SUR LES MEILLEURS MOYENS DE SAUVETAGE SOCIAL
Saint -Mandrier, près Toulon, avril 1868.
Mon cher Jaumes.
J'ai adressé au lecteur bénévole l'introduction, moitié sérieuse et moitié plaisante, de ce livre, où j'ai examiné la question physiologique des singes ; permettez-moi de vous offrir le chapitre dans lequel je traite des principales mesures qu'il est urgent d'employer le plus promptement possible pour arrêter la dégénérescence des masses, la décadence nationale qui en est inséparable et dont les symptômes caractéristiques sont, comme ils le furent d'ailleurs dans tous les temps : l'athéisme, le luxe, l'amour des richesses, la soif des jouissances physiques, le charlatanisme, le mépris des travaux intellectuels, la tendance à la superstition, enfin la diminution du chiffre des mariages, partant, du nombre des naissances, etc. Notre conversation va faire ressortir une fois de plus, vous allez le voir, les connexions de l'hygiène publique avec l'économie sociale.
.le vous écris d'un lieu que vous avez visité, je crois, avec ma famille et en mon absence, pendant l'automne
d'arrêter notre décadence. 439 1844; je veux parler de la ferme que je possède à Saint- Mandrier,près Toulon, et dontmes aïeux maternels, marins pour la plupart, et partant fidèles amants delà mer, firent l'acquisition en 1642. Un de mes grands-oncles, pilote hauturier de l'amiral comte d'Estaing, en fit son dernier mouillage ici-bas et y fila son cable par le bout', à un âge extrêmement avancé. A son exemple, ma mère, que vous avez connue, y a rendu l'âme en septembre 1865, à l'âge de 82 ans, au moment même où le choléra décimait cruellement la Seyne et Toulon.
Tout; dans cette silencieuse solitude, dans cette vieiUe bastide provençale, aujourd'hui complètement abandonnée aux paysans, parle à mon cœur; tout m'y rappeUe ma première enfance, dont les moindres détails sont présents à ma mémoire; ma jeunesse, qui s'écoula en grande partie sur la mer, au miheu d'une race rude mais essentiellement brave et honnête; enfin tous les parents que j'ai aimés, et qui depuis longtemps ont payé leur tribut à la nature.
Mais ces impressions ne sont pas les seules que j'éprouve lorsque, m' échappant à la dérobée de MarseiUe, où me retiennent mes devoirs professionnels, je viens passer quelques heures à Saint-Mandrier . Gomme je ne me suis jamais blasé sur le splendide panorama qui se déploie sous les yeux des amateurs du haut de la montagne des Signaux, de l'endroit même où fut enseveli, il y aune soixantaine d'années, le vice amiral Latouche-Tréville ^ jemanque rarement
1 En argot maritime, filer son câble par le bout veut dire mourir- car ua vaisseau dont le salut, dans certains cas, dépend entièrement de son ancre et de son câble, est perdu s'il file ce dernier par le bout.
2 L'amiral Latouche, qui commandait en 1804 l'escadre de la Méditerranée, était considéré comme l'homme de mer le plus capable do l'époque
défaire l'ascension; puis, m'adossant contre l'une des faces de la pyramide sépulcrale, je me repais avec bonheur d'un spectacle dont je devrais être saturé, qui est néanmoins toujours nouveau pour moi, et que je crois superflu de vous décrire, puisque vous le connaissez. Dans cette position, et sous l'influence du charme, il est rare que mon cœur ne proteste pas contre l'athéisme, contre la doctrine du hasard et toutes ses folies.
N'allez pas croire, mon cher ami, qu'en entrant dans ces détails, en apparence étrangers à la question dont je viens vous entretenir, j'aie pour but de faire de la sensiblerie. Loin de là ! je veux seulement arriver à une déduction dont votre esprit si éminemment philosophique reconnaîtra toute la vérité: c'est que, chez l'homme que ses passions n'ont pu subjuguer ou matérialiser, la prépondérance du moral sur le physique, en dépit de la mixtion psycho-matérielle, est manifeste et positive; qu'il y a chez lui deux religions naturelles, celle de Dieu, celle de la famille, et qu'il en subit d'autant plus sûrement l'empire, qu'il vit plus près des grands spectacles de la nature. Combien d'incrédules, de sceptiques, d'athées, n'ont-ils pas été ramenés par ce dernier mobile ! Je lisais naguère
Il provenait de la célèbre marine de Louis XVI, et on affirme que, sans sa mort prématurée, nous aurions certainement évité le désastre de Trafalgar. Il a été inhumé sur le plateau même où il se faisait hisser (c'est le mot qui convient) tous les jours par ses gaiiers, à cause de l'obésité fort incommode dont il était alTecté. Il allait y surveiller les mouvements de la flotte anglaise qui bloquait Toulon. Jamais officier général de la marine n'eut une sépulture plus noble, plus digne, plus poétique: il repose, en efl-et, sous une large et solide pyramide quadrangulaire, à l'érection de laquelle voulurent contribuer les officiers et les équipages de cette belle escadre qui devait bientôt trouver elle-même son tombeau à Trafalgar,
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l'ouvrage posthume' d'un ancien magistrat que vous avez connu sans doute, puisqu'il était conseiller à la Cour d'appel de Montpellier, de M. Dubez. Il fait honneur de son retour subit à Dieu à une promenade soHtaire qu'il fît un jour dans la campagne, et pendant laquelle le souvenir de son enfance, celui d'une mère qu'il avait tendrement aimée, suscitèrent en lui l'émotion la plus douce, la plus profonde, etle portèrent à se demander 5 '^7 était bien possible qu'il fût à jamais séparé de cet être chéri. « Mon agitation fut extrême, dit-il, mes larmes coulèrent en abondance; maisdèsce moment,je pris la résolution de chercher enfin la vérité. »
Qui apprécie mieux que vous, mon cher Jaumes, toute la puissance qu'exercent sur l'homme les nobles sentiments de la famille, sentiments qui suffisent pour mettre entre lui et les animaux un abîme profond? Qui osera soutenir en efiFet que telle n'est pas la source de notre moralité, l'élément essentiel, la base de notre psychologie le terrain commun où se complaisent invariablement et également les individus de toutes les catégories sociales ? Jeté sur la terre pour aimer, pour souffrir, et pour espérer toujours, l'homme a aussi impérieusement besoin de l'esprit de famille pour accomplir ici-bas son évolution selon les vues providentielles, que chaque soldat de l'esprit de corps pour contribuer à la victoire dans la mesure de ses forces et de ses moyens. Aussi Dieu n'a-t-il manqué de Im donner ce mobile, après l'avoir créé libre et conscientlafamille estpourlui comme une digue salutaire contre ses passions, la source de ses plus pures, de ses plus sohdes
1 L'alhée redevenu croyant, 1 vol. in-S" de 500 pag.
jouissances, celle de ses plus nobles inspirations et de sa consolation dans le malheur. Qu'il naisse sous le chaume ou dans le palais des rois, le besoin qu'il a de la famille est impérieux, invariable
En effet , en voyant le jour, nous commençons par recevoir les soins affectueux d'un père et d'une mère, et ces soins, qui ne se bornent pas, comme chez les brutes, à la satisfaction des besoins physiques, font naître en nous l'amour filial, la reconnaissance ; l'amitié, tout aussi pure et ineffable, a sa première source dans le commerce naturel des frères, des sœurs, des cousins. N'est-ce pas encore sous la sainte influence de la famille que nous caressons si volontiers, et en dépit de tout, le dogme de l'immortalité, si éminemment naturel qu'on l'a trouvé en vigueur chez les peuples les plus dégradés et qui n'avaient même aucune idée de Dieu? Sans doute, en voyant la mort frapper sans cesse autour d'eux, les premiers humains durent se demander si cette disparition fatale d'objets chéris pouvait être définitive : or, de cette pensée qu'engendra nécessairement la vue du premier cadavre, à l'intuition de l'existence possible d'une autre vie, d'un pays des âmes, d'un monde des esprits, il n'y a évidemment qu'un pas, et quoi qu'on en dise, cette explication de l'universalité du dogme dont il s'agit me paraît bien plus naturelle que celle qui l'attribue à notre orgueil, à notre vanité. Enfin, c'est encore l'amour de la famille et du foyer natal qui enfante l'amour de la patrie. A toutes les époques, les grands dévouements publics eurent cette origine, ce mobile : l'histoire générale de l'humanité en fait foi.
Si de prétendus progressistes réformateurs, myopes et débiles, do la société, ne s'étaient pas attaqués à la divine
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institution de la famille, qui leur a résisté et leur résistera jusqu'à la consommation des siècles (qu'ils se le disent bien!), nous aurions évité bien des épreuves inutiles, et la lutte suprême, ardente, qui semble se préparer en ce moment entre les athées et les enfants de Dieu, lutte dont l'issue n'est certes pas douteuse, n'aurait pas eu sa raison d'être. Voyez plutôt ce que sont devenus le saint-simonisme, le fourriérisme, le communisme icarien , qui se buttèrent contre la famille : ils ont disparu et ne nous ont laissé que le souvenir de leurs folies * !
« Dans ces systèmes, dit Lamennais ( Du passé et de l'avenir des peioples) , plus de famille, plus de paternité, plus
' On sait combien de victimes ont fait ces systèmes insensés au milieu des classes éclairées et intelligentes. Qu'il me soit permis d'en citer ici un seul exemplç.
Après les journées de juin 1848, je rencontrai à Marseille un de mes confrères gui avait longtemps habité la même ville que moi, que j'avais toujours considéré comme un homme parfait du côté du cœur, mais dont l'imagination était un peu exaltée. Sa tenue était plus que négligée et sa barbe, qu'il avait laissé croître, le changeait tellement, que j'eus quelque peme à le reconnaître. Après les compliments d'usage, il m'apprit qu'il allait partir pour ricarie. Pour que la France fût heureuse et entrât définitivement dans la voie du progrès, il faudrait, me dit-il, qu'on fit tomber au moins deux ou trois mille têtes (textuel). On voit bien, lui répondis-je en riant que vous avez été chirurgien en chef d'hôpital : î;om5 avez l'humeur Iranchante, et la vue, l'odeur du sang ne vous font pas peur; mais vos enfants, que vont-ils devenir après votre départ ?-Je leur laisse la dot de leur mère, repnt-il, c'est -à eux de se débrouiller; quant à moi, je romps tous mes hens avec une société que je déteste et où l'organisation du mal est SI pmssante...,. M'étant hasardé alors à lui dire, vu mon ancienne intiimité avec lui, qu'en abandonnant ses filles il manquait à son devoir lo iplus sacré envers Dieu, il me quitta brusquement et d'un air irrité eu .me disant que Dieu n'existait pas, et que le mal seul méritait ce nom '
Le malheureux partit, en effet, pour l'Icarie, y passa par toutes les déceptions imaginables; et, après avoir payé son tribut à la mauvaise fol de
-de mariage; dès-lors un mâle, une femelle, des petits que l'Etat manipule, dont il fait physiquement et moralement ce qu'il veut, et une servitude si profonde, si universelle, que rien n'y échappe, pas même l'âme; avec eux, par eux, tous les liens de l'humanité, les relations sympathiques , le dévouement mutuel, l'échange des services, le libre don de soi, tout ce qui fait enfin la grandeur et le charme de la vie, a disparu sans retour. »
L'éloquent écrivain aurait complété le tableau en ajoutant que l'athéisme, le sensualisme, dont ces systèmes funestes sont imbus, opposent au libre essor du génie humain d'invincibles entraves ; qu'ils frappent mortellement l'émulation, ce mobile des grandes découvertes, en mettant au même niveau l'abeille, le frelon, le citoyen honnête et le pervers, le savant et l'ignorant ; et que leur résultat fatal est finalement d'imposer à la société humaine le régime de la caserne et les mœurs de l'ancienne Gapoue (pour ne rien dire de plus) . Or, il suffit de s'arrêter quelques instants sur cette dernière considération, pour se convaincre que de telles utopies ne sont absolument pas viables, que leur application est impossible, et que les déportés de l'Australie , les forçats de Cayenne eux-mêmes n'en voudraient certainement pas, parce qu'en dépit de leur perversité ils sont hommes comme nous, et ne sont étrangers à aucune des tendances, des goûts innés de la nature humaine.
D'un autre côté, que les novateurs dangereux qui cher-
Cabet, quitta ce pays de cocagne pour rentrer dans le sein de cette vieille société contre laquelle il avait tant crié; mais honteux, sans doute, de ses égarements, il se fixa dans l'une des grandes villes de l'Union, où il est mort naguère, après y avoir exercé la médecine pendant quelques années.
d'arrêter notre décadence. ^45 chent à faire école en ce moment essayent de convertir à leurs idées les honnêtes habitants de nos campagnes, ceux-là qui résistent quand même à l'attraction des grands centres mercantiles, que le séjour des villes ne tarde pas à rendre malades et mélancohques, et qui, après avoir payé largement l'impôt du sang, retournent pleins de joie, nonobstant l'instruction qu'ils ont acquise dans les écoles du régiment, à leur chaumière natale pour travailler et soigner la vieillesse de leurs parents; qu'ils essayent de leur enlever les enfants qu'ils ont parfois tant de peine à élever, en leur disant qu'ils appartiennent à l'État, qui se jhargeva désormais de leur entretien et de leur éducation • qu'ils leur prêchent enfin cyniquement l'athéisme, comme Ils le font dans les grandes villes, et ils verront ces braves gens rester fidèles quand même à leurs traditions et les étonner même par la simphcité et la justesse quelque peu narquoise de leurs raisonnements.
Où trouver la cause de cette honnêteté, de cette droiture natives, de ce gros bons sens des vrais agriculteurs sinon dans l'esprit de famille qu'ils possèdent au plus haut degré, et dans leurs croyances religieuses, que la seule vue du lever et du coucher du soleil corrobore bien plus en eux que toutes les instructions des ministres des cultes; car j'ai vérifié que tel paysan qui, considérant ces derniers comme des trouble-fête, ne se gêne pas pour manquer la messe ou le prêche, n'est pas le dernier de tous à protester contre la négation absolue de Dieu, lorsqu'on l'énonce devant lui. Sans doute, il existe dans lescampaignes des hommes pervers, et même des scélérats de la i pire espèce: j'en ai connu plus d'un pour ma part; mais lie plus souvent ces mauvais paysans sont des paresseux.
des ivrognes, des libertins, qui ont subi dans les villes voisines des peines infamantes, des repris de justice en un mot ; les vrais cultivateurs les fuient comme des pestiférés, et se garderaient bien de frayer avec eux.
Moïse est incontestablement de tous les législateurs (je n'entends le considérer ici qu'à ce seul point de vue) celui qui sut tirer le meilleur parti de l'influence moralisatrice de l'agriculture, et qui comprit le mieux en outre qu'elle est le fondement essentiel de la société humaine, la vraie source de ses richesses. Il n'avait certes pas interdit au peuple juif le commerce et l'industrie, mais il avait par-dessus tout encouragé et privilégié les travaux agricoles; sa fameuse loi jubilaire, que tant de personnes* jugent légèrement et sans l'avoir méditée, maintenait quand même le morcellement de la propriété foncière et apportait d'invincibles obstacles à son ahénation, partant à son accaparement; de plus, elle mettait des bornes à l'ambition et à l'amour immodéré du lucre : car pourquoi convoiter une grande position financière lorsqu'on ne peut donner satisfaction à son orgueil par la possession de grandes étendues de territoire ? on ne dîne pas deux fois, on ne se fait pas faire tous les jours de nouveaux vêtements, et il suflit de réaliser par l'épargne un modeste superflu pour être plus heureux qu'un roi, pour pouvoir subvenir à ses besoins et à ses plaisirs, en tant qu'ils sont honnêtes et naturels. D'ailleurs, un pauvre qui est sain, qui n'estpas anémique, vaut mieux qu'un riche languissant crevé; et il n'y a pas de richesses comparables à la santé du corps, ni de plaisir égal à la joie du cœur
En votre qualité de médecin, vous avez dû bien souvent admirer, comme moi, le caractère si essentiellement hygié-
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nique de la loi mosaïque, dont une foule de découvertes modernes, par exemple celle de la trichinose, ont achevé de montrer la sagesse; mais ce qui m'a le plus frappé dans cette loi, c'est l'importance qu'elle attribuait à l'agriculture et au morcellement de la propriété foncière. Le législateur des Hébreux ne dédaigna pas en effet de réglementer, au nom de Dieu, le travaux des champs, le temps et 1 espèce des semailles selon la nature des terres, le repos qu'on doit donner à ceUes-ci afin qu'elles ne s'épuisent pas; sa sollicitude s'étendit même jusqu'aux animaux domestiques, qui partagent les labeurs de l'homme et contribuent tant à sa prospérité: ils avaient droit comme lui au repos sabathique, et ne pouvaient être ni surmenés m même maltraités au-delà d'une certaine limite
On retrouve cette soUicitude, cetteprédilection pour les travaux agricoles, dans les hvres de Salomon; et si un Illustre Romain, Gaton, émit cette maxime :^gu'il ne faut Jama^s délibérerpour planter, mais seulement- pour béUrle prmce israéhteen a consigné une autre bien plus proonde dans ses Proverbes : .Prépare., dit-il, .os ouvrages au dehors et labourez soigneusement votre terre, afin que vous puissiez ensuite bâtir votre maison.^->
Peut-être trouverez vous extraordinaire, moucher ami que je propose ici, comme un modèle à suivre la civih' sation mosaïque, depuis si longtemps défunte, et dont les prmcipes, si excellents que je puisse les trouver, n'ont pu sauver du naufrage la nationalité juive. Mais à cette objection toute naturelle, je me hâterai de répondre •
Tant que les prescriptions en apparence minutieuses et exagérées de Moïse furent fidèlement exécutées, le peuple juif, en dépit de son agglomération sur un territoire res-
treint, parvint non-seulement à vivre dans l'aisance, mais encore à acquérir le superflu dont je parlais tout à l'heure; il n'y eut jamais dans son sein d'autres pauvres que les individus fainéants, vicieux ; et grâce à ce bien-être qui l'empêchait de dégénérer, il sut maintenir longtemps son autonomie au milieu de puissantes monarchies. Si l'on en croyait Voltaire (je le ferai remarquer en passant) , ce peuple àla fois lâche, criard et cruel, aurait été dépourvu de toute vertu guerrière ; mais son histoire infirme ce jugement inique, et il suffit d'ailleurs, pour en être convaincu, de se rappeler les efi"orts et les sacrifices que durent faire les Romains pour anéantir cette nationalité si vivace, et devenir définitivement les maîtres du pays.
Mais la même histoire établit d'autre part très-nettement que toutes les fois que l'esprit de lucre et de brocantage s'insinuèrent dans la société juive, et qu'à l'exemple des Égyptiens, des Phéniciens, des Ioniens, etc., elle se laissa entamer par le luxe et sacrifia au culte du veau d'or, son existence fut très-compromise : alors vinrent les pestes, les famines, la dégénération physique et morale des masses, les invasions et les désastres, les hontes, les afflictions qu'elles entraînent forcément. A chaque pas, pour ainsi dire, on trouve dans les livres des Prophètes, des hommes inspirés que leur génie mettait fort au-dessus du vulgaire, les preuves de ce fait. Toujours ils reprochent au peuple Israélite de préférer les villes aux campagnes, les palais, les bijoux, les objets de luxe aux richesses agricoles; et leurs discours se terminent invariablement par la menace d'une invasion : « Vous qui vous couchez sur des lits d'ivoire, dit par exemple Amos (chapitre iv), et qui vous étendez sur vos couches, qui mangez des agneaux et
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des veaux choisis, qui fredonnez au son de la musette, qui inventez, comme David, des instruments de musique, qui buvez du vin dans des vases de prix et vous parfumez des parfums les plus exquis et les plus coûteux, à cause de cela vous serez les premiers à aller en captivité, et le luxe de vos personnes voluptueuses prendra fin. »
Certes, je ne suis pas de ceux qui soutiennent que le luxe est un mal sans compensation aucune ; il y aurait beaucoup à dire pour et contre lui : le supprimer complètement au moyen des lois dites somptuaires, dont l'inutilité est d'ailleurs reconnue, ce serait non-seulement tuer l'émulation et l'ambition parmi les artistes et les industriels, mais encore faire rétrograder l'humanité vers la vie sauvage, en comprimant d'une manière déplorable le libre essor de son génie ; d'autre part, s'y abandonner sans mesure et sans règle, comme nous le faisons à cette heure, c'est consentir implicitement à l'amollissement, à la dégénération physique et morale de notre société, et à sa perte prochaine. Un peu de luxe est nécessaire chez une nation; mais s'il dépasse une certaine limite, il devient la cause première des maux les plus funestes. Il y a donc là un juste milieu à prendre, que ne doivent jamais perdre de vue ceux qui gouvernent, s'ils ont à cœur d'entretenir et de perpétuer les forces vives de cette nation.
Si les économistes de notre époque faisaient un peu plus de cas des enseignements de l'histoire, s'ils n'étaient pas trop souvent de simples marchands ou industriels enrichis par la spéculation et n'ayant aucune connaissance de la philosophie du passé, ils accorderaient plus de sollicitude au développement de la richesse agricole, et se préoccuperaient un peu moins du commerce extérieur, qui,
lorsqu'il est poussé trop loin et ne se borne plus à l'écoulement, à l'échange du superflu de la production naturelle, devient une source de besoins factices, un élément de monopole et d'accaparement. Si vous habitiez comme moi un grand centre commercial, mon cher ami, et si vous pouviez étudier à fond les mœurs de Londres, de Paris, de Lyon, de Marseille, cette assertion, qui peut de prime abord vous paraître paradoxale, ne tarderait pas à perdre ce caractère à vos yeux. Oui, l'exagération de l'idée commerciale est aussi nuisible aux peuples que le luxe luimême, dont elle est une des causes premières, et, je me hâte de le dire : elle est surtout nuisible parce que, de concert avec l'industrie, elle commence toujours par tuer l'agriculture, en attirant progressivement les ouvriers des campagnes dans les grandes villes manufacturières et commerciales.
L'influence de l'agriculture sur les sociétés est réellement vitale, et ce n'est pas seulement l'histoire si curieuse du peuple juif qui fait ressortir cette vérité , mais encore l'étude de toutes les civilisations défuntes ; je crois inutile d'entrer à ce sujet dans aucun détail, le fait étant trop avéré pour qu'on puisse le mettre en doute. Partout et toujours, l'abandon des travaux agricoles, coïncidant avec l'athéisme, l'irréligion et le déploiement d'un luxe effréné, a été le signal de la décadence, de la ruine, de la subjugation : l'Angleterre, et la France à son exemple, suivent aujourd'hui cette voie funeste ; puissent-elles se raviser à temps et se remblayer sur la pente I
Après avoir établi, dans son étude sur la Grandeur et décadence des Romains, que l'introduction delà secte d'Epicure contribua puissamment à leur perte, et que c'est sur-
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tout dans ses croyances religieuses qu'une nation puise sa force, Montesquieu rapporte la fin de la société romaine et sa corruption, à l'abandon de l'agriculture et au luxe; il nous prouve que ce dernier ne procure qu'une richesse factice et inutile au bien-être général , par ce seul fait qu'une maison achetée par Gornéhe 75 000 drachmes, fut vendue peu de temps après à Lucullus au prix exorbitant de 2 500 000, Il dit enfin, enparlmit du commerce, et pour en faire ressortir l'action dissolvante, que les Romains furent puissants tant qu'ils le dédaignèrent, en le considérant comme une occupation d'esclave.
C'est donc à remettre les travaux agricoles en honneur que les gouvernements doivent surtout viser à notre époque, et si l'on ne peut promulguer une nouvelleloi jubilaire, on peut du moins, en accordant certains privilèges à la propriété foncière et aux populations honnêtes qui la font valoir, restituer aux campagnes les bras qui leur manquent et restreindre autant que possible la sphère par trop attractive des grands centres industriels et commerciaux; disonsle bien haut, parce que c'est là une grande vérité : plus une nation compte dans son sein de véritables agriculteurs , plus elle a de vitalité, et moins elle est exposée à dégénérer et àpérir.
Vous rappellerai-je ici, mon vieil ami, les miracles que l'agriculture a opérés aux États-Unis de l'Amérique nord spécialement en Pensylvanie ? Cet état, qui ne comptait en 1790 que 450000 habitants en avait 1500 000 en 1829 parmi lesquels 141 000 s'occupaient uniquement des travaux agricoles; et c'est surtout depuis que la propriété y a été plus divisée par l'arrivée de nombreux colons français, allemands, etc., que l'agriculture a fait de si rapides.
de si étonnants progrès, et que le chiffre de la population n'a pas cessé de s'accroître ; car ce n'est certes pas en donnant des primes au mariage, à la fécondité des femmes, comme on le faisait par exemple sous le premier empire, qu'on arrête le décroissenaent de la population et qu'on obvie aux pertes résultant de guerres prolongées ou d'épidémies meurtrières. C'est en veillant avec sollicitude à ce que la production du sol ne s'abaisse pas trop par le fait de l'attraction des grands centres; c'est, je le répète, en privilégiant le plus possible la propriété foncière, qui à son tour ne faillira jamais au gouvernement dans les grandes crises, qu'on arrivera sûrement et promptement à ce résultat si essentiel ; partout l'expérience a démontré que le chiffre de la population d'un pays est en raison directe de sa production agricole : c'est encore là un de ces faits providentiels, patents et inniables, qui prouvent au philosophe l'inanité, l'absurdité delà doctrine du hasard. Socrate, qui fut assassiné juridiquement 329 ans avant la venue du Christ, etquifutl'initiateur dumonothéismechezlespayens, appelait insensés ceux qui ne croyaient pas à la Providence; et il n'est pas en effet de pire folie que celle-là ' .
Il semble, au premier coup d'œil, que l'aisance doitdiminuer dans les campagnes en raison directe du morcellement de la propriété et de l'exubérance de la population ; mais c'est précisément le contraire qui arrive. Prenons encore pour exemple à ce sujet l'état de Pensylvanie : l'arrivée des nombreux immigrants dont j'ai parlé, non-seulement n'a pas augmenté le prix des denrées dans ce pays, mais encore l'exportation des produits de la terre y a rapporté avant
1 Xénophon; Entretiens mémorables de Socrate, liv. I»'-
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la dernière guerre jusqu'à 12 ou 14 000 000 de dollars. Ainsi, Guillaume Penn, le quaker, est arrivé, comme on le voit, au même résultat que Moïse, sans avoir besoin d'établir à son égal la loi jubilaire, circonstance dont il est bon de prendre note, et qui est bien digne de l'attention de tous les hommes sérieux.
Mais laissons de côté, moucher Jaumes, les contrées agricoles de l'Amérique nord, dont la dernière guerre civile nous a si bien démontré la vitah té etla puissance ; rentrons dans notre pays, et prenons pour sujet de comparaison la province de Bretagne ; voyons ensemble si, malgré la mauvaise réputation qu'on lui a faite, et qu'elle mérite à certain point de vue, elle ne justifie pas les principes économiques que je viens de rappeler relativement à l'agriculture. Ce que je vais dire de cette contrée , où j'ai résidé dans ma jeunesse, et que je revois toujours avec plaisir, sera, je l'espère , d'autant moins suspect de partialité ou d'engouement, que je suis non-seulement un provençal pur sang , un véritable fils du soleil et du mistral , mais encore que pendant longtemps , subissant l'influence démon miheu natal, je fus imbu de grandes préventions contre la vieille Armorique et ses mœurs primitives.
Je reconnais que le paysan breton est sauvage, entêté, ignorant avec préméditation, superstitieux à l'excès, enchn à l'ivrognerie, très-malpropre en général, et d'une économie qui frise l'avarice; mais par combien de qualités soUdesne rachète-t-il pas ces défauts, et combien ne mérite-t-il pas qu'on se préoccupe définitivement des meilleurs moyens de l'instruire ? Il est en effet honnête, patient, résigné, hospitalier et charitable ; oui, charitable, et cela en dépit de sa parcimonie naturelle. Soldat ou matelot, et j'ai pu en faire
l'étude dans ces deux conditions, il donne rarement l'exemple de l'insubordination, péché familier à nos Provençaux, et la vue du danger, la perspective de la mort le trouvent toujours stoïque. Mais le souvenir des lieux qui l'ont vu naître le suit partout, et dès qu'il a payé son tribut à la patrie, il n'a qu'une seule idée, idée fixe et qui le tient en quelque sorte dans un état de fièvre : c'est le retour dans ses foyers, bien que la pauvreté et les labeurs l'y attendent. Dès qu'il y a remis les pieds, il reprend aussitôt ses habitudes bretonnes, ses habits nationaux qui datent de deux mille ans, son idiome ou plutôt sa langue chérie, et ses mœurs simples et pures ; car le concubinage, la prostitution et les scandales qu'ils enfantent sont à peu près absolument inconnus dans les campagnes armoricaines, éloignées des grandes agglomérations.
Or, le paysan breton, si décrié par de soi-disant progressistes, doit ces rares qualités aux deux grands mobiles de moralisation dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre : à la croyance profonde en Dieu et à l'esprit de famille ; ces mobiles ont d'autant plus d'empire sur lui que, né le plus souvent au miUeu des bois ou sur les âpres rives océaniques, tantôt dans une chaumière solitaire, tantôt dans l'une de ces petites agglomérations rurales qui ne méritent pas même le nom de hameau, et qui fourmillent dans son pays, il est naturellement sérieux, mélancolique, concentré en lui-même et contemplateur. Bien des siècles s'écouleront encore avant que la France puisse s'assimiler absolument la Bretagne ; mais si (ce qu'à Dieu ne plaise) la première avait besoin de tous ses enfants pour la défense de son sol envahi, l' Armorique, en cas de malheur, pourrait fort bien devenir le dernier asile de notre nationalité et la
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sauver du naufrage, comme le firent jadis, pour la nationalité espagnole, les Castilles et les autres provinces qui ne subirent jamais le joug des Maures.
L'agriculture bretonne a été, vous le savez, fort décriée par les écrivains prévenus contre elle; aujourd'hui encore on ne cesse de l'accuser. Voyons si cette critique est fondée, et pour cela faisons appel à un témoignage dont la compétence ne saurait être déclinée.
Le savant Mûreau de Jonnès, dont on connaît les travaux si estimables sur une foule de questions d'hygiène, d'économie politique, etc., fit hommage, en 1844, à la Société de statistique de Marseille, dont j'étais membre actif à cette époque, d'un travail intitulé : Étude statistique et agricole sw le Finistère. Or, voici ce que je lis dans ce mémoire, qui date de vingt-quatre ans, mais que cette ancienneté rend encore plus significatif :
« En 1791, dit le laborieux statisticien, il y a cinquantetrois ans, le Finistère ne comptait que 285 200 habitants. Il est vrai que la paix avait éloigné du port de Brest la population flottante qu'y rassemble en temps de guerre l'armement de la flotte ; il est vrai encore qu'une grande partie de nos ofi&ciers de l'ancienne marine avaient émigré avec leurs familles en Angleterre, ou avaient trouvé leur tombeau àQuiberon. Depuis ce temps, malgré les nombreux bataillons de guerre que le Finistère a fournis à nos armées, et les batailles navales où sont tombés tant de Bretons, sa population a doublé : le dernier dénombrement , fait en 1841, l'élève à 576 168 : ce qui donne 290 868 habitants de plus qu'en 1791. Ainsi, en un demi-siècle , dans ce coin reculé de la France, en pourvoyant largement aux nécessités sanglantes de la guerre, aux efforts héroïques de la défense
commune, cette terre de fécondité a gagné cent habitants pour cent, et cette multiplication prodigieuse ne s'est nullement opérée comme celle des capitales, comme celle des Etats- Unis, par de grandes immigrations : non ! elle provient tout entière de la reproduction naturelle des indigènes. »
Vous voyez, mon cher ami , que ce résultat statistique est la meilleure preuve qu'on puisse faire valoir en faveur de la suprématie de l'agriculture, comme élément de richesse publique, de repopulation et de régénération. Sous ce dernier rapport, peu de contrées peuvent faire concurrence à la Bretagne : le sang y est beau, et ce n'est pas là qu'il faut venir étudier l'anémie, la surexcitation nerveuse, la scrofule, l'épuisement prématuré ; on dirait, en vérité, que ces fléaux s'acharnent de préférence sur les populations athées, matérialistes, sans croyances, sur lesquelles l'oubli de Dieu et le relâchement des liens sacrés de la famille déchaînent toutes les maladies physiques et morales, toutes les pestes.
Quoi qu'il en soit, feu Moreau de Jonnès, après avoir mis en lumière les faits dont il vient d'être question , démontre encore par des chiffres puisés aux meilleures sources et dont je crois devoir vous faire grâce, ayant indiqué l'ouvrage où ils se trouvent, «que, toutes choses égales, le Finistère, qui passe dans l'esprit du vulgaire comme un pays pauvre et barbare, donne tm produit annuel plus riche d'un septième que l'ensemble des départements français par compensation de l'un à l'autre; qu'en admettant qu'il ait le revenu de cent millions de francs qu'on lui attribue d'après les bases officielles, la France aurait une production agricole de plus de 8 milliards et demi, si chaque département valait celui-ci; et qu'il s'ensuit que le Finistère est non-seulement
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un pays comme un autre, mais encore plus r iche, plus productif que beaucoup d'autres qui prendraient comme injure de lui être comparés. »
J'ajouterai, pour ma part, qu'au moment où le chiffre de la population paraît en décroissance partout, et où les hommes d'État et les gens de l'art recherchent les causes de cette diminution, inquiétante pour la puissance et l'avenir de notre patrie, il serait utile qu'un nouveau dénombrement de la population du Finistère et des autres départements agricoles achevât de mettre en lumière cette grande et vitale question de la suprématie de l'agriculture sur le commerce et l'industrie, dont l'influence est éminemment dissolvante, morbide, démorahsatrice, et démontrât par des chiffres non moins éloquents que ceux de Moreau de Jonnès que les dogmes de l'existence de Dieu et del'immortahté de l'âme, l'esprit de famille qui est la source de l'amour du pays , sont les seules bases possibles d'une société heureuse et vraiment progressive ; que, partant , les gouvernements européens ne doivent pas se borner à faire fabriquer de nouveaux engins destructeurs, afin de se maintenir forts, mais qu'ils doivent avant tout encourager sérieusement la production agricole, qui à son tour donne la population par laquelle les armées se constituent et réparent les pertes, sans épuisement possible. On calcule aujourd'hui que la paix armée coûte à l'Europe environ quatre miUions par jour, et que la perte de production qu'elle entraîne peut être évaluée à un milliard et demi par an. Passe encore si, avec une telle dépense, tant de misérables ne mouraient pas de faim , en Finlande , en Pologne, en Prusse, en Irlande et en Algérie, où les Bédouins sont devenus anthropophages I
M. le comte de Villeneuve- Flay ose, ancien professeur à l'Ecole centrale des mines, ancien ingénieur en chef des mines du département des Bouches-du-Rhône et l'un des agronomes les plus distingués du Midi, adressa, en 1849, à la Société de statistique un mémoire sur l'Influence du déclassement agricole sur le prolétariat et la criminalité en France et en Angleterre, mémoire que la savante Compagnie couronna, et dans lequel il démontre « que l'industrie engendre en France six fois plus de prolétaires que la propriété foncière ; que par conséquent le développement de l'industrie , en produisant le déclassement de la population agricole, a dù nécessairement, en France, multiplier les prolétaires, et qu'il en est résulté plus de vices et de crimes. Sans doute, ajoute le savant ingénieur, l'industrie et le commerce fécondés par la science ont à remplir un rôle magnifique ; mais, pour qu'ils soient fructueux, il faut absolument qu'ils aient pour base fondamentale les grands principes moraux. Ainsi donc, revenir à ces principes est le premier besoin de l'industrie ; ramener les populations à l'agriculture est désormais ce que l'on doit avoir principalement en vue, et ce n'est pas là une affaire de convenance, il s'agit du salut du pays, engagé dans une voie dangereuse. »
En 1849, époque où M. le comte de Villeneuve écrivait son travail, la question de l'agriculture préoccupait bien moins les esprits sérieux qu'à cette heure. Le gouvernement avait à conjurer de grands orages politiques, de grands embarras financiers ; il maintint l'ordre et évita la banqueroute en faisant appel à la propriété foncière, devenue son ancre de salut; mais aujourd'hui le problème se dresse de nouveau devant nous, pressant, impitoyable, comphqué
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par la misère générale, le déclassement agricole arrivé à sa dernière limite, et l'imminence d'une guerre européenne; il est donc temps, ou jamais, de s'en occuper, d'en rechercher la solution.
Mais, je me hâte de le dire , mon cher Jaumes, bien assuré d'avance de votre acquiescement, il ne suffirait pas, pour replacer la société européenne sur ses bases naturelles, d'aviser à la reprise des travaux agricoles, au peuplement, à l'assainissement et à l'exploitation des nombreux tercains restés en friche, de répandre enfin chez les ouvriers les bienfaits de l'instruction, qui adoucit les mœurs, les relations sociales, et éclaire l'homme sur ses véritables intérêts : ce programme serait insuffisant, incomplet, si les gouvernements n'avisaient pas enfin aux moyens de remoraliser les masses en entravant le plus possible lapubhcation et la propagation des livres hcencieux et celle des mauvaises doctrines ; car dans les grands centres, de même que dans les plus petits villages, telle est la source essentielle, fondamentale, de la démoralisation des travailleurs. Oui, pour mettre des bornes à la misère, à l'ivrognerie, à l'intempérance, à la débauche, au luxe, à l'improbité; pour comprimer enfin toutes les mauvaises passions qui, à notre époque , portent une atteinte profonde à la santé physique et morale des peuples, il faut, avant tout et sans se préoccuper le moins du monde des protestations de soidisant libres penseurs, faire respecter partout le saint nom de Dieu, au moins à l'égal de celui des empereurs et des rois, qu'il fait et défait à son gré.
Mais, me dira-t-on à peu près comme Beaumarchais le fait dire au D»" Bartolo lorsque Basile lui indique la calomnie comme le meilleur moyen de sortir d'embarras : quel
radotage nous faites-vous donc là, et quel rapport le respect du nom de Dieu et la répression de l'athéisme peuvent-ils avoir avec la régénération physique et morale des masses, soit dans les villes, soit à la campagne?
Ce rapport est des plus simples, et je suis convaincu, mon cher ami, que vous le saisissez sans peine; toutefois, afin de le bien établir aux yeux des sceptiques et des aveugles, je donnerai ici la parole à un homme de bien, à M. Rigaud des Jourdans, qui nous a lu naguère, au Congrès scientifique d'Aix, un mémoire intitulé : Dépopulation des campagnes, ses. causes, ses résultats, ses remèdes.
Après avoir démontré par des chifires approximatifs qu'un village de 1 000 âmes consomme annuellement en tabac, boissons fermentées, luxe de tout genre pour hommes et pour femmes, environ 31 000 francs, soit 300 000 000 pour toute la France; après avoir établi que partout, aujourd'hui, dans les communes rurales, les hommes s'enivrent journellement au cabaret à la santé du progrès , tandis que les femmes vendent clandestinement les denrées de la cave et du grenier pour payer leurs dentelles et leurs crinolines; que partout d'ailleurs, l'estomac payantla toilette, la réduction forcée du régime alimentaire prépare des générations débiles, incapables désormais de supporter, comme leurs devancières, les travaux des champs; après avoir fait ressortir, dis-je, toutes ces causes de dégénérescence, en oubliant néanmoins d'y joindre la lecture des romans et des feuilletons toxicophores , le respectable auteur du mémoire dont je parle s'écrie : « Ces détails ne sont pas les dards de la critique aiguisés à plaisir ; ce sont, hélas ! des faits empruntés à l'histoire de tous nos villages et dépouillés dans ma bouche de leurs plus sombres cou-
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leurs. Les extrêoies s'y heurtent chaque jour ; le luxe n'y est que le manteau transparent de la misère, le progrès y coudoie la dégradation, le bouge y est trop souvent le théâtre de scandaleuses ripailles, tandis que le foyer domestique ne voit jamais le pot-au-feu »
Passant ensuite à la recherche des remèdes à opposer au mal, M. Rigaud indique le retour aux croyances religieuses et aux travaux des champs, que le villageois méprise à notre époque, pour se livrer au commerce ou à l'in-dustrie; et j'insisterai moi-même d'autant plus sur l'excellence de ce moyen, que partout où l'esprit religieux, celui de lafamille et le goût de l'agriculture se sont maintenus intacts, notamment en Bretagne, l'espèce humaine n'est ni corrompue ni dégénérée, ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut.
Quant aux mœurs des grandes villes, mon cherJaumes, j'en ai déjà présenté une esquisse dans le premier chapitre de ce hvre, et je me garderais bien d'entrer ici, à ce sujet, dans les détails qu'il comporterait. Outre qu'il me faudrait un volume pour ne rien oubher , je serais forcé de faire vibrer une foule de cordes sensibles , et de mettre en lumière cette multitude d'abus criants qui résultent de l'excès de la centralisation parisienne, de cette hydre aux cent têtes dont Napoléon P"" a cru nécessaire de nous doter, à laquelle ce grand homme a dû sa perte et la France tous ses malheurs , toutes ses convulsions depuis 1815. Je ne me suis. Dieu merci ! jamais mêlé de pohtique pendant le cours de ma carrière, n'en ayant pas le goût ou si l'on veut la bosse ( style phrénologique ) ; mais je le dis ici avec une conviction profonde à ceux qui gouvernent: si vous voulez sauver la société française de
ses périls, conjurer les maux terribles qui la menacent, décentralisez le plus possible, surtout sous le rapport intellectuel: par la centralisation poussée à ses dernières limites, vous achèverez d'enlever à la province la vitalité qui seulepeutsauverle pays; et tandis que vous la réduirez à un ilotisme désastreux, vous vous mettrez vous-mêmes aux mains des prétoriens. Prenez garde! il y a là un double écueil dont vous ne vous défiez pas suffisamment. Si le génie puissant qui repose sous le dôme des Invalides avait un peu moins compté sur Paris et ménagé un peu plus la province, il ne serait pas mort à Sainte-Hélène.
Oui, je le répète avec une foi sincère et que rien ne saurait ébranler : décentralisez autant que possible dans une juste mesure , et spécialement sous le rapport intellectuel ! voilà le point de départ "forcé de toute réforme sociale. Sans cette mesure préalable, tous les efforts qu'on tenterait pour ramener aux travaux agricoles les populations anémiques et exubérantes des grands centres, et pour leur rendre le sens moral, seraient inutiles. De même, pour faire rentrer la médecine française dans la voie du progrès et delà sainephilosophie, pour la purger des athées, des industriels, des charlatans qu'elle abrite, hélas ! sous son respectable manteau, il faut commencer par la décentralisation, c'est-à-dire par établir en province des centres d'instruction médicale, des académies de médecine, des organes spéciaux de publicité , qui puissent créer l'antagonisme et réagir avec avantage contre l'omnipotence scientifique parisienne . Il y a là tout un nouveau système administratif à inaugu- * rer après des études préliminaires convenables.
Où vala médecine française? telle est, en effet, mon cher Jaumes, la question que nous nous sommes bien souvent
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adressée dans nos conversations médicales. Eh bien ! cette question est aujourd'hui résolue selon nos prévisions : la médecine française , comme toutes les autres institutions sociales, s'en va aux abîmes par le matériahsme, l'athéisme, et je n'en veux pour preuve que cette anarchie doctrinale dont j'ai parlé dans un des chapitres de ce livre, sur laquelle je n'ai fait d'ailleurs que glisser, et que la discussion surla tuberculose, entamée au congrèsmédical, ilyaura bientôt un an, et reprise depuis dans le sein de l'Académie, a achevé de mettre en lumière. Voyez, en effet , l'erreur de Broussais sur l'origine du tubercule remise en honneur; M. le professeur Bouillaud enseignant sérieusement que la phthisie pulmonaire ne peut être traitée et guérie que par les saignées coup sur coup, parce qu'elle est une inflammation ; l'existence de la diathèse tuberculeuse formellement niée , et remplacée par quoi ? par Vhétérogénie régressive nécrohiotique , ou autres excentricités tudesques ! Enfin, le microscope intronisé à la place de l'observation, de l'analyse clinique, du raisonnement philosophique , et des ouvrages si remarquables de Laënnec, de Louis et autres praticiens illustres , que l'on sacrifie désormais aux visionnaires d'outre Rhin I
Mais cette malheureuse question de la tuberculisation pulmonaire est-elle la seule qu'ait embrouillée l'obscurantisme positiviste? Vous le savez mieux que moi, il faudrait un volume aussi compacte que le Dictionnaire de Nysten pour rappeler ici toutes les excentricités que la médecine lui doit; pour moi, je le dis en toute sincérité : je ne crois pas plus à Vhétérogénie régressive nécrohiotique qu'à celle des fameux rats d'Egypte qu'a mentionnés Hérodote, et qu'à notre consanguinité avec le gorille; je continuerai
donc à enseigner ici la pathogénie du tubercule, que vous enseignez vous-même , non sans faire remarquer en passant, à nos élèves, que cette triste maladie est devenue le grand fléau du xixe siècle, qu'on ne peut en diminuer les ravages qu'en régénérant le sang et le moral des masses, et que la première condition de santé et de vie pour ces dernières est par-dessus tout la répression de l'athéisme. Que les grands génies du positivisme rient tout à leur aise de^mon hygiène : il me serait facile , si j'en avais le temps, d'en faire ressortir l'excellence.
J'ai entendu soutenir, au nom delà liberté delà pensée, que la propagation des doctrines subversives et toxiques, soit dans la chaire professorale, soit dans les livres, devait être respectée quand même, et queues gouvernements se butteraient contre d'insurmontables obstacles s'ils tentaient de l'entraver. Mais je réponds à ce sophisme : d'abord, que la société n'étant au fond qu'une sorte de compagnie de prévoyance et de secours mutuels, eUe a parfaitement le droit, après avoir adopté certains prmcipes, de les soutenir et de les défendre ; je professe ensuite'qu'un gouvernement qui a le sentiment de sa force et la reUgion de son mandat peut toujours ce qu'il veut, et que ce qu'il réalise en économie politique ou sociale, il peut également le réaliser en morale publique. A quels abus ne peut-on pas remédier avec de l'énergie, de bonnes lois et la conscience de ses devoirs ? Sans doute la remoralisation des masses, tant dans les campagnes que dans les grands centres, parait déprime abord fort difficile a obtenir; mais eUe ne serait pas impossible si on y procédait par celle des classes élevées, qui donnent sans cesse aux travailleurs les plus funestes exemples en tout genre, et