CHAPITRE XVIII
Coup d'œil sur l'hétérogénie ou génération spontanée. — Fables propagées par Hérodote et Diodore de Sicile. — Opinions d'Aristote, de Plutarque, de Lucrèce . — Système insensé d'Épicure sur la génération. — Stahl, Swammerdam, Charles Bonnet, Spallanzani, Buffon, Needham; ce dernier était-il ou non jésuite? Manière de voir de Fontenelle, Tréviranus, Burdach, Adelon , Longet, Dumas. — MM. Jolly, Pouchet et Pasteur devant l'Institut. — Jugement de Flourens sur l'hétérogénie. — Conclusion de l'auteur.
Marseille, octobre 1867.
L'hétérogénie, ou la génération équivoque, spontanée, doit être définie : la production subite et fortuite de corps organisés, végétaux ou animaux, dont l'espèce n'a pas existé jusqu'au moment de leur apparition, et qui, dénués d'ascendants, ne paraissent provenir d'aucun germe préexistant. C'est sans contredit l'erreur la plus grave et la plus opiniâtre de la science humaine égarée par le paradoxe, l'argument favori, le grand cheval de bataille de l'athéisme ; .en faire l'histoire avec quelque détail, c'est en présenter, comme on va le voir, la plus solide réfutation.
Je dirai d'abord que le mot génération spontanée, qui est généralement accepté pour exprimer la création par le hasard de certains êtres vivants, est tout à fait impropre; qu'il n'y a pas génération là où il n'existe ni parents ni germes générateurs; et qu'on aurait dù employer de préférence, pour désigner le phénomène dont il s'agit , le
mot apparition spontanée. Je ferai remarquer aussi, qu'en disant que la génération spontanée fut invoquée dans tous les temps par les athées et les matérialistes., je n'ai pas la pensée de considérer comme tels tous les savants qui s'en occupèrent successivement; il me sufiSra, je crois, pour prouver ma sincérité sous ce rapport, de rappeler ici que Moïse , qui n'était certes pas un athée , croyait à la génération spontanée des grenouilles et des moucherons dans le limon des fleuves.
-Hérodote, cherchant à démontrer d'après les Égyptiens que le limon du Nil est doué d'une fertilité spéciale et merveilleuse, nous apprend qu'il existe dans la Thébaïde une contrée où naissent spontanément, à certaines époques de l'année, des rats si prodigieux par leur grosseur et leur nombre, que le spectateur en reste frappé de surprise, et que plusieurs de ces animaux, formés seulement jusqu'à la poitrine et les pattes de devant, se débattent, tandis que les membres postérieurs, encore informes et rudimentaires, demeurent engagés dans le limon producteur. Il est donc évident, continue-t-il, qu'après la création du monde un sol aussi propice que celui de l'Egypte a dù produire les premiers hommes.
Je n'ai pas sous les yeux le texte même d'Hérodote, mais bien celui de Diodore de Sicile, qui cite l'historien grec, 'et qui fait de son côté la réflexion suivante, d'après laquelle on peut juger de ses croyances en matière d'hétérogénie : « Les grandes pluies, tempérées par la chaleur du climat, rendent l'air très-propre à la génération primitive des animaux, car nous voyons encore aujourd'hui quantité d'êtres animés se former dans le résidu des eaux qui inondent une partie de l'Egypte. »
Selon Aristote, qui vivait avant Diodore de Sicile, tous les animaux ne sont pas produits par d'autres animaux ; la reproduction de tous n'exige pas le concours et l'union des sexes. Je lis, en effet, dans son cinquième livre de l'Histoire des animaux, « que les ascarides se forment dans le limon des puits, et en général dans les amas d'eau où il se dépose des terres; que le limon en se corrompant prend d'abord une couleur blanche, puis noire, enfin qu'il devient couleur de sang ; que dans cet état il se forme , du limon même, comme des brins d'algue rouges fort petits, qui remuent, et que c'est là ce qu'on appelle ascarides » .
Ailleurs, dans le sixième livre, il raconte « que les ophies se forment spontanément dans l'écume que la pluie produit lorsqu'elle tombe du ciel, qu'elles s'agitent dans cette écume comme les petits vers dans le fumier » .
Plutarque affirme dans la Biographie de Cléomène que les abeilles naissent spontanément dans les cadavres des animaux domestiques, et en particulier des bœufs, des chevaux et des ânes. Virgile croyait à cette génération, puisqu'il l'a chantée dans l'épisode d'Aristée et de son taureau.
Lucrèce, philosophe épicurien, contemporain de Virgile, s'est montré, comme son maître, partisan de la génération spontanée, mais avec cette re^riction, fort importante à mes yeux , qu'il admet la préexistence des germes dans le limon. Mais ces germes, était-ce aussi le hasard qui les avait produits ? Voici, du reste, ce que nous dit à ce sujet Epicure lui-même , dans son Système physique , après nous avoir exphqué la formation burlesque du monde par les atomes :
« Il est croyable que la terre contenant les germes tous frais, propres à la génération des animaux, produisit hors de son sein des bulles creuses de forme analogue à des utérus,
et que ces bulles (ceci est vraiment charmant), arrivées à matuTité, crevèrent comme cela était nécessaire, et mirent au jour déjeunes animaux. La terre (cette idée me paraît encore plus admirable) fut alors gonflée par des humeurs semblables au lait, et les nouveau-nés vécurent à l'aide de cet aliment. Les hommes, ajoute-t-il, ne sont pas nés autrement. De petites vésicules, des espèces d'ulérus attachés à la terre par des racines ( notez bien cet incroyable détail) grossirent, frappés des rayons brûlants du soleil, donnèrent issue à de frêles enfants, soutinrent leur vie naissante à l'aide du liquide lacté que la nature avait élaboré. Ces premiers hommes sont la tige de l'espèce humaine, qui depuis se propagea par les voies usitées aujourd'hui. Cette théorie explique comment il peut se faire que les hommes de la période actuelle soient moins grands et moins robustes que ceux de la période primitive. L'espèce humaine alors naissait spontanément du sein même de la terre , et aujourd'hui ce sont des hommes qui donnent naissance à d'autres hommes* .»
Quel malheur, dirai-je à mon tour, que nous ne sortions plus aujourd'hui de terre comme des champignons, et ne ferions-nous pas un pèlerinage à pied jusqu'en Egypte, après avoir passé à la nage le détroit des Dardanelles et le canal de Suez, pour assister à ce spectacle? Toutefois, avais-je tort de dire en commençant ce chapitre , et à l'exemple de tant d'autres écrivains , que l'idée de la génération spontanée et de la puissance créatrice du hasard n'a pu prendre naissance que dans une imagination ignorante ou malade? que dire de ces utérus tenant au sol
• De Pongerville ; Résumé du système physique d'Épicure.
par des racines , et qui , en crevant , laissèrent sortir les premiers humains , qu'un lait formé tout à coup , et préparé d'avance par le hasard, attendait à leur arrivée? Comment qualifier de pareilles excentricités qui rappellent les merveilles des contes de Perrault, lorsqu'on réfléchit surtout à leur but évident, qui est de supprimer Dieu dans la nature, ce Dieu qui se révèle au savant dans l'étude du simple caillou et du fétu de paille ! et puis, je le répète, comment conciUer la génération spontanée avec la préexistence des germes? D'où venaient donc ceux que la terre renferma dans les temps primitifs ? Furent-ils formés aussi par l'intelligence des atomes agités dans tous les sens, et ayant en eux-mêmes l'intuition de la nature de l'œuf et de la graine? Je n'hésite pas à le proclamer ici : concevoir, professer, ou propager un tel système , c'est déshonorer la raison humaine, mériter une place à Charenton ou à Bedlam, et, par suite, s'acquérir des droits incontestables, mais étranges, à la miséricorde de Dieu, aux yeux duquel la fohe ne saurait être un crime...
Quand j'ai dit un peu plus haut qu'on ne pouvait admettre l'hétérogénie et les autres principes d'Épicure sans tomber dans l'athéisme j'ai avancé, je crois, une grande vérité, dont les annales de la science fournissent la preuve pour ainsi dire à chaque pas : c'est ainsi que le poète philosophe Lucrèce, que j'ai nommé tout à l'heure, s'est laissé aller à dire à Memmius , à qui son ouvrage est adressé : (( 0 mon ami, jamais la divinité même n'a rien tiré du néant ; sans doute la crainte agit tellement sur le cœur de
' La plupart des hétérogénistes modernes ne sont que des savants curieux, mais nullement des athées.
l'homme, qu'à l'aspect des phénomènes du ciel et de la terre dont il ne pouvait pénétrer les causes, il a supposé que la divinité régissait la nature ; quand nous serons convaincus que rien ne s'est fait de rien, nous connaîtrons la route que nous devons suivre, la source dont tous les corps sont sortis (la matière) , et comment tous les êtres qui peuplent le monde ont reçu l'existence sans le secours des dieux. »
Voilà qui est clair et précis, et je dirai à propos de ce passage, et pour éviter une foule d'autres citations de même farine : Ah uno disce omnes, c'est-à-dire que tous les épicuriens se ressemblent , et qu'il n'existe aucune nuance entre eux. J'ajouterai pourtant, pour l'honneur de l'antiquité, que Socrate condamna la génération spontanée, avec sa logique spéciale, dans son mémorable entretien avec Aristodème.
Dans les temps modernes, le système de la génération spontanée, cent fois remis en honneur, et cent fois repoussé comme absurde, a trouvé de nombreux partisans ou adeptes depuis la découverte du microscope, qui a amené celle d'un monde nouveau , . d'un nouvel univers vivant, dont l'imagination la plus audacieuse n'aurait pu concevoir auparavant l'existence.
Ce fut , dit-on , en faisant des expériences sur la fermentation, dans le but de prouver la réalité de l'hétérogénie, que le fameux Arnaud de Villeneuve découvrit, au xiii® siècle l'esprit de vin, qui est devenu depuis, pour le Languedoc , sa patrie , une source importante de ri- 'chesses. J'ai déjà dit ailleurs qu'il avait tenté d'exécuter la j génération humaine artificiellement, à peu près sans doute (Comme le savant M. Coste exécute de nos jours celle des
poissons ; mais de nouvelles recherches sur cette grande personnalité médicale me permettent d'admettre que ce fut là une des nombreuses et injustes accusations que firent peser sur lui des ennemis acharnés à sa perte ou jaloux de son incontestable mérite.
L'hétérogénie doit s'honorer à bon droit d'avoir compté parmi ses partisans un des plus grands génies de la médecine, le célèbre Stahl , qu'il est impossible de laver de cette faiblesse incroyable ; car, ainsi que je l'ai déjà dit. il était plein de l'idée de Dieu, de son omnipotence, et protestait sans cesse dans ses leçons contre le système d'Épicure.
« Qui pourrait, en vérité, dit-il dans son Traité du mécanisme et de l'organisme, prêter l'oreille à Épicure, s'il est l'auteur de son système, ou aux sophistes qui l'ont exagéré, alors qu'ils posent en principe , comme une vérité universellement reconnue, et qu'il faut absolument croire : que toute la masse immense de ce vaste univers, et que ce grandsystème d'êtres innombrables, delà multitude et de la grandeur desquels ils n'ont eux-mêmes aucune idée exacte, ont un jour si bien reçu du hasard leur disposition présente, que chacun d'eux en particulier a adopté la situation qu'il possède encore aujourd'hui , ou après l'avoir une fois subie, il est tombé dans un autre état pour y persévérer par le simple iaii à' une nécessité inviolable.))
Ailleurs, et dans le même Traité, il dit : « Les anciens comptent le hasard au nombre des causes physiques, et ils prétendent que les différents changements, les générations et les corruptions physiques sont dus à cette cause inconnue. Je suis certes bien loin moi-même de compter le hasard au nombre des causes qui ont quelque efficacité,
et personne, je crois, ne pourra dire qu'il soit la cause active et génératrice de quoi que ce soit. »
Après une déclaration de foi si formelle, on ne peut qu'être étonné d'entendre professer à l'illustre Allemand, « qu'ici-bas une innombrable quantité d'individus appartenant aux dernières espèces vivantes naissent et périssent sans avoir eu aucune destination évidente, sans but final , et par l'effet de causes fortuites » . Il faut admettre que cette étrange contradiction a été le fait d'un véritable lapsus cerebri, que Stahl l'a émise sans réfléchir à sa portée et à sa gravité ; car tout a évidemment un but, une fin dans la nature. Si cette doctrine est admise pourl'homme, elle doit l'être aussi pour les animaux les plus infimes, et il serait illogique, pour ne rien dire de plus, de soutenir que la naissance, la multiplication et la destruction des espèces microscopiques soient livrées au hasard' .
Un peu avant Stahl, c'est-à-dire en 1668, le fameux anatomiste hollandais Jean Swammerdam avait publié son Histoire générale des insectes (in 4o, Utrecht), dans la-
' Un poète persan, pour démontrer que rien dans le monde n'est livré au hasard, raconte la fable suivante :
« Une goutte d'eau tombée d'un nuage dans la mer et perdue dans cet abime s'a^ isa de raisonner, et s'écria : « Hélas I quejesuis peu de chose dans ce vaste océan et que mon existence me paraît inutile à l'univers IJe mo vois presque réduite h rien et je suis fort au-dessous des moindres ouvrages de la divinité ... Cependant il arriva qu'une huître, qui était sur le chemin de la goutte d'eau, et dont l'écaillé était entr'ouverte , la reput au milieu de tout ce beau raisonnement. Là, elle se durcit peu à peu jusqu'à ce qu'elle forma une perle qui tomba dans les mains d'un plongeur, et qui après une longue suite d'aventures plus étranges les unes que les autres est devenue la fameuse perle qui orne aujourd'hui le diadème du grand Sophi de Perse. ..
quelle il s'était surtout attaché à réfuter les erreurs des naturalistes et celles des anciens sur la génération spontanée de ces animaux. Dans cet ouvrage, qui est essentiellement anatomique, l'auteur avait laissé loin de lui tous ceux qui avaient traité la même matière ; même les viscères des insectes s'y trouvaient décrits avec une précision surprenante, et représentés par des gravures dont se sont servis plus tard, avec grand profit, l'abbé Plucheet Réaumur, dans leurs propres ouvrages. Mais la contention d'espritet l'abus qu'il avait fait du microscope pour exécuter son travail, coûtèrent cher à l'illustre naturaliste : il devint hypochondriaqueet halluciné, d'une maigreur effrayante, tout à fait semblable à celle que Paul Lacroix a attribuée à Macabre dans son remarquable roman; il n'avait plus figure humaine àsamort,quieutneu au milieu d'un accès de frénésie. Quelques jours auparavant, il avait brûlé tous ses livres et manuscrits. Tel fut trop souvent le funeste résultat de l'abus de la science : un exercice convenable et incessant des facultés de l'âme est favorable à la santé et à la longévité; mais lorsqu'on dépasse une certaine limite, les maladies cérébrales les plus graves, les plus fatales dans leur terminaison, et le désordre de toutes les fonctions organiques, deviennent la punition des imprudents. Constatons aussi, en passant, que l'abus des instruments d'optiquo est encore plus dangereux peut-être que celui de la pensée elle-même, parce qu'il porte spécialement sur l'organe de manifestation, sur le cerveau.
Parmi les plus célèbres ennemis de l'hétérogénie, il ne faut pas oublier de mentionner le naturaliste et philosophe génevois, Charles Bonnet , dont Spallanzani appréciait tantles écrits et se faisait gloire d'être le disciple. Voici en
DE LA (ÎÉNÉ RATION SPONTANÉE, ^tjQ
effet ce que je lis dans son ouvrage intitulé: Contemplation de la nature, ouvrage qui a fait époque dans l'histoire de la philosophie, et qui a certainement bien plus contribué que ceux de Buffon à répandre le goût de l'histoire naturelle dans le xviii' siècle :
aJe n'ai point adopté les générations équivoques, dit-il dans sa préface, parce que je n'en connais point, secondement parce que de telles générations m'ont paru contraires atout ce que je connais déplus certain sur la génération des animaux. Si l'on m'objectait encore le développement des vers du foie des moutons, celui de certains vers dans les muscles, je demanderais si la seule présence de ces vers dans ces organes autorise un vrai philosophe à les regarder comme les produits d'une génération spontanée. Que peut-on déduire légitimement de leur apparition ? Bien autre chose, sinon que nous ignorons z^ommentils se trouvent là; l'ignorance absolue sur la manière d'u/ne chose rendra-t-elle jamais une opinion probable ?
Je ne rappellerai pas ici les découvertes importantes et nombreuses de Bonnet et ses titres à l'admiration et à la reconnaissance des savants; qu'il me suffise de renvoyer mes lecteurs à ses œuvres aujourd'hui trop peu consultées, qui forment la matière de huit volumes in- 4o (Neufchâtel, 1783).
J'ai déjà ditque le célèbre italien Spallanzani futle disciple de Charles Bonnet. En effet, dès son arrivée à l'université de Pavie, Spallanzani prit la Contemplation de la nature pour le texte de ses leçons; il en remplissait les lacunes, en développait les idées philosophiques, et en confirmaitles théories par ses expériences; enfin il la traduisit en italien, y ajouta •une préface ët l'enrichit de notes. Ce fut sans doute sous
l'influence de son maître qu'il publia en 1765 son mémoire intitulé : Saggio di osservazionni microscopiche concernente ilsystema di Needham e Buffon, où il établit l' in suffisance des travaux de ces deux naturalistes, dont je vais parler un peu plus bas, sur la génération équivoque, et établit l'animalité des insectes microscopiques par des expériences aussi solides qu'ingénieuses. Cette publication acheva de resserrer les sympathies du disciple et du maître , qui y vit l'accomplissement de l'augure qu'il avait tiré de Spallanzani, etcc de ce moment, dit Jean Sénobier, bibliothécaire à Genève et ami particulier de ces deux hommes éminents, rien ne put jamais altérer leur étroite intimité qui a fait le bonheur de leur vie » .
J'ai fait remarquer dans la partie historique de ce travail, on ne l'a pas oublié sans doute, que Voltaire s'était moqué, dans son Dictionnaire philosophique, d'un certain Père Needham, qui faisait, dit-il, naître à volonté des anguilles dans du jus de mouton. Or, en parcourant l'autre jour un volume de V Histoire naturelle de Bufl"on, j'ai acquis la preuve que ce prétendu jésuite n'exista jamais que dans l'imagination de Voltaire ; l'expérimentateur dont il s'agit, et qui se servait réellement de jus de mouton ou de veau rôtis pour démontrer son système , était un gentilhomme nommé Tuberville Needham, membre de la Société royale de Londres, correspondant de l'Académie des sciences de Paris, qui avait pubhé en 1745, dans son pays, l'ouvrage suivant, dont la traduction en français fut faite en 1769 : Nouvelles recherches sur les découvertes microscopiques, sur la génération des corps organisés, par la pourriture, swr la nature et la religion, avecwne nouvelle théorie de la terre. Voici la preuve de cette rectification historique :
«J'avais fait connaissance, dit BufFon { Expériences sur la génération) , avec M. Needham, fort connu de tous les naturalistes par les excellentes observations microscopiques qu'il a fait imprimer en 1745. Cet habile homme, si recommandable par son mérite, m'avait été adressé par i¥. Folkes , président de la Société royale de Londres. M étant lié d'amitié avec lui, je crus que je ne pouvais mieux faire que de lui communiquer mes idées, et comme il avait un microscope meilleur qu'aucun des miens, je le priai de me le prêter pour faire mes expériences. i)
Pourquoi Voltaire a-t-il transformé en jésuite un simple gentleman anglais, livré à l'étude de l'histoire naturelle ? C'est ce que je ne crois pas nécessaire de rechercher. Qu'il me suffise de dire que M. Tuberville Needham, en répétant ses expériences devant notre grand naturaliste, parvint à le convaincre de cette grande erreur, que la corruption, la décomposition des animaux et des végétaux peut produire, sans préexistence de germes, une infinité de corps organisés , vivants et végétants, et que la génération n'est pas univoque (Histoire natureUe) . Du reste, les expériences de Needham, celles de son ami, n'étaient au fond que la répétition de celles déjà tombées dans l'oubli de l'allemand Leuwenhoeck etdel'itaUen Malpighi; les progrès de la micro^copie les ont impitoyablement réfutées à notre époque, comme on le verra plus loin.
Fontenelle, contemporain de BufFon, dans son Discow^s sur l'existence de Dieu, recommande le raisonnement suivant aux personnes qui veulent avoir le cœur net de l'athéisme, et ce raisonnement n'est en lui-même, comme on va le voir, que la condamnation formelle de la génération spontanée.
« Les animaux, dit-il, ne se perpétuent que par la voie de la génération, mais il faut nécessairement que les deux premiers de chaque espèce aient été produits, ou par la rencontre fortuite des parties de la matière, ou par la volonté d'un être intelligent qui dispose la matière selon ses desseins.
« Si la rencontre fortuite des parties de la matière a produit les premiers animaux, je demande pourquoi elle n'en produit plus ? et ce n'est que sur ce point que roule tout mon raisonnement. On ne trouvera pas d'abord grande difficulté à répondre que lorsque la terre se forma, comme elle était remplie d'atomes vifs et agissants, imprégnée de la même matière subtile dont les astres venaient d'être formés, en un mot jeune et vigoureuse , elle put être assez féconde pour pousser hors d'elle-même toutes les différentes espèces d'animaux, et qu'après cette première production , qui dépendait de tant de rencontres heureuses et singulières, sa fécondité a bien pu se perdre et s'épuiser. Mais je soutiens et je prétends, au contraire, que lorsque la terre (selon ce qu'on suppose) a produit les animaux, elle a dû être dans le même état où elle est présentement, c'est-à-dire couverte de toutes les espèces d'herbes nécessaires pour la subsistance de ces animaux, arrosée de rivières et de fontaines propres à étancher leur soif, environnée d'une atmosphère respirable pour eux....»
« Tous les animaux, côntinue-t-il , qui paraissent venir ou de pourriture, ou de poussière humide et échauffée, ne viennent que de semences que l'on n'avait pas aperçues. La rencontre fortuite des atomes -n'a donc pu les produire, et, dans l'origine , il a fallu que ces ouvrages fussent partis de la main d'un être intelligent, c'est-à-dire
de Dieu môme; les deux et les astres sont des objets plus éclatants pour les yeux; mais ils n'ont peut-être pas pour la raison des 7narques plus siires de l'action de leur auteur. »
L'hétérogénie a trouvé , après BufFon , de chauds partisans dans Priestley, Ingenhouf, Monty, Wrisbourg, Huiler et Treviranus; ces savants se sont efiPorcés de démontrer qu'une suite de formes végétales et animales situées dans les rangs les plus simples et les moins élevés de 1-organisation, peuvent dans certaines circonstances se former sans le concours d'autres êtres vivants, aux dépens de la substance matérielle des corps morts.
Treviranus admettait, en particulier, qu'il existe dans la nature une matière propre aux corps organiques, apte à la vie et jouissant de la propriété de revêtir certaines formes, en même temps qu'elle acquiert un mode particulier d'action. La manière dont cette propriété se manifeste dans le développement réel de la forme , est subordonnée au conflit et à la réciprocité d'action qui existent entre la matière organique et les influences extérieures ou physiques, circonstances en raison desquelles elle prend une forme animale ou végétale.
Mais, je le répète , comment faire une part au hasard dans les phénomènes de la nature, quels qu'ils soient, quand on voit que tout a été réglé et prévu ici-bas avec une sagesse admirable , que la mortalité comme les naissances, par exemple , y sont soumises à des lois positives que l'observation établit. Cependant , quoi de plus fortuit en apparence que les naissances et les décès !
En 1837, Burdach, da.nssonTraité de philosophie, imprimé à Paris, se montra très-convaincu de la réalité de la géné-
ration épuivoque , et son engouement pour ce mode de reproduction fut même porté à ce point qu'il ne considéra pas comme impossible qu'il pût en résulter des êtres supérieurs. « Si la force plastique de notre planète, dit-il, a été autrefois plus;puissante qu'elle ne l'est aujourd'hui , on peut penser que la génération primordiale a été mise en jeu jadis par des dépôts organiques produits au sein des eaux . mais qu'à présent elle a lieu, sinon exclusivement aib moins principalement lorsqu'on fait infuser dans l'eau une substance quia joui de la vie. »
Voici ce que dit de la génération spontanée, dans son édition de 1858, le Dictionnaire de Nysten, dont l'esprit matérialiste est suffisamment connu , et dont par suite le témoignage a bien plus de poids :
« Les conditions complexes nécessaires à la naissance dès- éléments anatomiques dans les êtres les plus compliqués, comme chez ceux d'organisation la plus simple, font présumer qu'il est impossible de réunir ces conditions pour qu'il se forme hors de l'économie, par génération spontanée, des éléments anatomiques quelconques; c'est ce que montrent expérimentalement les essais infructueux faits dans cette vue; à plus forte raison ne pourra-t-on voir naître spontanément des organismes vivants, fût-ce même les plus simj)les infusoires, qui ne sont pourtant pas plus compliqués qu'une cellule d'épitliélium elmême moins, comme les monas, les trichomas, etc. Ce n'est du reste que faute de pouvoir se rendre compte de l'arrivée des germes dans un liquide, comme par exemple dans la cavité d'un œuf de poule pour des végétaux microscopiques, ou dansla substance cérébrale pour les cysticerques , etc., qu'on a admis dans ces cas et dans d'autres encore , surtout pour des êtres plus
simples, qu'il s'étaient formés par génération spontanée.»
L'éminent physiologiste de l'École. de Paris, M. le professeur Longet, après avoir sérieusement examiné dans son ouvrage la question de l'hétérogénie, la résume ainsi qu'il suit :
« En somme, qu'on étudie le développement des infusoires ou la production. des entozoaires, si l'on suit le progrès historique , si l'on s'entoure des lumières de l'expérience et de l'observation, si l'on fait la part de l'exactitude dans toutes les données anatomiques et physiologiques qui s'y rattachent, on voit que partout où la question a été approfondie ,' l'hypothèse de la génération spontanée s'évanouit. Récemment encore Pouchet , malgré tout le zèle qu'il a mis à la rajeunir, n'a pu produire en sa faveur une seule expérience irréprochable et capable d'apporter la conviction dans les esprits. Si l'on consulte le quatrième chapitre de son ouvrage sur r//É!te'ro^e''me (Paris, 1859) , le seul où la question soit traitée expérimentalement, on cherche en vain un fait démontrant, par l'absence des germes venus du dehors ou par l'absence simultanée de germes dans le corps solide, dans l'eau, et dans l'air, la réalité de la génération spontanée.
« Il faut donc rejeter cette hypothèse, dans l'état actuel de la science, et ne pas y recourir par cela seul qu'on ne peut expliquer encore tous les cas de reproduction des êtres vivants. Cette décision n'est pas d'ailleurs aussi indifférente que l'exprime Burdach , tout en défendant avec énergie l'opinion que nous venons d'attaquer. Si, à un point de vue purement philosophique et très-élevé, il importe peu que des animaux puissent se former spontanément ou qu'ils proviennent de parents antérieurement créés, il est
nécessaire, pour le physiologiste, de poursuivre avant tout la vérité et delà découvrir partout où il peut l'éclairer des lumières de l'expérience. Or, si la génération spontanée se conçoit, rien de positif ne la justifie; l'expérience et l'observation, chaque jour plus savantes, lui ont arraché un à un tous les faits qui constituaient ses plus forts arguments; ceux que le défaut de nos connaissances lui permet de revendiquer encore sont pour le moins insignifiants; ces motifs, nous le répétons, suffisent pour nous la faire nier jusqu'à présent chez les animaux et en général chez tous les êtres organisés. »
AvantM. Longet, l'un desesprédécesseurs, Adelon, avait dit, aune époque où les faits manquaient encore pour juger en dernier ressort l'hétérogénie :
« Les procédés par lesquels la génération s'accomplit dans la généralité des êtres vivants sont très-divers ; peut-être en est-il quelques-uns qui se forment de toutes pièces, par la réunion de leurs éléments constituants , à la manière d'un minéral, mais consécutivement à une force autre que l'attraction moléculaire , puisqu'elle a pom résultat de former un corps vivant. Voyant les débris mortels des corps vivants enfanter des insectes, des vers, les anciens croyaient à une génération par putréfaction, corruptio unius generatio alterius ; ils avaient poussé cette idée au point de croire que les grenouilles naissaient du limon des eaux, et les rats de la terre des champs; mais les progrès de l'histoire naturelle ont fait justice de ces grossières erreurs. Bonnet, Swammerdam ont prouvé que les animaux nouveaux qui apparaissent dans les chairs pourries proviennent d'oeufs d'insectes et de vers, qui préalablement y avaient été déposés et qui y ont éclos ; et en effet, si ces chairs sont placées dans des vases hermétiquement fermés.
on ne voit plus se former en elles crcinimaux nouveaux. Spallanzani a montré, de son côté, que les animalcules microscopiques se multiplient par une scission de leur corps, et que c'est à ces scissions que sont dus ces milliers d'animaux nouveaux qui apparaissent dans les liqueurs. Sur l'autorité de ces grands noms, beaucoup de naturalistes de notre époque nient toute génération spontanée, et croient que les faits qu'on peut citer à l'appui, sont illusoires et tiennent à la faiblesse de nos sens, qui ne nous permettent pas de voir des œufs ou des germes aussi ténus que le sont ceux de ces petits animaux. »
Dumas nous a bien fait assister en quelque sorte au développement, à la formation des infusoires, dans ses savantes expériences , où il prouve que si l'on place un fragment de chair musculaire dans de l'eau et que l'on abandonne le mélange à lui-même, on observe bientôt, à l'aide du microscope, une foule de petits globules doués d'un mouvement spontané analogue à celui de la lentille d'une pendule, et dont le volume est semblable à celui des globules qui constituent la fibre musculaire; ils sont d'ailleurs aussi petits que la plus petite molécule organique que nos sens aient pu atteindre armés des meilleurs instruments, et déjà leur seul mouvement indique une organisation assez compliquée. Au bout d'un certain temps, on voit deux de ces petits êtres vivants s'accoler l'un à l'autre, de manière à former un être nouveau plus gros et plus agile ; bientôt ce composé binaire attire un troisième globule qui vient se souder intimement à lui ; enfin, un quatrième, un cinquième, et bientôt trente ou quarante, qui constituent un animal unique, doué de mouvements puissants.
Si l'illustre chimiste a pu induire de ses expériences, qui remontent déjà à une trentaine d'années environ, que ce mode de génération par concours de globules pouvait exister dans la nature, être particulier aux hydatides et aux vers intestinaux, etc., les progrès ultérieurs de la science ont dû lui faire abandonner cette opinion, et nous devons admettre comme probable qu'il ne prête plus l'appui de sa grande autorité à la théorie de l'hétérogénie. Quant à moi, je ne crains pas de le déclarer, malgré mon infimité dans une question que je n'ai pu étudier qu'au point de vue philosophique, mes occupations de médecine pratique ne m'ayant jamais permis de la suivre expérimentalement; je déclare, dis-je, qu'il m'est très-difficile d'admettre, non pas la vie des globules, puisque j'ai toujours cru à celle du sang, alors même qu'on la contestait avec le plus d'unanimité, mais la qualité d'animaux organisés, qu'on accorde si facilement aux infusoires. Je me fais d'ailleurs à moimême ce raisonnement, que je crois très-serré: De deux choses l'une : les infusoires sont ou ne sont pas des êtres vivants. Dans le premier cas, généralement admis, s'ils ont, comme on l'affirme, des organes pour la nutrition, la respiration et la locomotion, ils doivent en avoir nécessairement pour la reproduction, et dans ce cas, toute idée d'hétérogénie s'évanouit. Si, au contraire, les infusoires ne sont pas des êtres vivants et organisés, ils ne peuvent servir de base, de point d'appui à aucun système biologique, à aucune théorie sur la génération. Une autre force que le principe vital doit présider à l'agitation des molécules qui les constituent ; cette force est peut-être l'électricité.
Naguère, personne ne l'ignore, la génération équivoque
a fait une nouvelle levée de boucliers à l'Académie des sciences. Je ne saurais, on le comprendra facilement, rappeler dans ce livre les péripéties d'une lutte mémorable , les arguments qu'ont fait valoir de solides athlètes comme MM. Pouchet, Pasteur et Jolly ; mais iliûe suffira de dire que la docte assemblée a accueilli l'hétérogénie, selon son habitude traditionnelle, avec beaucoup d'indifférence, pour ne rien dire de plus, et que son regrettable secrétaire perpétuel, feu M. Flourens, a porté sur elle la sentence suivante :
« Tant que mon opinion n'était pas formée, je n'avais rien à dire; aujowd'hui elle est formée, et je la dis. Les expériences de M. Pasteur (ce dernier était l'adversaire de l'hétérogénie) sont décisives ; pour avoir des animalcules, que faut-il, si la génération spontanée est réelle? De l'air et des liqueurs putrescibles. Or, M. Pasteur met ensemble de l'air, des liqueurs putrescibles, et il ne se fait rien; la génération spontanée n'est donc pas, et ce oi'.est pas comprendre la question que de douter encore . »
On le voit, pour avoir promptement raison de l'hétérogénie, pour la faire apprécier à sa juste valeur, j'avais tout simplement à faire son histoire; c'est Dieu, le subhme Artisan, qui a construit tous les agrégats, formé les premiers œufs et les premières graines, en un mot les semences de tout ce qui a vie. Partout où apparaît un être organisé, quelle que soit sa nature, on peut affirmer qu'il vient de sa semence propre, et qu'il n'y a rien eu de spontané dans sa génération; plus la science humaine progressera, plus cette vérité deviendra saillante , et le perfectionnement du microscope, loin de la remettre en question, achèvera au contraire de l'établir. Si l'hétérogénie pouvait
exister, elle bouleverserait à elle seule toute notre doctrine philosophique et porterait une atteinte profonde au caractère d'unité qu'on observe dans les œuvres de Dieu, unité qui n'est peut-être nulle part plus marquée que dans le règne organique, et cela depuis l'homme jusqu'aux taenias et aux trichines, et depuis les végétaux les plus gigantesques jusqu'aux mousses et aux champignons.
Exagérations du spiritisme à notre époque. — Opinion de l'auteur sur le magnétisme. — Histoire de la moderne sorcellerie ou spiritisme. — Antoinette Bourignon. — Swedenborg et leurs prétendues missions. — Révélations d'un pensionnaire de Charenton. — La monomanie et le génie peuvent-ils être comparés ensemble?— Dom Calmet.Tournefort, etles vampires.— Walter Scott et son histoire de la démonologie. — Il était naturellement porté à admettre le merveilleux. — Le prophète Michel et sa faculté de rétrospection qui le fait assister au naufrage de la Lilloise au pôle Nord. — Spécimen de ses révélations. — La Revue spiritualiste de Paris. — M. AUan Kardec. — Coup d'oeil sur le livre de M. de Mirville; appréciation de ses opinions spiritualistes; anecdote.
Marseille, octobre 1867.
Imbu, comme je le suis, de la doctrine consolante delà Providence, j'ai soutenu bien souvent que notre xix^ siècle n'était qu'une époque d'expérimentation, de transformation, une phase transitoire de la civilisation européenne. Les bonnes raisons ne me manquent pas pour justifier cette manière de voir, et parmi elles il en est une qui a beaucoup de poids à mes yeux : je veux parler de l'exagération absurde de l'idée spiritualiste qui s'est produite dans ces derniers temps, en face même du matérialisme crasse qui nous déshonore, et que la postérité jugera si sévèrement. ' Certaine philosophie chrétienne très-estimable, qui recon^ malt très-explicitement le dogme de la double nature de 1 l'homme, mais qui a peut-être trop de tendance à consi^ idérer notre âme d'une façon abstraite, enseigne toutnatu-