EXPIATION
Le lendemain, il heurta le petit carton vert qui s’ouvrit , et d^où s’éparpillèrent des dessins inachevés ; la tête de mort, plus railleuse que jamais sous ses fleurs, et une lettre commencée.
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— Ah i dit-il tristement , voilà sa petite écriture indéchiffrable , à pieds de mouche , qui fourmille de fautes... Comme je le lui disais, à la pauvre petite! A qui donc écritelle... écrivait-elle là? dit-il en se reprenant avec un affreux serrement de cœur. Et il s’assit, parce que ses jambes se dérobaient sous lui.
Il lut :
« Ma sœur! je vous cherche je vous
vois. Je vous regarde!... vous n’êtes pas là, pourtant. Quoi ! je suis seule , seule en moi, dans un telle destruction ! Mais non ; présentement me voilà calme. Je retrouve une idée, une d’autrefois... l’idée de vous écrire.
« Savez-vous ce que je suis, ma sœur?
perdue. Ah! perdue! je le crois, je l’espère!
« Ce n’est la faute de personne • la mienne non plus. On ne dit pas à la mort :
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viens! on 11e lui dit pas non plus : 11e viens pas! Elle sait l’heure , et elle frappe.
« Je m’en vais à Dieu, ma sœur, prier
pour tous et pour moi. Ne pleurez pas ,
n’ayez pas peur : j’y vais innocente. Jugezen , puisque j’entrevois déjà mon père , qui est là pour me recevoir et me conduire. Je vous regarderai d’en haut; je vous dirai : n’ayez pas peur !
« Seulement, je pense avec crainte et angoisse. . . Ah ! que cela fera de mal à mon oncle ! son atelier désert; et puis tout cela. . . ce sera si triste ! Ceux qui restent ont hien du chagrin! Qui donc mettra ma prière à ses genoux? Vous, n’est-ce pas? Il faudra venir de suite. Oh! parlez-lui; faites du bruit pour l’étourdir. Hélas! je voudrais, pour lui, m’arrêter de mourir, mais ce n’est pas possible. Je me sens étreindre et enlever... Je l’aime bien, pourtant , lui, que je laisse
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tout seul... Oli!.. il a tant aimé! ma sœur, sans être aimé jamais. C’est la souffrir! Eli bien! ceux-là savent pardonner, j’en suis sûre. Dites-lui... «
La lettre n’était pas finie.
La tête du vieux peintre se pencha en arrière , et son âme s’asphyxia dans un sanglot.
C’est ainsi qu’Yorick le trouva, privé de sentiment , à quelque distance du léger cercueil, qui, par sa volonté, reposait dans l’atelier sur deux chaises, et couvert... hasard étrange , qu’on eût dit combiné par un calcul profond , couvert de ce débris de couronne nuptiale apporté , dérobé , foulé aux pieds parYorick, et noué d’un morceau du ruban lugubre , ramassé de même par la rangeuse Elisabeth , passé au bras nu de la Diane, qui s’élevait là comme un souvenir de douleur ; offerte naguère à une jeune
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fille qui mourait pure comme elle, alors froide comme elle , et qui dormait déjà sans haine, sans remords.
Yorick d’abord regarda courageusement M. Léonard en croissant ses mains devant lui, dans une profonde pitié.
— Il est plus malheureux que moi , dit-il. Pauvre vieillard sans force ! Quelle vie , à présent , va- t-il traîner tout seul? Puis , se détournant de cette insupportable vue , il aperçut le blanc fardeau qu’il venait chercher..,.. Il recula. Oh ! la retrouver ainsi !
quel courage d’homme n’eût chancelé?
Ce moment d’une invincible terreur passé , il s'approcha , souleva ces fleurs qu’il reconnut , et les laissa retomber sur le drap blanc comme elles.
— Horrible ! murmura-t-il. Alors il mesura des yeux , avec un étrange sourire , le petit cercueil devant lequel il plia le ge-
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iiou , qu’il entoura de ses deux bras avec l’étreinte d’une indicible tendresse.
— C’est moi ! dit-il en cherchant a faire passer son souffle a travers ce bois si bien fermé, c’est moi ! M’entends-tu , pauvre enfant? Oh! je t’entends, moi trop
tard!.. . Et il pleura.
Elisabeth entra. C’était triste aussi , les yeux rouges de cette grave fille, dans un visage plombé dune veille affreuse. Elle reconnut et regarda Yorick , de ce regard qui l’avait une fois compris et remercié. Elle lui dit d’une voix brève, comme un avertissement bienveillant et confidentiel :
— Allons , monsieur ! les voila qui viennent, les autres : tâchez, vous, de conduire et de soutenir mon maître. Monsieur, vous irez jusque-là, n’est-ce pas?
Yorick la regarda d’un air étrange.
— Vous nous donnerez bien l’exemple du
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courage, j’espère? poursuivit-elle en désignant son maître, et en jetant par trois fois l’eau bénite sur Ondine avec une branche de buis qui s’effeuillait
— Vous en avez eu beaucoup , Elisabeth!
Votre main.
Elle étouffa un gémissement en pressant la main brûlante du jeune homme. M. Léonard les regardait; regardait tout, morne et silencieux. Elisabeth, qui crut entendre monter, sortit un moment pour guider ceux qu’elle attendait. Son maître voulait lui faire une demande ; mais sa voix le trahit ; Yorick, qui s’avança vers lui, fit tressaillir tout son corps; une amère douleur sécha ses lèvres qui ne purent s’ouvrir ; il se leva pour s’éloigner, en jetant sur Yorick un œil noir, presque haineux.
On venait enlever la douce victime : il fallait la suivre. Tous ses frères d’atelier
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montaient à leur tour pour aider M. Léonard dans ce devoir oppressant. Yorick s’avança de nouveau d’un pas ferme vers lui.
— Donnez-moi le bras , monsieur ! j e vous soutiendrai.
M. Léonard se recula Il ne savait
pastnen lui-même par quelle horreur instinctive.
— Oh! vous ne savez pas comme je suis fort, poursuivit hardiment Yorick, et comme j’ai besoin de presser votre malheur contre moi!
Il serrait, en effet , si puissamment le bras énervé du vieux peintre , qu’il se laissa entraîner et glisser comme on voulut; où l’on voulut. Ses jambes affaiblies suivirent jusqu’à l’église Saint-Roch , les jeunes dépouilles que tous ses élèves honoraient de leur morne silence et de leur maintien plein de deuih
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Il ne pleuvait plus a cette heure; mais le vent glacial souleva l’enveloppe flottante du char, et emporta dans la boue l’odieux fragment de la parure d’une fiancée. Yorick empêcha que M. Léonard se baissât pour le ramasser.
— Il est sale et hideux ! dit-il ; nous trouverons là-bas une couronneplus digne d’elje.
M. Léonard avança sans opposer de résistance. Quelque chose d’incompréhensible l’asservissait à Yorick : il allait.
Tous deux passèrent ainsi comme liés ensemble sous la draperie blanche tendue à la porte de l’église , assez ouverte à peine pour laisser passer l’étroit cercueil que suivait , à pied , le cortège , un par un , la tête nue , devancé par deux prêtres qui psalmodiaient; une voix d’enfant mêlait sa plainte claire et pure aux notes basses et mordantes du Dies irœ !
Quelque pauvres, attirés par l’aspect de
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toute cette jeunesse que suit souvent la charité , montèrent en hâte le grand escalier, et voulurent pousser la porte fermée avec précaution. Le Suisse accourut pour les mettre en fuite avec sa longue hallebarde et de gros yeux.
— Priez ! dit Yorick en les consolant d’une aumône tellement généreuse , que le Suisse ne put se défendre de prendre une haute considération pour lui, et de le saluer, en fermant la porte au nez de tous les pauvres qui voulaient voir. Ils restèrent toutefois patiemment rangés sur les marches mouillées.
— Nous le remercierons du moins en passant, dirent -ils en se montrant leurs pièces, qu’ils cachèrent dans leur chemise.
— C’est mieux qu’au mariage d’hier : les noces d’une tille de maréchal de France, pourtant î
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— Ah ! disait un vieux en prenant du tabac , j’aime mieux les enterremens que les mariages, parce que, si on n’est pas des Ante-Christ , ça fait penser a la-haut. L’autre chose ne fait penser qu’a ce monde.
— - Oh ! il en sait long sur le métier, répliquèrent les autres ; on peut s’y fier pour renseignement.
Ondine fut posée a terre au milieu du chœur, où M. Léonard, glissant du bras d’Yorick, tomba sur ses genoux, en abaissant vers les marbres son front froid comme eux.
Bien qu’un seul cierge l’éclairât , il devint facile , au bout de quelques instans , de voir que l’église était entièrement tendue de noir, ce qui frappa d’étonnement le peu de témoins de cette humble cérémonie. Une quantité innombrable de lampes sépulcrales pendaient le long de la nef, et des lustres,