POST-SCRIPTUM
De la Liberté de l'Enseignement aux États-Unis.
Après avoir visité en détail le grand collège de Colombie, lors de son dernier voyage aux États-Unis, La Fayette alla voir celui de Georges-Town, que dirigeaient lesjésuites. Lorsque je vis, dit l'historien (M. Levasseur, secrétaire du général), les révérends pères en costume de l'Ordre, je ne pus me défendre d'un sentiment pénible : tous les méfaits que l'on reproche à la société des jésuites en Europe se présentèrent en masse à mon imagination effrayée, et je déplorai l'aveuglement des Américains, qui conQent l'éducation de leurs enfants à une secte aussi ennemie de toute liberté. En rentrant à Washington, je no pus m'erapôcher de communiquer mes réflexions et mes craintes à M. Cambreling, député de l'état de New-York, avec lequel je passai la soirée; et lorsqu'il m'entendit exprimer le vœu que tous les jésuites fussent dans tous les pays repoussés de l'instruction publique, il secoua la tête d'un air de désapprobation. «Cette mesure, ditil, ne sera jamais prise chez nous : elle serait contraire à l'esprit de liberté qui nous anime ; elle serait injuste à l'égard des jésuites, dont nous n'avons nullement à nous plaindre ; et je ne connais d'ailleurs dans notre société aucun pouvoir qui soit en droit de prescrire celle mesure. — Il est possible que vous n'ajez point sujet de vous plaindre des jésuites, parce que chez vous ilssont encore peu nombreux et qu'ils ne sont point encore arrivés au pouvoir; mais patience!.... Voycx ce qui se passe en Europe, et tremblez! — Ce qui se passe en Europe ne peut jamais avoir lieu chez nous, tant que nous serons assez sages pour ne point changer nos institutions; tant que nous n'aurons ni religion de l'état ni monopole, nous n'aurons à redouter ni les intrigues, ni l'induence d'aucune associalïon. Pour que l'instruction publique fût un moyen efficace d'action pour les jésuites, il faudrait qu'elle fût leur monopole; or, grâce à la sagesse de nos instiluitons, nous n'avons de monopoles d'aucun genre. ISous ne gémissons pas, comme vous, sous le joug de plomb d'une université privilégiée; chez nous, chaque père de famille est le seul juge de la
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manière dont il lui convient de faire élever el instruire ses enfants; de là, concurrence entre tous ceux qui veulent se livrer à l'exercice de l'instruction publique , concurrence qui ne se soutient que par un sincère attachement à nos institutions, un profond respect pour les lois qui sont notre ouvrage, et la pratique de toutes les vertus qui font le bon citoifen. Les jésuites eux-mêmes sont obligés de remplir ces conditions pour obtenir la confiance du public ; tant qu'ils la inériteront, je ne vois pas de quel divit on viendi'ait les priver de l'exercice d'un droit qui nous est commun à tous. »
Ce n'est pas de cette manière qu'en France les gens qui font tant de bruit au nom de la liberté, et qui se disent libres penseurs, entendent les principes démocratiques : ils ne veulent de la liberté absolue que pour eux-mêmes, et ne sont au fond que les plus détestables despotes. Du reste, ce fait est parfaitement reconnu, et les horreurs commises en 1793 l'ont établi depuis longtemps.
Les pièces suivantes me paraissent par elles-mêmes trop éloquentes pour que je ne les reproduise pas ici sans commentaires: elles peuvent, en effet, servir à fixer l'opinion sur le caractère de l'enseignement médical à Paris.
70 Lettre de M. le Doyen de la Faculté de médecine de Paris à M. le Ministre de l'Instruction pdblique, à l'occasion de la pétition Giraud.
Monsieur le Ministre,
Depuis quelque temps, la Faculté de médecine est l'objet d'attaques qui jettent une vive émotion dans le monde savant et dans le public. Des protestations se sont élevées contre plusieurs professeurs. Divers cours ont été incriminés successivement. Telle proposition accidentellement émise dans une leçon et inexactement rapportée; telle définition scientifique transformée à tort en affirmation dogmatique; tel propos malicieusement inventé et mis dans la bouche d'un médecin d'hôpital appartenant à la Faculté; une thèse de médecine légale sur le libre arbitre, récemment soutenue devant un jury qui, tout en blâmant la doctrine, avait cru pouvoir admettre le candidat: tout cela a été habilement exploité, si bien que l'enseignement est représenté comme imprégné d'idées subversives et la Faculté dénoncée comme une école de matérialisme.
Rien n'est plus inexact et plus injuste. La Faculté de raédecinefait des médecins; elle est à la fois une école professionnelle et une institution de haut enseignement. Les études y présentent un double caractère de théorie et d'application : d'un côté, la démonstration des faits; de l'autre, leur interprétation, leur enchaînement; ainsi, la pra-
tique donnant la main à la théorie, telle est la double condition que doit présenter l'enseignement dans une école de médecine. L'art du médecin ne serait, en effet, qu'un vain empirisme s'il n'était éclairé par la science. C'est cette science elle-même qui est en cause dans les attaques dirigées contre la Faculté.
De nos jours, la médecine est entrée dans des voies nouvelles . Elle ne cherche plus l'alliance de Ici ou tel système philosophique qui puisse servir de prémisses à ses déductions, de fondement à ses doctrines. Rompant avec les traditions du passé, elle a renoncé à la méthode à priori et a trouvé une base plus solide dans l'expérience et dans l'observation. Voulant mériter le nom de science, elle a adopté franchement la méthode scientifique. Ainsi que la physique et la chimie, la médecine commence aujourd'hui par établir des faits, et après avoir tiré de ces faits les conséquences immédiates, prochaines, elle ne s'élève à des inductions plus générales qu'à la condition que la base affermie permette l'accès des hauteurs.
Telle est la méthode expérimentale, instrument de découvertes sans nombre. Pour être positive, elle n'a rien de commun avec le positivisme, doctrine philosophique avec laquelle certaines personnes affectent de la confondre.
La science est maîtresse de choisir la méthode qui lui convient, de répudier celte vaine dialectique qui faisait plier les faits devant l'autorité d'un système, de se maintenir sur son domaine, qui est celui delà raison et du libre examen. Il faut quelle y conserve une indépendance absolue.
La Faculté de médecine a introduit dans son enseignement celte méthode exacte de la science moderne. Elle enseigne la physiologie d'après les expériences, la médecine d'après les faits. Dans ces cours, des maîtres autorises exposent la structure des organes, le jeu régulier ou trouble de leurs fonctions, en se préoccupant uniquement des conditions matérielles des phénomènes. C'est \à la tendance qu'on voudrait faire condamner, en l'accusant de conduire au matérialisme. On voudrait que l'État, affirmant uncdcf-trine opposéeà cellequi prévaut aujourd'hui, et se chargeant de la faire triompher, imposât aux processeurs, non-seulement des programmes, mais des convictions.
Il n'en sera pas ainsi; la Faculté en a la ferme espérance. Elle ne
s'émeut point de toutes ces attaques, et poursuit avec calme le cours de ses travaux en se maintenant dans la voie purement médicale. Elle ne prend parti pour aucun système philosophique, et respecte ce qui est respectable en dehors et au-delà de la science. Elle ne redoute point la liberté de renseignement, mais elle demande énergiquement, pour ses programmes scientifiques, la liberté des doctrines, et pour ses membres , ce premier droit de tous les citoyens , la liberté de conscience.
Le Doyen, Wdrtz.
Extrait de la lettre de M. Piton, étudiant en médecine de l'École de Paris, au rédacteur de la Gazette de France.
Paris, 29 mai.
Monsieur,
Je commence par vous déclarer que je suis positiviste, c'est-à-dire plus athée encore qu'un matérialiste.
C'est vous dire que je ne comprends pas la reculade en matière de profession de foi, et que je tiens à protester de toute mon énergie contre les défections honteuses que vous reprochez avec justice à certains hommes officiels (ceux mis en cause par M. Giraud).
Permettez-moi de vous féliciter de la manière dont vous avez posé la question dans l'article que vous avez publié le 28 mai.
.Assurément je partage les idées que vous y exprimez
Dire que V emeignement de l'École de médecine n'est pas matérialiste'! mais c'est nier le soleil !
Dire que la philosophie n'a rien à voir avec la science, la doctrine avec la profession'! mais c'est montrer une incapacité ou une duplicité inqualifiable I
Pour moi, élève des matérialistes de l'École de médecine.^ sans oublier ce que je leur dois d'instruction et de force, je m'engage à vous soutenir dans la campagne que vous entreprenez pour conquérir le terrain de la liberté !
Beaucoup de mes amis pensent autrement: ils craignent votre parli. Je crois qu'ils ne se rendent pas bien compte de ce qui fait votre force.
Beaucoup d'autres ne vous craignent pas, et demandent qu'on ouvre l'arène : je suis de ceux-là.
Vous voulez la lutte? Nous aussi : mais à visage découvert . . .
Agréez, Monsieur, l'assurance de l'estime que mérite tout homme qui conforme sa conduite à un principe.
A. Piton, Etudiant en médecine.
52, boulevard Saint-Michel.
Extrait du comjite-rendu de la séance du Congrès libre des Sociétés savantes de province, où a été traitée la question de la liberté de l'enseignement supérieur.
3° Question de l'enseignement public. — La question de la liberté de l'enseignement et celle du niveau des études ont été brillamment traitées par plusieurs orateurs.
M. de Lapeyrouse a commencé par .développer ses idées sur les nécessités pressantes de réclamer la liberté de l'enseignement supérieur, qui est un besoin public et une dette contractée par le gouvernement dans la loi de 4830. Il démontre que le monopole ne donne de garanties ni à la force des études, ni à la conscience religieuse des familles, ni aux principes que la société est intéressée à faire respecter. 11 parle des universités étrangères, qui, sous tous ces rapports, nous sont supérieures, et demande qu'on émette un vœu pour le libre enseignement supérieur, et pour que les grades des facultés officielles soient conférés par des jurys de gradués, et non par les professeurs en exercice.
M. DoGNEz fils expose, dans une savante et élégante causerie , l'ctat actuel des universités allemandes, belges et anglaises, qu'il connaît à fond.
En Belgique, dit-il, l'enseignement est libre; mais nous ne sommes pas très-enchantés de cet état de choses. Il y a trois universités libres à côté de l'université officielle. Celle de Lîuvain a été l'œuvre du clergé; celle de Bruxelles est l'œuvre des francs-maçons; celle de Liège dépend du gouvernement. Dans les chaires de l'État, les professeurs enseignent les opinions qu'ils veulent et se combattent souvent. En somme, les études sont loin d'être solides,
En Allemagne, où les études sont beaucoup plus foriesjes universités sont des créations gouvernementales; mais la multiplicité des États qui les ont créées y entretient une salutaire émulation que développent ensuite les professeurs libres. En Allemagne, tout docteur d'une université a le droit de créer une chaire libre à côté de l'enseignement officiel, pourvu qu'un certain nombre d'élèves s'engagent à suivre ses cours. Les cours de ces professeurs privés, nommés privât docenl, ont une influence trés-sérieuse sur le niveau de l'enseignement, ils tiennent en haleine les professeurs officiels, qui d'ailleurs s'adjoignent les privât docent les plus célèbres. Ceux-là sont très-recherchés par les étudiants. Ensuite les grades sont conférés par des jurys composés de docteurs, et non par les professeurs, comme en France.
Les étudiants habitués des brasseries y discutent les litres de leurs professeurs, et ceux-ci n'ont en général pour auditeurs que les élèves qui ont décidé de leur donner la préférence. De là l'indépendance des élèves à l'égard des professeurs, de là la nécessité pour eux de se tenir prêts à subir des épreuves sérieuses pour obtenir leurs grades.
En Angleterre, il y a trois universités qui ont leurs règlements distincts. Là, pas de professeurs privés; les professeurs se recrutent eux-mêmes par l'élection et confèrent eux-mêmes les grades. Mais pour exercer, il faut un ordre de l'évêque anglican. Le diplôme n'a qu'une valeur scientifique; pour exercer la profession d'avocat ou de médecin, il faut subir un nouvel examen devant un jury de ces corporations.
En Belgique, il faut subir un examen de doctorat spécial pour professer. Le jury statue, mais c'est un professeur qui interroge.
M. Dognez fils conclut en disant que l'État devrait surveiller l'enseignement, et surtout s'occuper de maintenir le niveau des études et admettre les professeurs libres et même les universités libres, mais à condition que leurs professeurs donnassent les garanties de capacité représentées par les grades.
M. de Villeneuve-Flayosc, ingénieur en chef dos mines, démontre que l'abaissement du niveau scientifique à l'école Polytechnique est le résultat d'un programme trop étendu, de l'absence d'éludés philosophiques, el d'un règlement intérieur défeelueux. Moralement cl
scientifiquement, l'école est en décadence. A l'école Centrale, même déclin depuis que l'État s'est substitué à la société qui avait créé cette école, si utile à la France; les professeurs nommés par l'État n'ont pas le zèle des professeurs nommés par leurs pairs.
Les écoles de Droit, de Médecine, avec leurs agrégations indépendantes les unes des autres, offrent les mêmes éléments de décadence. Pas d'examen de fin d'année ; pour la collation des grades, les professeurs examinent eux-mêmes les élèves, qui savent comment remplacer le vrai savoir par certaines réponses toutes faites, agréables à cbaque professeur. Aucun esprit scientifique ni philosophique. L'enseignement des sciences naturelles est également dénué de suite et de vues générales; les explorations pratiques qui l'éclairent sont inusitées.
Notre enseignement libre, tant religieux que laïque, est à peu près dans le même état : mêmes routines et même incohérence. On apprend (|uelques bribes de latin et de grec en huit ans, alors que dans le même espace de temps, en Allemagne, on apprend ces deux langues et trois langues vivantes on sus. — Les programmes des examens, aussi déplorables que ceux des classes, enferment les juges dans des questions toutes faites. Pas de liberté ni de publicité; partout l'ombre de la science pour le corps.
Au sommet des études , la question morale devrait se poser avec l'autorité de la religion et de la métaphysique, qui domine toutes les sciences et préserve l'âme du matérialisme et de l'empirisme , auquel pousse l'étude des phénomènes qui ne se rattachent pas à l'étude des lois primordiales. Alors la liberté morale périt sous le matérialisme.
Il n'y a que les associations libres qui , en s'organisant partout et substituant des livres substantiels aux livres squelettes en vogue aujourd'hui, puissent relever l'enseignement et l'éducation en France, et pousser l'enseignement officiel à se régénérer.
M. Raudot combat l'idée d'après laquelle l'État doit l'enseignement. L'Etat n'a ni le pouvoir , ni la mission d'élever les hommes, surtout en France, où l'État n'est que leur mandataire. Le père de famille seul tientcette mission deDieu, et seul peut la déléguer à qui lui plaît.
M. Raudot n'est pas partisan des écoles Polytechnique et Centrale; il croit qu'il y aurait mieux à faire pour propager la science. Quant aux Facultés, il n'y a de bonnes que celles qui sont indépendantes et sont
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tenues en éveil par la concurrence. Telles étaieni les universités du moyen âge, qui avaient plus d'élèves que les écoles actuelles. On ne les créait pas comme aujourd'hui dans de grandes villes ; elles étaient au contraire dans de petites villes ou à la campagne. L'orateur demande la liberté d'étudier où l'on veut et sans payer d'inscriptions. Nos Facultés de province sont abandonnées par les élèves , qui veulent venir à Paris mener une vie dissipée et dissipatrice trop souvent; elles n'ont qu'un moyen d'attirer lesjeunes gens : c'est de se montrer faciles pour les examens; elles recueillent ainsi le rebut des Facultés de Paris, et donnent des grades à des sujets incapables.
Ce vif et intéressant débat se termine par un vœu en faveur de la liberté de l'enseignement supérieur, à condition que les professeurs respectent les lois et les principes qui sont la base de la société et de la morale reliçjieuse.
Extrait du Journal de médecine de Bordeaux.
Bordeaux, 15 juin 1867.
Le Journal de médecine de Bordeaux, dans la lutte qu'il soutient contre la centralisation scientifique, rencontre, chose peu croyable, des adversaires en dehors du département de la Seine.
Un Parisien dépaysé dans les Landes , adorateur fanatique de la grande Ville et de la grande Faculté , repousse , avec une véritable furia, • os idées sur les Facultés provinciales; voici ce qu'il nous écrit de Moiit-de-Marsan:
«Vous êtes toujours les mêmes, des Girondins; vous ne comprenez pas votre paj^s. Tout à fait à tort, vous nous comparez à l'Allemagne, ce grand polype qui n'a jamais eu de grands centres nerveux, et qui n'en aura peut-être jamais. Cela tient à la géographie de la France, à son tempérament, à ses mœurs, à sa constitution séculaire, à son génie. Voulez- vous que je vous le dise bien franc? votre système aboutit à ceci : petites Facultés , petits professeurs ; petites éludes, petits élèves, petits docteurs {minuli doclorcs), petites boutiques, petites ressources, petites rivalités, et l'anarchie chez les grenouilles... »
Moi je réponds : Alice l'enseignement scientifique et surtout médi-
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cal tel que l'a constitué l'irrésistible attraction du centre, voulezvous que je vous dise tout franc ce que vous produisez? Grande Faculté et grandes vanités, rares météores pour l'exhibition, et foule de médiocrités prétentieuses ; grands scandales , grande démoralisation ; cœur gangrené et membres torpides. Vous produisez l'anarchie en fermentation latente, et la police sur le pied de guerre permanent.
Vous criez comme tout le monde : Vive la liberté ! mais, mesurant l'abaissement produit dans nos provinces par la restriction arbitraire et le dépouillement systématique, vous doutez de ce que la liberté peut produire; je dis la liberté réglée de l'enseignement.
Je ne puis admettre que le ressort académique de Lyon , par exemple, avec ses trois millions d'âmes, ne puisse pas jouer un rôle scientifique pareil à celui d'Heidelberg, de Giessen, de Bâie, de Weimar, de Bruxelles, ou de Montpellier et de Strasbourg. On maintient des institutions qui nous privent de nos hommes et de notre considération, de notre ressource et de notre dignité, et puis on dit : Voyez leur indigence ! et vous, mon ami, vous en riez tout le premier. Quittez, croyez-moi, ce rôle peu généreux : aidez-nous de vos efforts, encouragez-nous au moins de votre suffrage lorsque nous tentons de résistera celte colossale pieuvre qui prétend penser, observer, découvrir, étudier pour nous ; qui nous relègue volontiers dans les organismes inférieurs, et qui se persuade que le soleil du bon Dieu ne brille pas tout entier au-delà des fortifications de Paris.
— Autre phénomène: Un journal parisien, né depuis cinq mois, el qui dès sa première dentition vient de subir une maladie incurable, veut bien concéder que nos aspirations vers la décentralisation de l'enseignement médical sontlibéralesew apparence; mais il nous dénonce comme relevant de Rome et recevant le mot d'ordre de M. Veuillot, puisque nous invoquons le bras séculier pour obtenir, en faveur de nos Écoles , une part au soleil des rémunérations , comme elles l'ont aux sourires du percepteur ; le bras sécM/icr pour que les jeunes gens, dont nous ferions très-bien nous-mêmes des docteurs, ne soient pas obligatoirement exposés à l'enseignement patronné par les coryphées du Phare de la Loire et par les illustrations du Congrès de Liège.
0 bienveillant confrère ! ô vous qui avez en horreur le bras sécu-
lier, ayez la bonté de m'éclairer de vos conseils. A quel bras, s'il vous plaît, pourrai-je bien m'adresser? Quelle autorité ré^uiière entendra les vœux que je forme pour que la centralisation scientifique n'absorbe pas nos deniers et ne décourage pas incessamment nos efforts? Cette centralisation nous dédaigne parce que nous sommes faibles, et nous dépouille de peur que nous ne devenions forts. Veuillez considérer que le régime qui nous étouffe et nous affame au profit de MM. les Parisiens, bier socialistes, aujourd'hui positivistes, ne peut être réformé que par le bras séculier, c'est-à-dire par les pouvoirs publics. Demander ce qu'on désire à qui peut le donner n'est pas un acte tellement réactionnaire qu'on recule pour cela jusqu'à Torquemada. Rappelez-vous, je vous eu conjure, que je ne me plains pas de ce que messieurs tels ou tels enseignent le matérialisme sous le couvert du positivisme, et déclinent l'unité bumaine et le libre arbitre par respect pour Bacon et pour la méthode expérimentale ; je ne me plains pas qu'on voile officiellement son dernier mot par les réticencesd'Escobar, et qu'on laisse conclure ouvertement ses disciples; non, je ne veux pas qu'on impose silence à personne : « Si l'on défend de publier des erreurs, on arrêtera les progrès de la vérité, parce que les vérités nouvelles passent toujours pendant quelque temps pour des erreurs, et qu'elles sont réputées comme telles par les magistrats attachés aux anciennes habitudes. ..Les causes se plaident quelquefois pendant des siècles, le public seul peut les juger'.»
Assez de voix éloquentes s'élèveront pour ramener et convaincre la jeunesse; mais je me plains de ce que nos fils, après avoir reçu dans nos écoles de province l'enseignement dogmatique et pratique, soient contraints d'aller demander leur diplôme à d'autres professeurs dont j'estime, dont j'admire le savoir, mais dont je désavoue, dont je combats, dont je déplore la doctrine philosophique.
— Un autre confrère, et celui-là de mes amis, blâme la vivacité de mes attaques. A son gré, j'ai dépassé toutes les bornes d'une polémique acceptable. Je me contenterai de lui faire observer qu'un journal scientifique est lu par des hommes capables de juger de la
* Malesherbes; Mémoires sur la lib7'aine, cités par Ed. Laboulaye. ("V. Rev. descours liltér., l^i-juin 1867, pag. 419.)
valeur des arguments, et qu'on ne séduit pas par des figures de rhétorique. J'ajouterai que nos pages sont ouvertes aux discussions, aux contradictions, aux rectifications d'ici ou de là-bas. Je me flatte de n'être pas de ceux qui réclament pour eux-mêmes ce qu'ils méditent de refuser aux autres sous toutes sortes de prétextes. La presse scientifique est une arène où les hommes civilisés vivent hardiment et loyalement de leur vie intellectuelle. '
Ce qui m'afflige dans notre confrérie médicale, c'est qu'elle est encombrée de sous-entendus, de compromis, de petits intérêts, d'intrigues souterraines, sans compter les obstacles extérieurs' Chez elk, hélas l la libre discussion engendre des hostilités implacables que ne compensent jamais ni le dévouement des amitiés, ni la chaleur des reconnaissances. La condition première de notre savoirvivre est le mépris du cœur humain, la seconde est l'art de capituler. Je ne sais pas vivre à ce prix.
J. Jeannel.
Lettre de M. ZeDrJ.™, professeur de pathologie interne à l'École
de médecine de Bordeaux, à M. le D- G (deBayonneJ, sur le
Matérialisme enseigné aux frais du public.
. Vous me demandez, mon cher ami, ce qu'il arrivera, selon mon jugement, de notre première Faculté de médecine et de son drapeau ou Ion peut lire en gros caractères les mots : Positivisme, matérialisme, athéisme (sic).
.Vous me demandez si l'orgie du 22 mars, dans laquelle les professeurs, recevant de leurs disciples le programme impératif de leur, doctrmes, se sont laissés consacrer matérialistes, sera indulgemment oubliée, comme un des nombreux et stériles pronwnciamenzos du quartier latin, ou s'il doit en résulter quelque grave conséquence .
[En réponse àces questions, mon savant collègue de Bordeaux se borne à rapporter in extenso la pétition Giraud, annonce qu'il l'a signée, qu'il a engagé tous les pères de famille à en faire autant et à s'abstenir d'envoyer leurs fils dans un amphithéâtre où les doctrines avouées sont contraires à la morale publique; il démontre ensuite que, bien qu'il soit membre du corps universitaire, nul ne saurait lui
faire un crime de protester contre une philosophie (celle de l'École de Paris ) qui explique logiquement l'amour par une transformation chimique et le dévouement par une habitude organique, qui convertira nécessairement les autels en table de dissection et remplacera le tabernacle par un calorimètre surmonté d'un microscope.]
«Vous le voyez, mon cher ami, continue M. Jeannel, la Faculté de Paris reste sans défense contre quiconque l'ose désigner à l'opinion publique comme éminemment dangereuse pour la jeunesse, comme compromettante au plus haut degré pour l'autorité publique dont elle est émanée, et pour la nation qui l'entretient.
» Ce dont je me plains, ce n'est pas que Messieurs tel ou tel enseignent que (a matière est tout; que l'équivalent mécanique de la chaleur rend compte aussi bien du va-et-vient d'un piston que de ce que j'écris en ce moment ; que l'homme est une résultante sans libre arbitre et sans responsabilité, etc. Je sais bien que le matérialisme menaçant l'ordre social révoltera toujours la conscience de l'humanité; — ce dont je me plains, c'est que cela soit enseigné offîciciellement, sous le couvert de l'autorité publique.
» L'idéal que je poursuis, sans espérer de jamais l'atteindre, c'est que chacun puisse enseigner librement tout ce qu'il sait et tout ce qu'il croit , à condition de respecter l'ordre public , c'est-à-dire la liberté des autres. Ce dont je me plains, c'est que des vieilleries cent fois condamnées, et qui concluent logiquement à l'abolition du droit et à la siiprémalie de la force brutale, soient renouvelées à mes frais et aux vôtres, aux frais du public au nom du Gouvernement, et qu'il soit obligatoire pour nos enfants de se réunir dans un amphithéâtre où elles sont imposées aux professeurs, acceptées et proclamées par eux. Voilà ce qui révolte en moi le sentiment de la justice, voilà ce que je blâme de toute mon énergie et ce que je dénonce au bon sens de mes concitoyens.
j> Ah ! si , par impossible, la Faculté de médecine de Paris avait assez d'induence pour maintenir l'enseignement qu'elle vient d'inaugurer ou plutôt de démasquer, et s'il est aujourd'hui passé outre à mes protestations, je demande à prendre date; et lorsque la société se réveillera pour mauilire ces doctrines qui pervertissent la conscience InniKiine, en détruisant la notion de la solidarité et du devoir,
du beau et du bien, je demande qu'on se souvienne des efforts que l"enT" '''''' -
»Qae les subventions de l'État, dit en finissant l'auteur de la lettre se repartissent équitablen^ent entre les villes principales, libres de réorganiser leurs anciennes Facultés selon leurs vœux et leurs moyenson fera un grand acte de justice, et l'on remédiera pacifiquement à la dangereuse propagande dont le quartier latin est l'éternel théâtre
'•Car assez de scandales, assez de violences, assez de fétichisme ^brutissani et de centralisation énervante! Que la France favorise gaiement tous les foyersde lumière, comme elle repousse également tous les mauvais conseils et les mauvais exemples .
Voilà ce qui s'appelle parler comme un livre, et ce qui me semble solidement appuyer ces paroles, que j'adressais aux Marseillais en ^865, dans un petit écrit de circonstance: Réponse d'un ilote de la province a M. Sanson de la Presse :
« Avec le temps, la pèrsévérance et l'aide de Dieu, les causes lesplus désespérées finissent toujours par triompher lorsqu'elles sont justesne nous lassons pas dans notre pacifique croisade contre les utopies parisiennes; prouvons au monde que nous repoussons de toutes les forces de notre âme l'asservissement intellectuel qu'on veut nous imposer. Pour cela, ne nous endormons jamais dans unefausse sécunté, et que nos efforts, nos démarches soient incessants; enfin, allons sans cesse en avant, prions le Ciel d'éclairer l'Empereur et de faire intervenir sa justice dans la plus sainte des causes, celle de la décentrausation. »
Ceux de mes lecteurs qui voudraient connaître in extenso la remarquable lettre de M. Jeannel, la trouveront dans le n» de mai 1867 du Journal de médecine de Bordeaux, et ne pourront que se demander, après l'avoir lue si les protestations d'orthodoxie philosophique et sociale de l'Ecole de médecine de Paris sont bien sincères, si le Sénat a agi avec toute la maturité nécessaire en passant àl'ordre du jour sur la pétition Giraud et les questions deinincipe
qu'elle signalait à son attention ; enfin, si l'enquête entreprise dans le but de l'éclairer sur l'état de l'enseignement médical à Paris, a été ce qu'elle devait être, c'est-à-dire, sérieuse et impartiale? Que M. Giraudsoit, comme le disent ses antagonistes, une sentinelle avancée du cléricalisme, c'est possible; mais que ce qu'il a dit dans sa requête, sur nos périls sociaux, sur les excentricités de l'enseignement médical à Paris, soit faux ou sans portée, c'est ce qu'il est difficile d'admettre, après avoir lu les divers documents que je viens de rapporter, et dont l'autbenticité ne peut être l'objet du moindre doute.