme si votre amour n’existait pas : pourquoi donc lui en aurai-je parlé? Ne vous couchez pas ! poursuivit-elle en me quittant ; je n’ai pas peur que vous dormiez; mais on est si abattu quand on est malheureux , et nous n’avons que quatre heures pour gagner le faubourg oùje monterai dans la voiture. Je fis un signe d’acquiescement ; elle sortit.

Ah ! qu’il aurait bien voulu , peut-être , apprendre que j’étais tombé dans cette

chaîne qu’il avait tendue devant ma vie!

Que d’idées confuses me revinrent ! Oui ! c’était affreux de la trahir.... de m’avoir laissé la... seul... Je serrais fortement ma main contre mes yeux : on eut dit que ma

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main devenait lumineuse , et que j’y lisais tout le passé : je me sentais mourir.

Marianne rentra prendre pour elle mon flambeau de travail : elle, m’apportait sa petite lampe de nuit* nous échangeâmes nos pâles clartés qui tremblaient. Je l’entrevoyais à travers des lueurs si sombres! Qu’elle y était belle , mon Dieu! et je ne devais plus la revoir !... Soyez sûre , Ondine , qu’on ne meurt pas de tristesse. Je l’entendis long-temps marcher , se préparer sans doute des vêtemens; après, je n’entendis plus rien. Je tombai dans une stupeur et un engourdissement complet. Des rêves noirs comme la nuit me battaient leurs ailes sur le visage ; j’avais froid et j’étais lourd comme un homme de plomb.

Je lus celte lettre qu’elle m’avait donnée, de sa sœur mariée a Paris; une écriture informe , d’autant plus illisible , que la

lettre était toute trempée de larmes. Mais c’était vrai : j’en lus assez pour deviner.... ce que je pressentais depuis long-temps : que son fiancé, guéri d’un rêve pur, en réalisait un autre plus brillant. Il allait épouser la fille d’un général.

C’était ainsi que devait finir leur amour d’enfance , à eux , respiré avec les premières fleurs de la vie , éprouvé par l’absence qui l’augmente, dit-on!... Ali! c’était impossible , en effet. La pensée ne me vint pas de la détourner de ce voyage ; elle le disait elle-même, c’était écrit. Aller parler a une femme amoureuse , qui garde depuis douze ans une promesse de mariage sur son cœur, c’eût été d’un fou; je ne l’étais que pour me déchirer moi-même et la conduire a sa destinée , puisqu’elle m’avait choisi pour ce devoir.

Moi , j’avais déjà perdu ma vie uniforme

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et belle. Belle, parce qu’elle était innocente ; bercée au fond d’une ignorance angélique, qui me donnait un incroyable désir d’immortalité, parce que c’était ainsi que je la souhaitais : Marianne, a quelques pas de moi, respirant dans toutes mes heures; moi, les lui donnant à boire sans lui dire : Prenez ! ceci est mon sang ,ceci est ma vie; lui apportant mes roses; lui donnant mon voyage de Rome ; mes tableaux imaginaires, et ma gloire en amour : n’était-ce pas cela que je venais de faire depuis deux ans? Hélas! elle n’avait eu que cela, parce que je n’avais pas d’autres trésors.

— Allons, dit-elle, en me prenant par le bras , et m’entraînant dans l’ombre, après avoir soufflé sur sa lumière , comme sur ma dernière espérance. Ce fut elle en ce moment qui me soutint.

Nous nous trouvâmes dans la rue, sans

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avoir entendu nous-mêmes les verroux que nous venions d’ouvrir. Quand nous fumes au bout de cette rue chère et profonde , qu’elle avait peuplé si long- temps pour moi de la foule des anges et des fées, auxquels elle croyait de toute son âme , le cri lamentable d’un chien perdu jeta dans l’air une terreur qui l’atteignit a l’âme. Elle s’arrêta, mit sa tête sur mon épaule, et pleura.

Puis, se retournant tout a coup comme par un ressort violent, elle s’écria, sans le savoir elle-même : Ma mère ! Ah ! ma mère !

Son voile flottait au vent; ses cheveux tombaient de dessous les dentelles qui me cachaient son doux visage. Le cœur me revint et me battit encore; un rayon traversa ma nuit; je crus qu’elle allait retourner; je fis un pas pour rentrer dans la rue dont nous allions sortir , avec une anxiété qui

3o6 UNE LETTRE POUR MARIANNE « faisait trembler mes genoux. Elle me comprit, n’ajouta pas un mot, et se mit a courir en avant , m’entraînant par la main avec une autorité qui semblait me dire, ce qu’elle se disait sans doute a elle-même : Allons : puisque tu aimes, souffre!... Et je lui obéis.

Je devins son complice , son guide , sans résistance , avec une abnégation impassible du présent , de l’avenir. . . . D’ailleurs , y en avait-il pour moi? Mariée ou morte, n’étaitelle pas perdue ? Ainsi , adieu , Marianne !

adieu ! lui dis-je, près de la voir entrer dans cette lourde voiture qui me semblait un cachot roulant , où je n’entrevis qu’une femme et deux enfans, par bonheur. Elle monta là- dedans, et je crus que je m’enfoncais sous la terre.

La lune , qui est si souvent entre deux amans heureux, vint jeter un éclair pâle et blanc sur ma triste maîtresse ; elle me vit

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de même : sa main fiévreuse , douce et cruelle , se posa sur mon front glacé : — Priez pour moi , Léonard , dit - elle tout près de mon oreille 5 moi, je prierai... Je ne l’entendis plus.

Un gros conducteur m’enleva par le milieu du corps , et me planta contre la muraille, peut-être pour que je ne fusse pas écrasé sous la voiture qui s’ébranlait, et qui disparut bientôt dans les dernières ténèbres d’une nuit d’octobre et de désespoir !

Souffrait- elle moins que moi? Je l’espère encore ! Une âme malade gagnera toujours au mouvement des voyages. Il semble que l’on se fuit soi-même ; ou du moins , le bruit des roues, les arbres qui courent, reposent des idées fixes , en les faisant tourner. A présent c’est tout. Le livre s’est fermé l'a pour moi. Le reste n’est qu’un amas de douleurs sans forme, sans saillie ; un chaos qui

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n’est pas racontable : de la douleur, de la douleur et de la douleur! voila l’histoire faite.

La sienne se prolongea , se développa en incidens qui me renvoyaient des coups sourds et affreux, et qui semblaient m’enfoncer dans mon gouffre , comme un bâtiment qui fait eau de toutes parts, et qui s’abîme sous le vent ou sous une surcharge imprévue.

M. Léonard se prit a rêver.

— Et quand vous êtes revenu , mon oncle? dit la pauvre Ondine sur son escabeau, où elle restait pâle et courageuse , comme durant une tempête...

— Vous voulez tout savoir- pourtant il n’y a plus rien : hélas ! pas plus qu’au fond des joujoux de carton que vous brisiez pour savoir ce qui se passait dans leur tête. Demandez, après un convoi, ce qu’il y a?

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— Moi, mon oncle! je suis là : ce n’est donc pas quelque chose? Je suis quelque chose, enfin.

M. Léonard lui sourit tristement, et souleva, dans un rayon oblique de soleil, une des tresses dorées d’Ondine, qui s’était détachée des autres.

— Il n’y a que Raphaël , dit-il , qui ait su faire briller et vivre ce blond-la sur la toile.

Puis il reprit, comme s’il ne se fût pas interrompu :

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