HISTOIRE DU SPIRITISME
relative à l'apparition merveilleuse dont elle avait été témoin: il fut décidé qu'elle serait tenue secrète; mais, suivant l'usage, il en transpira quelque chose qui donna lieu à de vagues rumeurs, puis on n'y pensa plus. Plusieurs années après, une vieille femme qui avait été la garde-malade du défunt, avoua à son lit de mort que, s' étant endormie un instant, il avait quitté son lit et son appartement; qu'ayant constaté elle-même son absence à son réveil, elle était sortie aussitôt de la maison pour le chercher, l'avait rencontré comme il y revenait, et l'avait replacé dans son Ht, mais qu'il ne s'y était couché que pour y mourir; que la députation de la société étant alors survenue, elle lui avait dit qu'il était mort dans la soirée, au milieu du déhre, et en lui taisant les circonstances qui compromettaient sa responsabilité de garde-malade. Cet aveu expliqua toute l'affaire de l'apparition : le malade en déhre, muni d'un passe-partout dont il se servait d'habitude lorsqu'il aUait présider, avait pris le chemin de la société, par suite de quelque souvenir vague des fonctions qu'il y remphssait. Dés que la garde-malade eut fait sa confession et que sa sincérité eut étébien établie, l'histoire fut rendue pubUque à Plymouth.
L'existence des esprits dans notre milieu est réelle, mais leur manifestationsensible est impossible, à moins qu'ils ne s'incorporent préalablement. — D'après le?, récits mêmes de la Bible, cette condition paraît indispensable. — Si Dieu a fait l'homme à son image , celui-ci le lui rend bien. — Un mot sur les anges de Loth , de Jacob , de Tobie, etc. - Les esprits ne doivent pas être considérés comme des impondérables et confondus avec eux. — Erreur de Barthez sur la nature spirituelle. — Théorie de M. de Mirville sur la folie et les hallucinations. - Elle n'est pas admissible. - Jugement d'un médecin contemporain sur les convulsionnaires de Saint-Médard.— Conclusion de l'autear sur le spiritisme.
Marseille, octobre 1867,
S'il est incontestable que le règne du matérialisme et de l'épicurisme a toujours annoncé aux sociétés le commencement de leur fin, et si nous devons le considérer comme le principal élément du mal, parce qu'il tue la morale en érigeant en dogmes le fatalisme et l'irresponsabilité . reconnaissons d'un autre côté que le spiritualisme mal interprété , cessant d'être la source des hautes conceptions, des nobles sentiments, devient un véritable fléau en engendrant l'intolérance, le fanatisme, le mysticisme, la thaumaturgie et les plus dégradantes superstitions.
Loin de moi la pensée de nier l'existence du monde spirituel tel que l'admet la religion, tel que nous le dépcintla théologie! Si je pouvais sous ce rapport me mon-
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trer sceptique, non-seulement je me mettrais en opposition avec le consentement universel, mais encore avec les principes philosophiques qui servent de base à ce livre.
En effet, quiconque professe comme je l'ai fait, et avec une conviction qui ne peut être suspectée, qu'il existe en nous un être libre, simple, un, inaltérable, indivisible, immortel, ne serait pas conséquent avec lui-même s'il se refusait à croire que cet être, qui au moment de la mort échappe à la dissolution fatale de notre agrégat matériel, doit commencer une nouvelle destinée, et que s'il ne se réincarne pas ici-bas, comme l'ont professé après Pythagore tant de spéculateurs anciens et modernes, il doit aller vivre de sa vie propre, c'est-à-dire de la vie spirituelle, dans un monde de déhces ou de souffrances. Pour ma part, je l'affirme en toute sincérité, non-seulement cette croyance n'a rien qui offense ma raison, mais encore je la caresse sans cesse, tant elle m'est chère. Elle a été l'espoir, la consolation de ma vie, et le suicide, que je condamne, m'aurait paru une fin naturelle et légitime, si j'avais pu la perdre un seul instant.
Mais, après avoir fait cette profession de foi non équivoque sur l'existence du monde des esprits , sur ceUe du paradis et de l'enfer, si je me demande, en médecin philosophe et en considérant de nouveau la nature psychomatérielle de notre milieu, comment des êtres purement spirituels, c'est-à-dire des anges , des démons , des âmes de trépassés, peuvent s'y manifester à nos sens, je suis forcé de reconnaître que, hormis le cas formel de miracle, cas dont la rareté est universellement reconnue même par les théologiens, cette manifestation est impossible. Dans notre monde tel qu'il est constitué, toute inteUigence
quelle qu'elle soit (Dieu excepté) , doit être servie par des organes, afin de pouvoir- se manifester d'une manière sensible; sinon elle demeure forcément à l'état virtuel, négatif, impuissant.
Je me refuse donc absolument à admettre, à l'exemple de M. de Mirville, gui aime tant à rappeler à la science ses incertitudes, sa faiblesse et son incrédulité, qu'un esprit pur non incorporé puisse parler, gémir, affecter une forme visible quelle qu'elle soit, donner des taloches et des soufflets, produire de la lumière et de la fumée, et par dessus tout recevoir des coups d'épée. Ces phénomènes, s'ils pouvaient se produire chez les êtres spirituels tels que nous les concevons , imphqueraient forcément leur incarnation ou leur réincarnation préalables, résultant elles-mêmes d'un véritable miracle dont, je le répète. Dieu n'est nullementprodigue, quoi qu'en puissent dire les magnétiseurs, les sorciers et les médiums de notre siècle.
Je vais plus loin ! appréciant comme il convient de le faire toujours la majesté, la sagesse infinie, la providence du Maître de la nature, mais surtout son incompatibilité avec l'absurde, je croirais lui faire injure si je pouvais penser un seul instant que , dans le but de prouver aux matérialistes la réelle existence des esprits , il permette aux âmes des morts de hanter notre atmosphère, d'éhre domicile dans certaines contrées, dans certains lieux, et de s'incorporer, ainsi que l'admet, M. de Mirville, à des fluides impondérables, et cela tout simplement , pour faire danser le menuet à des tables , à des chenets, à des pincettes à feu, des objets de vaisselle; pour mettre en branle toutes les sonnettes d'une maison, frapper aux (portes, et effrayer enfin, par ces phénomènes à la fois vulgaires, in-
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solides et sans signification, des individus inoffensifs, paisibles, qui ne sauraient se rendre compte du but providentiel d'un pareil tintamarre.
Des esprits purs, des âmes de trépassés dépourvues d'organisme, ne peuvent évidemment posséder que leur sens interne; encore n'est-il pas grand'chose et même rien dans notre milieu mixte, où ce sens a un besoin absolu de l'organe cerveau pour pouvoir s'exercer, car ce sens interne n'est autre cbose que l'âme elle-même que la force vitale reliait en quelque sorte à son instrument de manifestation, et que la perte de ce dernier réduit ici-bas à l'impuissance. Qu'on se rappelle ce que j'ai dit plus haut sur l'éducation animique et sensorielle de l'infortuné Gaspar Hauser, et on comprendra de reste que , dans l'état actuel de nos connaissances , il est parfaitement raisonnable de professer qu'un esprit pur ne saurait ni habiter notre milieu, montrer en relation directe avec nous, si cen'eSt en se procurant un organisme vivant auquel il doit au préalable s'incorporer. Abandonnons à l'imagination et à l'ignorance des Orientaux le monopole des génies, des djinas, des vampires, des-ogres, des goules, etc., et faisons définitivement justice des fables absurdes au miheu desquelles ils semblent se complaire, et dont les Mille et une Nuits charmèrent nos jeunes années ; proclamons enfin bien haut , pour l'honneur de notre raison, qu'aucun être ne saurait vivre de la vie propre à ce monde sublunaire , sans être esprit et matière en même temps.
M. de Mirville aimant beaucoup à faire ressortir l'orthodoxie de sa doctrine, et l'étayant sur des citations tirées de la Bible, je vais suivre son exemple, pour la vérité de ma thèse.
Toutes les fois qu'il est question dans la Bible de l'apparition des anges , leur incarnation préalable ne laisse aucun doute dans l'esprit du lecteur; Dieu, lorsqu'il les envoyait en mission dans ce monde psycho-matériel, évitait de renverser les lois naturelles qu'il a lui-même établies : il donnait une forme visible à ses missionnaires, afin (]ue les patriarches en eussent la perception réelle. Ainsi, les anges qui vinrent annoncer à Loth la ruine prochaine de Sodome étaient des êtres momentanément organisés et tellement visibles et palpables , que les misérables habitants de cette ville tentèrent de s'emparer d'eux. Bien plus, ces anges, à leur arrivée, furent accueillis comme de véritables hommes; le patriarche leur lava lui-même les pieds selon l'usage du temps, leur fit servir un bon repas, pendant lequel ils firent preuve d'un excellent appétit; ils allèrent ensuite se reposer comme des personnes naturelles dans le lit qu'on leur avait préparé.
.Jacob vit parfaitement, sous la forme d'un homme vigoureux et solide, l'ange contre lequel il lutta près du gué de Jabbok, et qui, après- l'avoir rendu boiteux en lui touchant la hanche, lui annonça qu'il porterait désormais le nom d'Israël (fort) , parce qu'il avait pu lui résister toute line nuit.
Enfin, la Bible nous apprend encore que, pour servir de . guide au jeune Tobie pendant son voyage au pays des Médes, l'ange Raphaël s'oiffrit à lui, comme par hasard, sous la forme d'un jeune homme de très-bonne mine ; que, chemin faisant, ce jeune homme ne parut pas mener une vie différente de celle de son compagnon humain ; mais qu'à son retour à Ninive, et lorsqu'il eut fait connaître sa véritable nature, 11 eut soin de dire à ïobio ; « // vous sem-
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hlait que je buvais et que je mangeais avec vous jyendant le voyage, mais je me nourris d'une nourriture invisible et d'un breuvage inconnu aux hommes, y) Après ces paroles, il disparut.
Du reste, je le rappellerai en passant, bien que je n'aie pas à m'occuper ici de théologie, les Israélites furent toujours en désaccord sur la nature des anges, dont il est si souvent question dans leurs livres : certaines sectes leur attribuaient un corps, tandis que d'autres le leur refusaient absolument. Quant aux Pères de l'Église, ils ont été longtemps divisés sur le même sujet, et, bien que les livres considérés aujourd'hui comme canoniques enseignent formellement que la nature angéhque ne comporte aucun mélange de matière, quelque subtile qu'on puisse la concevoir, la science ne saurait perdre de vue qu'Origène,Tertullien, Justin, Clément d'Alexandrie, soutinrent l'opinion opposée en attribuant aux anges un corps, ou plutôt une forme de nature éthérée , infiniment subtile et partant invisible.
Ces dissidences, que je ne fais qu'indiquer ici, et sur lesquelles je n'ai pas heureusement à me prononcer, établissent clairement et avant tout combien sont ardues , obscures, les questions qui se rapportent à la nature spirituelle pure, finie, parce qu'elle est nécessairement la plus mystérieuse de toutes les créations de Dieu. La philosophie s'humilie très-humblement devant de pareils problèmes, elle en abandonne volontiers la solution à la théologie; mais ce qu'il ne lui est pas défendu do professer, c'est l'état négatif forcé de l'être spirituel dans notre milieu mixte. Dans ce milieu que la volonté, la providence divines ont établi tehque nous le voyons et pour des fin.^
qui nous sont inconnues , aucun être spirituel ne saurait Se manifestera nos sens (j'ai déjà réservé, je le répète, le cas de miracle), sans le concours et l'intervention de l'élément matériel.
Je n'ignore pas que plusieurs savants , et M. de Mirville lui-même, ont professé dans leurs ouvrages la confusion des êtres spirituels avec les fluides impondérables , mais je n'irai pas me perdre moi-même dans une théorie qui offense le sens commun. Ainsi que je viens de le dire, les spéculations philosophiques sur la nature dite spirituelle ont toujours été un écueil pour le génie humain , parce qu'il existe une foule de choses dont il a le sentiment, sans pouvoir s'en faire une idée quelque peu certaine, et qu'il a, de plus, une tendance toute naturelle à comparer ces choses inconnues à celles dont les sens lui fournissent la notion. Qui ne sait que cette tendance l'a fait tomber trop souvent dans l'anthropomorphisme , et l'a conduit, par suite, à se représenter Dieu sous une forme humaine, ce qui a fait dire, à un auteur : Si Dieu a fait l'homme à son image, il faut avouer que l'homme le lui rend bien ! Or ces aberrations de l'esprit humain, contre lesquelles s'élevèrent avec raison Moïse et les premiers Pères de l'Éghse, sont moins coupables qu'on ne le pense, et paraissent même très-excusables lorsqu'on réfléchit à notre flouble nature et surtout à la faiblesse de notre intelligence, à nos connaissances si restreintes, d'après lesquelles néanmoins doit s'exercer notre jugement; on représente souvent le Créateur, le Maître de l'univers sous la figure d'un vieillard à mine rébarbative: quel estpourtant celui d'entre nous qui ignore que si Dieu pouvait participer à lanature humaine , il serait nécessairement toujours jeune et toujours beau!
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« Presque tous les philosophes, a dit Pascal, parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement ; ils disent, par exemple, que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide , qu'ils ont des incUnations , des sympathies , des antipathies , qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. D'autre part, en ■parlant des esprits, il les considèrent comme en un lieu et leur attribuent le mouvement d'une place à l'autre, qui sont choses qui n'appartiennent qu'aux corps. C'est qu'au heu de recevoir les idées de ces choses pures , nous les teignons de nos quahtés et imprégnons de notre être double, composé de toutes les choses simples que nous contemplons. »
Barthez nous fournit une preuve de la justesse de ce raisonnement de Pascal ; essentiellementspirituahste, ce grand médecin n'accorda pas assez d'importance à l'agrégat matériel, au corps de l'homme, et s'il l'avait moins dédaigné comme vile matière, il se serait évité de fâcheuses contradictions : il n'aurait pas avancé, par exemple, dans ses Nouveaux éléments de la science de l'homme, à propos de la persistance de la vie dans les tronçons coupés du polype : « qu'il est certain que ces membres coupés n'ont pas de communication avec l'âme, une, indivisible, mais qu'il est facile de voir qu'ils conservent une partie du principe de vie qui anime tout le corps de l'animal. ))
Barthez admettait donc la divisibilité du principe vital, qui d'aprèslui-mème est tout à fait distinct et séparé, d'une part de l'âme, et de l'autre du corps ou de la matière, cl dont son digne et illustre élève, le professeur Lordat, a fait plus tard un principe de l'ordre métaphysique. Le psycho-
matérialisme, dont l'orthodoxie philosophique ne me paraît pas susceptible d'être contestée (j'aime à l'admettre du moins), me semble plus prés de la vérité lorsqu'il professe au contraire que le principe vital est, ne peut être que psycho-matériel; que le sang est la principale expression sensible de cette mixtion, et que ce fluide joue évidemment le principal rôle dans la persistance de Tirritabilité ou du mouvement dans les tronçons coupés du polype, de ranguiUe, du serpent, du requin, dans les têtes décollées des suppliciés, de la tortue de mer, etc. Mais, medira-t-on encore une fois, car cette objection se reproduit sans cesseexphquez-nous donc cette fameuse alliance qui vous tient tant au cœur, cette union monstrueuse de l'élément spirituel avecl 'élément matériel, que vous reconnaissez vousmême, tout le premier, être si radicalement différents et incompatibles ! - Adressez-vous à Dieu , répondrai-je et demandez-lui, par exemple, pourquoi le dogme de l'incarnation des esprits, qui est son œuvre capitale et son secret e plussubhme, se retrouve dans toutes les rehgions, même les plus anciennes, dans la mythologie Indienne comme dans celle des Egyptienset des Grecs, chez les .Tuifscomm che les Chrétiens? N'y a-t-il pas dans ce fait quelque chose qui frappe, qui fait réfléchir le philosophe, quelque chose qui nous crie que l'alliance providentielle de l'esprit et delà matière, dans cet univers, existe réellement^ Oui sans doute, cette aUiance est patente, et la raison humaine SI elle ne s^aveugle pas, est forcée de l'admettre, bien aue
mbts
Après ces quelques mots sur le be^nm nU ,
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et agir dans notre milieu , et sur le cas qu'il faut faire de la croyance puérile aux revenants, aux fantômes, qui n'apparaissent jamais que lorsqu'on ne peut pas les voir, c'està-dire au milieu de la nuit et dans l'obscurité, je reviens à M. de Mirville, aux opinions duquel j'attache beaucoup d'importance, parce que je ne saurais le confondre, je l'ai déjà dit, je crois, avec aucun des auteurs qui ont traité la même matière, et que son livre, qui a joui d'une vogue légitime, a pu, par son mérite, exercer une certaine influence sur les hommes sérieux étrangers à la médecine.
Si je ne peux admettre que Dieu ait livré le monde qu'il a créé et réglementé aux caprices des dames blcmches, des feeiries, desblue devils, àes Jwrrigans , àes polpiquets et des loups-garous, etc., des magnétiseurs et des medmms , je crois plus difficilement encore qu'il octroie avec facilité aux démons le pouvoir de s'insinuer en nous, de devenir les maîtres de notre organisme, d'opprimer notre libre arbitre et de nous pousser par suite irrésistiblement aux actes les plus criminels et les plus extravagants. Bien que la Bible nous apprenne qu'il crut convenable , jadis, délivrer au malin esprit le patriarche Job, parce qu'il se tenait sûr de lui et voulait le soumettre à une solennelle et suprême épreuve, cette dernière ne put s'exécuter qu'à l'aide d'un miracle, et nous ne saurions supposer, avec M. de Mirville, (luc ce miracle soit devenu vulgaire de nos jours.
En effet, quelle nécessité y a-t-il de rapporter les folies amwAgues à la possession du démon, et à l'abolition par lui de noire libre arbitre providentiel, lorsque nous comprenons à merveille et nous vérifions chaque jour que cette liberté peut être facilement entravée par le seul effet des passions funestes dont nous portons en nous le germe ?
SUR LES MANIFESTATIONS SPIRITISTES. iOl
Pourquoi recourir à des explications mystiques, et je dirai offensantes pour Dieu , à des aberrations de la raison humaine , lorsque nous en avons une sous la main qui est à la fois naturelle et expérimentale ?
Si Dieu existe, comme tout nous le prouve, il n'a pas incorporé l'esprit humain sans but, et ce n'est pas sans but encore qu'il lui a donné la liberté de bien faire ou de mal faire, de respecter ou de violer les éternelles lois de la morale : or si notre passage sur la planète appelée terre a pour fm de nous éprouver, en expiation du péché originel, comme l'enseignent presque toutes les religions, est-il raisonnable de supposer que Dieu nous hvre si facilement et en quelque sorte pieds et poings hés . à l'esprit du mal, dont l'action a pour premier effet de nous rendre absolument irresponsables ? Certes, je suis le premier à reconnaître que les desseins du Créateur sont impénétrables, et qu'il ne nous est guère permis de spéculer sur eux; mais la théorie de M. deMirville, si elle pouvait être vraie, bouleverserait, on le comprend, ce qu'il y a déplus important au point de vue purement humain danslathéodicôe, et je ne crois pas aller trop loin en le faisant remarquer ici.
Oui, jé l'ai déjà proclamé dans ce livre à divers endroits et je le proclame encore une fois ici, l'homme est et demeure libre, tant que son moral et son physique sont l'un et l'autre à l'état normal ; le premier a pour écueil les passions, le second les vices de la matière ou du principe vital quil'anime : dans les deux cas, il y a une grave atteinte portée au libre arbitre, mais le dernier seul doit entraîner l'irresponsabilité. Pourquoi ? parce qu'il est indubitable, parce que tout prouve que nous pouvoas à notre gré nous
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inspirer du bien ou du mal, et devenir par suite libremenl des bienfaiteurs ou des malfaiteurs sociaux, des athées ou des croyants, des Socrate ou des Papavoine, des tyrans ou des victimes. Je me hâte d'ajouter que, parmi les causes morales qui troublent la raison et peuvent opprimer le libre arbitre, il en est une foule qui atténuent nécessairement notre responsabilité : ces causes sont les chagrins , la douleur prolongée, les affections contrariées , l'exagérationdel'idéerehgieuseoula théosophie mystique, en un mot toutes celles qui ont une source honnête ou qui bouleversent le cœur de l'homme sensible et aimant, dont la vie n'est trop souvent qu'un véritable martyre moral.
Bien que les intentions dernières de M. de Mirville soient des plus louables et ne puissent être suspectées un seul instant par personne, je me permettrai de dire pourtant que le pouvoir qu'il attribue ici-bas à Satan est tellement grand qu'on pourrait croire, de prime abord, qu'il n'a écrit que pour procéder à son intronisation définitive, et pour le poser en quelque sorte au même niveau que Dieu. Quant aux saints, d'une part, et aux sorciers, de l'autre, il professe leur égale puissance sous le rapport des miracles, en étabhssant qu'il est souvent très-difficile de connaître si ces derniers procèdent du bien ou- du mal. Ainsi; par exemple, Albert-le-Grand était-il un magicien ou un saint? teUe est la question qu'on peut s'adresser lorsqu'on lit le récit des merveiUes qu'on lui attribue. Pour moi, je me prononce en disant qu'il ne fut ni un magicien ni un saint, mais tout simplement un savant fort en avance sur son siècle. Quant à Jeanne d'Arc, je ne ferai pas même surgir la question , ne voulant pas risquer de dépoétiser cette grande ligure historique.
Enfin, je ne saurais, en ma qualité de médecin, laisser passer en silence le jugement que porte M. de Mirville sur le phénomène de l'hallucination. Il ne considère en effet ce phénomène comme naturel, que lorsqu'il résulte de la répétition d'une sensation venant du dehors et en quelque sorte mécanique; dans tous les autres cas, il affirme qu'il est su/r naturel , et que partant les fous se trouvent, pour la plupart, pour ne pas dire tous , sous l'influence d'une cause occulte, surhumaine, intelligente, tantôt extérieure, tantôt interne, mais bien certainement étrangère au moi. Ce qui signifie, je l'ai déjà fait remarquer, que tous les objets que croient apercevoir ces infortunés dans le milieu ambiant sont réels, ou, en d'autres termes, que les aliénés ne sont au fond que des possédés ou des obsédés.
Je me garderai bien de présenter ici aucune théorie de l'hallucination : des spécialistes éminents, qui ont étudié toute leur vie les maladies mentales , n'ont pu traiter cette matière , et s'y sont posé à eux-mêmes une foule de points d'interrogation ; je me bornerai à dire que si je ne puis m'expliquer d'une manière satisfaisante le phénomène en lui-même, je comprends d'un autre côté qu'il ne peut découler que de deux causes radicalement différentes l'une de l'autre : d'une maladie cérébrale, soit aiguë, soit chronique ; ou de l'exaltation, de la dépravation du sens interne, c'est-à-dire de l'âme. Les causes du premier état sont toutes de miheu : ce sont les météores , les ahments, certaines substances telles que l'alcool, les boissons fermentées, l'opium, les solanées vireuses, le hachisch, etc. Dans le second état, qui est tout à fait psychique, les hallucinations trouvent leur explication, comme celle de l'état moral dont elles résultent, dans l'habitude des passions
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violentes, tristes ou perverses; ou dans les remords qu'enfantent les grands crimes. C'est à cé genre d'hallucinés qu'appartenaient Macbeth et sa coupable épouse, qui voyaient sans cesse, l'un le fantôme de Banco, l'autre le sang du bon roi Duncan qu'ils avaient fait périr; enfin, le trop célèhve aliéné pur démoraMsation , Achmed Pacha, de Saint-Jean-d'Acre, dont la vie , à partir de l'âge de seize ans, ne fut qu'une suite incessante de crimes à la fois atroces et odieux, et par lesquels ir mérita le surnom de boucher {djezzar) ; qui faisait journellement crever les yeux, couper le nez et les oreilles à de pauvres passants lorsqu'ils avaient le malheur de se fourvoyer devant son kiosque, et par ce seul motif que leur figure lui déplaisait ; qui ouvrait lui-même le sein à celles de ses femmes enceintes dont il soupçonnait la fidéhté, pour en arracher le fruit ; et dont les nuits , en dépit du cynisme qu'avait amené l'habitude du mal, étaient troublées par des rêves affreux ; car la conscience humaine ne perd jamais ses droits , même chez les fous et les êtres les plus pervers, comme l'histoire l'a consacré ' .
Quant aux prétendues hallucinations qu'admet le savant M. de Mirville, qui seraient dues à l'intervention directe du démon, et qui d'ailleurs ne mériteraient plus ce nom, puisqu'elles se rapporteraient à la perception de sensations réelles qu'auraient les obsédés et les possédés, je crois devoir en nier absolument la possibilité, sans m'exposer au reproche de scepticisme, et cela en me retranchant dcr-
1 J'ai connu à Tunis un vieux praticien italien qui disait avoir eu à soigner la sant6 (le ce monstre : il fallait qu'il eût bien faim pour accepter uno positioh si dàngere\ise:bàf'k'vieiie'tena'it réellement 4u'à un fil toutes les fois qu'il 96 trouvait on fonction.
l'iére les principes , pbilosophigues , je, dirai même religieux, que je vieps. de faire valoir un peu plus haut , sur la nécessité,, de l'incorporation prgqj^ble Qt indispensable des anges, et partant des démons. Je ferai valoir ici, à l'appui de mon opinion, celle d'Esquirol. Après avoir avancé, dans son Traité des maladies mentales (vol. I, pa^e 487 ) , qu'il se fçrait fort de démontrer que l'on se servit jadis des abénés pour rendre les oracles, et que la prétendue possession du démon (hors le. cas, de miracle) est une vraie monomanie, il ajoute avec la baute raison qui le caractérise :
« Les médecins et quelques hommes supérieurs ont , dans tous les temps, combattu les .préjugés qui .faisaient méconnaître les .vraies causes des maladies nerveuses et de l'aliénation mentale. Le rapport de Marescot, Riolan et Duret, sur la possession de Marthe Brottier, est un modèle de raison et de savoir ; ils réduisent leur opinion à ces termes mémorables : Nihil a dxmone, multa ficta, a morbo paiùca. Cardan, Corneille Looz, Joseph Duchène, Bekker, Pigray, Bayle, Naudé, Mead, défendirent les sorciers et les possédés; Malebranche en a fait autant, et tout le monde a lu le beau passage de d'Aguesseau où cet illustre magistrat dit au Parlement que, pour faire cesser la sorcellerie, il suffit de ne plus parler de. sorciers, et de les renvoyer sans éclat aux médecins. »
Mais, me dira-t-on, l'opinion des gens de l'art nous fait peu de chose, parce que nous savons qu'ils sont naturellement sceptiques, incrédules en matière de religion. Pour réduire cette objection à sa juste valeur, et atténuer beaucoup son caractère de généralité, je pourrais certainement faire valoir les sentiments religieux sincères que pro-
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fessent une foule de médecins contemporains, sentiments que je suis heureux de partager moi-même, et dont la publication de ce livre est, je crois, la meilleure preuve; mais je préfère, afin de laisser moins de doute dans l'esprit de mes lecteurs, et de démontrer irréfragablement qu'on peut être très-dévot, très-orthodoxe, et ne pas croire le moins du monde, hors le cas de miracle , aux possessions et aux obsessions, je préfère, dis-je, remonter jusqu'au siècle dernier, et choisir un exemple décisif.
Voici le jugement que portait sur les convulsionnaires de Saint-Médard, en 1733, le doyen de la Faculté de médecine de Paris dont je ferai connaître tout à l'heure le nom et les sentiments. Interpellé par un personnage qui croyait aux miracles du diacre Paris, sur la foi de beaucoup de théologiens de l'époque, il lui répondit trèssèchement : « Monsieur, puisque vous me forcez à parler des convulsions de Saint-Médard, je vous dirai que je suis honteux et affligé, pour les personnes qui en sont partisans, de toutes les fautes qu'ils ont commises en cette occasion. Cette œuvre dégénère en infamie et les déshonore parce qu'on les accusera de les autoriser, et s'ils eussent commencé par appeler des médecins, ils av/raient appris que la source des convulsions était une hystérie (vapeurs) de la plus étrange espèce , et qu'on ne pouvait trop cacher les personnes du sexe qui en étaient attaquées, ni prendre trop de soin pour que les hommes n'approchassent pas trop d'elles pendant qu'elles étaient dans cet état. »
Le même médecin, bien convaincu que les convulsionnaires de Saint-Médard étaient des illuminés ou des gnostiques de la pire espèce, publia, la même année, un ouvrage de circonstance contre ce qu'il appelle l'épidémie
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convulsionnaire, et dans lequel il démontre le naturalisme des étranges phénomènes qui préoccupaient alors l'opinion pubhque en France, et la compétence de la médecine pour les juger et y mettre un terme. Ce travail, qui eut une trèsgrande vogue, et que je possède, contribua puissamment, dit un auteur du temps, à empêcher la dite épidémie de passer de Paris en province.
Or ce médecin, esprit fort, sceptique, ennemi du merveilleux, et qui ne voulait admettre ni la vulgarité des miracles ni l'intervention des démons dans les affaires d'ici-bas, avait nom Philippe Hecquet; cathoHque fervent et austère , il avait dû entrer dans les ordres avant de se retourner du côté de l'art de guérir, et avait fait, par ce motif, de profondes études en théologie. Devenu médecm du prince de Condé et d'une foule de personnages éminents, puis doyen de la Faculté de Paris, il se fij, une règle de refuser tous les présents qu'on lui offrait et de ne recevoir que la moitié des honoraires qu'il gagnait; pourtant sa bourse était toujours ouverte aux pauvres, qu'il traitait en grand nombre et sans rétribution. Enfin, après avoir vécu pendant plus de vingt-cinq ans d'aliments maigres , de légumes , de racines , par esprit de pénitence , s' abstenant absolument de vin, il se démit de tous se^ emplois, légua son patrimoine à sa famille, entra comme pensiormaire dans un cornent de Paris, où il mourut, laissant le peu qui lui restait om fidèle serviteur qui avait soigné sa vieillesse. (Voyez, Am^lo. Biographie médicale, l'article Hecquet.)
Je crois en avoir assez dit, dans ce chapitre, pour Ibien établir la thèse que je soutiens depuis longtemps : (qu'abstraction faite des vrais miracles, dont Dieu seul a le
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pouvoir, il n'y a et ne peut y avoir rien de surnaturel dans notre milieu mixte, et que s'il y existe un monde des esprits , comme le professent les spirites modernes , ce monde ne saurait tomber sous nos sens, d'abord parce qu'il est hors de doute que le Créateur nous le dérobe sciemment; ensuite parce qu'un esprit pur, tel que notre faible intelligence le conçoit, est à notre milieu à peu près comme le son est à une harpe privée de cordes et que le musicien ne peut plus mettre en jeu. Il existe bien dans l'univers un monde invisible dont le télescope et le microscope nous révèlent journellement les merveilles, mais il n'a rien de commun avec celui des esprits, puisque sa nature psychomatérielle est parfaitement établie ; par suite, on ne saurait argiier de. son existence pour justifier les folies , les ■éveries spiritiques. Le surnaturel, comme le comprend M. de Mirville, ne peut et ne saurait être; les phénomènes qu'onlui attribue sont tantôt des effets purement physiques, tantôt le produit d'une imagination -exaltée ou malade , tantôt enfin le résultat d'adroites jongleries.
Je répéterai donc, en terminant ce chapitre, ce que j'ai dit en le commençant : ilfaut également éviter les excès du matérialisme et ceux du spiritualisme : le premier, qui imprime toujours le cachet de l'infériorité aux siècles où il domine, et qui est l'apanage forcé du scepticisme et de la science sanshorizonphilosophique,déchaînesurl'humanité
Icsmauxles plus terribles, en s'efforçant de démontrer, d'ailleurs par le sophisme et le paradoxe, qu'ils sont l'effet delà fatalité; quant ausecond, quifutdanstouslestempslasourcc du beau et du bien, et que le cœur de l'homme caresse volontiers parce qu'il lui donne au moins l'espérance, il enfante, par ses aberrations, les maux les plus funestes.
les crimes les moins excusables, et qui déshonorent l'histoire des nations même les plus civilisées. Ainsi, on s'étonnera à bon droit, dans les siècles futurs, que la malheureuse Éléonore Galigaï (la maréchale d'Ancre) ait pu être brûlée comme sorcière, lorsqu'elle déclarait au conseiller Gourtin qui l'interrogeait sur le sortilège dont elle se servait pour gouverner l'esprit de Marie de Médicis : « qu'elle s'était servie du pouvoir qu'ont les âmes fortes su/r les esprits faiblesy). Ces crimes juridiques et tous ceux du même genre qu'enregistrèrent les annales de l'humanité, ont été dus aux aberrations funestes de l'idée spiritualiste ; tant il est vrai qu'on peut toujours faire abus des meilleures choses et convertir ainsi facilement le bien en mal.
Gardons-nous donc avec soin du matériahsme comme du spirituahsme pur ; n'oublions jamais que tout autour de nous est, par la volonté de Dieu, esprit et matière à la fois ; que la rehgion et la philosophie reconnaissent cette vérité, et que nous ne devons jamais la perdre de vue dans nos études et nos méditations. Je ne dirai plus qu'un seul mot sur le spiritisme.
Dan^ un siècle comme le nôtre, où la soif des richesses et ceUe du plaisir est si ardente , où tous les instincts, tous les désirs de l'humanité, sans distinction de catégorie sociale, peuvent être exprimés par ces deux mots : argent et jouissance , pourquoi les spiritistes , lès magnétiseurs , les médiums, semblables sous ce rapport aux sorciers du moyen-âge, ne se servent-ils pas des esprits pour faire des fortunes colossales et en jouir largement, à la manière du fameux Faust ? Pourquoi ne se font-ils pas révéler les I secrets d'État, le cours futur delà bourse et celui des 1 marchandises, de manière à gagner toujours? Je soumets
cette simple question à toutes les personnes qui, appréciant à leur juste valeur le caractère, les goûts de notre époque, ne sont pas encore parfaitement convaincues que nos relations avec le monde des esprits sont impossibles. Il est remarquable, du reste, que les sorciers, les thaumaturges, etc., n'ont jamais été très-favorisés du côté de la fortune; et bien qu'Isaac de la Peyrère ait fait remarquer que, s'ils étaient si communs dans le nord de l'Europe, c'était tout simplement parce qu'après condamnation une partie de ce qu'ils possédaient était attribuée à leurs juges, il est permis d'admettre que ces derniers durent rarement s'enrichir par ce moyen.
Un mot sur les cyclones. — Infimité de l'homme en leur présence. — Pusillanimité assez habituelle des esprits forts. — Eugène Sue et son héros Siaffle. — Histoire résumée du galvanisme. — Ses déceptions, ses mécomptes en médecine. — La doctrine électro-vitale ne peut nous donner l'explication de la vie.
Loi providentielle de la mort. — Opinion de Montaigne et de Jean Sobieski à ce sujet. — De cette loi découlent les plus solides inductions sur l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et l'avenir de l'homme. — Opinion de Haller; de l'auteur de Ciel et terre; du savant Ozaneaux. — Paroles de Charlotte Corday après la sinistre toilette, et réflexions de Klause qui assista à son supplice. — Excentricité d'un philosophe matérialiste qui a professé que la mission de l'homme ici-bas était de fabriquer de l'engrais pour la terre. — Tous les grands génies de l'humanité s'attachèrent à bien mourir.
Marseille, novembre 1867.
Au moment où j'entame ce chapitre, mon esprit se reporte au désastre récent, à la submersion de l'ile de Tortola, l'une des Caraïbes, où onze mille individus auraient été balayés, dit-on, comme de la poussière par un ouragan.
Que l'homme se sent infime , impuissant , misérable, lorsqu'il assiste à de telles catastrophes, ou qu'il s'efforce seulement par l'imagination de s'en faire autant que possible l'idée ! ... Je n'ai jamais eu l'occasion, pendant le cours de mes voyages dans les pays tropicaux, de voir des cyclones; mais tous ceux qui m'en ont parlé de visu m'ont paru en avoir conservé une terrible impression, en dépit de l'action du temps, et ont insisté beaucoup sur la terreur instinctive profonde, sur le désespoir et les angoisses non-
seulement des animaux domestiques et des masses populaires, mais encore sur la démoralisation évidente des hommes les plus énergiques elles plus éclairés. Au milieu de ces grandes convulsions, de cet état ataxique de la nature, l'athéisme, le sepiscisme deviennent silencieux et comprennent enfin leur inanité * .
Mais, bien que je n'aie jamais vu de cyclone, je me suis trouvé souvent dans de graves périls de mer, et j'ai toujours constaté que lorsqu'un vaisseau est en quelque sorte à l'agonie, et que la Providence, que d'autres appellent le Hasard, peut seule le sauver, les grands bavards, les sceptiques, les esprits forts, les professeurs d'incrédulité, deviennent muets, sombres, inquiets, lorsqu'ils ne donnent pas le spectacle d'une terreur méprisable. Je pourrais raconter à ce sujet des histoires curieuses et caractéristiques, mais je dois m'en abstenir, afin de ne pas blesser l'amourpropre de ceux qui en furent les héros, et qui sont encore de ce monde. Qu'il me suffise de dire que si un cyclone avait éclaté à Liège au moment de la tenue du célèbre congrès, les libres penseurs ne se seraient pas livrés è tant d'excentriques divagations; j'estime aussi que la condam-
1 Peadant ma navigation comme médecin de la marine militaire, c'està-dire de 1829 à 1844, j'ai eu la chance d'éviter, par le fait de causes auxquelles j'étais totalement étranger, trois naufrages. A Mahon. en 1830. je fus désigné par l'amiral de la Bretonnière pour le remplacement du chirm-gien du Silbne. Un camarade plus ancien que moi ayant réclamé, il fut embarqué à ma place; mais, le 10 mai suivant, le navire ût côte a Alger, 120 hommes eurent la tête coupée par les Bédouins, et mon pauvre ami Senôs fut de ce nombre. D'autre part, j'ai été débarqué, sans le demander, du brig le Marsouin et de la corvette la Marne, un ou deux mois environ avant leur naufrage; plusieurs de mes anciens compagnons périrent dans le dernier.
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nation de l'innocent Louis XVI, pendant la nuit du 16 janvier 1793, n'aurait pas eu lieu certainement, en dépit de la rage de ses ennemis, si, au moment du vote, un ouragan dans le genre de ceux qu'on voit parfois entre.les tropiques avait éclaté sur Paris. On n'a plus de cœur à faire le mal, à professer le scepticisme ou à blasphémer, lorsqu'on se sent
sous la main de Dieu,
Eugène Sue, que j'ai connu à Toulon alors qu'il servait comme moi dans la marine, et que son père, médecin distingué, avait particulièrement recommandé à mon premier et regrettable maître, feu le Dr Fleury, a tracé à plaisir dans SB, Salamandre, un caractère dont l'expérience m'a démontré la faussseté et l'invraisemblance, celui de Szaffîe; et je peux dire à coup sûr que le célèbre romancier ne s'y est. pas personnifié, car tousses anciens compagnons dans la marine savent parfaitement que, viveur aimable, joyeux compagnon et quelque peu'bretteur, le spectacle des tempêtes et la perspective des aventures de mer étaient si peu de son goût, qu'afin de s'y soustraire à jamais il se hâta, après- une première campagne, de changer de carrière. Le prétexte qu'il invoqua fut le mal de mer, mais les privations et les dangers inhérents à la profession étaient sousentendus.
Horace a dit en parlant de l'homme de mer:
Illi robur et œs triplex, etc.
Il aurait pu nous signaler aussi sa rude franchise, ses tendances à la violence et à la colère, à l'intempérance, etc.; mais au milieu de tous ces défauts il ne se montre jamais athée, à moins qu'il n'appartienne à la catégorie heureusement peu nombreuse des baratteurs et des forbans. Or
cette qualité, il la doit évidemment à sa lutte continuelle contre les éléments; cette lutte si inégale et dans laquelle il succombe trop souvent, fait plus pour sa moralisation que tous les sermons possibles. Ilm'aété donné trop souvent, aumilieu de graves épidémies survenues au milieu de l'océan, d'observer les matelots à leur lit de mort; j'ai pu entendre leurs dernières paroles, leurs actes de foi, le souvenir suprême qu'ils adressaient à une épouse ou à une mère chéries, et j 'affirme qu'ils ne me trouvèrent pas insensibles.
Mais je reviens au désastre, au cyclone, de l'île de Tortola que je ne veux pas perdre de vue, et à propos duquel je dirai quelques mots de la doctrine électro-vitale, dont on a fait tant de bruit à diverses époques, et que quelques médecins ou physiologistes présentent encore de nos jours comme la seule qui puisse donner une expUcation satisfaisante des phénomènes delà tie.
Du reste, j e ne dirai rien ici des apphcations de l'électricité ou de l'électro-magnétisme à la mécanique, à la physique, à la chimie, partant à l'industrie et aux arts; cette mention, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de mon ressort, etje dois me borner à exprimer, en passant, toute mon admiration pour les divers procédés électriques qui ont été découverts dans ces derniers temps et dont le perfectionnement est loin d'être arrivé à son terme; ce sont ces découvertes vraiment merveiUeuses qui seules, dans l'avenir, pourront militer en faveur du xix" siècle et atténuer quelque peu la sévérité du jugement que portera sur lui la postérité, surprise, indignée de sa cynique démoralisation. Qu'il me soit permis du reste d'indiquer à mes lecteurs un ouvrage très-uLile à consulter, celui de M. du
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Marcel, intitulé: Exposé des applications de l'électricité; ils y trouveront tous les détails qu'ils peuvent souhaiter sur une question que je ne dois envisager, dans ce livre, qu'au point de vue biologique.
En 1789, Louis Galvani, médecin et professeur à l'université de Bologne, préparait des grenouilles pour des recherches sur l'irritabilité musculaire , et après les avoir écorchées et coupées par le milieu du corps, il avait passé au travers de leur colonne vertébrale un fil de cuivre recourbé en crochet ; les suspendant alors par hasard à un balcon en fer, il vit avec étonnement que ces grenouilles, mortes et mutilées, éprouvaient au même moment de vives convulsions. Telle est (personne ne l'ignore) l'origine du galvanisme, de cette branche- féconde de la physique, dont il serait trop long de rappeler ici les merveilles, et qui a tant progressé à notre époque. Les expériences de Galvani furent répétées par Volta, Humboldt, Ritter, Pfaff, Rossi, Nysten et autres. Bientôt des essais eurent lieu sur des cadavres de suppliciés, qui semblèrent se ranimer par l'application des plaques métaUiques; et ceux qui les premiers furent témoins de ces curieuses expériences, qui virent les lèvres des cadavres se mouvoir, leurs dents s'entrechoquer, leurs yeux rouler dans les orbites, en un mot leurs muscles entrer en action; ceux-là, dis-je, crurent tenir enfin le secret de Dieu. Ils le crurent d'autant mieux qu'ils admirent, avec l'illustre Galvani, que ces effets miraculeux étaient le résultat, non pas de l'électricité cosmique, mais bien d'un fluide particulier propre aux animaux, qu'ils appelèrent fluide galvanique.
A partir de ce moment, la force vitale se trouva détrônée, et on fit honneur au nouveau fluide, au nouvel agent,
de tous les phénomènes qu'on lui avait attribués ; l'encéphale et la moelle épinière ne furent plus que l'appareil producteur du fluide galvanique qui, après avoir présidé aux actes intellectuels et moraux, était conduit par les nerfs dans toutes les parties du corps humain, et y portait le mouvement et le sentiment. Mais ces illusions ne tardèrent pas à s'évanouir, et l'expérience détruisit bientôt le prestige. Volta, Pfaff, et d'autres physiciens, démontrèrent que le prétendu fluide galvanique ne différait pas de celui dont Benjamin Frankhn avait le premier découvert l'existence et les effets, qu'il avait la même source que lui, et que , partant, les phénomènes qui se produisaient sous l'influence du galvanisme n'avaient rien en eux-mêmes qui pût les faire confondre avec ceux qui émanent de la vie ; enfin que, tout au plus, devait-on admettre que l'action du fluide électrique traversant l'organisme pouvait être modifiée ou accrue par les forces propres à ce dernier, ou par certaines dispositions matérielles, comme on le voit, par exemple, chez les torpilles, le gymnote électrique ou anguille de Surinam, le silure et le trichiure électriques, qui se distinguent des autres poissons par une peau nue, sans écaiUes et gluante ; par des organes particuliers d'une structure variée, très-riches en nerfs, dans l'immense majorité des cas en rapport avec les téguments communs, et qu'on appelle électriques ou électro-moteurs, à cause de leur ressemblance avec une
pile de Volta.
Dès les premiers moments de la découverte du galvanisme, on avait fondé aussi de grandes espérances sur son action thérapeutique. Rien ne devait lui résister: la folie, la paralysie, le cancer, la goutte, etc., en un mot toutes les
ET l'Électricité. 423 maladies incurables. Ici encore on eut à éprouver de nombreuses déceptions, et aujourd'hui, même en dépit du perfectionnement des appareils d'application de l'électricité, le cadre des maladies auxquelles on peut l'opposer avec avantage est des plus restreints, et l' électrothérapie enregistre encore plus d'insuccès que de cures réelles. Voici ce que nous dit à ce sujet Becquerel de l'Institut, et ce que l'on peut encore considérer actuellement comme l'expression delà vérité : « L'emploi de l'électricité comme remède n'a pas répondu aux espérances des premiers expérimentateurs. En général, onpeutl'appHquer avec avantage dans des cas de paralysie incomplète , et lorsqu'il s'agit de surexciter le système nerveux ; mais lorsque la paralysie est complète, et que la vie est éteinte dans les nerfs, les courants électriques sont impuissants. »
Ce n'est donc pas l'électricité qui constitue la vie, bien qu'on puisse démontrer que cet agent n'est pas sans influence sur l'organisme, de même que la chaleur, la lumière, le magnétisme.
«L'histoire de la contraction musculaire et ceÙe de l'innervation, ditP. Bérard (Traité de physiologie) , prouvent combien la doctrine électro-vitale est erronée et pèche dans les détails; qu'il me suffise de dire pour le moment qu'eût-on surpris dans quelques mouvements organiques des indices d'électricité, mon esprit chercherait vainement à en appliquer les formules à la sensibihté, à la contraction musculaire, aux phénomènes intellectuels et moraux. Au reste, quand on aurait substitué les mots de force électrique à ce que d'autres ont appelé la force vitale, toutes les questions de détail dont la solution fait l'objet de la physiologie n'en seraient pas plus éclaircies pour cela.v
Ailleurs il dit: «Nos devanciers n'ont point prononcé l'identité des fluides galvaniques et électriques, avant d'avoir obtenu la démonstration expérimentale de cette identité; ne soyons pas plus audacieux qu'ils ne l'ont été, imitons plutôt leur circonspection. A quels faits-principes arrivons, nous pour les êtres vivants : A des faits de sensibilité, de contractilité, de formation organique ; ces faits ressemblent-ils à ceux d'attraction, de calorique; d'électricité, d'aÊ&nité chimique, tels que nous les connaissons? Non: or comme nous ne jugeons des forces que par les effets, nous sommes autorisés à dire, jusqu'à plus ample informé, que les forces ne sont pas les mêmes dans les deux règnes. »
Enfin, ce qui achève de démontrer que le galvanisme n'a rien de vital en lui-même, c'est que le succès de ses applications à la nature inerte, c'est-à-dire à l'industrie, a été aussi rapide , aussi prodigieux que son impuissance en biologie a été grande. On ne sait pas où pourront s'arrêter ces applications, tandis qu'en dépit de l'opinion d'un grand homme, celle de Napoléon i«% la physiologie et la médecine ne sauraient . rien en attendre, au moins pour le moment.
Non ! le corps humain n'est ni un laboratoire de chimie, ni une pile voltaïque, ni une machine hydraulique, ni un automate à la Vaucanson ; et si les lois physiques en général y trouvent certaines applications, ceux qui les constatent ne doivent jamais oubher un seul instant, je crois l'avoir bien souvent redit dans ce livre, que les lois dont il s'agit y sont toujours automatiquement dominées par celles de la vie, qui ne cessent pas de réagir contre elles dans un but de conservation, puisque la fnort, dont je vais dire quelques mots, est le résulat fatal et direct de la cessation de cet antagonisme.
Lorsque, après avoir admiré les phénomènes sublimes de la vie, notre esprit confondu veut achever de se démontrer l'absurdité de l'athéisme, il n'a qu'à méditer le grand mystère providentiel de la mort dans ses connexions avec les dogmes de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme et de la liberté humaine.
La mort est une amie qui rend la liberté, a dit un poète; et naguère, en marchant au supplice, Maximilien de Hapsbourg exprimait cette croyance si consolante à ses compagnons d'infortune, découragés et abbattus. Allons à la liberté (i;amo5 à /a ^iôertod) ! leur disait-il. Cette conviction dewait être celle de toute personne honnête ayant bien vécu et dont la conscience est pure.
Malheureusement l'homme semble s'être évertué à se faire de la mort le plus terrible des épouvantails, par le seul fait des idées d'anéantissement, de dissolution, de décomposition putride qu'elle fait naître sous le rapport physique, des cérémonies, des pompes pleines de tristesse dont il l'a entourée.
dJe crois en vérité, dit Montaigne, que ce sont les ruines et appareils effroyables dont nous entourons la mort qui nous font plus peur qu'elle; les enfants ont peur de leurs amis quand ils les voient masqués:... ainsi faisons-nous pour la mort; il fautôter ce masque aux choses aussi bien qu'aux personnes. »
Certes! la mort ne peut être pour nous qu'un objet de réflexions sérieuses et graves, par le seul fait des cruelles séparations qu'elle entraîne et de l'incertitude de la destinée qui nous attend hors de ce monde; mais c'est peutêtre à cause de cela qu'on aurait dû en entourer le spectacle d'allégories douces, mélancoliques, parlant au' cœur
des familles et des masses, en tendant à leur inspirer, avec la résignation à la volonté suprême, l'espérance d'un meilleur avenir.
Loin de moi la pensée de faire la critique des cérémonies religieuses adoptées par les divers cultes à l'endroit de la mort; j'ai déjà dit plusieurs fois dans ce livre que je voulais m'y tenir strictement sur le terrain de la vraie philosophie, qui, bien que touchant au domaine de la théologie, en est néanmoins très-distincte; je ne considère ici la mort qu'au seul point de vue du désespoir, de l'effroi qu'elle répand dans tous les rangs de la société, et de la tristesse des emblèmes qui la rappellent parmi nous.
Le fatalisme des Orientaux et leur gravité naturelle leur donnent en cette matière une quiétude, une résignation remarquables. Leurs champs des morts (cime Li ères) sont de magnifiques jardins et les seules promenades publiques qui existent chez eux ; ils aiment à s'y rendre le plus souvent possible, et s'y hvrent à de douces méditations sous l'épais feuillage des cyprès et des sycomores séculaires, au miheu du murmure des fontaines et du gazouillement des oiseaux, qui, établissant en toute sûreté leurs nids dans ces lieux solitaires, ramènent, en dépit du voisinage des tombeaux, aux idées de vie et d'amour ' .
< Oa a beaucoup reproché aux Orientaux d'avoir établi des cafés dans les champs des morts; mais le reproche a bien peu de portée, lorsqu'on a vu de près ces cafés. Ils sont en effet aussi calmes, aussi paisibles, que les nôtres sont animés ou bruyants. Le musulman qui entre dans un de ces établissements s'accroupit sur le divan, se fait servir le café, la longue pipe, et savoure l'un et l'autre en silence, sans éprouver le besoin de communiquer avec ses voisins. Seul avec lui-même , il peut an contraire so livrer sans dérangement aux plus graves réflexions, .et méditer tout à son aise sur la mort, sur les pertes qu'il a éprouvées, etc.
0 VOUS tous qui tremblez à la seule pensée de la dissolution fatale de votre être,, considérez-la plutôt comme . le plus grand de tous les bienfaits de Dieu, comme le dénouement de votre propre énigme! Interrogez votre
conscience, et si elle ne vous reproche que de simples faiblesses inséparables de notre nature, mais aucun méfait, aucun crime, cessez de craindre la mort, résignez- vous à
elle et regardez-la comme la porte dé la vie!
« La mort est redoutable mais riche d'espérances, disait un jour à son médecin Jean Sobiqski, elle ne peut jamais être trop chèrement payée par les travaux et les misères de notre existence d'un jour.» Auxyeux du héros de Vienne, dont les chagrins égalèrent la gloire, la loi providentielle de la mort était donc la plus solide induction en faveur de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et de notre épreuve terrestre par le libre arbitre. Les matérialistes eux-mêmes, je me hâte de le dire afin^de ne pasl'ouWier, donnent une importante sanction à cette doctrine séculaire, lorsqu'ils recourent au suicide, qui est de beaucoup plus fréquent chez eux que chez les [personnes ayant des convictions religieuses. Que prouve en effet le suicide, sinon la puissance de l'âme sur 1© corps, et la liberté absolue dont elle jouit et qui la fait devenir l'agent destructeur d'un organisme dans lequel domine par- dessus tout l'instinct de la conservation. D'un autre côté, il est parfaitement démontré qu'une foule de suicidés sceptiques, après avoir perdu des êtres chéris, se sont donné la mort avec le vague eépoir de les retrouver hors de ce monde ' espoir qu'ils ont exprimé assez nettement dans leurs écrits ^suprêmes. Ces écrits contiennent on effet presque toujours ' des phrases comme celle-ci : J'ai voulu suivre ma femme
bien-aimée ...,je veux ôtre.réuni à mon enfant chéri, etc. Qui . pourrait croire, je le demande, que les auteurs de ces lettres funèbres se sont donné la mort tout simplement avec l'espérance d'une réunion , soit dans la terre , soit dans le néant !
L'illustre Haller, que j'ai déjà cité tant de fois, avait donc raison lorsqu'il disait que : a L'homme porte au fond de sa nature, et en dépit de lui-même, un désir d'immortalité et une idée de bonheur que la Sagesse infinie qui l'y a mis ne saurait rendre illusoire : il faut de nécessité qu'il soit immortel ou malheureux .y) Oui, cette soif de gloire, de célébrité, d'illustration, qui nous possède tous plus ou moins, est tellement innée, que le scepticisme, l'athéisme eux-mêmes ne peuvent l'éteindre; de là, les monuments, les tombeaux que leurs fauteurs s'élèvent à grands frais, les œuvres toxicophores qu'ils confient à l'imprimerie, les crimes comme ceux d'Érostrate, de Marat, du marquis de Sade, etc., etc.
« Si jeme trompe en croyant mon âme immortelle, disait Gaton l'ancien, c'est de mon plein gré ; tant que je vivrai , je ne veux pas qu'on m'arrache une erreur qui me console. Si un mort ne sent plus rien, comme le soutiennent de petits philosophes, je n'aipas peur qu'ils viennent après ma mort insulter à ma crédulité. » (Gic; De Senect.)
« Si l'immortalité n'est qu'une erreur, a dit Young, que cette erreur m'est chère ! que ce mensonge consolant serait encore préférable à la triste vérité ! l'espérance qu'il nous laisse nous sert du moins à jouir de ce monde, car la vie future est l'âme de la vie présente ! »
Plus loin, interpellant Dieu, il ajoute, avec la sombre tristesse qui le caractérise :
« Donne-moi l'éternité, ou reprends-moi la pensée : elle
ne m'était pas nécessaire pour végéter ici-bas et être ensuite anéanti ; au lieu de la paix du néant, pour me tourmenter de l'existence, que ne me laissais-tu avec les êtres possibles qui n'en sortiront jamais I ... »
Sous un autre point de vue, la loi de la mort a aussi une portée qui achève d'en faire ressortir la sagesse : une vie qui ne devrait jamais finir ne serait-elle pas un terrible ennui ? La mythologie nous apprend que le centaure Ghiron, immortel par sa nature, soUicita instamment de mourir pour être déhvré de ses maux, et que plusieurs dieux et déesses gémirent sur leur immortalité par divers motifs. Napoléon, au moment de sa chute, et sur le point d'abdiquer, avala un poison qui resta sans effet, et dont sa robuste constitution triompha: celui qui avait été un instant le maître du monde ne voulait pas déchoir, et préférait mourir. Pour que l'athanasie en ce monde rendît l'homme heureux, il faudrait qu'il fût exempt dépassions et presque d'affections, qu'il existât en quelque sorte à la manière des plantes, genre d'existence qu'il ne goûterait pas beaucoup, j'ose l'affirmer.
Voici le jugement qu'a porté sur la mort l'auteur de Ciel et terre, Jean Reynaud, dans une lettre qu'il écrivait à sa femme, qui venait de perdre un frère chéri :
« Chère ange, ma sœur, lui dit-il, que n'ai-je le moyen de faire passer en toi le sentiment si vif de la brièveté de la vie qui m'anime ! Si la vie se continue indéfiniment dans l'immensité de la demeure céleste, qu'est-ce donc que cette période que nous accomplissons ici ? une joio^mée entre deux soupws, celui de l'arrivée et celui du départ. Nous nous éveillons wn matin sur cette terre, et nous la quittons plus ou moins vite, selon que Dieu nous fait signe;
mais le soir nous sommes tous partis, et quand la lumière reparaît, nous nous revoyons de nouveau tous ensemble. Crois-tu donc que, dans l'intention de Dieu, la mort soit un mal aussi absolu qu'il nous le semble ? Nos mœurs ne sont-elles pas constituées pour une bonne part dans l'idée que nous nous en faisons? Prends un matérialiste qui aime, s'il est vrai qu'un matérialiste puisse réellement aimer: au moins, faisons qu'il aime avec toute la puissance de l'instinct. Quelle torture épouvantable pour lui que la mort de l'être qu'il aimait! Non, tous les chagrins mis ensemble ne sauraient t'en donner une idée! Cet objet aimé n'est pas seulementséparé de lui, il est anéanti, il ne lui reviendra jamais; ces douces vertus qui le charmaient sont dissoutes, il n'en jouira plus. Oui, il faut une résignation d'enfer pour supporter un tel coup. Mais nous, qui savons que les êtres que la Providence rappeUe d'avec nous vivent toujours, qu'elle nous les conserve dans son ineffable bonté pour nous les rendre demain plus parfaits, est-ce d'une résignation si féroce que nous avons besoin dans la mort ? Non, chère âme 1 Si nous avons confiance en Dieu, nous ne devons appeler à notre aide que la sainte patience ; nous ne devons pas souffrir qu'il y ait désharmonie entre les sentiments auxquels nous nous abandonnons et les idées salutaires dans lesquelles il a plu à Dieu que nous fussions nourris. »
De pareils sentiments, si noblement exprimés, font le plus grand éloge du cœur de Jean Reynaud ; ils viennent à l'appui de la thèse philosophique que je soutiens sur la loi universelle de destruction à laquelle l'homme est luimême soumis, et sur ses connexions avec les dogmes les plus^ importants de la religion naturelle.
Après avoir interprété le but de la loi de la mort comme je le fais ici, et s'être posé cette question : S'il n'y a pas d'autre vie, qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que l'homme? le savant Ozaneaux récapitule {Nouveau système d'études philosophiques) toutes les preuves, toutes les inductions qui établissent que la mort est le nœud du grand drame de la vie humaine, et termine par cette conclusion remarquable : (( L'existence de Dieu n'a pas besoin de nos preuves, ni l'inimortalité de l'âme de nos déclamations ; pour croire en Dieu, ilsuffit, comme le ditCicéron, de lever les yeux; et quant à nous, malgré l'exactitude de nos raisonnements, nous sommes convaincu que le dernier sourire, la bénédiction d'un père mourant, en apprennent plus sur la vie future que tous les syUogismes de la philosophie. »
Il faut donc reconnaître que tout dans la nature a été fait pour le mieux ; que la mort, terme nécesaire de notre évolution, est réeUement riche d'espémnces, selon l'expression de Jean Sobieski ; qu'elle est pour le philosophe, pour le médecin, la source des plus précieuses inductions contré la doctrme absurde du hasard et . du néant, qui sont une seule et même chose, et en faveur de l'immortalité, fondement de l'éternelle morale. Une dernière preuve de cette vérité se trouve dans ce fait bien remarquable que jamais la pensée, l'espoir de l'immortalité, ne paraissent plus chers à l'homme que lorsqu'il touche à ses derniers instants. Un savant professeur de médecine qui, bien que sur le point de mourir, avait conservé toute son intelligence, et assistait par suite à la dépravation progressive de ses fonctions organiques, disait à ses collègues qui étaient venus le visiter : « Je sens maintenant plus que ja-
mais que je suis double. » D'autres mourants, et le nombre de ceux-ci est , toutes cboses égales , très-considérable, expriment à leurs parents, à leurs amis, presqu'en fermant les yeux, l'espoir de les retrouver un jour. « Lorsque les lugubres apprêts de la toilette furent terminés, dit un historien de Charlotte Gorday, et qu'elle eut revêtu ellemême la chemise rouge, la vierge normande leva les yeux au ciel et dit: « Voilà la toilette de la onort faite par des mains un peu rudes; mais avec elle ne vais-je pas à l'immortalité auteur allemand (F. Klause), qui vit exécuter cette Jeanne d'Arc de la Révolution, a dit à propos des outrages que sa pudeur reçut sur l'échafaud : icElle resta impassible ; l'immortalité rayonnait dans ses yeux. »
Tels sont les nobles sentiments, les douces espérances, les divines aspirations que l'approche de la mort suggère aux hommes de bonne volonté qui vécurent surtout par l'intelligence et par le cœur; on ne saurait jamais en puiser" de semblables, on le comprend de reste, dans cette doctrine qu'on décore du titré faUacieux de positive, qui est sans contredit la source de toutes les erreurs, de toutes les divagations biologiques du siècle, et qui, entachée d'un matérialisme aussi illogique que repoussant, enseigne que la destinée de l'homme sur la terre est de fabriquer (risum teneatis) l'ingrédient matériel nécessaire a la fécondité du sol, à celle de l'atmosphère, et de préparer ainsi la subsistance des générations futures : C'est dans ce but, dit un philosophe de cette trempe, çu<. l'homme existe, ainsi que les animaux et les végétaux, chacun fournissant sa quote-part dans l'œuvre commune, par le moyen d'émanations; mais chaque espèce, race ou individu, ayant àes émanations différentes, il en résulte que la nature, en
les Utilisant, combine des reproductions à un nombre infini, avec des physionomies et des formes sans cesse variées . Qui pourrait, en effet, donner une idée des combinaisons des atomes de qualités si différentes qui servent à produire tant de variétés sur la peau du tigre, le brillant plumage de l'oiseau de paradis, de la queue du paon, etc. ? Tous ces effets ont leur raison d'être, et tout s'explique par les ingrédients que la nature emploie, et que l'homme, avec le règne animal et végétal, lui fournit proportionnellement à chaque instant. »
Certes, je ne l'ignore pas, la loi de la mort, dans sa portée complexe, a entre autres fins celle delà composition du terreau et de l'entretien de certains éléments atmosphériques nécessaires au maintien, à la conservation de la vie générale ; mais affirmer que nous n'avons été créés que dans le but de fournir un engrais et des émanations; rapporter uniquement à ces dernières et à la combinaison des atomes les chefs-d'œuvre les plus admirables de la nature dans le règne organique, n'est-ce pas soutenir le plus faux des systèmes, n'est-ce pas remplacer par la plus dégoûtante des hypothèses les saines idées que nous suggèrent la logique, la morale et la science, sur la double nature de l'homme et sur la providence de Dieu?
n y aurait, sans doute, encore bien des enseignements philosophiques à tirer de la loi providentielle de la mort, si étroitement connexe avec celles de la vie; mais le peu que je viens d'en dire me paraît plus que suflîsant pour en faire entrevoir la portée, le but, et pour établir, par de sohdes et consolantes inductions, que le néant n'existe pas plus que le hasard, et que le tombeau, cet épouvantailde l'humanité, n'est qu'une sorte de vestibule placé entre le passé et l'avenir; toutefois je ne terminerai pas ce chapitre
sans rappeler ce que je regarde comme une grande vérité: c'est que le stoïcisme devant la mort peut être considéré comme le critérium de la perfection humaine. Aussi tous les grands génies s'appliquèrent-ils à bien mourir, et professèrent-ils dans les écrits qu'ils nous ont légués, que ce n'est qu'après avoir vu mourir un homme qu'on peut juger sainement de sa valeur morale. Épaminondas, à qui l'on demandaitunjour lequel, d'Iphicrate, de Chabrias, ou de lui-même méritait le plus d'estime, répondit qu'on ne pouvait les juger avec lui qu'après les avoir vus mourir. J'ajouterai que j'ai pu me convaincre bien souvent, dans le cours de ma carrière médicale, que l'on meurt toujours comme on a vécu. Entre l'agonie de la vertu et celle du crime, il y a nécessairement un abîme, et ce n'est pas sans raison qu'un de mes anciens professeurs a soutenu dans un livre plein d'intérêt' que, sans posséder le moindre renseignement sur la psychologie d'un individu, on peut s'en faire une idée assez exacte par l'appréciation de ses dernières paroles, de ses derniers désirs, de ses dernières volontés; et qu'on peut dire à la rigueur : in morte veritas, avec autant de justesse qu'on àii invino veritas\
1 Hubert Lauvergne ; De l'agonie et de la mort dans les diverses classes
de la société, 2 vol. in-S".
2 A peine est-il nécessaire de rappeler aussi que les lois générales de la mortalité, dont la sagesse est si grande, sont une des meilleures preuves de 1-existence de Dieu et de sa providence. Le défaut d'espace m empêchant de rapporter ici des lois d'ailleurs si connues, il me suffira de renvoyer me, lecteurs à l'article Mortalité des diverses encyclopédies moderne.
AVANT- PROPOS
Depuis que ce chapitre a été écrit, l'éminent professeur, le médecin philosophe à qui je l'adressais, a disparu d'ici-bas: une mort prématurée autant qu'inattendue l'a enlevé à la science, à sa famille, à ses élèves, et à ses nombreux amis.
Je tenais, il m'est permis de le dire, un rang distingué parmi ces derniers, et sa perte m'a été bien sensible : en relation intime et incessante depuis vingt-cinq ans, rien n'avait pu nous désunir, et cette liaison, si profitable pour moi à tous les points de vue, avait achevé de me démontrer combien sont mystérieuses les sympathies qui s'établissent sur la terre entre les âmes, combien elles se jouent en quelque sorte des différences d'âge, de caractère, de goûts, de position sociale, etc., etc. Partout et en tout la nature semble en effet se complaire au milieu des contrastes, et, de même qu'ehe a su combiner miraculeusement en nous deux éléments antagonistes, la matière et l'esprit, de même on dirait qu'elle s'attache à mettre en relief la simphcité, l'unité, le libre arbitre absolu du principe animique, par ces ineffables et merveilleuses sym-
pathies qui échappent manifestemenl à l'influence de l'individualité passionnelle dont l'organisme est la source.
Peut-être sont-elles le fruit, le souvenir instinctif et confus d'existences antérieures ; car, d'où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous? Telle est la question complexe que notre imagination s'adresse souvent, et dont la philosophie ne lui laisse pas même entrevoir la solution. Mais puisque nous ne faisons que passer en ce monde, pourquoi n'en aurions-nous pas traversé d'autres avec la même rapidité et le même mystère, allant toujours vers Dieu, qui est évidemment notre but ?
Abstraction faite de sa haute intelligence, de sa vaste érudition et de ses remarquables aptitudes médico-philosophiques, qui le plaçaient si loin de moi, ce que j'admirais le plus en ce cher ami, c'étaient sa bienveillance, sa douceur, son indulgence et sa modestie sans égales. De son côté, faisant la part de la force de mon sang (cette expression lui était familière à mon endroit), il s'accommodait en somme trés-bien de mon esprit d'indépendance, de ma franchise toute maritime, de mon caractère essentiellement militant et décidé. S'il lui arriva quelquefois dans l'intimité d'en comprimer l'essor, afin de m'être utile, il les défendit invariablement en public dans diverses occasions, sans se préoccuper le moins du monde des hostiUtés qu'il pouvait se créer personnellement en agissant ainsi ; de tels hommes sont rares !
Je n'ajouterai pas qu'il était vitaliste-animiste et que sa croyance en Dieu était des plus profondes, car ses écrits témoignent de sa foi, de ses espérances, et il a achevé par sa mort stoïque de les mettre en lumière. Je ferai seulement remarquer, en passant, que la doctrine du D' Vogt,
d'arrêter notre décadence. 437 sur notre consanguinité avec les singes, lui était particulièrement antipathique ; psychologue éminent et profond, comment aurait-il pu la trouver à son gré?
Des voix plus éloquentes, plus autorisées que la mienne ont raconté naguère les vertus d'Anselme Jaumes, sa vie SI pure, si exemplaire, si bien remplie; les épreuves qui 1 ont traversée, les nombreux et importants travaux qu'il lègue à la science, et qui lui assurent une place distinguée parmilesgrandespersonnalitésdecette vieille et noble École de Montpellier qui fut notre mère commune ; qu'il suffise donc à ma douleur si sincère d'inscrire tout simplement son nom sur cette page de mon livre, en mémoire delà samte et fidèle amitié qui nous unissait, et d'offrir à son digne fils, héritier de ses mérites, de ses sentiments, l'expression profonde de mon dévouement e t de mes regrets '
AU PROFESSEUR JÂUMES