XVII
LA BÉNÉDICTION
Ondine avait remis à son oncle le bienfait cfYorick pour l’enfant presque orphelin; elle avait subi avec courage cet entretien sur le jeune homme.
— Il est donc venu dans mon absence ?
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— Hier, quelques instans , pour vous dire adieu , mon oncle , et remettre dans vos mains ce papier.
— 11 part donc bien prochainement?
— Il a dit demain,, je crois.
— Il ne vous a rien dit de plus?
— Si : c’est un chagrin , mon oncle , qui le fait partir : il était triste... et résolu. Un grand chagrin d’amour : il aimait, sans être aimé... Vous savez, mon oncle , on fuit ou on meurt.
— C’est singulier! Je ne le croyais pas amoureux; et vous?
— Moi je ne m’y connais pas, mon
oncle ; . . . mais il l’était , et bien malheureux ! bien trahi! bien déçu! Celle qu’il adore — car il l’adore , se marie : et il part demain.
- Oh! ces femmes! dit M. Léonard en regardant, sous tous les aspects, la sainte Cécile vendue , qui allait disparaître aussi
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pour lui. Ondine le suivait des yeux sans le voir. Ses artères palpitaient ; la lièvre formait des cercles rouges devant ses yeux, et rendait à son teint l’éclat le plus brillant et le plus trompeur. Elle avait aussi le pouvoir de sourire , de ne pas crier des élancemens qui traversaient son front, ses tempes, serrées par des doigts de fer.
Quand le soir fut avancé , qu’elle sentit tout son être s’anéantir et se brûler sous l’immense contrainte qu’elle s’était imposée, elle surmonta le profond accablement de ses membres abattus, se leva et s’approcha de son oncle pour lui donner le bonsoir : il travaillait avec action ; il ne l’entendit que quand elle dit en se penchant sur son épaule :
— Votre bénédiction, mon oncle, s’il vous plaît!
— Quelle fantaisie d’enfant! Est ce que
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je ne vous bénis pas à chaque instant de ma vie ?
— Votre bénédiction! mon oncle ; donnez-la-moi! elle me fera bien dormir.
— A ce compte , je vous la donne cent fois, et de bon cœur, Ondine! comme si votre père était devant vous.
Elle n’osa prendre sa main, pour qu’il ne s’aperçût pas que la sienne tremblait par l’action dévorante de la fièvre. Il la regarda en la bénissant au nom de son père. Sa figure était rayonnante ; ses dents , d’une ^blancheur éblouissante , brillaient sous ses lèvres colorées qu’ouvrait une soif ardente.
— Ces jeunes filles ! disait-il en lui-même, toujours le sourire sur la bouche! Allons : c’est une consolation au départ de ma sainte... Ondine avait disparu.
— Monsieur ! dit le lendemain Elisabeth
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en apportant et servant elle-même le déjeuner du peintre ; mademoiselle est malade et ne pourra descendre.
— Vous vous moquez, Elisabeth. Je ne l’ai jamais vue si rose et si belle qu’hier.
— C’était la fièvre, monsieur. Sa respiration est bruyante, et sa tête en feu.
— Se plaignait-elle en se couchant, hier?
— Non... mais... Cela me revient maintenant : quand elle eut serré ses cheveux sous un mouchoir de mousseline , et qu’elle se fut enveloppée elle- même d’un grand schal blanc , qu’elle noua autour de son corps , elle poussa un profond soupir, et dit : Que je suis lasse ! Alors elle s’appuya sur son lit avant d’y entrer ; et ses bagues , passées par un ruban dans sa poitrine , lui faisant du mal, elle m’appela et me dit... tout cela me revient, maintenant... elle me dit:
— Elisabeth, prenez mes bagues, gardez
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mes bagues, je vous prie : elles me font mal. 11 y en a trois, voyez : gardez-les bien.
— Oli ! mademoiselle , ai-je répondu en voulant plaisanter, vous retrouverez votre nombre, soyez tranquille.
— Moi! je n’en ai pas besoin, m’a-t-elle répondu; je ne remettrai plus de bagues... Et elle tourna sa tête, pour dormir, je crois.
Elisabeth et M. Léonard se regardèrent en silence.
— Et cette nuit? reprit- il.
— Elle n’a pas bougé ; la fièvre l’accable et l’attache, on dirait, à son lit. Une seule fois, j’ai cru qu’elle m’appelait, et j’ai couru: elle dormait; elle dort toujours; elle rêvait immobile. J’ai entendu qu’elle disait : — Elisabeth , si vous saviez!... prenez mes bagues. . . comme j’avais peint l’avenir !. . . Oh ! les belles, oh! les mille couleurs!... l’avenir , non pas l’avenir de ceux qui vivent...
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l’avenir de ceux qui aiment — quelques jours... Et quelle heure est-il? — Six heures, lui dis-je, croyant qu’elle m’entendrait. Elle ne s’est pas éveillée depuis.
M. Léonard monta , suivi d’Elisabeth.
Jamais rien de si beau ne s’était offert a lui.
Une des mains de la jeune fille tombait hors du lit ; ses cheveux blonds et lourds avaient forcé leur enveloppe de mousseline, moins blanche alors qu’elle-même , et ils ruisselaient autour de sa tête d’ange.. Mais quel sommeil!
— Elle dort toujours, monsieur.
— Elisabeth!... ah! grand Dieu! s’écria M. Léonard , qui s’était penché sur elle pour écouter son souffle , rien! plus rien! Criez! criez!... Qui me la réveillera?... Oh! c’est impossible que ce soit vrai...
• — Vrai, monsieur! crie à son tour Elisa-
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beth, qui demeure stupide dans une affreuse conviction.
— Sans parler!... sans se plaindre!...
— - Sans souffrir. Regardez : c’est encore comme quand elle dormait.
Lui, qui ne pouvait se soumettre à croire, en épiant le réveil, un frisson, une lueur sur ces traits blancs et immobiles pour toujours, crut entendre éclater sa raison.
— Monsieur Léonard ! monsieur Léonard ! appelait d’ en-bas la voix du concierge. Quelqu’un qui vous demande ; et ce billet de faire part qu’on apporte.
M. Léonard, éperdu, égaré, c. rend, demande du secours»
— Du secours!... Ma nièce, mon enfant, je crois... qu’elle est morte!
El il s’adresse au concierge et au jeune homme en livrée qui lui tend une lettre,
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sans oser hasarder un mot , dans la terreur où il le voit.
— Du secours! lui répète M. Léonard.
— J’y vais, monsieur... j’y vais, répond le jeune garçon épouvanté, qui se met a fuir.
Oh! la mort... comme elle balaie tout devant elle! Le concierge, déjà loin, Elisabeth qui l’avait suivi , ne ramènent bientôt que d’inutiles secours : le mouvement et la vie avaient cessé avant même la coloration. Les dents fortement contractées révèlent le foudroyant anévrose.
Le vieux peintre reçoit en silence l’arrêt qui v: t rompre les derniers liens de son
cœur. Que reste-t-il a subir, a ce cœur usé par l’infortune , pour que toutes les fibres n’en soient pas brisées a ce coup?
Il tint presque tout le jour, sans songer à l’ouvrir, la lettre qui lui avait été remise
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le matin. Tantôt il la porte sur ses yeux brûlans , tantôt il la froisse dans ses mains convulsives. On allait , on venait , on lui parlait, il ne pouvait répondre. Il ne demandait plus, il ne lisait pas : il n’avait plus rien a apprendre !
Le billet de faire part, sur lequel ses yeux tombèrent , orné d’une guirlande de roses et d’oranger, lui tinta tout a coup le mariage d’Abel, comme une raillerie lancée sur un drap mortuaire. Et puis , cette lettre enfin? est-ce encore un coup de marteau sur sa force qui l’abandonne? Il l’ouvre; il commence par la signature : c’est le nom d’Yorick , qui le fait rêver long-temps.
« Je peux devoir a M. Léonard la plus pure , la plus durable consolation dans un chagrin de mon âge , une déception du cœur, dont mon honneur a déjà triomphé.
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« Je demande a M. Léonard un ange , pour fermer cette blessure : je lui demande sa nièce pour la femme vénérée de son respectueux ami ,
« Yorick Angelman. »
M. Léonard froissa de nouveau cette lettre atterrante, et jeta vers le ciel un regard qui aurait dû en laisser redescendre Ondine !
Un médecin inconnu se présenta vers le milieu du jour.
— Trop tard! monsieur, lui répondit Elisabeth en l’y conduisant toutefois pour le prendre encore.
— Trop tard ! répéta a voix basse et en se retirant le médecin , touché de cette jeunesse moissonnée avant l’heure. Quel meurtre ! dit-il. Et il s’éloigna.
— De quelle part , donc , monsieur? cou-
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rut lui demander Elisabeth en se jetant après lui.
— Du jeune homme qui m'amène , étranger, je crois, et qui m'attend dans ma voiture.
— Pauvre M. Yorick! Empêchez qu’il ne
vienne , s’il vous plaît , monsieur pas
encore , pour mon vieux maître , ni pour lui î
Dans le cours lent, fiévreux et morne de cette fatale journée, Elisabeth tressaillit tout d’un coup en voyant entrer M. Léonard. Il tenait ses crayons taillés , une feuille vierge de vélin, et il s’assit devant le lit silencieux.
— Monsieur! dit - elle , monsieur, que voulez-vous faire ? Ah ! vous n’aurez pas la force.
— Chut ! chut ! répondit-il en levant avec autorité sa main pour lui commander le silence. Et il écarta lui-même la mousseline
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étendue sur ce visage si jeune , qui n'était plus alors que divin.
Il dessina trois quarts d’heure cette ombre , avec l’intrépidité de la vraie douleur.
— Que peut me faire cette épreuve , disait-il en lui-même? me tuer? Je serais trop heureux ! Puis il ajouta tout bas a Elisabeth, qui veillait près du cierge :
— Si on osait parler haut tout a coup, il semble qu’elle se réveillerait !